Category: culture

  • Rencontres avec Kafka et Proust au fil des théâtres

    Rencontres avec Kafka et Proust au fil des théâtres

    Darius

    C’est parce qu’il est docteur en pharmacie, parce qu’il s’intéresse à l’œuvre de Marcel Proust, et surtout parce qu’il est le père de Ferdinand, un enfant « différent » que sa pièce Darius vibre d’une authenticité suffocante et d’une poésie distancée. Il met lui-même en scène cette nouvelle version galopante, où l’on danse, où l’on s’esclaffe sur un sourire, où on retient ses larmes par pudeur, où l’on rage au moindre échec, où l’on passe aux aveux quand on ne peut plus les taire. Darius, 19 ans, est cloué dans un fauteuil roulant, lui qui aime voyager, caracoler dans le monde entier, le voilà piégé par des sens évanouis où seuls résistent ses dons olfactifs. C’est donc par les parfums, les flagrances que sa mère veut qu’il continue à courir le monde. Pour cela elle demande à un parfumeur, ou plutôt à un créateur d’odeurs, d’inventer des parfums que le jeune reconnaîtra, aidé par un odorat et une mémoire sensitive surdéveloppés. Pari tenu, pari (presque) réussi. En regardant Catherine Hauseux (la mère) et Félix Pruvost (le parfumeur), on comprend immédiatement combien le sujet les a séduits, combien ils se sont investis dans cette Odyssée hérissée de tant d’espoirs, de désillusions, de victoires. Leurs sourires vainqueurs, leurs cils mouillés, leur gestuelle souple et dansante dans les jolies lumières de Richard Arselin, dynamisent un échange épistolaire qu’on suit avec passion. Un thriller joyeux aux multiples effluves. Ça sent rudement bon au Cabestan !

    L’Homme de parole

    C’est l’histoire d’une rencontre entre une comédienne (Véronique Boulanger) et Grégoire Delacourt. Ils ne se connaissaient pas. Elle l’a accosté, lui a demandé s’il n’aurait pas écrit une pièce théâtre. La réponse la voilà dans cette création 2026 L’homme de parole. Sur scène, un comédien, vêtu façon 1920, doit interpréter Franz Kafka et sa Lettre au père, ce sera sa dernière représentation. Le cœur gros, il délaisse l’auteur austro-hongrois pour se raconter, lui. Son témoignage brûle de vérités assénées l’air de rien, sur notre monde, mais surtout sur celui de l’existence des comédiens. Il choisit la vérité crue et décrit la vie grise des acteurs rongés par le vice du théâtre, ce vampire des âmes et du corps. Sans concession mais avec une tendresse inouïe, il furète dans les méandres d’un métier ingrat, solitaire, mais nécessaire. Et c’est là que le prodige a lieu. Véronique Boulanger, toute menue, à la voix si particulière, efface sur le plateau Véronique et devient ce Comédien. Elle évoque les personnages rencontrés par notre anti-héros : une inflexion de voix, une expression du visage, et le tour est joué ! Véronique, aussi à l’aise dans le boulevard (Lily et Lily avec Michèle Bernier), que dans un théâtre d’idées (Ô les beaux jours !) affirme ici une facette inattendue de son talent caméléon. Drôle souvent, inquiétante parfois, singulière toujours, elle semble ne rien prendre au sérieux, pratique l’autodérision avec panache. Eric Métayer, le metteur en scène, laisse la bride sur le cou à cette comédienne qui sait braver tous les dangers. Sur le plateau, il lui offre une grosse malle, valise miroir, valise refuge, valise-loge, valise cachette, d’où s’exhalent les splendeurs et misères du théâtre.

    « Darius », tous les jours sauf mercredi, à 13h55 au Théâtre du Cabestan

    « L’Homme de parole », tous les jours sauf mercredi à 16h au Verbe Fou.

  • Un programme populaire et festif pour la saison estivale à Aubagne

    Un programme populaire et festif pour la saison estivale à Aubagne

    « Il est temps qu’Aubagne retrouve son âme ; les festivités pour tous et toutes permettront de retrouver du vivre ensemble », annonce Gaëlle Rodeville, adjointe au maire d’Aubagne, en charge de la redynamisation du centre-ville, lors de l’annonce du programme de l’été. Pour ranimer le centre-ville, la nouvelle municipalité compte sur des festivités gratuites pour toutes et tous.

