Category: culture

  • Festival de Pâques : cinquante bougies pour les Lillois

    Festival de Pâques : cinquante bougies pour les Lillois

    Le concert d’ouverture
    du Festival de Pâques,
    au Grand Théâtre de Provence, lançait samedi soir la quinzaine musicale qui place désormais, depuis 13 éditions, Aix-en-Provence à la proue du monde culturel européen. Invité d’honneur de cette nouvelle édition, l’Orchestre national de Lille, qui fête cette année son cinquantième anniversaire, était dirigé par le jeune chef américain Joshua Weilerstein.

    Le programme, se centrait en première partie autour du très lyrique Concerto pour violon de l’Américain Samuel Barber, enflammé par Renaud Capuçon et de la découverte de la compositrice française Elsa Barraine et de sa Symphonie n° 2 Voïna (la Guerre en russe) composée en 1938.

    Architecture transparente

    La deuxième partie offrait une première symphonie Johannes Brahms tout en clarté. On ne cesse, fort heureusement, de remettre nombre de compositrices à leur juste place dans les histoires de la musique, décidément bien masculines. Elsa Barraine (1910-1999), engagée au Parti communiste, fut une résistante au nazisme. Sa deuxième symphonie, composée en réaction aux accords de Munich, est une œuvre dense et ramassée, colorée et vigoureuse.

    Le concerto de Barber, jugé « injouable » par son commanditaire -le fils violoniste d’un marchand de savon- semble un jeu d’enfant, sous l’archet brûlant de Renaud Capuçon. Le presto final est harassant de difficultés techniques et rythmiques, avec son « perpetuum mobile » à couper le souffle. Renaud Capuçon, lui aussi sémillant quinqua, prouve, si cela était encore nécessaire, qu’il est définitivement un immense interprète, sensible et fougueux. Joshua Weilerstein, aujourd’hui directeur artistique de l’Orchestre de chambre de Lausanne, relit la première symphonie de Brahms à la lumière viennoise, tout en architecture transparente et en tempi allègres. L’orchestre de Lille que Jean-Claude Casadesus a conduit à l’excellence, méritait bien qu’on lui souhaitât un des plus chaleureux anniversaires qui fût.

  • [Cinéma] « Votre humanité,c’est votre résistance »

    [Cinéma] « Votre humanité,c’est votre résistance »

    C’est en 1988 que Nour (Muhammad Abed Elrahman) a été grièvement blessé par une balle de l’armée israélienne. Un adolescent plein d’énergie qui court dans le dédale des rues en Cisjordanie occupée. La première intifada ou révolte surnommée la « guerre » des pierres. Hanan, sa mère, face à la caméra, s’adresse à l’adulte transplanté du cœur et retrace la série d’événements qui ont conduit à ce moment tragique : « Vous ne savez pas grand-chose de nous. Je veux vous dire qui est mon fils. »

    1948, Jaffa. Sharif (Adam Bakri) est un agrumiculteur. C’est un père heureux qui partage des moments de complicité avec Salim, son fils de 10 ans. Dans ce verger multiséculaire baigné par le soleil, la poésie arabe est omniprésente. Une langue qui exalte l’attachement pour cette terre mêlée aux embruns de la mer. Mais les milices sionistes les chassent violemment de leurs terres. C’est le début de la Nakba. Sharif et sa famille sont contraints de vivre en Cisjordanie occupée. Des réfugiés dans leur propre pays.

    1978, dans les camps, les Palestiniens se comptent par milliers. Salim (Saleh Bakri) est instituteur à Naplouse. La famille est soudée malgré les dures épreuves qu’elle traverse. Sharif, qui vit avec eux, est hanté par la rapidité à laquelle son peuple a été effacé de la mémoire. Lors d’un couvre-feu imprévu, Salim se fait affreusement humilier devant son fils Nour par un groupe de soldats israéliens. Une scène qui changera radicalement le rapport père-fils. Nour, dix ans plus tard, deviendra cet adolescent rebelle qui met sa vie en jeu face aux tirs à balles réelles des soldats israéliens.

