Tag: noël

  • [Les illuminations font un carton] La capitale de Provence parée de lumière

    [Les illuminations font un carton] La capitale de Provence parée de lumière

    Difficile de se déplacer dans les rues de la Capitale Provençale, tant la foule était massive. « On ne va jamais réussir à arriver au Cour Mirabeau ! », souriait Jeanne, trois petits sous le bras, alors que le sapin Place de l’Hôtel de Ville venait de s’illuminer sous les yeux de centaines de spectateurs, téléphones brandis pour le premier décompte animé par Sophie Joissains, maire de la Ville et l’équipe municipale. « J’avais prévu les courbatures aux trapèzes ! Bon, les illuminations je connais je viens tous les ans. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais attendu de venir un jour moins bondé. Mais je crois que les gosses ne me l’auraient pas pardonné… », pointe Régis, sa fille sur les épaules. Il aura fallu suivre une déambulation musicale, avant d’arriver, enfin au pied de la fontaine du Roi René, où, du haut du cours Mirabeau, où la maire s’est adressée à une foule qui n’en finissait plus. 3,2,1…. La Ville est parée de ses lumières jusqu’à la fin des festivités.

    Comme les « grandes » villes

    « Ce qui me chauffe le cœur est de vous voir aussi nombreux, a lancé Sophie Joissains, maire de la Ville, aux spectateurs en nombre. Nous traversons une période un peu compliquée en ce moment. Tout n’est pas tout à fait rose, je dirais presque que tout est morose. Mais nous abordons une belle période, qui est une parenthèse enchantée », lançait Sophie Joissains aux spectateurs. « C’est vrai, c’est nécessaire d’avoir un peu de gaieté en ces temps », souffle Michelle, en premier rang. S’il y a bien quelques protestations dans la foule : peu de places de parkings, monde dense dans ces petites rues, des ventes sur les stands à prix élevés… mais l’esprit des fêtes conquit la majorité des visiteurs. « Ce n’est pas si différent des autres années mais c’est toujours joyeux. Après tout, on ne vient pas pour le protocole, mais on vient pour l’esprit. C’est le seul moment de l’année où on peut être tentés par un peu de douceur, par un peu de gaieté », assure Gisèle. Plus loin, Romy, Olivia et Jade tentent de se frayer une petite vue sur la scène, où le concert gospel emboîte le pas aux discours. « Trop beau ! » lâchent les petites. Derrière elles, Chloé et Anne-Laure, apprécient peut-être moins le spectacle que leurs filles, mais savourent le moment crêpe chez Café Nino, « les lumières et les odeurs de chocolats » et « oui, la Ville a mis le paquet, surtout avant les élections municipales ! » De son côté, la municipalité assure avoir mis autant d’efforts dans les préparatifs que les années précédentes. « On est tombés sur le lancement par hasard, on est venus de Grenoble entre potes, s’amuse Clément. Franchement, ça vaut bien les illuminations des grandes villes ! On ne rate jamais celles de Lyon mais peut-être bien qu’on reviendra l’année prochaine : il fait moins froid et on respire un peu plus niveau monde ! » Les illuminations lancent une longue série d’animations et d’événements. La municipalité le rappelle d’ailleurs : le programme sera chargé, des divers marchés en passant par la Fontaine aux jouets. Jusqu’à la fin décembre, voire début janvier, touristes et locaux pourront retrouver la Foire aux Santons sur l’esplanade Cézanne, différents manèges sur le Cours Mirabeau, les places Général de Gaulle et Jeanne d’Arc, le marché des 13 Desserts jusqu’au Réveillon ou la Grande crèche aixoise à l’Office de Tourisme.

  • La guirlande 100% provençale, un projet phare

    La guirlande 100% provençale, un projet phare

    Un Noël sans guirlandes qui font briller le sapin du salon ou les rues de nos villes, c’est difficile à imaginer. Et désormais, depuis octobre 2025, il est possible que ces artifices lumineux soient fabriqués en France, et même au pied du Mont Ventoux, dans les ateliers de Blachère Illumination.

    Un produit technologique fabriqué pour l’heure à 2 000 exemplaires et destiné seulement à un usage professionnel, et donc qui n’est encore pas en vente aux particuliers.

    La guirlande est produite entièrement dans la capitale du Luberon et conditionné en partenariat avec un établissement et service d’aide par le travail (Esat) de la commune, ce qui, pour le fabricant, « renforce l’écosystème industriel local autour d’Apt » et « renforce le circuit court ».

    Le directeur général de la firme, Johan Hugues, clame qu’avec cette avancée, l’entreprise aptésienne démontre « qu’il est possible d’allier en France excellence industrielle, innovation et compétitivité », et ce « au service de la magie des fêtes et des besoins concrets des collectivités ». Avec la création de ce nouveau produit, le souhait de l’entreprise est de « s’inscrire plus largement dans une vision de long terme ».

    Recherche et développement

    Le cap est fixé : « L’ambition est de développer une gamme plus large » de guirlandes fabriquées dans l’Hexagone, « renforçant ainsi notre contribution à l’industrie nationale », poursuit le directeur.

    Cette guirlande 100% provençale a été conçue par l’équipe recherche et développement de Blachère. Dans un bâtiment aux vitres teintées et un peu isolé des autres, huit salariés sont à l’écoute de Benjamin Debat, responsable R&D. Celui-ci confirme qu’effectivement, le travail sur les améliorations du produit « est en cours ». La discrétion reste de mise.

    Cette nouvelle guirlande est le fruit des 50 ans d’expérience de Blachère en la matière. Avec l’impression 3D maison de certains composants, fabriqués à l’aide des machines de l’atelier print, dont la mise en place a commencé en 2016. Ou encore l’utilisation de LED à faible consommation, généralisée dès 2002 par l’entreprise.

    Ce qui « répond par ailleurs aux enjeux d’économie d’énergie, dans la droite ligne des engagements de Blachère sur ce sujet depuis plusieurs années », assure le fabricant, qui se targue de l’avoir fait tout en gardant « un prix compétitif » et en étant conforme aux normes et réglementations en vigueur.

    Détails et vidéo sur blachere-illumination.com

  • De l’emploi local et un rayonnement mondial

    De l’emploi local et un rayonnement mondial

    Paris, Londres, New York et bien sûr Apt, en passant par Marseille, Nice, Toulouse… L’entreprise vauclusienne Blachère Illumination s’est taillé une réputation et des parts de marché lumineux dans le domaine des éclairages festifs sur toute la planète. Selon l’organisation Business Research Insights, spécialiste dans le conseil aux entreprises, le marché des illuminations de Noël devrait atteindre 10 milliards d’euros contre 7,3 milliards prévus en 2026.

    Magie de Noël

    De quoi conforter Blachère dans sa quête de toujours mieux se développer.

    La magie de Noël dans nos villes doit beaucoup à son savoir-faire et sa créativité renouvelée. Ses ateliers sont installés dans la capitale des fruits confits depuis plus d’un demi-siècle et sa croissance place Blachère parmi les leaders mondiaux de ce secteur en pleine expansion.