    Tous les jeudis soir, jusqu’à fin août, auront lieu les « Places en musique ». « Le but, c’est que des petites formations de musiciens se réapproprient les places », explique Gaëlle Rodeville. Ce projet est porté par le conservatoire avec des musiciens anciens élèves de l’institution. Sera joué du jazz, du blues ou de la musique classique. « On a pris la liberté de retourner sur des places sur lesquelles on avait jamais été ou qui n’étaient plus exploitées », ajoute l’adjointe au maire, en indiquant que, ce jeudi 9 juillet, ce sera du jazz sur la place Pierrette.

    Le deuxième grand fil rouge de l’été, ce sont des concerts gratuits portés par la direction de la culture, l’office de tourisme et la délégation événementielle de la mairie. Cela commence avec Aubagne Symphonique, guidé par Daniel Scaturro, pour un concert nommé « Il était une fois Joe Dassin », le 17 juillet. « Il y aura également des soirées campings avec les DJ Chérie FM et Nostalgie », dit Gaëlle Rodeville en souriant. Le pic de l’été sera le 21 août avec le concert gratuit de Julien Lieb, ancien élève de la Star Academy, qui se produira sur l’esplanade de Gaulle.

    Mise en avant du territoire

    Une journée de célébration pour les 80 ans de la disparition de Thérèse Neveu aura lieu le 11 juillet. Figure emblématique du santon provençal, elle s’inspirait des tenues traditionnelles des Aubagnais pour façonner l’argile. Deux visites guidées gratuites seront organisées sur les lieux importants pour Thérèse Neveu. La journée se conclura par un défilé de danse de groupes provençaux, puis un apéro offert à tous à 19h30 suivi d’un balèti.

    « À Aubagne, on n’a pas la mer, mais on a la terre ; elle a été nourricière avec l’argile », évoque le maire. Son adjointe abonde en mentionnant le savoir-faire historique de la ville dans ce domaine. Le façonnement de l’argile sera représenté par un marché artisanal, regroupant 40 exposants céramistes et santonniers, du 18 juillet au 24 août, sur le cours Foch. Tous les vendredis soir aura également lieu un marché des créateurs avec une trentaine d’exposants.

    L’été sera aussi marqué par deux banquets populaires le 31 juillet et le 14 août, avec au menu une soupe au pistou, en partenariat avec l’association des commerçants de la ville, sur l’esplanade de Gaulle. Il est nécessaire de réserver.

    Une programmation

    pour les enfants

    Pour les plus jeunes aura lieu le Festimôme. « Un événement porté par la ville depuis 25 ans », précise Gaëlle Rodeville. Du 23 au 26 juillet auront lieu des spectacles de cirque, théâtre, danse, musique et plusieurs ateliers pour les enfants. Le pass d’une journée pour les enfants est à 5 euros, et à 10 euros pour 3 jours. Pour les adultes, la journée est à 10 euros et les 3 jours à 20 euros. C’est gratuit pour les enfants de moins de 3 ans.

    La mairie espère qu’ils pourront « aller plus loin dans les propositions à l’avenir », affirme Gaëlle Rodeville.

  • La lutte sociale se joue aussi sur les planches

    La lutte sociale se joue aussi sur les planches

    Comme chaque année depuis 18 ans désormais, le théâtre de la Bourse du Travail d’Avignon a, pendant le Festival, sa propre programmation. Six pièces sont ainsi à voir cette année dans l’enceinte d’une cinquantaine de places jusqu’au 25 juillet.

    « Ce lieu résonne à nouveau d’un sentiment de partage, de solidarité, d’échange et d’ouverture aux autres », lance ainsi Fred Laurent, directeur du théâtre et ex-secrétaire général de la CGT Vaucluse.