    Le film explore le traumatisme, l’escalade de la violence vécue par chaque génération, qu’elle soit physique, psychologique, administrative et bureaucratique. Une violence qui impacte les relations familiales. Un récit déchirant qui aurait pu se passer d’une musique faite de violons, cello et autres instruments pour accompagner cette fresque tragique suffisamment explicite. La réalité d’un peuple trop rarement montré sur plusieurs générations, se décline sans cliché dans son quotidien. La réalisatrice qui incarne Hanan est américano-palestinienne. Elle-même issue d’une famille d’exilés, elle s’est inspirée de l’histoire de son père : « Je connais la façon dont les médias occidentaux nous déshumanisent. Je voulais que ce film puisse parler au public occidental et montrer notre humanité. » Tandis que les médecins tentent de sauver Nour, Salim et Hanan sont face à un dilemme terrible. Une brèche s’ouvre vers une humanité possible qui les aidera à donner du sens à leur douleur. Ce qu’il reste d’eux.

    « Ce qu’il reste de nous »,
    de Cherien Dabis.

    Sortie le 11 mars (2h25).

  • ça tourne chez les jeunes et apprentis de l’Académie Moovida

    ça tourne chez les jeunes et apprentis de l’Académie Moovida

    Allez Tarantino, on tourne ! », plaisante la réalisatrice Nadja Harek, qui accompagne les jeunes et apprentis pour cette 2e journée de tournage, lundi 23 mars. Face au retour caméra, l’apprenti réalisateur Jonas Pellier remet son casque avant qu’une énième prise de la 4e scène soit tournée, dans le square Vaudoyer à la Major. « J’ai pitché le scénario [du court-métrage En ville] devant un jury professionnel et j’ai été choisi en août dernier », se remémore ce jeune de l’Académie Moovida. Une première réalisation émouvante pour Jonas qui se destine à ce métier : « Ce que j’écris, ce que j’imagine prend vie. C’est un peu de l’ego de dire ça mais c’est un sentiment formidable. »

    Aux côtés des apprentis, la réalisatrice et scénariste Vanessa Zambernardi, Nadja Harek et d’autres professionnels guident ces jeunes. Le réalisateur, encore novice, assure : « Nadja a autant envie que moi de faire un superbe film. Tout ce que je n’arrive pas à dire avec mes mots, elle le retranscrit. Elle a compris tout de suite ma vision des choses. » En ce lendemain de journée pluvieuse, l’ambiance s’équilibre entre le travail, la bienveillance et la taquinerie. Le figurant Sidy arbore un grand sourire : « L’équipe est top. On passe un bon moment sous le soleil de Marseille. ». Avec quelques expériences de théâtre et de cinéma avec Kourtrajmé, l’apprenti Moovida d’une trentaine d’années réalise son premier projet avec l’Académie.

    D’horizons différents

    L’équipe réunit 37 personnes d’horizons différents. Désignant l’assistante-réalisatrice Juliette, la script Camille ou encore l’ingénieur-son Alexis, « chacun son rôle. On ne peut pas se passer les uns des autres. Cette imbrication de compétences est magique », s’émerveille Yasmina Er Rafass, directrice de Ph’Art et Balises. Dispositif de l’association, « l’idée de Moovida est de traverser une expérience d’écriture et de tournage. De faire rencontrer pro et apprentis par l’expérience, le didactique. On va chercher des jeunes pour qu’ils découvrent avec nous et apprennent sur le tas ces métiers du”faire” », résume-t-elle.

    Le film scénarise « quatre amis marseillais au fil d’une journée ordinaire, qui bascule lorsqu’une femme les accuse d’avoir volé son téléphone ». Parmi la bande de potes, Zelie Zambernardi joue le personnage principal « Anna. J’ai 19 ans. Je vole le téléphone en question. » Indiquant la scène qui se tourne, la jeune actrice scénarise : « Par rapport au contrôle de police, je les vois j’ai chaud et je veux qu’on se barre. Il y a une grosse course-poursuite qui se fait avec les flics. » Une course tournée sur les deux jours suivants, à travers le Panier jusqu’à la Belle de Mai. Ce court-métrage tente de dénoncer « la stigmatisation qu’on nous attribue dès la naissance, en fonction de nos origines, de nos religions, de notre classe sociale », résume Jonas. Sur le plateau, la plupart des apprentis viennent du quartier Saint-Mauront (3e), « le quartier le plus pauvre d’Europe, souligne le jeune cinéaste en phase avec son scénario. Je suis habitué à un milieu populaire. »

    Être représenté au cinéma

    Impliquant les jeunes de ces quartiers prioritaires, l’association compte sur ces projets « pour créer un écosystème rassurant où les jeunes puissent se sentir légitimes de faire des films. De raconter leurs propres histoires et de se représenter pour sortir des rôles stéréotypés, qu’on voit habituellement au cinéma », liste Yasmina.

    D’autres scénarios déjà en poche, Jonas espère continuer sur cette lancée. Le court-métrage En ville sera diffusé dans les cinémas partenaires et envoyé aux festivals pour une sélection potentielle.

