Category: culture

  • « J’ai les boules » : parties de slam dans les Bouches-du-Rhône

    « J’ai les boules » : parties de slam dans les Bouches-du-Rhône

    Sitôt passée sa « surprise » lorsque Les Théâtres – groupement des scènes marseillaises du Gymnase et des Bernardines et des Aixoises du Grand théâtre de Provence et du Jeu de Paume – lui ont passé commande pour J’ai les boules, Iraka a tout de suite « abordé l’angle de son écriture avec le rapport intime » que ce slameur entretient avec la pétanque. « J’ai creusé dans mon histoire familiale où la pétanque était un endroit de convivialité, de jeu pendant les vacances », se remémore l’auteur et interprète de cette création qui tournera sur certains terrains de pétanque de Marseille et des alentours, à commencer par le Cercle de Saint-Barnabé, ce vendredi, à 19h. Un format musico-théâtral qui s’inscrit dans le cadre d’« Aller vers », projet initié par Les Théâtres en 2021 et destiné à emmener gratuitement le spectacle vivant à la rencontre du public.

    J’ai les boules arbore une forme « hybride » de 30 minutes au cours duquel la compositrice et DJ électro Mila Necchella assure aux platines, aux côtés d’Iraka, dont le flow se répand sur la terre battue chère aux boulistes. « Avec des ambiances sonores qui évoquent la Méditerranée », campe ce dernier, avant d’énumérer les multiples dimensions de la création : « Musicale, théâtrale et aussi stand-up. »

    D’Arles à Rognes

    En effet, l’humour et parfois le folklore alimentent les discussions et autres conciliabules qui enveloppent toute partie de pétanque digne de ce nom. « Nous nous sommes entre autres inspirés de scènes de Pagnol, d’un certain franc-parler. On a voulu créer du mouvement et de la drôlerie », rappelle Iraka à propos de cette création, qui passera ensuite, samedi 4 avril, par La boule des vents (12h), au Panier, et le Boulodrome Targuist, qui surplombe le Théâtre Silvain (18h30). Autant de scènes à l’ambiance « rap et électro » auxquelles les deux artistes intègrent les voix de joueurs de pétanque chevronnés, comme la championne Charlotte Darodes, dont « nous nous sommes inspirés pour la démarche sportive de haut niveau », souligne Iraka, citant également d’autres pétanqueurs emblématiques comme Marco Foyot, ou encore « le bombardier tunisien » Mohamed Ferjani.

    « Abreuvé par les articles de “La Marseillaise” » lors de la création de J’ai les boules, le slameur a aussi poussé sa démarche jusqu’à « palper » les ambiances des parties de pétanque du quotidien, notamment au Boulodrome Daillan, dans le quartier arlésien de Trinquetaille où il réside, et qui accueillera d’ailleurs deux représentations le 12 avril. Le spectacle poursuivra sa route du 14 au 24 avril en écumant tour à tour les terrains de pétanque marseillais de Carli, du Talus, celui de l’esplanade du Séquier à Barbentane, le boulodrome municipal du Rove, le boulodrome Méano de Miramas, celui du Grand Pavois à Septèmes ou encore celui du Parc Versaille à Rognes.

  • Les Fous chantants : quand Aznavour rencontre Soprano

    Les Fous chantants : quand Aznavour rencontre Soprano

    Mille choristes rassemblés autour de leur passion, pour rendre hommage à des grands noms de la chanson française. C’est, depuis bientôt 30 ans, la recette à succès des Fous chants d’Alès qui, chaque été, offrent huit jours de répétitions intenses et de partage choral aboutissant à des concerts grandioses dans les arènes.

    Pour participer, pas besoin d’attester d’une quelconque expérience en matière de chant, ni d’un talent particulier. Pas de sélection, pas de casting. « La seule chose qui compte, c’est l’envie de chanter », insiste Fabrice Schwingrouber, directeur artistique des Fous chantants qui a pris, il y a près de 10 ans, les rennes de cette manifestation atypique créée par son père en 1998.