    Les journées, hors relâche les 6, 13 et 20 juillet, démarrent dès 11 heures avec Ça commence comme ça de la compagnie La Théière. Un seul-en-scène d’une heure sous la forme « d’une traversée sinueuse et passionnée des trésors littéraires qui peuplent la bibliothèque intérieure de l’autrice-personnage », explique la CGT. Suit à 13 heures Îles de la compagnie Le Chahut des Murmures. Une pièce où l’on suit la jeune Léo dans un voyage sur les traces de sa grand-mère, étudiante à la Sorbonne et militante féministe en plein printemps 1968. Un spectacle « qui fait dialoguer luttes féministes, utopies collectives et transmission entre générations ». À 15 heures, Ulysse à Gaza du Bar de la Poste prend le relais. On y suit un prisonnier attrapé en pleine mer alors qu’il voulait forcer le blocus sur la bande de Gaza pour aller enseigner la littérature russe aux habitants. À 17 heures, le seul-en-scène Misérables de la compagnie Franche Connexion nous emmène au XIXe siècle et dans l’épopée de Jean Valjean, Javert, Fantine ou encore Cosette. Puis Giono, la nuit, la lumière innove avec, les jours pairs, une pièce sur les écrits sur la guerre du Manosquin, et les jours impairs, sur les paysages de ses œuvres. Et, pour conclure en musique, Rendez-vous avec Serge Reggiani à 21 heures. Tandis que les cheminots du syndicat tiennent aussi une salle au théâtre des Rotondes, en extra-muros.

    Les valeurs

    L’occasion pour Fred Laurent de rappeler que « les attaques vont bon train sur notre protection sociale » et que « le monde de la culture n’y échappe pas. » Et explique souhaiter « pérenniser cette démarche » afin de « relever les défis d’un monde qui a bien changé avec l’aggravation des inégalités sociales qui a conduit à péjorer l’épanouissement culturel de nombreux salariés. » Des menaces qui risquent de s’aggraver « avec la montée des extrêmes droites et l’arrivée probable du RN au pouvoir » regrette-t-il.

  • « Accabadora », l’accoucheuse des morts au Festival d’Aix

    « Accabadora », l’accoucheuse des morts au Festival d’Aix

    Une création d’opéra est toujours un événement d’importance. Le Festival d’Aix joue depuis des années ce rôle essentiel. Accabadora, le dernier opus du compositeur italien Francesco Filidei, créé au Théâtre du Jeu de Paume, peut être d’ores et déjà considéré comme un classique. En témoigne le succès public de l’ouvrage, longuement applaudi. Adapté d’un roman de Michela Murgia, paru en 2009 sur un livret de Manuelle Mureddu, Accabadora nous plonge dans l’univers âpre de la culture sarde. Dans les années 1950, Maria grandit auprès de Tzia Bonaria Urrai, une couturière qui, dans la tradition sarde, exerce l’Accabadora, la fonction ancestrale de donner la mort aux agonisants pour abréger leurs souffrances. La tzia est une femme stérile qui n’accouche donc que de la mort. Viennent enfin la révélation, insupportable et l’exil dans le Nord. Maria revient et se charge à son tour de ce terrible rôle de Parque. La boucle est bouclée. On n’échappe pas à ses racines.

    Antique et masqué

    Pour cet opéra de chambre, le compositeur joue de 16 pupitres qui dessinent de courtes cellules répétitives, à l’expressivité raffinée et intense. La partition se double d’un bruitage de chants d’oiseaux, souffle du vent et rumeur domestiques. L’ensemble plonge l’auditeur dans un bain sonore à la fois étrange et envoûtant. Les personnages suivent un parlando qui se concentre sur une vérité des sentiments et des émotions toujours très exacte. Le chœur, mêlé parfois de chants sardes, est traité à l’antique. Il accentue le côté tragédie grecque de cette histoire au sous-texte fortement mythologique. La cheffe Lucie Leguay et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon font sonner cette délicate dentelle avec beaucoup de lumière et de transparence. La mise en scène très inventive de Valentina Carrasco suscite une émotion de chaque instant. De grands métiers à tisser qui s’effondrent à chaque décès rappellent Atropos, la Moire qui rompait le fil de la vie. Les morts avancent masqués. L’espace éclairé de teintes automnales, laisse l’action et les personnages circuler avec fluidité. Tout y est lisible et l’émotion prend le spectateur à la gorge.

    Délivrance

    Actrice et chanteuse remarquable, Noa Frenkel joue de son contralto, presque « masculin », oserait-on dire, pour incarner cet implacable Zia Bonaria Urrai. Elle accomplit pourtant une dernière fois son rôle d’accoucheuse à rebours, le dernier, dit-elle. « J’ai été la dernière mère que certains ont vue ». Rachel Masclet est Maria, la jeune protégée, plus fragile avec un soprano ductile et lumineux mais tout aussi déterminée à fuir pour accepter d’être « l’ultime couturière ». Hugo Brady est un fort joli Andría, le jeune homme amoureux par qui la vérité foudroie. Issu de l’Académie Européenne, on peut lui prévoir un bel avenir lyrique. Même remarque pour Filippo Ravizza, bouleversant quand, mutilé, devenu un poids mort, il réclame l’accabadora qui le délivrera. L’ensemble du plateau mérite une mention d’honneur.

