Category: culture

  • Robert Guédiguian, un cinéaste d’aujourd’hui, primé à la Mostra

    Robert Guédiguian, un cinéaste d’aujourd’hui, primé à la Mostra

    « Prendre pour personnage une femme, c’est vouloir parler du monde dans son exhaustivité », résume avec fulgurance Robert Guédiguian. Sélectionné dans la section « Giornate degli autori » à la Mostra de Venise, le cinéaste français repart avec une belle distinction grâce à Une femme aujourd’hui. Un succès vénitien amplement mérité pour le 24e long-métrage du Marseillais. Mais au-delà des récompenses, ce film marque le retour d’un regard engagé qui refuse de céder au cynisme ambiant.

    Filmer, pour Guédiguian, ce n’est jamais isoler un individu. C’est toujours le saisir au cœur des tensions et des contradictions de son époque. Il nous en donne la preuve éclatante ici. Le récit suit Juliette, trente ans, incarnée avec une justesse impressionnante par Marilou Aussilloux. Cadre brillante dans la finance, propriétaire, libre d’aimer et de voyager, elle coche toutes les cases de la réussite contemporaine. Mais ce vernis vole en éclats lorsqu’elle est violemment agressée à son travail par un collègue. En
    filmant cette trajectoire, Guédiguian ne réalise pas un simple fait divers. Il pose un regard lucide sur une dérive très actuelle : nous croyons être totalement libres, mais cette liberté s’avère souvent bien fragile dès que ressurgissent des formes anciennes mais tenaces de domination.

    « La bonté, mère

    de toutes les vertus »

    Ce qui frappe chez le réalisateur phocéen, c’est ce refus catégorique de laisser ses personnages s’enfermer dans le statut de victime. L’espoir chez lui n’a rien de naïf. Il ne s’agit pas d’effacer le malheur, mais d’observer ce qui surgit après le choc : cette capacité très humaine à se relever et à réinventer son existence.

    Loin de céder au misérabilisme ou au simple récit de fait divers, Guédiguian pose une question proprement philosophique : que vaut notre liberté lorsque nous découvrons qu’elle repose sur un équilibre bien plus vulnérable qu’on ne le pensait ? « La bonté est pour moi la mère de toutes les vertus. Je déteste le cynisme. La bonté envers les autres est l’alpha et l’oméga de ma vie. »

    Chez le cinéaste de Marius et Jeannette, la catastrophe n’a jamais le mot de la fin. Fidèle à un humanisme ardent, le réalisateur refuse le désespoir et la complaisance victimaire. L’espoir surgit dans les interstices du quotidien, dans la reconquête de la parole… La blessure devient ainsi le point de départ d’un éveil des consciences.

    Le scénario fait ainsi glisser le drame intime vers une véritable quête de sens. Juliette doit réapprendre à vivre, mais surtout comprendre ce qu’elle veut faire de sa propre vie. Autour de Marilou Aussilloux, on retrouve la « bande » historique du cinéaste : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan. Cette fidélité d’acteurs apporte une authenticité folle au film. Et pour porter ce récit, le cinéaste fait une nouvelle fois de Marseille un personnage à part entière.

    En récompensant ce film, le jury du Label Europa Cinemas ne s’y est pas trompé. Une femme aujourd’hui évite soigneusement les pièges du discours moralisateur ou dogmatique. Il préfère soulever des questions essentielles et laisser le public poursuivre la réflexion bien après que les lumières de la salle se rallument. En croisant destin intime, Histoire et regard social, Robert Guédiguian rappelle avec force ce qui fonde son engagement d’artiste : même au milieu des ruines, il reste la solidarité et surtout cette obstination à demeurer debout.

  • Un week-end du patrimoine réussi du côté des visiteurs

    Un week-end du patrimoine réussi du côté des visiteurs

    Seuls, accompagnés, en famille ou entre amis, de nombreux Marseillais et touristes sont venus profiter des Journées européennes du patrimoine à Marseille, ce week-end.