    «1 000 personnes, c’est une micro société, avec plusieurs générations ! Il n’est pas rare qu’il y ait de la grand-mère jusqu’aux petits-enfants qui chantent. Il y a un esprit “colo” où les gens se retrouvent, avec quelque chose de social », décrit Fabrice Schwingrouber. Il y a les inconditionnels, qui viennent chanter chaque année ; ceux qui viennent en fonction de l’artiste célébré ; et d’autres encore qui sont curieux de découvrir un répertoire. « On essaye toujours d’avoir à peu près 20% de nouveaux », souligne le directeur artistique.

    1 000 voix, 2 répertoires

    Seule contrainte : « un chœur est composé de 4 pupitres (registres vocaux) : soprano, alto, ténor et basse. On doit donc établir une jauge par pupitre afin d’assurer un certain équilibre du chœur. »

    Une fois inscrits dans leurs pupitres respectifs, « les participants reçoivent chez eux, de fin avril à mi-juin, tous les chants à travailler. Si bien que le premier jour des répétitions, quand ils se retrouvent, on fait “3, 4 “ : et le chœur chante ! Alors qu’ils n’ont jamais chanté ensemble », décrit Fabrice Schwingrouber.

    Portée par une énergie collective, la magie opère. Durant huit jours, ces 1 000 voix répètent, peaufinent leurs accords avant d’offrir deux concerts gigantesques dans les arènes d’Alès. Après Zazie l’an dernier, ce n’est pas un mais deux artistes qui seront célébrés cette année devant deux fois 3 800 spectateurs, les 31 juillet et 1er août. Deux répertoires, deux générations  : Charles Aznavour, qu’on ne présente plus et l’auteur-compositeur-interprète marseillais Soprano, « qui peut avoir une image de rappeur mais qui est surtout un chanteur doté d’une voix phénoménale. Les choses n’ont pas été faites au hasard. Soprano a une grande estime pour le travail d’Aznavour. D’ailleurs il interprétera quelques-unes de ses chansons. Je trouvais ça intéressant de rassembler ces deux répertoires exceptionnels et très différents en apparence », détaille Fabrice Schwingrouber. « Ce projet favorise la transmission : il fait découvrir des répertoires classiques aux plus jeunes et des univers plus contemporains aux aînés ».

    * La billetterie ouvrira sous peu, avec réservation
    sur www.fouschantants.org,
    à la permanence des Fous chantants (espace André Chamson, Alès) ou via
    les partenaires traditionnels

  • « La nuit des griots » éclaire Marseille en musique

    « La nuit des griots » éclaire Marseille en musique

    Poètes et musiciens transmettant la tradition orale en Afrique de l’Ouest depuis la nuit des temps, les griots irriguent pour la 11e fois l’esprit d’un festival créé en 2016 par Issiaka Kouyaté. Un activiste culturel burkinabé vivant à Marseille où il imagine l’édition 2026 de La nuit des griots, qui diffuse sa verve musicale dans la ville jusqu’au 10 avril et lors de laquelle « les sons » de cette partie du globe « se revisitent entre afro pop et électro folk ». Des musiques actuelles ouvertes aux quatre vents du monde symbolisées dès l’ouverture du 3 avril, à La Paillotte, rue Crudère (6e), rhumerie où la guitariste franco-nigérienne Ellé enivrera de sa folk en langue anglaise comme peule. Du « blues touareg » à « l’intimité de la folk américaine », il n’y a parfois qu’un pas, qu’elle franchit avec jubilation.

    Gambie, Mali, Cameroun…

    « Première femme virtuose de la kora », cette harpe-luth mandingue, Sona Jobarteh se produira quant à elle le lendemain, à l’Espace Julien. Cette multi-instrumentiste et chanteuse bouscule depuis une quinzaine d’années cet univers très masculin, cultivant sans discontinuer « l’identité culturelle, l’amour et le respect, tout en restant fidèle à son héritage gambien ».