  • Une expo-immersion dans le monde de la pêche à Sète

    Une expo-immersion dans le monde de la pêche à Sète

    Parallèlement à la manifestation maritime Escale à Sète, grande fête des traditions maritimes en Méditerranée (voir p.29), le Centre régional d’art contemporain (Crac) de Sète* accueille, jusqu’au 6 avril, l’exposition « La solidarité des destins », Louisa Marajo.

    Originaire de Martinique, l’artiste place la mer au cœur de son travail. Elle présente ici la restitution d’une résidence artistique autour de la pêche professionnelle en Méditerranée, réalisée au Grau-du-Roi entre septembre et décembre derniers. « Louisa Marajo est allée à la rencontre d’acteurs et actrices du monde de la pêche professionnelle, elle a pu embarquer sur des chalutiers et des bateaux “petits métiers”, vivre au rythme d’un port, connaître le quotidien de ces hommes et femmes dont la vie tout entière est consacrée à la pêche », décrit le Crac.

    Un temps d’immersion à partir duquel l’artiste a produit un court-métrage, des images et des textes ainsi qu’une série de sculptures et d’objets qu’elle présente dans une scénographie immersive. « Entre banquet de science-fiction, criée onirique et atmosphère des fonds marins, Louisa Marajo plonge les visiteurs dans l’espace du rêve ».

    Comme elle l’écrit elle-même au sujet de son court-métrage : « Rêve éveillé, chemin initiatique, ce film est un hommage à ce rapport singulier à la mer-nature aimée à qui nous devons tout, un hommage à la passion de la pêche, ce monde menacé aujourd’hui par ce changement d’époque que nous vivons. Quel chemin prendre ensemble, afin de ne pas devenir hors-sol et tenter de rester connecté·e·s et relié·e·s à cet élément primordial, nourricier et essentiel, ce fragment de nous-même qu’incarne la mer, espace magique irremplaçable (…). »

    * 26 Quai Aspirant Herber

  • [Le coin de la BD] Migrants et passeurs, misère et mafia

    [Le coin de la BD] Migrants et passeurs, misère et mafia

    Awar le taiseux porte des baskets de luxe grâce à son lucratif job de passeur. Mais ce Kurde de Syrie porte aussi un douloureux passé que va réveiller Esrin, une jeune migrante kurde elle aussi, fille de combattante fuyant l’enfer syrien. Laisser renaître son humanité ou pas ? Awar va devoir choisir… Car Soran, son boss basé en Angleterre qui tient d’une main de fer son réseau de passeurs de migrants, veut du chiffre et du résultat. Et Awar, plus tout jeune, voit bien que Musta, passeur ultraviolent fraîchement arrivé, lui prendrait volontiers sa place… Awar va-t-il oser prendre la porte de la rédemption ou la claquer définitivement ? Construit avec des flash-backs permettant de remonter le fil du passé d’Awar, ce récit violent explore les migrations du point de vue inattendu d’un passeur humain trop humain, entre thriller et récit de passation entre un homme désabusé et une adolescente révoltée. Âpre et très forte, cette BD plonge le lecteur effaré au cœur de ces trafics où hommes, femmes et enfants cherchant un avenir meilleur ou tout simplement sauver leurs vies sont considérés comme des marchandises par des réseaux mafieux ultraviolents pour qui la vie humaine n’a aucune valeur.

    Basé sur les enquêtes de terrain du journaliste Frédéric Loore, Passeur(s) est soutenu par la Fondation Samilia, luttant contre le trafic d’êtres humains. Un dossier pédagogique à la fin de l’album permet de comprendre le phénomène migratoire et les notions juridiques de traite et de trafic d’êtres humains.

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au Mac, Les couleurs pliées-dépliées de Simon Hantaï

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au Mac, Les couleurs pliées-dépliées de Simon Hantaï

    On peut s’émerveiller en face de son achèvement, simultanément ignorer que cette toile n’avait pas de châssis lorsque ses drapés furent énergiquement maltraités, froissés et pliés. Ses angles et ses bords extérieurs furent partiellement recouverts d’acrylique par la main quasiment aveugle de son peintre.