    Permettre de profiter de bâtiments habituellement fermés au public : la philosophie de base de ces journées. Ainsi, l’ouverture du Palais du Pharo pour la première fois dimanche a fait le bonheur du public : « Je suis contente que le Pharo soit ouvert aujourd’hui ça fait longtemps que je voulais venir », confirme une visiteuse. Durant ces journées, tous les musées de la ville se visitaient également gratuitement. « Je suis venu spécialement pour voir l’exposition de photos sur la famille Detaille, j’attendais les journées du patrimoine pour en profiter. Après ça je sais qu’il y a d’autres lieux à visiter mais je n’ai pas encore prévu ce que je vais faire », confie Hugo, un jeune Vauclusien venu visiter le Musée d’Histoire de Marseille. Il trouve que cette initiative est « une très bonne chose », permettant à « tout le monde de venir visiter les musées gratuitement ». « En tant qu’étudiant, même si parfois il y a des tarifs spéciaux pendant le reste de l’année dans les musées, pouvoir visiter gratuitement c’est encore mieux », conclut-il avec le sourire.

    Placé sur la deuxième partie du mois de septembre, ce week-end dédié à la culture permet également de prolonger l’été, alors que le soleil et la chaleur étaient encore de la partie. De nombreux touristes, français comme étrangers étaient présents pour visiter les monuments marseillais. « À vrai dire on ne savait pas qu’il y avait un tel événement ce week-end à Marseille, on n’avait pas prévu de faire de musées mais comme c’est gratuit on en a profité », explique un groupe d’amis suédois.

    Sorties culturelles

    sans réservation

    Au Fort Saint-Nicolas, plusieurs visites guidées étaient prévues tout au long du week-end. Des activités manuelles étaient aussi proposées, auxquelles de nombreuses familles avec enfants ont pu participer, dans la bonne humeur et la convivialité. « C’est super, on peut venir avec les enfants, ça fait une activité à la fois culturelle et ludique pour eux » souligne un couple de Marseillais venus visiter la citadelle et le fort avec leurs deux enfants. « On n’avait pas spécialement de programme, on voulait venir se promener simplement sans prise de tête, le fait que l’on n’ait pas besoin de réserver la plupart des visites, c’est vraiment pratique », poursuivent-ils.

    Sentiment partagé par un autre couple venu à la Vieille Charité pour profiter des différentes expositions : « On est venu pour les journées du patrimoine mais on n’a pas spécialement l’habitude de se rendre au musée en temps normal. On s’y est pris au dernier moment, heureusement qu’il n’y avait pas de réservation à faire ».

    Si la majorité des sites étaient facilement accessibles, certaines visites devaient faire l’objet d’une réservation préalable. Pour Lisa, 32 ans, « c’est super comme week-end, mais on n’a pas réussi à faire tout ce qu’on voulait. Certaines activités ou visites étaient déjà complètes au moment où on s’est décidés, mais on a quand même réussi à trouver notre bonheur parmi les musées ouverts ».

  • [Portrait] Khadidja Sahraoui-Chapuis, sociologue tenace

    [Portrait] Khadidja Sahraoui-Chapuis, sociologue tenace

    Écouter sans filtre ni complaisance les acteurs d’une situation, tisser des liens, déconstruire ce qui n’est pas uniquement local et peut relever d’un passé post-colonial, écarter les fables des médias qui dramatisent, diabolisent et mythifient, veiller sans relâche pour que chacune des phrases écrites soit prioritairement lisible et incarnée, tels sont quelques-uns des enjeux de cette enquête rédigée au terme de 25 années d’entretiens et de remises en questions. Un peu comme dans La Misère du monde de Pierre Bourdieu, ce chantier entrelace une connaissance constamment renouvelée du proche environnement, des témoignages bruts et des synthèses provisoires. Endurance et vigilance : après une enfance vécue dans une cité dont on sait l’évolution et le délabrement, puisqu’elle « porte le nom d’un peintre », après son lycée abandonné en classe de seconde, dans un improbable cheminement, farouchement consolidé par cette thèse à l’Université, Durkheim et Marcel Mauss, Khadidja Sahraoui identifie progressivement un segment mal connu du prolétariat d’aujourd’hui, les « petites mains » du trafic de drogue.