    « Les artistes de La nuit des griots dessinent ainsi une nouvelle Afrique, plus audacieuse et à la joie de vivre toujours aussi contagieuse », livrent les organisateurs d’un festival lors duquel se produira également, le 9 avril au Makeda, Yeko, projet réunissant six artistes maliens et ouest-africains « pour dresser un portrait musical de chacun ». La Cité de la Musique abritera pour sa part, le 10 avril, des concerts de la chanteuse et guitariste camerounaise Joys Sa’a, puis du groupe Sahel roots.

  • Gilles Barbier, ses insolenceset ses lignes de fuite

    Gilles Barbier, ses insolenceset ses lignes de fuite

    Avertissement préalable, cette exposition peut choquer, ébahir ou bien rebuter. Gilles Barbier est un artiste plein d’humour, d’intelligence et d’habileté. Il est né en 1965, son œuvre est situable au niveau de deux grands sculpteurs-installateurs du XXe, César et Richard Baquié. Son atelier est implanté dans la Friche de la Belle de Mai, ses plus récentes expositions furent programmées à Bruxelles, Rodez et Nantes. Claire Durand-Ruel, Antoine de Galbert, les Frac et les musées figurent parmi ses collectionneurs. Un parcours en ville complète son exposition, chez Didier Webre, 4 rue Bonneterie, chez Bernard Plasse 37 rue Sylvabelle jusqu’au 4 avril et chez Digitale, 11 avenue de Mazargues. Le MAC présente « Naufrages » et « Les anges désarticulés ».

    Pas besoin de se prendre la tête pour appréhender les déplacements, les émotions difficilement formulables que ces pièces suscitent. Nanti d’une barboteuse et d’un nœud papillon, un peintre voudrait crâner en face de son chevalet, des couleurs hideuses dégoulinent autour de lui. Une tête et des pieds en gruyère sont criblés de trous. Du goudron et des plumes figent l’ultime pavane, les tongues d’un troisième figurant.

    Tout ceci, c’est à la fois de l’obstination et du premier degré plus ou moins bancal. Puisqu’il s’agit des moulages du visage de l’artiste dont le grotesque et la dérision se renouvellent constamment, la tendresse et la compassion sont incontrôlables.

    L’entremêlement du mort et du vif

    En mi-parcours, en face des fac-similés de ce qu’on voit sur une table, les apprêts d’un festin et le frigidaire du boucher, la saturation est à son comble. Les gestes et la distance du montreur apparaissent impeccables ou bien impardonnables, c’est selon. La froideur et la précision du chirurgien ont sculpté la barbaque des quartiers de viande rouge désossée. La découpe et la finition jusqu’auboutiste furent intenses. La bidoche, les glacis des saucisses persillées, la dégringolade des têtes de veaux pansus, le crâne fendu du cochon et les pâtés en croûtes peuvent procurer selon l’humeur du moment gêne, admiration béate ou bien écœurement.

    Ces œuvres ne se contentent pas de décrire et de dénoncer les marchandises, la noirceur et la cruauté du monde. Ce qui violente leur apparition, c’est aussi la crasse de la bêtise, l’immaturité des humains et leur manque de solidarité. Pas plus qu’une farce indigeste, « ceci n’est pas une performance » : nos corps et nos regards sont tous ensemble embarqués.

    Regards de Provence, jusqu’au 27 septembre.

  • Rencontre avec Andrée A. Michaud à Lunel

    Rencontre avec Andrée A. Michaud à Lunel

    En amont du festival lyonnais Quais du Polar, où elle est attendue du 3 au 5 avril, l’autrice québécoise Andrée A. Michaud, publiée en France aux éditions Rivages Noir, animera trois rencontres littéraires dont une le jeudi 2 avril à 19h à la librairie indépendante AB*, à Lunel.