    Simon Hantaï ne pensait rien, ne voyait rien quand il amorçait cette toile délibérément aventureuse. Pour autant il ne s’abandonnait pas aux bonnes fortunes du hasard. Paul Cezanne, Matisse et Pollock étaient les figures dominantes du XXe siècle qu’il avait méditées. Il y avait chez lui une prescience, une forme d’instinct, une intensité qu’on pourrait comparer à une folie ou bien à une schizophrénie magnifiquement maîtrisées : un travail à ce point qualitatif requiert autre chose qu’un simple mode d’emploi. On imagine qu’il mobilise une farouche volonté d’ignorance et simultanément du « lâcher prise » et du détachement en face de l’imprévisible engendrement de ces espaces blancs. Une donne aléatoire laisse respirer les encoches, les flèches, les arrondis, les volumes et les étoilements des couleurs que le peintre avait choisies.

    Avant d’exprimer l’acuité et la précision de ses gradations, cette toile émergea lentement ; elle fut séchée et précautionneusement dépliée avant d’être retendue. On la date de 1973. Proposée par son galeriste Jean Fournier, elle fut immédiatement acquise, offerte en 1974 à la Ville par l’Association des Amis des musées de Marseille. Aujourd’hui on l’aperçoit à droite dans un bord de travée, en mi-parcours parmi les collections du Musée d’art contemporain.

    Sur le versant droit, les couleurs arborent des nuances un peu plus sombres que sur la gauche. Ces angles et ces lignes de faille prolifèrent jusque vers l’infini. Dans cette marée montante de signes, « allover » dans cette fluidité rien ne prévaut, rien ne déborde : chaque détail est finement restitué. Rien ne semble faire ployer l’absence de centre, la témérité de la composition, les polyvalences des découpes, la musicalité et les constellations. Pas de récit, point de traces du temps. Ces flexions de danse, ces gouffres et ces criblages n’ont pas de mémoire ; tout concourt pour livrer au regard d’improbables sensations, des flamboyances et des rebonds.

  • [Entretien] Mike d’Inca : « Je veux utiliser cette chance que j’ai d’être sur scène pour faire quelque chose de positif »

    [Entretien] Mike d’Inca : « Je veux utiliser cette chance que j’ai d’être sur scène pour faire quelque chose de positif »

    La Marseillaise : Comment la participation du collectif Ensemble au concert organisé par le Casi Cheminots Paca s’est-elle faite ?

    Mike d’Inca : J’ai déjà participé avec Sinsemilia à ce type de concert organisé par le Casi Cheminots Paca il y a trois ans. C’est un super souvenir et nous avons donc gardé des liens avec l’organisation depuis. En parallèle est né ce nouveau projet, Ensemble, qui rassemble sur scène deux chanteurs de Sinsemilia, deux membres historiques de Tryo, Vanupié, des musiciens de Sergent Garcia… Je me suis dit que ça aurait exactement sa place dans cet événement du Casi Cheminot, qui a directement accepté que l’on participe.

    Comment Ensemble est-il né ?

    M.d’I : Depuis des années, on voulait tous se rassembler sur une même scène. On est des amis qui se croisent depuis des années en festivals, mais on a peu fait de choses ensemble. Donc on a eu une occasion de concert et ça a commencé comme ça ! Là, ça va être notre deuxième date ensemble. Ce qui est bien c’est que nous, on se fait plaisir, mais je pense qu’on fait plaisir à un public aussi, pour qui Tryo, Sinsemilia, ça rappelle l’adolescence, la jeunesse. C’est un vrai moment de partage. On sera quand même dix sur scène ! On ne voulait pas un enchaînement de chanteurs qui viennent chanter leurs titres. C’est pour ça qu’on a appelé ce collectif Ensemble. On est tous ensemble sur scène à s’amuser sur les chansons des uns et des autres.

    Quelle importance pour vous de participer à un concert qui prône
    les valeurs de paix, d’humanité
    et de solidarité
     ? Quel lien avec votre collectif ?

    M. d’I : C’est un événement qui prône des valeurs essentielles, qui correspondent parfaitement à l’état d’esprit de ce qu’on a tous fait dans nos carrières depuis des années, à notre façon, c’est-à-dire à travers des chansons. C’était une évidence que ça collait en termes de valeurs. Je sais qu’on va se sentir bien au milieu de cette ambiance-là. Et on sait aussi que ce qu’on vient exprimer sur scène correspond complètement à ce que eux veulent exprimer dans leur événement. Et puis, cet événement est fait par les cheminots, et en partie pour eux, ils y ont un accès gratuit. En plus de ça, il y a quand même plus de 1 200 places ouvertes au public à des tarifs très réduits. Donc c’est un événement très populaire !

    L’art doit-il être politisé ? Quelle place tient l’engagement dans
    votre musique ?