    En dépit de l’anonymat qu’ils conservent et des pseudonymes qu’elle invente pour qu’on ne les tracasse pas – Rocky, Carpe, Citron ou Frites, porteur d’une rage de dents ou bien Bordeaux, trop jeune guetteur venu de loin, victime d’une exécution commanditée par son réseau – les trajectoires de ces garçons prennent dans les détours de son livre une irréfutable consistance, un relief qui ne s’efface pas.

    Les idées reçues, les préjugés à propos de « l’argent facile » sont balayés. Ces « gamins » se sont engouffrés dans des existences cadenassées par leurs supérieurs, ces subalternes obéissent à de féroces organisateurs. Ils s’ennuient, tentent d’éviter la honte de leurs parents, traficotent 12 ou 14 heures par jour. Les bruits, l’absence de loyauté, le stress et la terreur, les pilonnages et les affrontements avec la police, l’urine et la saleté, le sang et les larmes les transforment. Ces précaires en quête de virilité, ces non-blancs cagoulent leurs visages. Ils n’ont pas droit à l’erreur et peuvent finir très vite leur adolescence entre les quatre planches d’un cercueil.

    Un grand refus
    du fatalisme

    Pas du tout pour les excuser, bien évidemment pour tenter de comprendre, Khadidja Sahraoui les décrit sans fatalisme ni fascination. Elle reproduit sans familiarité leurs expressions, l’humour et la radicalité de leur vocabulaire. Ces garçons ont été fragilisés et cabossés par toutes sortes de frustrations et d’humiliations. Un milieu scolaire sans exigence ni finalité, les rejets et les inégalités sociales endurés par leurs parents ou leurs fratries, les accidents de santé ne les épargnent pas.

    Le livre de Khadidja n’est pourtant jamais catastrophique. Preuves à l’appui, parce qu’elle connaît le temps long des cités, elle établit que cette jeunesse du narcotrafic, impitoyablement racialisée, discriminée et stigmatisée peut aussi « s’en sortir ». Elle démontre que les déterminants et les dysfonctionnements sociaux ne sont pas toujours victorieux, la situation la plus néfaste peut être renversée. Avec ces jeunes du narcotrafic longtemps terriblement fautifs, elle n’est pas seulement en posture d’empathie. Ses attitudes sont toujours le reflet infiniment précieux d’une analyse et de réflexions dont le monde politique, les médias et les travailleurs sociaux devraient s’inspirer. Un aîné à présent devenu un proche ami, l’anthropologue Michel Péraldi estime que son livre est pour Marseille l’équivalent du grand ouvrage de l’américain Philippe Bourgois, traduit et publié au Seuil en 2001 : « En quête de respect. Le crack à New York ».

    Via Albert Londres et ses suiveurs, une croyance voudrait que Marseille, ville « sans mémoire ni monuments » préfère effacer et ne pas méditer les traces de son passé. Quand on entrevoit le parcours d’une personne comme Khadidja Sahraoui, on est persuadé du contraire. Au milieu des destructions, des tournants et des accélérations de la plus récente époque, sa ville natale est une ville de souffrances, de joies et de réminiscences. Quelques-uns de ses plus vifs attachements, entre autres les noms et prénoms de ses parents, exilés loin de l’Algérie figurent dans la page de remerciements de son livre. Quand elle le dédicace, elle griffonne quelquefois une phrase qui n’est pas un slogan : « la lutte continue ».