    Fait remarquable, cette industrie cultive la haute technologie au cœur du Luberon grâce à des investissements dans des outils uniques au monde comme des imprimantes 3D colossales. Une dimension technique au service du plaisir des yeux et de l’enchantement des espaces urbains et ruraux. Blachère a su s’implanter durablement, via ses 28 filiales dans le monde et possède aujourd’hui 5 ateliers de production. Le cœur de l’entreprise est ancré en Vaucluse et permet de développer l’emploi local et maintenir cette industrie dans un département qui ne peut pas uniquement miser son avenir sur le tourisme estival et fortement besoin d’emplois. Blachère démontre que l’on peut rayonner mondialement sans renier ses origines.

  • Blachère, le roi des illuminations festives

    Blachère, le roi des illuminations festives

    Des zones « sensibles » ou « interdites d’accès » pour risque « d’espionnage industriel », on pourrait croire qu’on entre dans une base militaire ou un site nucléaire. Mais rien de tout ça à Apt : guirlandes et autres oursons et pères Noël illuminés et disséminés le long de la route dévoilent le pot aux roses. C’est l’entrée de Blachère Illumination, fleuron français et même mondial des illuminations de Noël, mais pas seulement.

    L’entreprise, fondée en 1973 par Jean-Paul Blachère en Vaucluse à Apt, capitale du Luberon, au sein de sa maison autour de laquelle s’est construit le désormais géant de l’illumination, éclaire aujourd’hui les plus belles avenues du monde. À commencer évidemment par les Champs-Élysées, véritable fierté pour tous les employés du site. Sans oublier d’autres axes et lieux phares des grandes et moins grandes villes françaises, comme la promenade des Anglais à Nice ou le Vieux-Port de Marseille. Mais aussi à l’international, avec par exemple les illuminations sur la 5e avenue de New York, du centre commercial The Palm à Dubaï ou encore du palace le Mandarin Oriental à Londres. En tout et pour tout, les illuminations issues des 28 filiales de Blachère se retrouvent dans 1 000 villes de 80 pays.

    Hiver comme été

    Et souvent, les décors sont personnalisés en créant « un projet unique, une scénographie », détaille Julie Taton, directrice artistique de l’entreprise. Les collectivités ont ainsi le choix de prendre des produits du catalogue, mais aussi de faire le choix du sur-mesure.

    Volontaire sur l’innovation, les avancées et investissements de ces dix dernières années ont également permis à Blachère Illumination d’être présent dans nos communes à d’autres périodes que celle des fêtes. Les décorations multicolores de l’Été Marseillais, qui ont enjolivé, entre autres, l’ombrière du Vieux-Port, ont par exemple été réalisées dans la capitale du Luberon.

    Des imprimantes 3D

    les plus grandes du monde

    Et précisément dans un grand local bien précis, « l’atelier print », comme on l’appelle sur place. En son sein tournent, en haute saison, soit les mois qui précèdent la période des fêtes, presque 24 heures sur 24, les sept imprimantes-robots 3D de presque 3 mètres de haut. « Des comme ça, il n’y en a que trois dans le reste du monde, et c’est tout », lance fièrement Franck Le Briquer, responsable de l’atelier print. En cette mi-décembre, seuls deux bras robotiques sont en marche en milieu de matinée. Des ornements dorés, destinés à décorer, sont réalisés à la chaîne en environ une dizaine de minutes par pièce d’un mètre de long.

    Et le tout à l’aide d’un plastique issu de bouteilles recyclées. Depuis la mise en place de ce système en 2016, plus de 4 millions de bouteilles ont été transformées en décors. Des installations « top secrètes », nous glisse-t-on, tout en nous enjoignant de ne pas les prendre en photo, par risque, comme évoqué précédemment, de copier le procédé, et donc de perdre l’avantage technologique sur la concurrence.

    Une grosse partie de l’espace occupé sert à recevoir les décors. Dans ce grand hangar, les employés, une douzaine en ce début de mois de décembre, car « ce sont les derniers à envoyer », glisse une « câbleuse », comme on les surnomme, s’activent à enrouler et dérouler des rennes et des ours polaires de dizaines de mètres de fils lumineux. « Ils sont testés et réparés un par un, à la main, avec minutie, selon des critères de réparation et de révision très pointilleux », assure-t-on du côté de la direction de Blachère Illumination. Magique !

    REPERES

    4 000 000

    de bouteilles plastiques transformées en décors

    35 000

    décors révisés chaque année au sein de l’entreprise

  • La féerie de Noël enchante le centre-ville de Marseille

    La féerie de Noël enchante le centre-ville de Marseille

    En ce premier week-end de vacances scolaires, c’est un véritable parcours d’animations, de découverte et d’émerveillement qui attend les familles, à Marseille.

    Pour ajouter de la magie et de la joie à toutes les animations et activités qui ont déjà commencé dans la ville, le Village des enfants se délocalise pour la toute première fois et sera présent, samedi et dimanche entre 10h et 19h, sur la place de l’Opéra, mais aussi sur la place Castellane avec des animations, des ateliers de Noël, des stands de maquillage ou encore des bulles enchantées pour le plaisir des plus jeunes.

    Mapping et animations

    Le tout dans un centre-ville piétonnisé pour l’occasion qui vous permettra de flâner, de profiter des décorations, mais aussi de réaliser vos derniers achats.

    Pour la découverte, c’est au départ de l’office de tourisme que vous pourrez profiter d’une balade typique et pittoresque dans les rues de la ville, vêtue de ses plus beaux habits de lumières. Entre tradition du blé, les 13 desserts ou encore la crèche et ses santons provençaux, embarquez dans une visite guidée gratuite, samedi entre 15h et 18h, qui sent bon les fêtes de fin d’année.

    Si vous êtes plutôt des aventuriers solitaires, c’est tout un parcours lumineux qui vous est proposé depuis le Vieux-Port jusqu’à la place Castellane, en passant par l’Opéra et la fontaine Félix-Barret (préfecture), où les façades des bâtiments et les fontaines seront mis en lumière et en musique dès 17h samedi et jusqu’au lendemain 22h.

    Le ciel illuminé

    Du côté de l’Hôtel de ville, un mapping émerveillera petits et grands à partir de 18h samedi, avec des projections lumineuses sur la façades et des animations musicales en préambule du grand spectacle.

    D’ailleurs, à quelques pas de là, non loin de l’Ombrière, le concert Gospel Philarmonic Experience réunira près de 40 chanteurs qui offriront aux visiteurs un récital de chorale et de musique live, où classique et gospel se rencontreront sous la baguette du chef d’orchestre Pascal Horecka samedi dès 18h30. Et, pour couronner le tout, c’est un spectacle de drones et un feu d’artifice inédit qui illumineront le ciel à 19h45.

  • [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.

    Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.

    Ses costumes tirés à quatre épingles ne mentaient pas : il était l’un des éditorialistes à la mode quoiqu’il se passe. Bavard comme un patron de bistrot, il était l’homme de l’éclairage à chaud, il tirait l’épée avec prestance sur tout et n’importe quoi.

    — Alors ? De quoi s’agit-il ?, fit Patrice Quiniond qui s’impatientait.

