Grand dérèglement des saisons : le vivant perd sa boussole

Sud de la France, en 2015. Un Prunus s’orne de ses belles fleurs roses… en novembre. Cet arbre fruitier fleurit normalement au début du printemps. « Nous avons reçu beaucoup de témoignages similaires, se souvient Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri, ingénieur de recherche Inrae et directeur de l’unité AgroClim d’Avignon. Nous observions déjà des choses étranges depuis les années 2000, mais l’hiver 2015-2016 a été un moment charnière ». Car le froid de septembre-octobre a été suivi d’une période beaucoup plus chaude en hiver, déclenchant des floraisons inattendues.

Avec sa collègue Isabelle Chuine, du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, le chercheur se lance alors dans un recensement des activités saisonnières anormales passées. Les résultats parus dans Scientific Reports sont sans appel : ces événements anormaux depuis 2015 en Europe et dans d’autres pays « sont sans précédent et en lien avec des automnes et des hivers plus doux et des étés plus secs », écrivent les scientifiques qui sont remontés très loin à la recherche d’indices dans des écrits sur le dernier millénaire. « Les témoignages d’événements exceptionnels concernent surtout des épisodes de froid intense », remarque Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri. Quelques mentions de floraisons automnales ou hivernales ont été relevées ici ou là, mais elles restent rares.

Perte de repères

La question est maintenant celle de l’évolution future. « Cela devrait s’amplifier sous l’effet du réchauffement climatique », anticipe Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri. Mais de quelle manière ? « Difficile de le prévoir, admet-il. Nos modèles ne sont pas adaptés. Et il nous faut des données pour en élaborer de nouveaux ».

Les conséquences pourraient toutefois être dramatiques. « Un arbre fruitier qui fleurit à l’automne ou en hiver ne fait plus de fleur au printemps suivant, avertit le chercheur. Il a besoin de temps pour renouveler ses ressources ». Ce qui aurait un impact sur la productivité des arbres fruitiers, des vignes, etc. Mais aussi sur le reste de l’écosystème qui en dépend : les insectes, les oiseaux et autres mammifères. Exemple avec les oisillons qui naissent au printemps, quand apparaissent les chenilles, qui apparaissent elles-mêmes quand les feuilles des arbres sortent.

La question de la survie des espèces végétales se pose également. « Dans notre climat tempéré méditerranéen, elles ont besoin du froid », indique Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri. C’est le signal, avec la baisse de la luminosité à la fin de l’été, qui indique qu’il faut se préparer pour l’hiver. Et la fin du froid signale le moment de sortir de la « dormance ». Mais toutes les espèces n’ont pas les mêmes besoins en froid. « C’est une question à laquelle les producteurs sont déjà confrontés en Italie et en Espagne au moment de planter des nouveaux arbres, note-t-il. Cela commence en France ».

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