    Aujourd’hui samedi 17h,

    librairie Maupetit, rencontre-

    signature avec
    Khadidja Sahraoui

  • [Lecture] Cinq silences, ou les derniers instants d’écrivains

    [Lecture] Cinq silences, ou les derniers instants d’écrivains

    Car il serait dommage de ne point ouvrir la porte de son libraire pour aller acheter le nouveau livre de Raphaël Meltz. La mort étant au programme, ne vous attendez pas à vous étrangler de rire, car la Camarde est là pour nous rappeler que toutes les heures blessent, et que la dernière tue. Elle n’est pas d’humeur gaie, la chroniqueuse ! diront certains. Nous en avons conscience, mais vivre les derniers instants de Franz Kafka, de Virginia Woolf, d’Albertine Sarrazin, de Georges Perec, de Roberto Bolaño, pique notre curiosité. Seul nous chagrine de savoir qu’ils n’ont pas connu la vieillesse, puisque la faux s’est abattue trop tôt sur eux. Ils auront eu, toutefois, le temps de nous laisser des chefs-d’œuvre, qui ont échappé à la pire des morts, celle de l’oubli.

    Aucun n’a fait mieux

    Que furent donc leurs derniers instants, car il faut bien, hélas, que ce qui devait arriver, arrive ? Franz Kafka, que l’on croyait déjà dans l’autre monde, s’est soudain redressé pour respirer les fleurs qu’on venait de lui offrir. Virginia Woolf s’en va se noyer dans une rivière après avoir écrit une lettre à son époux. Albertine Sarrazin qui pensait qu’un chirurgien ne la laisserait jamais claquer sur un billard, ne se réveillera pas. Georges Perec est foudroyé par ce que nous appellerons une anarchie de cellules. Roberto Bolaño s’éteint dans une unité de soins intensifs digestifs. Nous entendons déjà certains nous dire : Raphaël Meltz n’est pas le premier auteur à avoir écrit sur les derniers jours, d’un tel, ou d’une telle… Nous ne pouvons que leur donner raison. Mais si les autres ont pu faire aussi bien, aucun n’a fait mieux que lui.

    Bayard, 23 euros

  • Le musée de Lodève invite au voyage intérieur avec l’expo d’Anouck Manzoni

    Le musée de Lodève invite au voyage intérieur avec l’expo d’Anouck Manzoni

    Des œuvres qui trouvent une résonance singulière avec les collections de géologie et de paléontologie du musée de Lodève. « Élaborées par un processus de sédimentation, elles mettent en jeu des temporalités lentes et des transformations de la matière qui rappellent celles à l’œuvre dans les phénomènes géologiques. Entre dépôt et empreinte, elles donnent forme à une matière traversée par le temps, évoquant des traces végétales, minérales ou cosmiques », décrit le musée dans sa présentation de l’exposition.

    « Anouck Manzoni crée un médium à base d’encres et de pigments qui, une fois appliqués au pinceau sur le papier, dessine des Rhizomes. (…) Tel le test de Rorschach ou la paréidolie, ses dessins et peintures sur papier s’adressent à l’inconscient collectif. Ils invitent le spectateur à l’introspection, la quête de son essence, sa nature profonde. Anouck Manzoni questionne notre relation au vivant et l’interconnexion de tous les éléments, sans hiérarchie aucune. »

    Le vernissage se déroulera samedi 19 septembre à 11h, en pleine effervescence des Journées européennes du patrimoine.

    Ce même jour, l‘artiste animera, à 14h et 16h, des visites commentées pour dévoiler les secrets de ses mystérieuses sédimentations colorées (gratuit sur réservation). Une expérience visuelle et sensorielle à ne pas manquer cet automne.

  • Le festival de cirques Jours [et nuits] sur le fil dans les Bouches-du-Rhône

    Le festival de cirques Jours [et nuits] sur le fil dans les Bouches-du-Rhône

    Faire le lien, le lien entre les corps en mouvement, les artistes et un public qui ne se connaissent pas, et pourtant se reconnaissent.