    François Chotard venait de remercier sans crier gare l’un de ses proches conseillers — et l’une de leurs sources les plus prolixes. Pourtant, la veille encore, les deux hommes avaient passé ensemble le dimanche à la campagne et Chotard lui avait sorti le grand jeu, avec cigares artisanaux et whisky de son année de naissance. Le baiser de Judas. La veille il le faisait prince, le lendemain, il n’était plus qu’un gueux. C’était la fable du pouvoir.

    — Les tensions se multiplient, remarqua Jules Frimat.

    — Et ce n’est pas sans lien avec les bruits de remaniement ministériel à la rentrée, poursuivit Justine Paintendre.

    — Ça ne suffira pas à donner une nouvelle virginité à la majorité.

    La politique du gouvernement commençait à provoquer quelques secousses, mais le Président du Conseil semblait tenir bon.

    — Il a été bon hier, il a marqué des points, pérora Jules Frimat en hochant la tête d’un air satisfait.

    Ils échangèrent quelques impressions à leur façon sur l’état de l’opinion, qui valaient pour ce qu’ils en croyaient savoir depuis les couloirs des rédactions et des institutions. Leur petite organisation clandestine leur permettait de passer des moments privilégiés avec des personnalités qu’ils cuisinaient à l’heure du déjeuner. Mieux valait y être invité et s’y trouver en odeur de sainteté car les mousquetaires du commentaire avaient les moyens à eux seuls de donner le ton. La passion des histoires bien troussées, le sens de la performance et le goût du pronostic, voilà pourquoi les journalistes sportifs terminent souvent à la direction des journaux. En politique aussi, il fallait savoir commenter le match, décortiquer la technique et donner le vainqueur… Ainsi, ce n’était pas le hasard, n’en déplaise à Patrice Quiniond, si Jean-Michel Barnard, avait longtemps traîné dans les tribunes des stades – sans que cela, visiblement, ne lui confère pour autant le sens des réalités populaires…

    Car qu’est-ce que la politique, de toute éternité, si ce n’est l’art de la guerre ?, aurait-il pu écrire dans un éditorial de son genre. Le sport n’en est-il pas à merveille l’allégorie présentable ? Et l’arbitre est un élément du jeu, n’est-ce pas ?

    C’était la belle histoire qu’il fallait raconter, avec ses drames et ses déchéances, ses stars et ses anonymes. Il fallait du grand récit, de belles images, de jolis sons. Il fallait du bon produit, en somme.

    Michel Chanaleilles était le plus prudent et il avait sans doute raison.

    — Il y a eu quelques à-coups un peu trop brutaux, qui ont donné du grain à moudre aux conservatismes sociaux. N’oublions pas que ce sont des réformes dont le commun des mortels ne saisit pas toujours le caractère urgent et indispensable. Les impatiences inutiles du pouvoir auraient pu attenter à la stabilité du pays, qui est si indispensable à la santé des affaires.

    — Il me semble qu’on se trouve désormais en présence d’une stratégie plus intelligente et qui pourtant ne remet pas en cause le rythme des réformes structurelles, tempéra Jules Frimat. Pour le reste, c’est à nous d’éclairer l’opinion et de faire notre travail. Les médias mainstream doivent balayer devant leur porte…

    De l’avis général (celui des quatre protagonistes réunis), il fallait tenir le cap des réformes nécessaires : c’était essentiel à maintenir la compétitivité de l’économie nationale, la productivité et la croissance. Par conséquent, il ne fallait rien céder aux corporatismes de tous poils et aux « archaïsmes frileux d’une poignée d’irréductibles gaulois dépourvus de potion magique », selon la formule de Jules Frimat. Il fallait gagner le découragement définitif de tous ces communistes plus ou moins avoués. Tous avaient conscience du rôle de leurs médias dans le façonnage de l’opinion. Depuis plusieurs, décennies, peu ou prou, le pays était engagé sur les rails du libéralisme, en dépit des changements de majorité, et il fallait toujours convaincre si l’on ne voulait pas voir ce mouvement contrarié. Le G4 se vivait comme l’un des chevaux de trait, quel que soit l’attelage, de ce courant principal qui imprimait sa marque à l’opinion et surtout aux choix politiques. Il fallait avancer au bon rythme, sans précipitation, mais avec une audace raisonnable.

    Patrice Quiniond se retira à l’écart pour répondre au téléphone, gonflant ses poumons d’un air important, l’air de celui qui est un peu indispensable et qu’on appelle en urgence. Sa grand-mère lui avait pourtant répété maintes fois que les cimetières étaient remplis de deux catégories de personnes : les gens pressés et les gens indispensables. Cela lui faisait deux raisons de trop. Mais, ah les montées d’adrénaline !

    Patrice Quiniond s’installa sur une banquette en velours vert, au milieu de la salle des Fresques, ouvrit précautionneusement son calepin décati pour vérifier sa disponibilité et prit rendez-vous pour le déjeuner au Cadran.

    Dans la vieille ville de Siège, le Cadran était l’une des cantines renommées où se croisaient les gens d’importance pour régler quelques affaires agréablement. Il donnait sur la place de l’Horloge, coincé entre une banque et un hôtel à étoiles. Ses lourdes tentures pourpres, à l’entrée, lui conféraient l’apparence d’un lieu qui sait abriter les mystères. C’était une illusion.

    François Chotard était attablé au premier étage. La place s’ouvrait sur la rive droite de la Celline, qui coupait la ville en deux comme un ruban de soie tombé du ciel. Par la fenêtre, de l’autre côté du Pont d’Or, qui devait son nom à la couleur typique mais un peu surcotée de ses pierres, il apercevait les toits enchevêtrés du Parlement et la poussière grise de la ville.

    Le petit blanc des coteaux de La Redonne était agréable.

    Patrice Quiniond rangea son magnéto et son stylo, signifiant ainsi à son interlocuteur que la conversation pouvait changer de ton. Elle pouvait même commencer vraiment.

    — Vous êtes incorrigibles, vous voulez toujours tout savoir avant tout le monde… lança Chotard avec gourmandise.

    — Je suis payé pour ça, fit Quiniond.

    — C’est vrai ! s’exclama-t-il. Vous êtes payés pour me faire parler, et moi pour ne pas trop vous en dire.

    — Je ne suis pas difficile, quelques noms me suffiraient… C’est off !

    — Vous aimez ça, la confidence anonyme…

    — Vous aussi.

    — Je ne peux pas te laisser repartir bredouille, tu aurais des problèmes et tu m’en voudrais…

    — Exactement…

    L’un et l’autre se souriaient en coin dans une sorte de complicité méfiante où l’on avait tôt fait de se découvrir en oubliant que chacun devrait par la force des choses retourner à sa fonction. Quiniond se régalait insatiablement de ces conversations courtoises, à demi-mot, sur terrain instable. Il tutoyait le ciel, et le ciel lui répondait.

    — Ils parlent de Rousson aux affaires étrangères. Quand on sait qu’il se perd dans sa circonscription ça ne rassure pas… hoqueta le ministre.

    — Et toi ?

    — J’attends… fit-il en brandissant son téléphone et en souriant mystérieusement.