    M.d’I : Je ne pense pas qu’un artiste ait l’obligation de faire de la scène un lieu d’engagement, mais par contre, nous, on l’utilise pour exprimer des choses. J’ai besoin qu’il y ait du sens dans ce qu’on fait, je veux utiliser cette chance que j’ai d’être sur scène pour en faire quelque chose de positif au-delà juste de faire un spectacle pour gagner ma vie. Il faut que ça aille plus loin. On a bien conscience qu’on ne va pas sauver le monde avec nos chansons, mais pour autant, on sait que ça ne sert pas à rien. L’expérience nous a montré qu’on peut sensibiliser les gens sur des sujets, qu’on peut rassurer aussi, montrer qu’on n’est pas isolé, seul dans son coin, qu’on est nombreux à partager des valeurs humanistes. On est dans une période où les clivages entre les gens se font de plus en plus forts, de plus en plus prononcés. Donc chaque fois qu’il est possible de rassembler, il faut le faire. Sur scène, on peut créer du positif, en passant un moment chaleureux, en créant une unité. On en a tous besoin de joie dans nos vies. C’est comme arroser une plante, il en faut pour mieux avancer, pour mieux pousser, et encore plus en ce moment. Parce que quelqu’un qui reprend un peu de sourire, il le transmettra un peu le lendemain. Et puis ensuite, si dans nos chansons, on peut exprimer des opinions qui peuvent permettre à certains, peut-être, de regarder certaines choses sous un autre angle, ça nous va aussi.

    Vous parlez de rassembler les gens, votre collectif s’appelle Ensemble. Quelle importance accordez-vous
    à l’unité dans la période actuelle ?

    M.d’I : Le rassemblement c’est un des fondements du collectif : on est en train d’écrire un premier morceau, inédit, qui commence par : « La beauté du plaisir se vit dans son partage. » C’est une chose à laquelle on croit. Le partage de moments, le partage de valeurs, c’est exactement ça qui rend les choses belles. On est dans une société qui pousse à individualiser tous les débats, toutes les causes. Mais l’individualité, ça a vite ses limites. On fonctionne mieux ensemble, en ayant conscience que globalement, nos destins sont liés. Par exemple, dans une conférence, il avait été dit qu’à une époque, on parlait des « travailleurs ». Aujourd’hui, on ne dit plus ça, on dit soit les fonctionnaires, soit les artisans, soit les ouvriers. On a divisé en différentes petites cases les travailleurs, qui pourtant sont globalement dans le même bateau. On individualise alors que la solution, elle ne peut être que collective.

    Musicalement, qu’est-ce que votre registre, le reggae, dit de tout ça ?
    Que permet ce genre musical
     ?

    M.d’I : Chez Sinsemilia, on n’aurait jamais fait de musique s’il n’y avait pas eu de reggae. C’était la passion de notre adolescence. Il y a eu un coup de cœur à la fois sur le côté musical, mais aussi sur ce que cette musique exprime, très souvent, dans ses textes, les valeurs qui y sont transmises. Par exemple, dans l’œuvre de Bob Marley, un morceau comme Get Up, Stand Up, est un exemple du courant de militantisme pour l’égalité des droits pour tous et de son approche pacifiste, mais pas à n’importe quel prix. Cette notion-là est très importante dans le reggae, celle de combat pour l’égalité des droits et de combat pour la paix, et l’unité. C’est ce que nous, aujourd’hui, on cherche à transmettre, et on a vraiment hâte du 3 avril, de revivre sur scène ce que l’on a vécu il y a quelques mois.

  • Paix, humanité et solidarité en musique à Aix-en-Provence

    Paix, humanité et solidarité en musique à Aix-en-Provence

    La 6e édition du concert pour la Paix, l’Humanité et la Solidarité, programmée le 3 avril au 6MIC à Aix-en-Provence, affiche complet depuis plus d’un mois. Cet événement est porté par le Casi cheminots Paca (comité d’activités sociales inter-entreprises). « Je pense que c’est lié à l’évolution de l’événement, en termes de communication et d’artistes qui se produisent », analyse le secrétaire de la structure, Sébastien Gronnier.