    Vous l’aurez compris, la nouvelle édition du Festival Jours [et nuits] de cirque(s) organisé par le Centre International des Arts en Mouvement (CIAM) est de retour dès ce samedi et jusqu’au 27 septembre avec différents événements proposés dans les Bouches-du-Rhône.

    L’occasion de découvrir ou redécouvrir des compagnies et créations circassiennes mais aussi d’inciter et inviter le public à se laisser surprendre par le cirque, emporter, émouvoir, transcender, déranger ou interroger à travers cet art.

    Cette année, le festival parle de famille, de transmission, de parentalité mais aussi de rôles que l’on reçoit et que l’on transforme. Sous les chapiteaux, dans le Magic Mirrors ou au plus près des artistes, « les corps racontent ce que les mots ne disent pas toujours. Un cirque viscéral, poétique et indocile, qui relie autant qu’il bouscule ».

    Un week-end riche
    en découvertes

    Le premier rendez-vous est donné ce samedi à Aix-en-Provence avec une traversée de la ville au fil de l’eau et plus précisément de ses fontaines. « Le cirque, de fontaine en fontaine » c’est trois parcours de cirque en espace public qui relient les fontaines du centre-ville et la Bastide du Jas de Bouffan, lieu cher à Cézanne exceptionnellement ouverte. Corps en mouvement, gestes suspendus et haltes poétiques, entre patrimoine et cirque contemporain vous attendent gratuitement mais sur réservation entre 11h et 15h30.

    Le lendemain, plusieurs rendez-vous sont donnés sur la place Jean-Pierre Saez à Venelles, au Grand pré de Jouques, à l’abbaye de Silvacane de La Roque-d’Anthéron ou encore au Stadium de Vitrolles. Entre déambulation circacienne, visite-spectacle, solo de jonglage plein d’humour et de cirtuosité et, énergie urbaine brute, toutes les propositions vous attendent entre 11h et 15h30 selon le programme autour d’une appellation commune : « Patrimoine [en mouvement] ».

    Toute la programmation sur le site : joursetnuitsdecirques.fr

  • [Grand entretien] Agnès Jaoui : « Don Giovanni me fait penser à Trump »

    [Grand entretien] Agnès Jaoui : « Don Giovanni me fait penser à Trump »

    La Marseillaise : Vous vous êtes déjà frottée à la mise en scène d’opéras comme « Tosca » ou « L’uomo femina » ces dernières années. Mais comment faire face à un monument tel que
    «
     Don Giovanni » ?

    Agnès Jaoui : D’abord avec une joie immense. Ensuite, j’ai repris la partition et le texte en essayant de chercher vraiment qui était ce personnage, quels étaient les rapports psychologiques entre les uns et les autres. Puis, la personnalité des chanteurs avec qui j’ai eu à faire. Et pour être tout à fait honnête, la scène du Commandeur et la façon de la traiter m’a occupé l’esprit dès le début.

    Don Giovanni est un harceleur,
    un violeur qui profite de son pouvoir pour commettre ses méfaits. Vous est-il apparu logique dès le début de le mettre en résonance avec le mouvement #MeToo
     ?

    A.J. : Il y a juste une image qui peut faire penser à cela et qui vient de Lastesis, mouvement de femmes, les yeux bandés, qui font des chorégraphies dans la rue [collectif féministe né en 2019 au Chili, ndlr]. Mais sinon, j’ai situé le texte dans une Espagne d’époque religieuse et corsetée. Après, Don Giovanni est un texte sur un prédateur, dans le sens premier du terme, qui abuse de son pouvoir, qui est affreux avec les femmes et tout le monde. Sa force, c’est la puissance de son désir. Il me fait penser à des personnages comme Trump ou Musk, des gens que rien n’arrête, qui se sentent au-dessus des lois. Don Giovanni passe d’une proie à l’autre comme un drogué.