    Quiniond l’avait ausculté avec précaution, tandis que l’autre savourait son assiette de Saint-Jacques accompagnées de leur purée de pommes de terre à l’ail et au gingembre. Ils étaient là, tous les deux, avec leurs mimiques complices, dissertant sur l’art de la guerre et pratiquant l’art de la guéguerre. En sortant du Cadran, Quiniond appela l’attachée de presse de Rousson et le sonda sur ses intentions. La première réaction fut un silence, qu’il devina gêné. Question ou réponse, tous deux parlaient la même langue, la langue de bois : pour l’instant, son patron se consacrait à sa tâche, il avait entendu parler d’un remaniement uniquement par la presse et son seul but était d’être utile.

    — Et si on lui proposait les affaires étrangères, il ne dirait pas « non », j’imagine ?

    — Il n’a pas l’habitude de se défiler, lâcha l’attachée de presse avec un brin d’agacement, que voulait-on qu’il réponde…

    Quiniond était satisfait. Il tenait son scoop et l’on entendrait son nom dans les revues de presse du lendemain.

    La comédie du pouvoir l’amusait. Une comédie de boulevard dont il se faisait le metteur en scène goguenard, revendiquant un rôle de salubrité publique.

    Un coup de bigophone à Jean-Michel Barnard pour l’en informer et l’homme d’influence s’enferma à clef – le privilège des chefs – pour se mettre à écrire, la plume légère, le sourire aux lèvres. Et la clope aussi.

    *

    Titre

    Remaniement gagnant pour Rousson ?

    Sous-titre

    Les rumeurs de remaniement ministériel se précisent. François Chotard pourrait aussi bénéficier d’une promotion.

    Texte

    Ils ne quittent plus leur téléphone. Ministres et prétendants attendent l’appel du Président et espèrent tous la meilleure promotion. Parmi les rumeurs, il se dit qu’une personnalité inattendue pourrait venir apporter sa caution à l’opération de rénovation. Les étoiles montantes du gouvernement comme François Chotard, pourraient y gagner quelques galons. En tout état de cause, la campagne est désormais entamée pour ceux qui veulent postuler. À chacun sa méthode…

    Jacques Rousson, par exemple, est déjà dans les starting-blocks. Ses appétits de jeune loup aux dents longues font grimacer au sein de sa propre formation politique. Mais si on lui demandait d’être ministre des affaires étrangères, il ne dirait pas « non », fait-on savoir dans son entourage. Cette éventualité ne convainc cependant pas tout le monde. « Il se perd déjà dans sa circonscription d’origine », ironise un membre du gouvernement circonspect.

    Il est vrai que Jacques Rousson ne s’est jamais distingué sur les questions diplomatiques. Dans son parcours, il a plutôt fait preuve d’un sens aigu de la provocation, dont on peut se demander s’il est bien recommandable pour cette fonction. Mais il a tenté de corriger le tir, avec les conseils la présentatrice de télévision Eva Lombardi, qui ne serait pas pour rien dans ses récents voyages à l’étranger. Mais sera-ce suffisant ? Voire.

    Signature

    Pa.Q.

    *

    Et hop ! Emballer, c’était peser. Patrice Quiniond envoya son papier en cuisine. Puis il s’assura qu’une grande photographie savamment choisie barrerait la page. On y voyait Rousson, seul sur une estrade avant le début d’un meeting, la main en visière pour se protéger des spots.

    Pendant ce temps, Charvin se faisait les griffes sur le marronnier, ressassant le dicton « qui s’y frotte s’y pique ». Après son scoop, son éminence Paq pouvait être bon prince. Il lui rendit une petite visite agrémentée de quelques renseignements glanés au passage sur les vacances de François Chotard, savait-on jamais. À la montagne. Famille, randonnée, polars. On n’était pas obligé de le croire. Mais il avait fini par gagner : il informa Charvin qu’il avait un peu plus de temps pour aller à la pêche aux informations, puisque le sujet était reporté. C’est ça l’info, coco, faut s’adapter…

    La rédaction était vide. À dix heures du matin, il n’y avait pas encore grand monde. Grégoire Charvin posa son sac à dos sur son bureau, alluma l’ordinateur et se plongea dans L’Impertinent du jour. Toujours lire son propre journal pour savoir ce qu’il raconte aux lecteurs. Règle de Saint-Quiniond.

    L’aspirant journaliste fut quand même un peu étonné de découvrir une si longue interview, alors qu’il n’en avait même pas été question lors de la réunion de la veille… « La méthode Chotard » : le titre s’étalait à la une, sous la photographie du ministre, qui posait de trois-quarts, la veste sur l’épaule, la main plongée dans la poche de son pantalon, et un sourire d’animateur de supermarché scotché sur les lèvres. En pages intérieures, on voyait François Chotard, accroupi dans l’allée d’un parc, en train de tailler une bavette avec Jeanne, la super-voisine. Grégoire Charvin s’était relu avec un brin de contentement : il avait réalisé un article en urgence pour servir de faire valoir à celui de Quiniond, de contre-point, de contre-chant, d’illustration, tout ce qu’on voudra… Il n’avait rien laissé paraître ni de son agacement ni de son affolement. Il avait essayé de se passionner. Il avait rappelé la super-voisine.

    — Alors, Jeanne, cette première journée de super-voisine, c’était comment ?

    — Super, s’amusa-t-elle. Je l’ai passée dans les magasins. Ma mère et ma grand-mère voulaient me faire plaisir et elles ne savaient pas quoi m’acheter comme cadeau. J’ai proposé un cadeau utile : une pelisse de mi-saison pour remplacer mon vieil imperméable.

    — Vous avez cassé la tire-lire ?

    Grégoire Charvin se trouvait lui-même fascinant de mièvrerie…

    — Non, je leur ai demandé si ce n’était pas trop cher et elles m’ont répondu que j’étais trop raisonnable…

    — Il semble que la super-voisine n’a pas pris la super-grosse-tête, c’est rassurant. Je fais un petit article sur François Chotard, je crois que vous le connaissez bien…

    — Monsieur Chotard est souvent venu me voir : il est simple et proche des gens. Si moi je suis super voisine, lui, c’est un super ministre, c’est quand même autre chose…

    C’est ainsi que Grégoire Charvin avait pu livrer un article assez irréprochable, à ceci près qu’il avait employé le mot « turpitudes » en lieu et place du mot « turbulences » pour qualifier l’histoire familiale de la « péquélette », comme disait la grand-mère. De prime abord, il avait simplement pensé se livrer à une coquetterie de style en choisissant ce mot moins usité, mais le doute l’assaillait désormais. Il vérifia immédiatement. Les deux termes n’étaient pas synonymes, sinon, il n’y en aurait pas eu deux et en l’employant, il laissait à penser qu’il y avait quelque honte à ressentir de leur passé. Il n’avait plus qu’à se morfondre de cette erreur grossière, sa première. Il pouvait désormais éprouver lui-même le sens de ce mot qu’il avait cru connaître. Pourquoi s’était-il laissé entraîner à choisir ce mot plutôt que l’autre ? Qu’allaient donc penser tous ceux et celles qui mettraient le doigt sur sa méprise, à commencer par les premiers concernés ?

    Il s’en voulait d’autant plus qu’il s’était glissé avec application dans le moule, respectant avec académisme les canons de la profession, depuis l’attaque jusqu’à la chute. Mais là, il fallait reconnaître qu’il avait un peu trop pris la confiance, et il jugea nécessaire de s’en ouvrir au grand Quiniond à son arrivée.