    « Ses passages sont assez rares et jusque-là je n’avais jamais eu la possibilité de m’inscrire dans une tournée », confie la libraire Delphine Cambet, heureuse de recevoir cette écrivaine talentueuse. Souvent cataloguée comme autrice de polars, Andrée A. Michaud n’aime toutefois pas être enfermée dans un genre, regrettant la distinction tenace entre polar et littérature. « Elle écrit des romans noirs ultra-littéraires, très poétiques et où la nature joue toujours un grand rôle », décrit la libraire.

    Delphine Cambet a découvert Andrée A. Michaud en 2017 avec son premier roman paru en France : le multirécompensé Bondrée, qui a fait de son autrice une figure incontournable du roman noir.

    Deux intrigues en une

    Fascinée par la forêt et ses mystères, la Québécoise, qui marie comme personne le noir et l’angoisse, y place toutes ses intrigues. Son nouveau roman, Baignades, n’échappe pas à la règle.

    « Il y a deux intrigues en une dans ce roman, deux périodes séparées de 4 ans », relate la libraire. Deux baignades, deux lacs cernés par la forêt, deux moments au départ heureux, qui vont dégénérer. « Une première partie où le sang va couler, menée tambour battant, où vous êtes immergé dans une fuite et une seconde partie plus lente, très psychologique, qui se déroule dans une maison familiale où le malaise s’installe. On a l’impression que les deux parties n’ont pas été écrites par la même personne tant elles sont différentes, mais une même tension lie l’ensemble, c’est très fort », commente Delphine Cambet. « L’origine de la violence est au cœur du roman. L’autrice s’intéresse à cette folie immédiate qui pousse aux gestes violents. Et c’est passionnant », estime quant à lui Michel Abescat dans son podcast « Le polar sonne toujours 2 fois », sur France inter.

    Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore, c’est l’occasion où jamais de découvrir l’univers envoûtant et si particulier d’Andrée A. Michaud, qui transforme la nature québécoise en décor délicieusement inquiétant… Ouverte à tous, la rencontre sera suivie d’un verre de l’amitié.

    * 26 place Fruiterie

  • Le cinéma hongrois tisse sa toile à Aix-en-Provence

    Le cinéma hongrois tisse sa toile à Aix-en-Provence

    La Biennale d’Aix, qui se tiendra du 11 avril au 14 juin, s’apprête à célébrer les 120 ans de la naissance de Victor Vasarely ainsi que le cinquantenaire du Centre architectonique qui porte le nom de ce père de l’art optique. C’est dans ce cadre que l’Institut de l’image de la ville consacre, dès le 1er avril, un cycle aux grands cinéastes de Hongrie, pays natal du plasticien. Parmi dix films projetés, certains réalisés par des maestros comme Miklos Jancso et ses Sans-espoir (1965), autour des révolutionnaires hongrois de 1848. Le 17 avril, une séance sera présentée par György Raduly, directeur des Archives de l’institut national du film de Hongrie.

    Justice aux réalisatrices

    D’autres figures seront également à l’honneur, à l’instar d’Istvan Szabo, à travers la diffusion de Colonel Redl (1985), dans les pas d’un homme issu d’une famille modeste qui « entreprend de devenir un officier exemplaire afin d’être accepté par l’aristocratie », indique-t-on du côté de l’Institut de l’image, qui fera aussi la part belle à Bela Tarr, réalisateur disparu il y a trois mois, entre autres à l’origine des Harmonies Werckmeister. Sorti en 2000, un portrait social et poétique, en noir et blanc, d’une petite ville hongroise qui sombre dans le désœuvrement. L’Institut de l’image rendra aussi justice à de grandes réalisatrices, « comme toujours oubliées par l’histoire ». De Marta Meszaros, « première réalisatrice à obtenir l’Ours d’or à Berlin en 1975 et première à recevoir le Grand prix à Cannes en 1984 » à la contemporaine Ildiko Enyedi, dont le dernier film, Silent friend, est programmé « en sortie nationale ».