    « Don Giovanni » offre plusieurs niveaux de lecture. S’il est un prédateur, le héros, inspiré du mythe de Don Juan, cherche à bousculer un ordre établi. Quels échos décelez-vous dans l’époque actuelle ?

    A.J. : Je trouve que dans le Dom Juan de Molière, il y a toute une dimension humaine et philosophique autour du pouvoir religieux. Moins dans le Don Giovanni de Da Ponte [poète qui a écrit le livret pour l’opéra de Mozart]. Selon moi, il cherche les limites en permanence jusqu’au fait d’affronter la religion, le commandeur, la loi.

    Don Giovanni est
    un libertin. Estimez-vous que la pensée libertaire peut être une boussole dans notre époque qui voit l’affirmation des gourous, religieux ou politiques
     ?

    A.J. : Contrairement au Dom Juan de Molière, l’aspect libertin de Don Giovanni ne m’apparaît pas beaucoup dans l’œuvre de Mozart et Da Ponte. Je vois moins un libertin qu’un drogué. Même s’il est infatigable, je ne le trouve pas du tout jouisseur. C’est une sorte de boulimique.

    Comme un drogué, trouvez-vous qu’il est victime de son désir ?

    A.J. : D’une certaine façon. Quand vous avez tout le pouvoir et aucune limite, c’est catastrophique. Après, j’ai du mal à dire victime car c’est un harceleur. Et je me méfie de ce mot dans tous les sens du terme.

    « Que vaut sa parole à l’aune
    de MeToo
     ? », présente l’Opéra
    de Marseille sur son programme…

    A.J. : Ce qui est intéressant, c’est aussi le fait qu’Otavio par exemple, l’amoureux de Donna Anna, ne veut pas croire qu’un gentleman, qu’un homme puisse faire ça. Tout résonne.

    « Don Giovanni » est aussi une œuvre tragicomique par excellence.

    De quelle manière vous êtes-vous emparé de ce caractère ?

    A.J. : C’est en effet un dramma giocoso [un drame joyeux]. Au début, je me suis demandé ce qui était drôle dans l’histoire de ce prédateur. Et au fur et à mesure, j’ai trouvé. C’est aussi dû au génie de Mozart car la musique joue un grand rôle, tout comme les contradictions des uns et des autres. Encore une fois, Don Giovanni n’a pas peur et les autres, oui. J’en reviens à l’exemple de Trump. Ce qui est frappant avec les dictateurs, c’est de voir que le peuple se met à en avoir peur ou bien est fasciné. Ce qui est drôle passe souvent par des personnages comme Leporello [le valet de Don Giovanni] ou Elvira dont l’aveuglement suscite à la fois le pathétique et le rire. L’interprète de Leporello, Marc Barrard, est génial. Ce sont des chanteurs mais aussi des acteurs.

    La distribution est éloquente, tout comme les décors, signés Éric Ruf.
    Sur scène, vous faites la métaphore d’un dédale. De quoi est-il l’image
     ?

    A.J. : J’ai eu assez vite cette image des escaliers d’Escher qui donnent la sensation d’être enfermé, des quartiers gothiques de Barcelone, cette Espagne de l’Inquisition où tout est cloisonné. Tout cela, pendant la course folle de Don Giovanni. J’ai donc imaginé une espèce de mur qui enserre et qui se dérobe pour faire sentir que Don Giovanni est le seul qui est tout le temps en mouvement et n’est pas épuisé.

    On vous a également vu cette année réaliser le film « L’objet du délit », comédie de troupe elle aussi inspirée de figures de prédateurs et victimes, qui plonge les spectateurs dans
    «
     Les noces de Figaro ».