    Cette année, la programmation repose sur le collectif « Ensemble » qui réunit plusieurs artistes engagés. Une formule qui attire un public élargi grâce aux réseaux de chacun. Pour seulement 10 euros en prévente, les spectateurs pourront assister aux performances de Mike et Riké (Sinsemilia), Guizmo et Manu (Tryo), Vanupié et HK. En première partie, DJ Mike, artiste amateur issu du milieu cheminot, ouvrira la soirée. « Notre concert est un ovni dans le paysage culturel, souligne Sébastien Gronnier. Et ce collectif, qui vient de se créer, l’est tout autant. Les gens viennent aussi pour découvrir quelque chose de différent. »

    Réunir des acteurs de la solidarité

    « L’idée, c’est de réunir en un même lieu des acteurs de la solidarité avec lesquels nous travaillons depuis de nombreuses années », détaille Sébastien Gronnier. Parmi eux : SOS Méditerranée, le Secours populaire français, le Mouvement de la paix et l’Orphelinat national des chemins de fer de France (ONCF). Avant le concert, à 17h30, un débat est organisé, d’abord exclusivement réservé aux cheminots, autour de thématiques de paix, d’humanité et de solidarité. L’objectif est de faire connaître ces associations et d’encourager l’engagement. Puis, les artistes viennent participer à ces échanges, notamment sur la place de la culture et de l’éducation populaire.

    « On attend un rayonnement post-concert, une prise de conscience que d’autres choses sont possibles », insiste le secrétaire du Casi. Un village associatif prendra place dans le hall du 6MIC afin de permettre au public d’échanger directement avec les structures présentes. « Il faut apporter de l’espoir, semer des petites graines dans une période un peu anxiogène », ajoute-t-il.

    « L’objectif n’est pas d’être rentable »

    Mettre en place un tel événement demande du temps. « C’est un travail qui dure environ un an », précise Sébastien Gronnier. La principale difficulté reste la recherche d’artiste en adéquation avec les valeurs portées. « Il faut qu’ils sachent pourquoi ils jouent. Or, rares sont ceux prêts à s’afficher sur ce type de thématiques, notamment la paix. » À l’inverse, les partenariats avec les associations sont plus simples, car ils s’inscrivent dans la durée.

    Le choix de proposer des places à prix réduit relève aussi d’une volonté assumée : sortir d’une logique purement commerciale. « On n’est pas à perte, mais l’objectif n’est pas d’être rentable », insiste-t-il. Les recettes seront d’ailleurs divisées entre les quatre associations partenaires. « Tous ceux qui achètent un billet sont aussi acteurs de la solidarité », apprécie l’organisateur.

    Parler paix dans un monde en guerre

    Dans un contexte international marqué par les conflits, le message peut surprendre ou paraître « illusoire », pour reprendre la formule de Sébastien Gronnier. « Quand on dit qu’on organise un concert pour la paix alors que les médias parlent essentiellement de guerre, ça fait parfois un peu sourire », reconnaît-il.

    Mais pour lui la démarche est essentielle : « La paix ne se résume pas à l’absence de guerre, c’est quelque chose qui se cultive au quotidien. Nous, on n’a pas attendu qu’il y ait une guerre, notre premier concert était en 2020, on ne parlait pas aussi fréquemment et aussi durement des conflits qu’il y a actuellement au Moyen-Orient ou en Ukraine, pour les plus récents. » Se rassembler, échanger, créer du lien : autant d’actions qui participent, selon lui, à construire une culture de la paix. « Même si un jour il n’y a plus de guerre, on continuera à parler de paix », assure le secrétaire du Casi.

    Pour cette édition, près de 500 cheminots sont invités. Et au-delà du succès immédiat, l’objectif reste le même : « On espère voir aussi des jeunes, et donner envie à d’autres initiatives de se créer, en dehors d’une logique purement capitaliste », conclut-il.

  • [Portrait] Guillaume Monsaingeon, avant toute chose de la musique et des images !

    [Portrait] Guillaume Monsaingeon, avant toute chose de la musique et des images !

    La cuisine, des cartes et des mappemondes, des photographies d’amateurs et des vignettes de caissons d’oranges, les arts du quotidien tiennent une grande place dans l’appartement marseillais des Monsaingeon, au dernier étage d’un immeuble de la Plaine. Pendant la Covid, il arrivait qu’au bout d’une corde et d’un panier, Édith et Guillaume transmettent à leur voisin le violoncelliste chercheur en neurosciences Daniele Schön, un agneau confit et une tarte de fruits, des mandarines et du cédrat délicatement choisis.

    Cet ami Schön qui pratique la musique de chambre en sa compagnie, raconte qu’avec des glissando plutôt romantiques, Guillaume adore jouer Haydn et Bach.