    P.A.
  • [Entretien] Ariane Ascaride: « Être fada, c’est une manière de regarder le monde »

    [Entretien] Ariane Ascaride: « Être fada, c’est une manière de regarder le monde »

    La Marseillaise : « Touchée par les fées » est un solo autobiographique que vous enrichissez depuis maintenant 15 ans et incarnez dans sa dernière version. Pourquoi cette « ultima verba » ?

    Ariane Ascaride : Ça fait 15 ans qu’on a démarré cette aventure avec Marie Desplechin [l’auteure, Ndlr] et Thierry Thieû Niang [metteur en scène et chorégraphe]. C’est la quatrième version du spectacle. Et là, c’est la dernière fois avant que je meure.

    On trouve d’ailleurs dans cette version l’oraison funèbre que vous aimeriez entendre…

    A.A. : À un moment donné, il faut clore quelque chose. Et avec humour. Souvent, quand on se rend à des enterrements, on entend des gens parler sur la personne décédée. Or, on ne sait jamais si la disparue serait d’accord avec ce qu’on dit sur elle.

    Vous avez si peu confiance en vos proches pour cela ?

    A.A. : [Elle se met à rire]. Je ne sais pas si c’est une histoire de confiance, mais s’il y a des choses qu’elle a vraiment envie de dire, elle les dit.

    Vous qui comparez souvent les théâtres aux églises, est-ce que ça vous fait drôle de jouer ce spectacle dans la chapelle des Bernardines ?

    A.A. : En fait, c’est la deuxième fois que je joue ce spectacle dans une chapelle. Il y a une quinzaine d’années, j’avais joué une version à Avignon, au Petit Louvre, dont l’une des salles est une ancienne chapelle. J’aime en effet bien cette idée, car les théâtres sont comme des églises.

    « Touchée par les fées » renvoie à l’étymologie du mot fada. Diriez-vous qu’à travers lui, vous réhabilitez ce terme qui est devenu outrageusement péjoratif, alors qu’il ne désigne en fait que celui qui se situe à la marge ?

    A.A. : Oui, c’est cela. Je raconte que je suis quelqu’un de décalé. On peut nous appeler les fadas, les innocents… Quand vous voyez L’Arlésienne de Daudet [nouvelle des Lettres de mon moulin parue en 1869], il faut toujours qu’il y ait un fada dans un village car ça porte bonheur. Après, moi, je ne sais pas si je porte bonheur, mais ça, c’est une autre histoire. Mais, c’est en tout cas une manière de regarder le monde pas tout à fait dans la ligne qui est imposée. Cela a un peu été ma façon de fonctionner dans le monde.

    Au-delà de fadade, il vous est même arrivé de dire que vous étiez « dingue »…

    A.A. : Oui, car j’ai parfois entendu à mon sujet : « Oh là là, qu’est-ce qu’on va faire d’elle ? ». Bah voilà, je suis née un peu à côté de la plaque. C’est moi et c’est pas moi. Dans le spectacle, on a essayé d’universaliser ça pour dire que des tas de gens sont un peu à côté de la plaque.

    Dans ce spectacle, vous déballez les malles de vos souvenirs, évoquant entre autres vos aïeux. Comment vous êtes-vous construite entre un père communiste et volubile et une maire presque taiseuse ?

    A.A. : Bah on est un peu gaga. J’ai hérité de par mon père de l’imagination. Un cadeau incroyable mais qui est aussi parfois un inconvénient. Quand j’étais enfant, il y avait des bonbons qui étaient enrobés dans des papiers translucides ou de couleurs. Je crois que je regarde un peu le monde comme ça. Cela ne veut pas du tout dire que je suis naïve, mais j’ai un peu tendance à ça. Et de l’autre côté, j’ai hérité d’une force, d’un courage que ma mère avait, même si elle était un peu opaque et ne racontait pas trop ce qu’elle avait en elle.

    De la dignité, aussi ?

    A.A. : Oui. Car je viens d’un monde populaire. Et le monde populaire a beaucoup de dignité.