    Accabadora est une œuvre émouvante, envoûtante qui se laisse découvrir avec plaisir. Il nous dit aussi que l’opéra, malgré certaines remarques, est un art toujours profondément vivant.

  • Dans les Alpes-de-Haute-Provence, un festival pour lutter contre les discriminations

    Dans les Alpes-de-Haute-Provence, un festival pour lutter contre les discriminations

    Concert de rap, documentaire sur le racisme, atelier pour sensibiliser les adolescents aux discriminations… Une programmation riche et variée est prévue pour le festival d’éducation populaire Regarde sous tes fenêtres, qui se tiendra aux alentours de la place Pechiney de jeudi à samedi. « C’est important pour nous que ce festival se déroule dans l’espace public et qu’il soit gratuit, accessible à toutes et tous », explique Julie Vuoso, fondatrice et programmatrice du festival.

    Jeudi, le festival commencera avec un apéro d’ouverture, suivi d’un spectacle jeune public, d’un repas de soutien au festival à prix libre, puis d’une soirée de projection de films. Ce sera d’abord un documentaire sur le racisme dans la cité minière qui sera projeté, réalisé spécialement pour le festival par Maya Perusin Mysorekar, artiste en résidence à Château-Arnoux-Saint-Auban. « Le festival est né de l’histoire de la cité ouvrière. à Saint-Auban, tout a été construit par l’usine et pour l’usine. Le passé industriel de la ville fait qu’il y a eu beaucoup d’immigration depuis toujours. Le festival permet de faire de ce passé migratoire une richesse », avance Chloé Droulin, coordinatrice de la Maison commune, qui coorganise chaque année le festival avec la MJC. « En 2006, il y a eu la délocalisation de l’usine, et un abandon de l’espace commun de Saint-Auban. On a voulu proposer un événement dans la rue pour faire revenir la vie collective », explique Julie Vuoso. « Il y avait très peu de commerces, donc l’idée est aussi d’animer la vie locale. C’est un choix, par exemple, de ne pas proposer de nourriture pour le festival, mais que ce soit pour les commerçants, et que l’événement serve à tout le monde sur la cité, que les gens qui travaillent toute l’année puissent s’y retrouver », avancent les deux organisatrices.

    « Un espace inclusif »

    « L’idée du festival, c’est aussi de créer dans notre programmation un espace inclusif où tout le monde est représenté, de ne pas faire une programmation où il n’y a que des personnes blanches, des hommes », ajoute la programmatrice.

    Le film Pédale Rurale, qui raconte l’organisation de la première Pride à la campagne, sera ensuite projeté. « L’idée a toujours été de proposer une programmation pluridisciplinaire, avec de la danse, du théâtre, de la musique, des films », explique Julie Vuoso. Vendredi, Myriam Soulanges proposera « un récit chorégraphique qui interroge les héritages de la domination patriarcale et de l’histoire coloniale guadeloupéenne ».

    Le festival est financé par la mairie, le Département, la Drac et la Dilcra. Le théâtre Durance prête son matériel, essentiel pour mener à bien le projet. Des mineurs étrangers non accompagnés viennent également de Digne pour prêter main forte à titre bénévole.

    Programme : rstf.fr/programme.html

  • Off d’Avignon : Roulez jeunesse

    Off d’Avignon : Roulez jeunesse

    Illustrations d’une telle fraîcheur avec Solitude à Miremont, qui se joue tous les jours à 16h30, sauf le jeudi, au Laurette Théâtre, ainsi que Ninie – les combats d’une génération, à voir chaque jour de la semaine à 17h10, sauf le jeudi, au Théâtre de la Factory, Chapelle des Antonins.