    Des thèmes qui ne vous habitent visiblement pas qu’à moitié…

    A.J. : Oui car c’est un peu le sujet du moment. Et même de tous les moments. Même si c’est parfois désespérant, il est intéressant de voir qu’avec des mouvements féministes comme MeToo, qui est fondamental, on a l’impression qu’on avance, et on avance bien, mais que nos acquis, comme ceux des minorités en général, ne sont jamais sûrs. Il suffit d’une crise. On voit bien ce qu’il se passe aux États-Unis où le droit à l’avortement, qui paraît inattaquable, ne l’est plus. En même temps, quelle est la différence entre un conte qui se dit « j’ai le droit de coucher avec la servante » et un chef d’entreprise qui ne voit pas de problème à coucher avec sa toute jeune stagiaire ? On a avancé, mais est-ce qu’on a vraiment avancé ?

    Propos recueillis par Philippe Amsellem

  • Journées du patrimoine : idées à piocher dans le Gard et l’Hérault

    Journées du patrimoine : idées à piocher dans le Gard et l’Hérault

    béziers : dans les coulisses du spectacle vivant

    La Scène de Bayssan invite le public à franchir les portes des espaces habituellement fermés. Accompagnés par l’équipe du lieu, les visiteurs découvrent le plateau, les coulisses, les équipements techniques et les secrets de fabrication d’un spectacle. Une manière originale de regarder autrement ce lieu culturel et de comprendre ce qui se joue derrière le rideau : métiers techniques, scénographie, machinerie et préparation des spectacles. Une plongée dans l’envers du décor.

    St-Sébastien d’aigrefeuille : un trail au cœur de l’histoire

    Le 20 septembre, Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille accueille la première édition du Trail du patrimoine, organisé par le Cévennes Trail Club. Deux courses chronométrées et une randonnée invitent à découvrir autrement les paysages cévenols. Sur les traces de 2 000 ans d’histoire, les parcours traversent hameaux, drailles ancestrales, terrasses en pierre sèche, sous-bois et sites remarquables comme le Chaos de l’Amous. Plus de 500 participants sont attendus pour cette rencontre entre sport, nature
    et patrimoine.

    Infos : 06.75.77.88.71
    cevennes-trail-club@outlook.fr

    Sète : Une visite théâtralisée du cimetière marin

    À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, la Ville de Sète inaugure une nouvelle façon de découvrir l’un de ses lieux les plus emblématiques : le cimetière marin, en proposant une visite théâtralisée. Au fil de la balade, les visiteurs chemineront de sépulture en sépulture à la rencontre de personnalités qui reposent au cimetière marin et dont le destin raconte une part de l’histoire de Sète : Paul Valéry, Jean Vilar, mais aussi des artistes, des jouteurs et d’autres figures sétoises. Cette visite fera intervenir de jeunes comédiens pour redonner, le temps d’une halte, une voix et une présence à ces personnalités. Proposée gratuitement le dimanche 20 septembre à 10h, cette première visite donnera le coup d’envoi de cette nouvelle initiative culturelle.

    Renseignements et inscription au : 04.99.04.72.08.

    Bagnols-sur-Cèze : dans le secret de la source

    C’est probablement l’une des propositions les plus insolites : à Bagnols-sur-Cèze, une ancienne source à l’origine de la fondation de la ville (grande fontaine du square Joseph Thome) ouvre exceptionnellement son bassin souterrain.
    On descend ainsi sous l’espace public pour découvrir l’histoire de cette eau qui a contribué à faire naître la cité.

    Gratuit, sans réservation, visites à la demande.

    Uzès : une ville racontée par ses métamorphoses

    Comment Uzès est-elle devenue la cité que nous connaissons aujourd’hui ? Cette exposition présentée à l’ancien évêché revient sur son évolution architecturale, depuis la création du secteur sauvegardé en 1965 sous l’impulsion de la loi Malraux. Photographies, cartes postales, archives, vidéos et témoignages d’habitants composent un parcours sensible dans la mémoire de la cité ducale. Des visites guidées gratuites sont proposées tout au long du week-end.

    Gratuit.