    La question de vos origines traverse aussi le spectacle. Qu’est-ce que vous inspirent à vous, la fille d’immigré napolitain, l’hystérisation du débat public dès lors que l’on touche à cette question, ainsi que l’affirmation du racisme en France ?

    A.A. : J’ai honte que des habitants de notre pays puissent parler comme ça. Ce qui est par exemple en train de se passer autour du maire de Saint-Denis [Bally Bagayoko] me provoque un sentiment de honte incroyable. Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse s’acharner à ce point. Comment peut-on se permettre d’enlever à quelqu’un une partie de sa nationalité ? Il est avant tout Français. En plus, moi, je suis née dans une ville qui s’est constituée, et qui continue de le faire, autour de gens aux origines diverses et variées. Et au-delà du racisme par rapport à la couleur de peau, il y a un racisme par rapport aux pauvres. J’avais très peur pour les municipales à Marseille, Paris et ailleurs. Mais il ne faut pas croire que le peuple est obligatoirement conforme à ce qu’il se dit sur les plateaux télé, radio et sur les réseaux sociaux.

    En ce qui concerne Marseille, quel sentiment a dominé chez vous : le soulagement de voir la gauche gagner ou la peur de voir le RN gagner du terrain et deux mairies de secteur ?

    A.A. : Ce que j’ai surtout retenu, c’est qu’il faut que la gauche se mette à travailler et retrouver de la proximité : à ne pas avoir peur de parler à la population. Je ne pense pas que tous les électeurs du RN soient des racistes. Il y a des gens qui votent en se disant : « Eux, on ne les a pas essayés ». Quand on se met à parler avec les gens, on est parfois très surpris. Mais ce qui est certain, c’est qu’on est dans des sociétés ou l’individualisme s’est développé de manière impressionnante. Or c’est dans le collectif qu’on peut le mieux le soigner. Il faudrait aussi que tout le monde arrête de s’engueuler. Le niveau du discours politique a baissé.

    Pour revenir à votre spectacle, le public chante beaucoup au cours de vos représentations. De quoi serait composée la bande originale de votre vie ?

    A.A. : Ça pourrait être de l’opéra, les chœurs de l’armée rouge et de la variété : du Joe Dassin et de la musique italienne. J’adore aller à l’opéra de Marseille qui est certainement le seul opéra qui persiste et signe. Un opéra très particulier par rapport à ce qu’est devenu l’opéra aujourd’hui et le seul qui est resté populaire de France.

    Son public comportait lui aussi beaucoup de fadas à l’époque…

    A.A. : Je pense que les chanteurs sont encore morts de peur à l’idée d’y jouer. L’opéra est à tous les Marseillais. C’est cela qui est différent d’ailleurs.

    Retrouvez-vous cette passion ailleurs ?

    A.A. : Même s’il y a plein de choses formidables qui se font à Marseille, non. On ne la retrouve qu’à l’opéra ou à l’OM. Je n’aime pas le foot, mais un jour, l’OM m’a invitée et quand je suis sortie du match, je me suis demandé quand je pourrais voir un spectacle de théâtre où il y aura la même ferveur. Dans ce stade, c’est impressionnant.

    Le seul point commun entre les matches de l’OM et votre solo, c’est le tragicomique finalement…

    A.A. : Oui, mais ce n’est pas grave, car vous continuez à le soutenir ce club. Même si vous les engueulez, si vous sortez désespéré, ça fait partie de vous. Je rêve que l’art fasse partie de vous de la même manière. C’est pour l’instant compliqué, mais c’est possible.

  • Festival de Pâques : une grande fresque baroque et mystique

    Festival de Pâques : une grande fresque baroque et mystique

    Le Grand Théâtre de Provence a tremblé dimanche soir aux accents cataclysmiques du Requiem de Verdi. Architecte de cette cathédrale sonore, le chef Gianandrea Noseda à la tête de l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zurich. Avec un quatuor (à peu de chose près) de haut rang et l’on obtient une soirée pas loin d’être mémorable.