    « Solitude à Miremont »

    William et Léon, échappés du Cours Florent, ont le goût de l’improvisation. Ils se sont liés d’amitié à Miremont, charmante commune du Puy-de-Dôme. Ils lui rendent hommage dans un spectacle kaléidoscope où s’affrontent et s’apprivoisent des personnages multiples, réunis par leur seul sentiment d’être abandonnés. « La solitude ça n’existe pas » chantait l’ami Bécaud. Nos deux gaillards vont piétiner cette affirmation. Une ode à l’amitié, à la transgression des carcans, de l’autodérision où Parisiens s’accrochent au monde rural. Sans méchanceté ni condescendance. On éprouve une sympathie immédiate pour William Wright, débonnaire, eau dormante sur un volcan de mal-être, et pour Léon Chaubert, au regard halluciné qui éructe pour masquer ses fêlures. Ils sont dirigés par Lili Chadenat. Elle leur impose silences aigus et regards inattendus. Rires et sourires affleurent au long d’une représentation où leur jeunesse explose de joie de vivre. Parfois, le cœur se serre un peu, l’œil se mouille parce qu’on ne se sent pas vraiment étranger aux situations qu’ils évoquent. Une comédie de mœurs où l’autodérision cicatrise les blessures que cette foutue solitude a égratignées.

    « Ninie, les combats

    d’une génération »

    Ils sont six : six petites bombes qui évoquent un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître ! Une bande d’amis regarde une télévision où Simone Veil se bat pour la légalisation de l’IVG. Nous sommes en 1974. La jeunesse se grise d’une liberté acquise depuis peu. On danse, on s’aime, on fume, on picole. Ils sont beaux, s’éclatent sur les musiques des Bee Gees, dans des décors qui préfèrent l’orange au noir et au gris. Mais la vraie vie gâche cette euphorie un peu factice. Les vieux démons crachent leur venin : violence conjugale, homosexualité assumée ou non, avortement clandestin… À l’inverse des oiseaux, ils ne se cachent pas pour mourir mais restent bien vivants, 56 ans plus tard, la liberté d’expression en moins. Élise Koczak a écrit une partition chorale servie farouchement par ces 5 partenaires. Ambre Doligez a orchestré une mise en scène vivifiante, presque aphrodisiaque. On passe d’un lieu à un autre sans temps morts : les comédiens ont les jarrets toniques et le verbe haut. Pour certains, cette « Ninie » aura un parfum nostalgique ; les plus jeunes s’interrogent : « Était-ce mieux avant ? ».

  • Le cirque reprend ses quartiers d’été à Pissevin-Valdegour

    Le cirque reprend ses quartiers d’été à Pissevin-Valdegour

    À Pissevin-Valdegour, le début de l’été rime désormais avec cirque. Pendant dix jours, le stade Marcel-Rouvière se transforme en véritable village artistique où se croisent habitants, artistes, bénévoles et curieux. « Turbul’ en Chap’, c’est un projet d’éducation populaire qui existe depuis plus de vingt ans dans le quartier prioritaire Pissevin-Valdegour », présente Mathis Soteras, administrateur de l’association Appel d’Air.

    Le stade Marcel-Rouvière devient ainsi un terrain de jeu artistique. « Pendant une dizaine de jours, on propose des ateliers de cirque à partir de 18h et des spectacles tous les soirs à 20 h 30 gratuits et sans jauge », précise-t-il.

    Quatre grands chapiteaux sont installés pour accueillir les différentes disciplines circassiennes. Chaque jour, près de 300 enfants participent aux ateliers avant que quelque 350 spectateurs ne prennent place pour le spectacle du soir. Pour faire vivre cette programmation, une centaine de personnes se relaient : artistes, techniciens, animateurs, bénévoles et salariés de l’association. Au fil des années, Turbul’ en Chap’ s’est imposé dans le paysage nîmois. « On sent vraiment que l’événement est attendu. Aujourd’hui, c’est ancré dans le quartier, mais aussi dans la ville de Nîmes », poursuit Mathis Soteras.

    Un cirque qui va à la rencontre des habitants

    L’objectif reste d’aller vers les habitants plutôt que d’attendre qu’ils franchissent les portes d’un équipement culturel. Pour cela, les équipes déploient chaque soir un camion d’animation au pied d’autres immeubles. « Pendant les ateliers, on installe aussi des animations place Soleil Levant ou dans d’autres pieds d’immeubles. Cela nous permet d’aller vers les personnes qui n’osent pas descendre ou pour qui le stade est encore trop loin. On organise aussi des impromptus avec des artistes qui jouent de manière impromptue dans ces espaces ».

    Le travail de proximité ne s’arrête pas aux enfants. Depuis cinq ans, trois soirées nocturnes sont proposées jusqu’à une heure du matin afin d’attirer un public adulte. « L’année dernière, un club de football est venu essayer le grand volant, la jonglerie ou les agrès. Trois jours plus tard, c’était un club de basket. Il se passe vraiment quelque chose lors de ces moments-là », raconte Mathis Soteras.