  • [Entretien] « En France, nous avons un patrimoine unique qui a besoin d’être restauré »

    [Entretien] « En France, nous avons un patrimoine unique qui a besoin d’être restauré »

    Comment est venue l’envie de réaliser ce documentaire ?

    Thierry Jourdan : Au départ nous avons été contactés avec ma femme Lana par la mairie de Cavaillon pour réaliser des films courts sur certaines phases de réalisation. Pour la dernière vidéo, nous avons filmé la fonte des cloches à l’hippodrome. C’était un moment unique, un spectacle extraordinaire puisqu’ils ont coulé les cloches dans la terre même, une technique ancestrale médiévale. On ne voulait pas que de telles images historiques se retrouvent noyées au milieu de la rapidité des réseaux sociaux. Alors nous sommes allés voir le service de la mairie et nous avons demandé à faire ce film. On est devenu réalisateurs et producteurs de cette belle aventure.

    Au-delà de la restauration, c’est l’artisanat et une aventure humaine que vous mettez en lumière.

    T.J. : Je dirais que plus que des artisans ce sont des artistes complets, d’une précision incroyable. Ce sont des gens qui sont passionnés et l’aventure humaine elle est là. Au total plus de 40 corps de métiers étaient réunis et ils adorent transmettre leur savoir-faire et le partager notamment auprès des jeunes.

    Quel est le message derrière ce documentaire ?

    T.J. : On fait ce métier pour les générations futures. Pour leur dire la vie est là, venez la vivre. Il y a aussi un enjeu patrimonial puisqu’en France notre patrimoine est unique et il a besoin d’être restauré.

  • [Journées européennes du patrimoine] À Château-Ville-Vieille, le fort Queyras reçoit 500 000 euros

    [Journées européennes du patrimoine] À Château-Ville-Vieille, le fort Queyras reçoit 500 000 euros

    Le fort Queyras fait partie de l’Histoire, et est un site emblématique des Hautes-Alpes », dit fièrement Anne-Laure Veyne, qui a racheté le monument avec Nicolas Chabrand fin 2023. Dans le cadre du Loto du patrimoine, partenariat entre la Française des jeux et la Mission pour le patrimoine portée par Stéphane Bern, le fort a été retenu comme site emblématique 2026 pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il bénéficie d’une dotation de 500 000 euros pour mener à bien les travaux de restauration prévus par les propriétaires. À l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2026, un chèque symbolique de soutien leur a été remis ce vendredi, devant des représentants des différents partenaires privés et publics et d’élus locaux.

    Huit siècles d’histoire

    Perché à 1 390 mètres d’altitude, le monument de Château-Ville-Vieille a subi de nombreuses dégradations ces dernières décennies, dues principalement aux conditions climatiques. « Quelques mois seulement après avoir acquis le fort, le rempart ouest s’écroulait à la suite d’épisodes pluvieux : le fort était en danger », se souvient l’entrepreneur Nicolas Chabrand. Pour « transmettre et permettre aux visiteurs de rencontrer huit siècles d’histoire », le couple a entamé de grands travaux de rénovation, qu’ils espèrent voir arriver à terme en 2028. Au programme : réparation de remparts, de la toiture, menuiserie, accordage en eau et électricité… L’ancienne poudrière deviendra un espace consacré à des projections vidéo, un gîte sera aménagé au-dessus de la boulangerie du XVIe siècle et la place de l’artillerie pourra accueillir des concerts. De quoi faire profiter les 20 000 visiteurs annuels du lieu !

    Fondé au XIIIe siècle, le fort Queyras est un véritable témoin de l’histoire du territoire. À l’origine un château médiéval, il devient un lieu stratégique du Dauphiné avant d’être rattaché au royaume de France en 1349 et de connaître différents épisodes militaires jusqu’à la seconde guerre mondiale. Le fort est finalement démilitarisé en 1944 et à présent inscrit aux monuments historiques. Les propriétaires ont fait une demande de classement historique, qu’ils espèrent voir aboutir prochainement.