    — Un journaliste doit s’attacher à dire la réalité avec précision. Pas plus, pas moins, lui rappela-t-il dans un haussement d’épaules. Il n’est pas là pour faire de la décoration florale.

    — On ne pourrait pas faire un rectificatif ? s’empourpra-t-il.

    Quiniond éclata de rire, aspira une lippée de café et tira sur sa cigarette avant de répondre.

    — Si on faisait un rectificatif à chaque fois qu’on écrit une connerie, le journal en serait rempli jusqu’aux oreilles… Et le degré de confiance de nos lecteurs baisserait de jour en jour, ajouta-t-il avec cynisme.

    — Ce n’est pas ma conception des choses, laissa filtrer Charvin.

    — Tu as encore beaucoup à apprendre. Il fallait y penser hier.

    C’était cruel.

    Charvin était très énervé contre Jalès, son double, c’était pratique. Il en avait aussi contre Quiniond qui ne voulait pas faire droit à sa demande : qu’est-ce que ça pouvait bien lui coûter ?

    — Ta faute ne vaut pas une demi-ligne dans le journal de demain, tu m’entends, petit ? Le journal, c’est fait pour emballer les poissons !, s’exclama le chef pour clore la discussion.

    Au bout du compte, il ne sût pas dire si ces sentences métalliques étaient faites pour lui donner une leçon empreinte de la plus grande sévérité ou bien pour le réconforter. Sous ses dehors d’ours sauvage, Quiniond n’avait peut-être pas renoncé à être un bon maître…

    Car, faut-il le spécifier, Patrice Quiniond n’avait pas toujours été ce personnage distant et intrigant. Tout un pan de lui s’était précisé, tout un pan de lui s’était estompé. Les circonstances l’avaient conduit à accentuer les traits qui lui étaient utiles et qui le faisaient reconnaître, car c’est le propre des personnages publics que de se caricaturer. Ils finissent par faire ce qu’on attend d’eux, par se laisser aller à ce qui leur a permis de se singulariser. Peu à peu, ils se libèrent des inhibitions, des préventions et de la pudeur qui les retiennent. Manière de se protéger, manière d’exister. Manière de se perdre, aussi. Manière d’évacuer la complexité de soi, la finesse, le doute, l’humilité, la fragilité des relations humaines. Manière de météore.

  • [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.

    Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.

    Il y avait une forme de coquetterie jusque dans la prononciation du mot, une façon de sanctifier la chose. C’en était presque attendrissant. On imaginait le fragile équilibre nécessaire à l’acte de création, en même temps que la force jaillissante des mots, alignés avec une excitation enfantine. On réalisait soudain que les mots, lorsqu’ils étaient suivis de la signature du maître, prenaient un poids particulier. Celui d’une vérité, d’une révélation, d’une lumière crue jetée sur les charpentes du réel. Comme si le jour où Quiniond prenait la plume, un silence grave gagnait les lecteurs et l’ensemble des décideurs du pays : Quiniond parlait enfin, Quiniond gratifiait le monde de sa prose

    Il n’en allait pas de même pour tout le monde…

    Rentré chez lui, Grégoire Charvin se plongea dans le dictionnaire pour essayer d’en savoir plus sur Marcel Duchamp, sans parvenir complètement à s’y intéresser. Puis il se mit à relire Jules Vallès – il lui était agréable que son pseudonyme possédât une si franche consonance avec le nom de l’illustre écrivain, son « confrère ». Il se rengorgea de la liberté du journaliste de l’époque, relatant ce qu’il voit là où il est. Une époque malheureusement révolue. Le jeune homme savait néanmoins que le journalisme moderne, loin de cette préhistoire, avait aussi ses vertus. Vagabonder éloigne de l’actualité, alors qu’il faudrait la suivre, la devancer, peut-être… Il ne se prosternait pas devant cette œuvre romanesque mais goûtait sa fraîcheur, et s’amusait de sa naïveté. Le métier lui plaisait et son cœur se gonflait d’orgueil d’être à l’épicentre de tous les débats, là où le monde se fait et se défait. Il sortit prendre le pouls de Siège, de sa nuit débordante et de ses errances. Passant aux pieds des monuments qui témoignaient de sa gloire passée et auxquels se raccrochait sa volonté de puissance, il s’étonnait et se rengorgeait d’être là.

    Le lendemain matin, devant un inévitable café, Charvin-Jalès s’immergea dans le journal du jour. Certes, son œuvre était ratatinée dans un coin de page, mais il venait quand même de signer son premier texte dans L’Impertinent. Il se lut et se relut avec délectation. Au final, l’angoisse de la page blanche avait été de courte durée.

    Le café où Patrice Quiniond avait ses habitudes était situé au bout du boulevard des Deux Tours, où le journal avait trouvé refuge depuis quelques années. Les bureaux se trouvaient un peu plus bas, dans un bâtiment anonyme sans enseigne et sans cachet, de ceux que l’on avait reconstruit à la hâte après les bombardements, dans du béton granuleux qui s’encrassait plus vite que le temps de sécher. Sous ces larges fenêtres disgracieuses, bordées d’aluminium mat, qui décuplaient les rayons du soleil en été et laissaient passer le froid en hiver, la vie s’écoulait dans l’artère la plus animée de Siège. Un journal doit être soumis au bouillonnement : un journal est une marmite.

    Lorsque Patrice Quiniond approcha de son repaire, Grégoire Charvin était trop absorbé pour le voir venir. Faisant rebondir ses bajoues en pressant le pas, le grand ponte changea de trottoir et grimpa directement dans son bureau en grommelant, sans passer par la case café. L’autre s’était assis exactement à la même table que lui la veille, c’est-à-dire « sa » table ! Il ne manquait pas de toupet, le gnome. Cela pouvait être une qualité dans le métier, mais dans l’immédiat, le maître ne l’entendait pas de cette oreille. Il fallait savoir en user au bon moment et à bon escient.

    Le bureau de Quiniond était un insondable foutoir. Des piles de journaux débordant de toutes parts menaçaient de s’avachir à chaque instant. Des dépêches d’agences froissées s’éparpillaient çà et là. Un vieux bouquin portait la mention « service de presse » à même la couverture. L’ordinateur trônait au milieu de cet impénétrable fatras, couvert de la poussière que laisse dans son sillage le tourbillon des jours. Les touches de son clavier étaient à demi noires de cette sueur parcimonieuse qui perle au bout des doigts laborieux et le vernis du bois jaune de la table portait en écailles la marque de ses talons. Dans les armoires, quelques livres politiques, dont la plupart étaient dépourvus d’intérêt, occupaient les étagères. Les journaux de lendemains d’élections avaient une place à part, tout en bas. Sur la paroi en placoplâtre était punaisée une maxime du genre « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », qui comptait parmi les poncifs du métier. Quelques photos en noir et blanc se gondolaient avec l’âge. On y voyait Quiniond jeune avec quelques célébrités, prenant la pose ou suivant une meute déchaînée avec un détachement feint, l’imperméable dans le vent.

    À lui seul, ce bureau résumait presque une vie. Une vie pour L’Impertinent.