    Ces soirées permettent aussi d’aborder d’autres sujets de société. « On a pu organiser des ateliers en mixité choisie avec des groupes de femmes qui souhaitaient se réapproprier cet espace public », ajoute Antoine Nollet, animateur.

    Chaque année depuis plus de vingt ans donc, le monde du cirque vient se glisser dans ces quartiers et devient un vecteur d’émancipation qui permet d’effacer certaines frontières et d’écrire des nouveaux récits à Pissevin-Valdegour. « C’est vraiment un support pour nous. On questionne aussi les identités de genre. On sait aussi qu’on a des habits, des manières de vivre qui peuvent paraître un peu étranges et du coup, c’est l’occasion d’en parler avec ces personnes-là », ponctue Mathis Soteras.

    Aucun doute, ces moments d’échanges sont autant attendus par les habitants que par les artistes qui y participent.

  • Le Festival d’Avignon ouvert sous le signe de la création et des inquiétudes budgétaires

    Le Festival d’Avignon ouvert sous le signe de la création et des inquiétudes budgétaires

    Dans la cité papale, des comédiens des compagnies du Festival Off, en costumes et chapeaux, affiches de leur spectacle sur le dos, déambulaient dans les rues, tractant auprès des premiers spectateurs, tandis que démarraient les premières pièces. « Il y a des spectacles pour tous les goûts », déclare le directeur du Festival Tiago Rodrigues. Selon lui, cette édition se veut une « célébration des arts vivants ».

    En marge de l’ouverture, plusieurs organisations professionnelles se sont inquiétées, dans une lettre à Emmanuel Macron, de voir les dotations prévues pour le second semestre annulées par l’État pour 28 structures du spectacle vivant, dont des opéras, deux théâtres parisiens, quatre orchestres. « Il n’y aura pas d’annulation de crédit. Il ne pourrait y avoir que des reports, a déclaré la ministre de la Culture, Catherine Pégard. Mais pour l’instant, nous nous battons pour que ça n’arrive pas. »

    La ministre était présente, ce week-end, enchaînant les rendez-vous (visite de FabricA, de la micro-école Inspire, de la Maison Jean-Vilar…). En présence d’António Costa, président du Conseil européen, Catherine Pégard a découvert l’installation « Relatum » de Lee Ufan, au Palais des Papes, avant d’assister à la première de Maldoror de Julien Gosselin, à la Cour d’Honneur. Programme qui tranche avec la visite éclair, l’an passé, de Rachida Dati, alors ministre de la Culture.

  • Le « Requiem » de Mozart repris à l’Archevêché

    Le « Requiem » de Mozart repris à l’Archevêché

    Le spectacle imaginé par Romeo Castellucci et la présence sur scène et dans la fosse du Chœur et de l’Orchestre Pygmalion, dirigé par Raphaël Pichon, en aurait été aussi une aussi suffisante justification. L’évidence du message de Castellucci nous apparaît-elle, en 2026, plus pressante qu’en 2019 ?

    La musique de Mozart sert un service funèbre à toutes les extinctions passées et à venir que le monde, avec ou sans les hommes, a subi depuis sa création. Sur le fond de scène est projetée cette effrayante litanie ; la faune, la flore, les peuples, les civilisations, les œuvres d’art, jusqu’aux sentiments les plus intimes… S’y sont ajoutées, depuis, les destructions au Proche-Orient, Gaza, bien sûr, et le Liban, la Syrie. La messe des morts se fait danse tribale, rite chamanique. Il ne reste de l’humain que des déchets dans lesquels on se vautre, une épave de voiture devant laquelle on pose comme pour un ultime selfie. Que restera-t-il de nous ? De ce paradis perdu d’où est chassé l’humain, mis à nu ? La voix cristalline d’un enfant qui chante un In Paradisum bouleversant. Et un nouveau-né qui nous regarde.

    La lecture de Raphaël Pichon reste profondément religieuse. Le Requiem est augmenté d’autres pièces de musiques sacrées de Mozart et de chants grégoriens. Tout devient plus sacral que sacré. Entre recueillement et exultation. Le chœur, soutenu de danseurs et de figurants, chante et danse la mort avec un élan rythmique et une intensité vocale passionnants.