    Le Louvre et Rome

    Parmi ses meilleurs ouvrages – un livre-disque Ravel raconté aux enfants, une monographie à propos des Voyages de Vauban chez Parenthèses en 2007, un manuel de philosophie composé avec ses collègues Vladimir Biaggi et Marc Rossini – on placera très haut un recueil d’entretiens achevé en 2023 avec son cousin germain de 15 ans plus âgé, le violoniste Bruno Monsaingeon, réalisateur de films documentaires sur Dietrich FischerDieskau et Glenn Gould Filmer la musique est un tenace désir de clarification, ce sont les dialogues pendant 10 ans d’un conteur fabuleusement mémorieux avec un accoucheur de réponses infiniment précis.

    Ses nuits sont plus brèves que ses jours, cet éternel étudiant ne recherche pas la lumière et la célébrité.

    Prof de philo à Marseille

    Guillaume Monsaingeon affectionne les arborescences inattendues et les pas de côté. Il garde vif souvenir d’un enseignant de son lycée, Jean Gruber qui parlait avec autant de ferveur de son engagement au Sgen, de Racine et de Queneau. Disponible, moqueur et jamais arrogant, normalien en 1978, agrégé de philosophie en 1981, il aurait pu devenir un dirigeant de la Culture conforme à ses débuts. En 1987 Michel Laclotte lui demande de créer et de diriger l’Auditorium du Louvre, établissement prestigieux qu’il quitte subitement puisqu’on lui propose une aubaine que lui et sa femme Édith ne pouvaient pas refuser. Pendant six années qui « comptent double », ses enfants (Clarisse avait deux ans, Lucas et Léonard quatre et six) vont vivre en Italie : Guillaume Monsaingeon dirige le Centre Culturel de Rome.

    Dans sa carrière en dents de scie, un curieux fiasco (après Rome, il fut embauché et vite remercié en Haut Var par la Fondation des Treilles) décida la bonne fortune d’un virage à 180 degrés. Monsaingeon opte pour l’horizontalité, un emploi du temps sans intrigues ni rapports de force accaparants : il devient jusqu’à sa retraite en 2022 au lycée Jean Perrin enseignant de philosophie en classes préparatoires. L’un des animateurs des Philosophes publics, Marc Rosmini aime souligner que ses interventions en compagnie de Vladimir Biaggi et Ronald Bonan lors de sessions de formation furent déterminantes pour l’apparition en Bouches-du-Rhône d’une vague montante d’enseignants inspirés par un goût profond pour la démocratie.

    Ce post-moderne qui connaît admirablement Proust et Perec, Calvino, Pasolini et Fellini fait aussi du classicisme, privilégie la discrétion et les joies de sa famille. Une brisure l’aura alerté, une enfance à Porquerolles bientôt suivie du décès de son père : sa condition de départ fut celle d’un orphelin vivant au milieu d’une nichée de sept frères et sœurs dont il est le benjamin.

    À la fois simple et complexe, Monsaingeon ne cultive pas la nostalgie et les passions tristes. Priment à ses yeux la fraîcheur de l’invention et le travail collectif. Sa conviction c’est que « si l’on veut être personnel, il faut se frotter aux autres… Le risque de devenir grégaire est faible, la probabilité de découvrir des manières de faire, des idées inconnues, est beaucoup plus élevée ». La province n’est plus un désert culturel, des expériences de première importance peuvent surgir quand on propose aux bons endroits des projets convaincants. Guillaume Monsaingeon fut en solo ou bien avec de proches amis le commissaire en région de fortes expositions : entre autres, à Mont-Dauphin, Vauban architecte de la raison, 2007, avec Nicolas Faucherre, à Toulon en 2015, Villisima, Des artistes et des villes, au Mucem en 2019, Le temps de l’île, avec Jean-Marc Besse, au Frac en 2020 Des marches, démarches. À quoi s’ajoutent grâce à la clairvoyance des éditions Parenthèses les anthologies de textes et d’images cartographiques, les merveilleux formats à l’italienne du collectif Stevenson.

  • [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a motivé à retourner en studio pour créer « Solaire », cinq ans après votre album précédent ?

    Yael Naim : En réalité, je suis retournée au studio tout de suite après Nightsongs [son précédent album sorti en 2020, Ndlr]. J’ai tout le temps envie de faire de la musique, c’est ma manière de m’exprimer. Mais ça a pris cinq ans pour achever cet album car il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie privée comme professionnelle. Et aussi sur le marché de la musique, ce qui m’a conduit à devenir artiste indépendante. J’ai mis beaucoup de temps à chercher un nouveau son pour ce projet.

    Votre album « Solaire » sonne comme un autoportrait qui, même s’il est surtout marqué par la musique pop, est aussi coloré par de l’électro, de la soul et même du trip-hop. C’est une manière de s’affranchir des étiquettes ?

