Eric Pesty, imprimeur-éditeur

Son destin s’est lentement tracé. Avant de devenir vers 30 ans un imprimeur « à l’ancienne », personnage auparavant incarné par des figures tutélaires comme l’instituteur Célestin Freinet ou bien l’éditeur Guy Lévis Mano, Eric Pesty est passé par une longue série d’apprentissages. Il esquive son Baccalauréat, choisit le métier de luthier, répare et fabrique à Mirecourt en Lorraine des violons et des archets. Son diplôme obtenu, il œuvre trois ans chez un aîné marseillais, Charles Leduc Hommel, avant de bifurquer vers des études littéraires, à la faveur d’un stage de magasinier-objecteur de conscience dans la bibliothèque de la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence. La linguiste Claire BlancheBenveniste, les commentaires de Montaigne par Jean Raymond Fanlo et André Tournon le passionnent. Il prend le risque de rédiger sa maîtrise et sa thèse à propos de l’œuvre de Claude Royet-Journoud ; ses livres lui sont révélés pendant les séminaires de Jean-Marie Gleize.

L’amour de la musique ne le quitte pas, il abandonne la lutherie. L’exposition Poésure-Peintrie, les auteurs qui lisent et performent au CIPM de la Charité, l’établissement à Paris pour les éditions Ivrea d’un volume de Tacite ainsi qu’un voyage en Californie du côté de la « small-press » en compagnie d’Eric Giraud, l’emmènent ailleurs. Entre autres raisons parce qu’au Centre de Poésie de la Vieille Charité, Emmanuel Ponsart le recrute souvent à mi-temps, à la fois en tant que bibliothécaire et secrétaire de rédaction de la revue du CIPM, le Panier est son quartier. Sa machine, les plombs de ses lettres de casse et son stock d’ouvrages ont pour premier domicile la rue des Mauvestis. Une fois qu’on a gravi les rudes escaliers de la place Sadi Carnot, on croise à présent Eric sur la pente de la rue des Belles Ecuelles.

Songer à la lime
de Montesquieu

Il se veut à la fois « lisible et invisible ». Ses amis de l’édition indépendante estiment qu’il est un ultime survivant, « presque une aberration ». Les tirages en offset ne lui sont pas inconnus : il les a pratiqués en 2005, lorsqu’il a débuté. Trois ans plus tard, au terme d’une mue effectuée à Corbières près de Manosque en compagnie du typographe Pierre Mréjen-Harpo, il est devenu un imprimeur comme il n’en n’existe presque plus: à la fois joyeux, silencieux, antique et moderne.

Sa saisie, lettre après lettre, de l’espace d’une page est un hommage à Mallarmé ainsi qu’à la modernité franco-américaine des poètes des années 1970-1990 comme Daive et Hocquard. Avec une assiduité et une intensité peu communes, six jours par semaine, le matin dès 9 heures et le soir jusqu’à 19 heures, Eric Pesty réalise la plupart de ses livres de manière frontale, avec des pratiques et des encres qui induisent un tact singulier. Pour éditer, il faut savoir lire: une page de poème peut approcher la densité d’un arbre ou bien d’un caillou dans un paysage.

Ce moine sans religion n’est pas un solitaire, les parfaites habitudes de son corps et de son esprit font de lui un athlète de l’artisanat. Parmi les amis qui l’accompagnent figurent en premier plan la philosophe Michèle Cohen-Halimi et Jean Daive qui lui a confié pendant 12 ans, un lieu de montage et d’affinement, les 27 cahiers d’une revue inframince qui porte un titre difficilement prononçable : « KOSHKONONG » est un lac du Wisconsin où vivait la poète Loraine Niedecker.

Chacun de ses livres mériterait une précise description. À côté de la rigueur des anciens de la « poésie blanche », prennent relief et s’ancrent les avancées de plus jeunes écrivains, Luc Benazet, Nicolas Bouissy et Kaïl Vezza, des femmes comme Dorothée Volut et Pauline Von Aesch. Des relations très fortes avec la Scandinavie ont engendré des traductions ainsi qu’en 2025 un festival franco-suédois. Le plus beau et le plus conséquent des livres d’Eric Pesty serait sa très fidèle réédition de L’Arbre le temps de Roger Giroux. En face de la centaine de livres de ses éditions, on pourrait éprouver à quoi fait référence Jean Daive à propos de l’outil que préférait Montesquieu : « une lime sourde qui parvient lentement à sa fin ».

Qui le suivra ? Sur son chemin de crête, la cohérence de ce résistant est rarement flexible. Les aides publiques sont devenues aléatoires, Rachida Dati ampute de 25% le budget

Livre de son Ministère. À juste titre un groupe d’amis s’inquiète grandement, développe pour son entreprise un financement participatif mensuel plus que nécessaire. On aime l’humour et la ferveur de ses vœux de 2026 : « Fabriquer dans l’ombre, en silence, imperceptiblement d’autres règles, traquer les poncifs, les pompiers ou l’art à la mode, improviser ! »

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