    Les quatre solistes, Mélissa Petit (soprano), Alto Beth (alto), Duke Kim (ténor) et Alex Rosen (basse) sont comme les piliers de ce culte rendu si paradoxalement à la vie même.

    Ce qui paraissait naïf et appuyé en 2019 touche davantage aujourd’hui. Le monde change. Il a changé.

  • « La Femme sans ombre », triomphe sans l’ombre d’un doute

    « La Femme sans ombre », triomphe sans l’ombre d’un doute

    Une très longue standing ovation au Grand Théâtre de Provence (GTP), vendredi soir, a salué la première de la Die Frau ohne Schatten (La Femme Sans Ombre), de Richard Strauss. Une ovation unanime que le Festival d’Aix n’avait pas entendue depuis l’ultime mise en scène bouleversante de Patrice Chéreau pour Elektra du même Strauss en 2013.

    Quand un grand homme de théâtre comme Barrie Kosky s’allie à un chef de génie comme Klaus Mäkelä, et que vous réunissez un plateau de voix comme on en entend peu en Europe (et ailleurs), les planètes s’alignent. On obtient alors ce qui sera désormais le grand moment de ce 78e Festival et une date pour marquer son histoire déjà longue.

    Pour faire revivre cette histoire d’impératrice privée d’ombre, symbole de maternité, certes, mais pour Kosky davantage lié à l’âme humaine, rarement plateau n’a été aussi exceptionnel. La nourrice, âme noire, misanthrope, un peu mère abusive, bénéficie de la voix dense et sombre de Nina Stemme à la fois maléfique et protectrice. Entre ses mains, Vida Mikneviciuté est une Impératrice vocalement hors norme ; aigus surpuissants, accents dramatiques infaillibles. La teinturière, plébéienne rongée de contradictions, est littéralement incarnée par Ambur Braid qui, munie d’un soprano d’airain, en fait une figure féminine de premier plan. Le teinturier Barak de Brian Mulligan est bouleversant d’humanité. Michael Spyres fait un Empereur fou de solitude. Le bariténor lui offre ses failles et des accents dramatiques poignants. Jean-Sébastien Bou, Tomasz Kumiega et Daniel Mirosław ajoutent leur talent à cette distribution, redisons-le, exceptionnelle.

    Dire que la direction musicale de Klaus Mäkelä est exemplaire serait le moindre des superlatifs. Ce chef, encore jeune, qui dirige pour la première fois dans la fosse du GTP, est la musique incarnée. Le flot tumultueux, brutal, charnel, élégiaque et tendre, tout à la fois de la partition de Strauss, semble naturellement naître de ses gestes, mesurés et précis. Tout l’espace du théâtre est investi par le son et les voix. L’Orchestre de Paris est l’instrument parfait, ductile, sensible dans chaque pupitre (le solo de violon) et puissant sans fracas dans les temps les plus forts.

    Il faut du talent pour éclaircir le livret chargé de symbolique de Hugo Von Hofmannsthal. Barrie Kosky et son scénographe Michael Levine rendent au conte baroque une profonde et lumineuse humanité. La dichotomie entre monde supérieur ; L’Empereur, l’Impératrice, la Nourrisse, et celui des humains ; le couple des teinturiers, se joue dans le décor. Pour le pouvoir vacillant, un fauteuil et un cheval à bascule dans un monde dépouillé de lumière. Pour l’humain, une tour faite de bric et de broc, lieu de vie fourmillant et répugnant.

    Hofmannsthal voulait que La femme sans ombre soit à La Flûte enchantée ce que Le Chevalier à la Rose est aux Noces de Figaro, comme le rappelle Christian Merlin dans son excellent Richard Strauss, mode d’emploi (L’Avant-scène Opéra). Barrie Kosky crée une imagerie onirique et inquiétante, qui rappelle inévitablement le conte mozartien. En homme de théâtre, il crée une tension extrême comme on en voit peu sur une scène d’opéra et le final cataclysmique du deuxième acte est un choc musical et visuel. La blancheur immaculée du 3e acte (très belles lumières de Franck Evin) éclaire le moment de vérité, dépouillé et nu. L’amour peut y renaître et les ombres enfin signifier la profondeur de l’âme humaine. Cette Femme sans ombre aixoise est ce que l’opéra peut apporter de plus essentiel au spectacle vivant : la puissance pure de l’émotion. Sans l’ombre d’un doute !