    Y.N. : En tant qu’artiste, j’ai fait cela naturellement. Mais mettre des étiquettes, ça, ce n’est pas naturel. C’est ce qui nous fait le plus de mal. L’être humain est complexe, tout comme la musique qui digère plein de choses. Tous les genres musicaux naissent car ils se mélangent. L’idée, c’est d’exprimer toute sa complexité.

    Sur votre titre « La fille pas cool », vous parlez de « toujours chercher [votre] place »…

    Y.N. : Je me suis rendu compte qu’à une époque, j’ai essayé de correspondre à l’image des réseaux sociaux et de bien d’autres choses. Cela m’a épuisée. J’ai donc décidé d’arrêter de courir après cela. Dans La fille pas cool, je fais toute la liste de ce que j’ai toujours senti que je ne suis pas mais que j’aurais aimé être. Et à la fin de la chanson, j’explique que j’aime en fait la force tranquille et m’envoler sans partir. J’ai besoin d’un grand espace de liberté. J’aime prendre les petites routes car les autoroutes me font peur. Il faut cultiver le doute, c’est encore plus important de nos jours. On est tous issus d’une histoire et d’un point de vue. Mais il faut toujours prendre du recul et être curieux pour communiquer avec le monde.

    « J’avais honte de cette lumière en moi. Aujourd’hui, je l’assume »,
    avez-vous notamment déclaré…

    Y.N. : Avant, j’avais honte de montrer mes désaccords, ma colère, d’être comme je suis. On est dans un monde où il faut présenter les choses d’une manière particulière. Mais il y a une certaine typologie de gens qui ne rentrent pas dans ces cases et qui sont un peu moqués. Avant, dès que j’exprimais des désaccords, on me répondait : « Toi, tu es solaire, reste dans cette case. » Cet album est du coup une libération.

    L’idée de lumière est aussi accolée à celle de paix. Qu’est-ce qui vous a convaincu, ces dernières années, d’accompagner les Guerrières de la paix, ce « mouvement de femmes pour la paix et la justice et contre les formes de haine, dont le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et la haine anti LGBT » ?

    Y.N. : J’ai toujours été pour l’ouverture entre les cultures, l’égalité et la paix. Mais j’ai aussi eu des moments de fuite. Avant j’étais très loin de la guerre [Elle est née en France, puis a grandi en Israël]. Mais le 7 octobre 2023 est arrivé et je me suis retrouvée au cœur de ce conflit avec tous les traumatismes que cela implique. Les journaux ont commencé à m’appeler pour que je me positionne. J’ai même subi des pressions de gens que je connaissais pour que je me prononce publiquement alors que je n’étais pas concernée par ce conflit. Je me suis retrouvée paralysée. Des gens très proches me disaient : « Tu n’as pas le droit de penser ceci ou cela. » J’ai retrouvé cela d’un côté comme de l’autre. Je suis allée voir une psychologue qui m’a aidée à comprendre ce qu’il se passait. J’ai ensuite commencé à beaucoup m’informer et lire toutes les opinions. J’ai rencontré de nombreux collectifs, parmi lesquels celui des Guerrières de la paix. À cette époque, venaient à Paris toutes les associations pour la paix israélo-palestinienne. J’ai vu des deux côtés des gens qui avaient perdu beaucoup de famille et de proches. Sauf que contrairement à beaucoup d’autres, ils travaillent ensemble pour que tout cela cesse. Ils ne choisissent aucun camp et condamnent la violence, d’où qu’elle vienne. C’était de la lumière pour moi.

    Vous, la franco-israélienne, devez vous sentir encore plus coincée entre les crimes de guerre du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou et l’instrumentalisation du conflit et de l’antisémitisme opérée en France…

    Y.N. : Les cases que les politiciens nous proposent ne me donnent pas envie et ne me convainquent pas. Je n’ai pas envie de me positionner pour le moins pire, mais pour une solution qui reconnaisse les droits humains de tout le monde. Il faut un discours plus responsable et travailler ensemble pour se débarrasser des extrémistes.

    Finalement, votre album est une réponse à tous les intégrismes, non ?

    Y.N. : C’est une réponse mais pas que. Parmi les propositions sur la table aujourd’hui, comme on ne te propose pas quelque chose qui te correspond, tu vas choisir le moins pire. Mais il faut plutôt créer ensemble petit à petit des alternatives qui nous correspondent mieux, qui sont plus dans la nuance.