    Le Requiem est composé à la mémoire du romancier et poète Alessandro Manzoni que Verdi admirait beaucoup. Plus opéra que messe, plus théâtral que religieux ?

    Le Requiem reste cependant une partition sincère pour cet anticlérical bon teint. Le déchaînement apocalyptique du « dies irae, dies illa » (jour de colère que ce jour-là), les trompettes du jugement dernier tombant de la hauteur des galeries, du « Tuba Mirum », frappent l’auditeur.

    Expérience sonore

    et mystique

    Ce Requiem reste une expérience sonore et mystique (malgré qu’on en ait), toujours exaltante. L’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zurich sont deux phalanges d’exception. Gianandrea Noseda connaît son affaire. Le geste est souple, l’architecture puissante. Il bâtit une église au baroque à la Bernin, avec les couleurs d’une grande fresque michelangelesque.

    Il s’en est fallu de peu que le quatuor vocal emporte l’adhésion. La soprano Marina Rebeka surplombe le « Libera me » d’une voix étincelante, armée d’aigus d’un somptueux métal.

    Tout aussi souveraine, le très beau et très profond alto (le grave le la tessiture) d’Agnieszka Rehlis impressionne. Leurs duos dans le « Salva me » et l’« Agnus dei » sont les plus beaux duos féminins de l’œuvre de Verdi.

    La basse Alexander Vinogradov fait le job avec des accents à la Philippe II de Don Carlo. En somme, un beau trio. Làs ! Le ténor maltais Joseph Calleja, poitrine et s’étrangle avec des aigus aigres et mal placés. Il rate son « Ingemisco » et détonne dans les ensembles.

    À vouloir chanter en force (le Requiem n’est pas Paillasse) on obtient ce douteux résultat. On était à deux doigts d’entrer au Paradis.

  • Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un festival ou se mêlent excellence musicale, réflexion et devoir de mémoire. Créé en 2013 par le violoniste Renaud Capuçon et le directeur général du Grand Théâtre de Provence, Dominique Bluzet, la 13e édition du Festival de Pâques, après un concert d’ouverture samedi soir, a été officiellement lancé dimanche au Camp des Milles.

    Dans le cadre de Musique en Partage, une partie de la programmation vise aussi à amener la musique classique aux publics éloignés. Ce dimanche, le coup d’envoi du Festival de Pâques s’est voulu aussi réflexif avec des discussions sur musique et démocratie. Des personnalités issues de la culture, comme du monde politique, se sont retrouvées autour d’une série des tables rondes pour interroger « le rôle de l’art dans la démocratie, le lien entre mémoire, engagement spirituel responsabilité sociale et devoir de mémoire ».

    Musique, société, débats

    Salle comble, pour écouter des intervenants tels que Jacques Attali, économiste, écrivain, et conseiller politique sous François Mitterand, Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’arts lyriques de 2007 à 2018, Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine, mais aussi Laurent Berger, directeur de l’Institut mutualiste pour l’environnement et la solidarité au sein du Crédit Mutuel alliance fédérale. Lorsqu’il retrace la naissance du Festival de Pâques, Dominique Bluzet rappelle qu’« on a voulu réfléchir à cette idée de comment, pendant la Renaissance italienne, puis ensuite un certain nombre de compositeurs, se sont adressés à Dieu et ont permis aux citoyens, à travers un artiste de pouvoir dialoguer avec le divin. Ce rapport entre le sacré, l’artiste et l’individu est essentiel surtout dans un lieu où les gens sont arrivés ici, vivants, en se disant qu’ils allaient mourir et se demandant ce qui allait se passer après la mort. » Sous le toit de cette ancienne tuilerie, nombreux sont les opposants politiques, intellectuels et artistes à avoir résisté par la culture, puis les citoyens Juifs, avant d’être déportés vers les camps d’extermination. « Ici, nous sommes dans un lieu qui nous rappelle notre devoir de vigilance. On sait aussi qu’ici, dans l’adversité, l’art a su incarner la résistance et l’espoir », ajoute Daniel Baal, président du CIC, partenaire fondateur. « Cette éducation de prise de conscience à la responsabilité citoyenne (…) ne serait pas complète sans ce supplément d’âme qu’apporte la culture », ajoute Alain Chouraqui, président de la Fondation du camp des Milles. « Nous touchons à l’intemporel, et c’est quelque chose qui doit, quoi qu’il arrive, nous inciter à la vigilance, à l’action, mais aussi à la confiance. » Suit un long moment de discussion entre Bernard Foccroulle et Jacques Attali. « La fonction de la musique est de donner du sens au bruit, le bruit étant une réalité ou une métaphore de la violence, et la musique en donnant du sens au bruit transforme le bruit de violence en ordre, dans le sens de pacification. C’est en cela, que la musique rend beau et sacré », décrit Jacques Attali.