    Quiniond jeta négligemment ses augustes pompes sur le bord du bureau selon un cérémonial visiblement bien rodé. Il se moquait bien de ce qu’on en penserait parce qu’il méprisait les hypocrites qui n’osaient pas assumer cette posture en public. C’était sa manière de prendre du recul, de se donner de l’air, de jouer à domicile. Il commença à faire le tour de la presse du jour et s’alluma une brune bien sèche et sans filtre, se défiant ostensiblement des consignes antitabac édictées par la direction du journal. Ce n’était pas à un vieux singe que l’on allait interdire de faire ses grimaces.

    L’édito de Jean-Michel Barnard était lisse comme une savonnette sortie du bain. Une sorte de méditation philosophique pour collégiens. Aujourd’hui, c’était « Guerre et paix » : il devait être dans sa période russe. Voyez vous-mêmes.

    « La paix, qu’est-ce, si ce n’est le moment qui s’écoule entre deux guerres ? On aimerait qu’il en soit autrement, mais force est de constater que la paix n’existe pas sans la guerre. Celle qui se prépare au-dessus de nos têtes, à nos portes ou presque, est pour quelques intellectuels une “folie inutile”, ainsi que l’a déclaré Léon Bouteloup. En ayant le courage de s’extirper du monde parfait des idées, on pourrait aussi penser qu’elle est un mal nécessaire. Et, de fait, le large consensus politique qui semble se dégager sur la nécessité d’agir face aux provocations et de préparer notre jeunesse laisse entrevoir la possibilité d’une union nationale derrière le drapeau de la patrie. Si cela devait se confirmer dans la durée, ce serait le signe d’un gain de maturité de notre démocratie. »

    — Gros sabots, grommela Quiniond.

    Il eut un haussement d’épaules : « grosses bottes », lui avait soufflé son mauvais génie. C’était plat, sans relief et sans profondeur, comme un désert sans dunes. À chacun sa traversée… Citer ce nain intellectuel de Bouteloup, même pour le contredire, c’était lui donner bien trop d’importance à ses yeux, mais après tout, Jean-Michel Barnard avait sans doute ses raisons que la raison vrombissante de Quiniond ignorait. Mais surtout, la mauvaise foi s’y voyait trop. Et l’irrévérence, qui comptait parmi les maîtres-mots de la charte éditoriale de L’Impertinent, même s’il s’agissait de jouer les fous du roi, se passerait de guide. Il faudrait bien, un jour, que quelqu’un l’affranchisse, afin qu’il ne finisse pas poste restante… Quiniond savait son humour trop acide pour être partagé, et à vrai dire il n’avait pas assez de talent en la matière pour rendre supportable sa férocité.

    Macha entra sans frapper, comme d’habitude, mais avec délicatesse. Elle dévisagea l’homme, sans se presser, puis le déshabilla du regard avec insistance. Il leva la tête, scotché par son rituel, et, de ses lèvres fines sur lesquelles se formaient quelques stries traîtresses, il esquissa un sourire sincère. C’était rare.

    — Comment ça va, ma belle ? lança-t-il de sa voix un peu rouillée.

    — Moins bien que toi, fit-elle en s’asseyant sur le coin de son bureau, mettant en péril le subtil équilibre qui était le sien.

    — Elle est flatteuse !

    — J’en ai marre, je vais me casser. Ils me font tous chier avec leurs théories à la con, leur mépris des arts et leur culture de supermarché.

    — Ils n’ont pas passé son papier ?

    — Mais si ! Lis le journal, le matin, et lis mes articles, au moins. Il n’y a pas que les articles de Paq qui méritent lecture ! Y’a pas que la politique dans la vie ! Rappelle-toi toujours que la culture est la condition du politique…

    — Je l’ai vexée.

    — Elle a l’habitude !

    — Mais tu le sais que tu es ma condition à moi…

    — Tout le monde n’en dit pas autant. Ils ont réduit mon papier pour le mettre dans un coin de page, et sans l’illustration, après m’avoir fait patienter deux semaines et demie. C’est mon nom, en bas du papier, pas le leur ! J’ai l’air de quoi, moi ?

    Patrice Quiniond était rompu à ce type de séances : Macha Fontana donnait sa démission tous les matins et la reprenait tous les soirs. Ou l’inverse. Enfin, peu importe. Il pensait qu’elle ne le ferait sans doute jamais pour de bon. Trop peur de ne plus être…

    Il l’écoutait d’une oreille débiter son couplet habituel sur l’incurie de la rédaction en chef en faisant de grands mouvements des bras. Elle avait raison mais, son petit cœur féministe dût-il en souffrir, il préférait se concentrer sur son décolleté insolent plutôt que sur ses propos fatigants. Elle était toujours aussi classe que vingt ans auparavant, dans ses oripeaux noirs, avec sa cigarette fine à la main. Mais il savait qu’il ne goûterait plus de ce pain-là, sauf accident.

    Il en eut la confirmation tragique lorsque Charvin poussa la porte de son bureau avec un brin de timidité, et qu’elle s’écria : « Alors, tu ne fais pas les présentations. »

    Il fit les présentations.

    Finalement, pour aujourd’hui, Macha restait au journal. Dans ce bureau où l’on s’affranchissait des lois, elle soufflait sa fumée avec distinction, et leurs effluves s’emmêlaient au milieu de ce badinage matinal.

    La conférence de rédaction était comme un moteur à explosion. Un journal n’avance que par à-coups, parce qu’il n’a d’autre choix s’il veut vivre que de renier le lendemain ce qu’il a été la veille. Oublier et faire oublier, comme une raison d’être.

    Quiniond mettait un point d’honneur à arriver à l’heure à ces réunions quotidiennes. Être au rendez-vous de l’actualité. À la pointe, même. Il patientait, pour ainsi dire, en tapotant sur la table du bout de son stylo. On n’attendait plus que Florence Dellofrio. Quand elle déboula, il paraissait évident qu’elle n’était pas de bonne humeur, nul ne savait pourquoi. Une sorte d’hygiène de vie, peut-être, pensa Quiniond, qui s’y connaissait en la matière. Les mettre tous les deux dans la même salle, c’était provoquer à coup sûr l’affrontement. Autant avec Macha le courant continuait de passer, autant avec Florence les relations étaient invariablement électriques. La journaliste ne supportait pas ce monument d’arrogance qu’était le chef de la rubrique politique quand il se laissait aller et affichait un rejet viscéral de tout comportement qui s’apparentait à du machisme…

    Ce matin-là, Florence proposa un sujet sur les conditions de sécurité dans les parcs d’attractions, puisqu’on avait recensé deux incidents sur les quinze derniers jours. On avait beau être en été, avec une actualité tournant au ralenti, Paq ne voyait pas comment on pouvait s’intéresser à ce sujet à la con au point d’en tartiner deux pages. Et il le fit savoir avec son tact légendaire.

    — …alors on va continuer à faire du fait divers à gogo, pour faire du sensationnel, pour effrayer la ménagère ? Je croyais qu’il ne fallait en parler dans nos colonnes que lorsqu’un événement faisait sens et disait quelque chose de l’état de la société ?

    Florence Dellofrio n’y tenait pas tant que cela, à ce sujet, mais la réaction de Patrice Quiniond acheva de la convaincre.