    « Regarder derrière

    mais aussi le présent »

    Le sacré dans la musique, la relation à la musique et sa signification… autant d’axes pour comprendre le rôle de la musique dans nos sociétés. « À une époque ou il semblerait qu’on soit en voie d’abandonner les droits humains, y compris au sein des démocraties, que peut la musique ? », pose Alain Cabras, modérateur des débats. « Il me semble que ce lieu, aux résonances très fortes, nous oblige à regarder derrière, nous mais aussi à regarder aussi le présent et à dire avec la plus grande force, notre effroi quand à ce qu’il se passe aujourd’hui dans un très grand nombre de lieux à travers le monde, et en particulier à Gaza (…) il est important que la question des droits humains, nous la traitions de partout », prévient Bernard Foccroulle.

    « J’aurais aimé que vous dénonciez de la même façon les crimes commis par le Hamas, cela aurait été plus équilibré, on aurait pu dénoncer ce qu’il se passe au Soudan, au Myanmar… et de ne pas pointer toujours une responsabilité qui est beaucoup plus complexe que la caricature que nous lui donnons », réplique Jacques Attali.

    Pour en revenir à la musique : « Les humains, quand ils sont confrontés à la musique, ont une consommation des valeurs mais en même temps une espérance, parce que oui, l’humain est capable de faire ça », poursuit l’intellectuel.

  • Double culture d’un enfant de la République à Marseille

    Double culture d’un enfant de la République à Marseille

    On me demande souvent : “Issam, d’où tu viens ?” Ben moi je dis que je suis Charentais. On me répond : “Non, mais avant d’être Charentais ?” Bah, je dis que j’étais pas né », raconte Issam Rachyq-Ahrad dans Ma République et moi. Un seul en scène dans lequel cet auteur et comédien se dévoile du 1er au 8 avril à la Criée. Remontant le fil de sa vie, il invite surtout le public à entrer dans les pas de sa mère, cuisinière dans un hôpital et arrivée du Maroc à 16 ans qui, lorsqu’elle « décide de porter le foulard, suscite une gêne, voire de la honte » chez lui.

    « Trait d’union »

    « Je dois beaucoup au théâtre public dont la découverte a contribué à ouvrir ma vie. Un trait d’union, un ciment propre à souder l’enfant que j’étais à la personne que je suis. Ma double culture, mon éducation ont trouvé le moyen de s’exprimer », rappelle Issam Rachyq-Ahrad, qui dresse un portrait tendre et drôle de sa mère. Son spectacle a été déclenché en 2019, « lors d’une séance du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté », lorsqu’un élu du RN « a violemment pris à partie une femme voilée qui accompagnait des élèves lors d’une sortie destinée à les sensibiliser aux valeurs de la République ». Échangeant constamment avec les spectateurs pendant Ma République et moi, il se joue des stigmatisations pour surmonter ses propres fêlures. « Est-ce qu’il y a des gens qui parlent arabe pour traduire ? », les interpelle-t-il entre autres. « Parce qu’il y aura beaucoup d’arabe dans le spectacle. Enfin, de la langue arabe, rassurez-vous. »

    P.A.