    — Tu m’emmerdes, Paq. Que des industriels qui éreintent la vieille tradition des forains et le gagne-pain de tant de gens du voyage, fassent le porte-monnaie des familles populaires et n’assurent même pas les conditions minimales de sécurité pour les enfants n’est peut-être pas un sujet suffisamment important pour t’arracher quelques lignes. De toutes façons, ce ne sont pas des lieux assez bien pour les gens comme toi, mais chaque année, c’est la moitié d’une classe d’âge qui… Je ne sais même pas pourquoi j’argumente, de toutes façons, nous avons déjà un journaliste sur le terrain.

    — Je vois que nos réunions servent à quelque chose. J’en doutais.

    — Venant de toi, la remarque vaut son pesant de cacahuètes.

    — Les cacahuètes, c’est pour les vieux singes qui croient encore qu’on fait un journal et pas un catalogue.

    — Paq, je t’en prie, s’ébroua enfin Jean-Michel Barnard. Arrêtez vos enfantillages. Le sujet sera sur trois col’.

    Sous les yeux intrigués de Charvin, entraîné par son mentor dans le temple du journal, Jean-Michel Barnard proposa d’ouvrir l’édition du lendemain sur « les vacances des politiques », l’un des marronniers favoris de la presse. Les bruits de couloir récoltés sur ce thème par un concurrent, et dont le lecteur de L’Impertinent n’avait pas eu la primeur, avaient agacé Jean-Michel Barnard. Il avait donc décidé de prendre l’offensive, puisque les grands journalistes de la grande rubrique politique du grand quotidien L’Impertinent ne la prenaient pas et de faire la même chose mais en grand. Et avec la touche maison : en livrer toute la signification cachée, avec les commentaires d’un sociologue et l’éclairage d’un psychologue.

    En douce, mais de façon à ce que tout le monde l’entende, Quiniond expliqua à son élève que « marronnier » était l’appellation par laquelle on désignait un sujet récurrent à la façon des saisons qui reviennent, que les feuilles de marronniers se ramassent sans surprise à la pelle chaque automne et que les fruits du marronnier ne sont pas comestibles. Charvin hocha la tête d’un air entendu. Quiniond n’aimait ni les ordres tombés d’en haut, ni être pris en défaut.

    — On pourrait, poursuivit-il à voix haute et d’un air pénétré, grouper les deux sujets en traitant des politiques qui vont dans les parcs d’attractions pendant leurs vacances, non ?

    Il était content de la provocation soufflée par son mauvais génie, qui n’occasionna que des haussements d’épaules. Il n’épilogua pas. Le grand journaliste devait se rendre au Parlement pour suivre un débat législatif d’importance, l’été étant propice aux coups en douce. Il quitta donc nonchalamment et bruyamment la réunion avant la fin, lorsqu’elle lui parut prendre un tour sans importance, plantant là son jeune protégé, entre le sport et la culture, avec une commande sur les bras.

    Ainsi, Charvin se retrouva seul avec son téléphone et ses dix doigts, sans carnet d’adresses, car ce sont des choses que l’on ne prête pas. Les numéros glanés ou arrachés de haute lutte sont le butin du journaliste, la marque d’une reconnaissance acquise et une part de sa valeur marchande.

    Surmontant son léger trac, Charvin se résolut à se fader tous les états-majors politiques en passant par leurs standards pour commencer ses investigations. Il n’obtint de ces messieurs-dames que des excuses polies et rappelez-plus-tard…

    2- Où le vieux loup de mer enseigne l’art
    de la tempête dans un verre d’eau

    Dans la salle de presse du Parlement, Patrice Quiniond retrouva Michel Chanaleilles et Jules Frimat, ainsi que Justine Paintendre, étoile montante de la première chaîne. Ils formaient ensemble un club très privé qu’ils nommaient modestement le Groupe des quatre. Et la première chose qu’ils faisaient était de s’échanger les potins. Leur crédibilité n’en souffrait pas, à condition que cela fut fait sous des dehors très savants.

    Cooptée récemment dans leur cénacle masculin, Justine Paintendre lui réserva un accueil chaleureux, comme quoi ses manières de vieux cabotin avaient encore quelque effet sur la gent féminine. Elle était titulaire d’une rubrique qui cartonnait sur la toile, consacrée aux coulisses, aux couloirs, au hors-cadre : elle plaçait toujours une caméra en contre-champ, là où en principe, il ne se passe rien (mais devant une caméra, il se passe toujours quelque chose…). Et elle s’était fait une spécialité de poser une question plus ou moins potache, supposée jouer un rôle de révélateur. Le détail, le lapsus, l’oubli, la maladresse, l’à-côté… C’est toujours l’anecdote qui révèle la vraie nature des choses, aucun d’eux n’en doutait une seconde.

    — Tu as vu pour François Chotard ?, glissa Justine dans un demi-murmure.

    — Très croustillant, fit Michel Chanaleilles devant le regard interrogateur de Patrice Quiniond.

    — Pas étonnant, les rabroua Jules Frimat, qui était sans doute déjà blasé à huit ans.

    — Il faut s’occuper de grande et de petite politique. La petite pour expliquer la grande…

    Michel Chanaleilles se fendit d’un clin d’œil. Sa chevelure teintée ne disait pas qu’il avait été un baroudeur, mais l’homme avait traîné sa plume dans de nombreuses rédactions. Il se faisait désormais de plus en plus rare sur le théâtre des opérations, préférant le bureau cossu où il mûrissait ses réflexions. Et si les échos du monde lui parvenaient parfois plus vite qu’à d’autres, c’était grâce aux personnalités qu’il mettait sur le grill tous les jours dans sa matinale.

    — Parce que tu crois qu’elle existe, la grande ?, rétorqua Jules Frimat.

  • [Comment préparez-vous les fêtes ?] Jouer du bon d’achat pour ses courses de Noël à Marseille

    [Comment préparez-vous les fêtes ?] Jouer du bon d’achat pour ses courses de Noël à Marseille

    « Rien que le mot budget fait mal », soupirent Marie et Noëline dans l’une des allées du centre Bourse. dès le mois de novembre dans l’hypercentre de Marseille, la course aux cadeaux se prépare lentement. « J’ai seulement commencé à trouver des idées, j’achète les cadeaux à partir de décembre », explique France gérante d’une chambre d’hôte, en sortant d’une boutique rue de la République. L’heure est donc davantage à la liste au papa Noël, mais aussi et surtout à l’achat des décorations, calendriers de l’Avent et du sapin.

    Le magasin Gifi dédie justement son entrée aux traditionnelles décorations vertes, rouges et dorées. Au milieu des boules de Noël, des conversations spontanées se nouent. « Il n’y a pas de petites économies », affirme Marie-line, retraitée. Souad, accompagnée de ses deux filles et tenant dans ses mains un panier étincelant de bleu et d’argenté, abonde : « Les temps sont durs. » « Notre niveau de vie baisse mais les salaires ne bougent pas », explique-t-elle. Si sa fille a pu choisir de nouvelles décorations, c’est grâce à un bon d’achat obtenu à Halloween dans le magasin.

    Quelques rayons plus loin Nesrine tient dans ses mains un petit sapin en plastique multicolore, « je me suis laissée tenter par la promotion, il est à 60 centimes ». Comme Souad, Nesrine bénéficie du même bon d’achat et peut ainsi s’offrir ce petit plaisir.

    « Les prix se sont envolés »

    « Mon budget pour les fêtes a augmenté. J’achète les mêmes choses pour faire plaisir à mes filles mais les prix se sont envolés », ajoute-t-elle. Parfois, elle s’adonne aux ventes privées à la recherche des jouets commandés en moins cher. « Je préfère acheter moins mais des choses qui durent plus longtemps, je réfléchis davantage avant de dépenser mon argent », résume enfin Souad.

    Marie, juriste, arpente, elle, les étals du Sostrene Green. Cette année, elle se laisse tenter par la tendance des calendriers de l’Avent à personnaliser. « Ça revient plus cher au final » reconnaît-elle, mais elle ne veut « pas que (ses) enfants soient impactés par les problématiques financières ». Et d’expliquer « compenser les gros achats dédiés aux enfants dans les cadeaux des adultes ».

    Isa, vendeuse au petit Souk, à deux pas du Vieux-Port, partage ce constat : « Chaque année, le plus gros budget est dédié aux enfants, ça ne change pas. » Isa, comme Olivier, vendeur à Maison du monde, constatent une tendance de paniers davantage composés « de petits accessoires déclinés pour chaque membre de la famille ». « On vend beaucoup de décorations roses cette année et autres couleurs peu communes, mais surtout des sapins artificiels », souligne encore Olivier, avant de préciser : « Pas pour l’écologie, mais les épines dérangent. » France et Nesrine aussi ont un sapin artificiel. « C’est bien plus rentable à long terme », précisent-elles.

  • [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.

    Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.

    Il y a une jouissance certaine à voir son nom dans le journal. Aussi, la première chose que fit Patrice Quiniond en s’installant devant son café, comme tous les matins, fut d’ouvrir L’Impertinent pour vérifier que sa griffe figurait bien au bas de son article, en élégants caractères italiques, et de s’assurer que son patronyme n’avait pas été écorché au fil des transmissions jusqu’à l’imprimeur. Ses demi-lunes au bord du précipice, la truffe jetée en avant, après avoir aspiré une bouffée de tabac brûlé, il scruta. Réflexe narcissique, un peu puéril peut-être, mais irrépressible.

    Il ne suffit pas de venir au monde, il faut y exister. Ce qu’on cherche dans ses reflets, c’est la preuve de soi, puisse-t-elle s’imposer aux autres.

    L’homme se tenait voûté, comme s’il avait été habitué à faire le dos rond. Sa veste de lin froissé se tendait comme une voile au vent, manifestant une envie d’en découdre qui collait mal avec le personnage. Deux pièces de velours désuètes ornaient ses coudes endurcis : la bête avait quelques heures de vol au compteur.

    Quiniond avait tout vu.

    Et pour ce qui le concernait, il avait tout lu : « Quignon », évidemment, mais aussi « Quiniont », qui le mettait en joie en raison des élucubrations d’Hergé avec les Dupond et Dupont, sans parler de « Guignond », qui semblait faire de lui un envieux alors même qu’il se voyait plutôt dans le statut d’enviable, un malchanceux alors qu’il avait forcé le destin…

    Évidemment, après avoir scanné la feuille noircie, Quiniond fut de méchante humeur, ainsi que l’indiquaient ses sourcils déjà broussailleux d’ordinaire. Sa main un peu gonfle, avec ses accents de marbre brun, s’abattit sur le papier dans un clappement sourd, tandis qu’il rejetait la tête en arrière. Il jura.

    Il fallait quand même le faire, au bout de vingt-cinq ans de maison… On avait encore jugé bon de retoucher son papier. Pourquoi diable fallait-il que des individus se croyant plus perspicaces que les autres s’autorisent à modifier ce qui avait été mûrement réfléchi et relu ? Pourquoi fallait-il que l’on remette en cause sans cesse la lucidité du reporter, qui certes travaille dans l’urgence, mais finit, bon sang de bois, par s’y habituer ? Pourquoi fallait-il, en somme, que des incompétents viennent lui gâcher son bonheur matinal… Correcteurs malappris, gardiens d’une langue tristement rigide et invariable. Incorrigibles correcteurs.

    Patrice Quiniond respirait bruyamment en tournant désormais les pages du journal sans le lire. Il aurait une journée de ruminant. À tous les étages de L’Impertinent, on louait la prose de « Paq » avec fierté, et ce diminutif était prononcé avec respect dans toutes les rédactions et sur les principaux plateaux de télévision. Ces trois lettres signaient sa consécration. Alors dans son cerveau fumant, fulminant, fumerollant, il hurlait au sacrilège, au sabotage et à toutes autres sortes de choses du même acabit.

    Sa plume se trempait dans la boue comme la cartagène, dans le sang des victimes ou les yeux des bourreaux… La plume est une arme pour qui sait s’en servir. Elle peut détruire presque plus sûrement qu’une grenade et ses arabesques peuvent si bien maquiller les coups de bâton. Elle pénètre les têtes molles, pour retoucher les paysages intérieurs, elle applique le vernis des puissants. Qui n’a pas de mots, pas de parole, n’a pas de pensée, n’a pas de bannière, n’a pas d’empreinte… Qui n’a pas de mots n’existe pas.

    Se penchant à nouveau sur son objet fétiche, il jaugea la taille du titre, ainsi que la place occupée par son article et pesta, cette fois-ci, contre le maquettiste qui avait voulu faire rentrer trois papiers dans cette page, mésestimant sans doute la taille du bandeau de publicité qui en barrait le pied sur toute la longueur.

    À coté, l’édito était indigent. C’était un fait. Jean-Michel Barnard n’avait ni la plume ni les idées pour mieux faire. Et il ne s’était pas foulé, le petit père… En réunion de rédaction, Patrice Quiniond n’en dirait rien ou peut-être le contraire, et, comme tous les matins, s’épancherait en douce dans les couloirs dès que l’occasion lui en serait donnée, car c’est si bon. Pour lui, la place de Jean-Michel Barnard était à prendre. D’ailleurs, titrer « Crime et châtiment », révélait soit la prétention la plus crasse, soit le vide le plus sidérant.

    Patrice Quiniond grommelait, comme de triste habitude. Son journal en portait la marque : une tache rondâtre à l’endroit où avait résidé sa tasse d’élixir matinal. Le serveur le débarrassa et lui proposa « un autre café, monsieur Paq ? ». Il en prit un autre, comme tous les matins. Il faut se cramponner fermement à ses habitudes lorsque l’on travaille le matériau toujours en mouvement de l’actualité.

    « Si l’info ne vous fait pas bander, vous pouvez sortir d’ici tout de suite », s’était-il entendu dire élégamment lors de son premier cours de journalisme, qui commençait à dater. Il était resté… Il avait appris à « bander » pour l’info, à ne plus être obnubilé que par elle, à déprimer de ses accalmies, à ne jamais se détacher des événements quels qu’ils soient, à afficher une passion toujours renouvelée pour le moindre élément nouveau afin de lui faire dire souvent bien plus qu’il ne faudrait sur l’époque, à se parfumer de l’air du temps… L’info remplissait sa vie comme l’eau une carafe. Lui et l’info ne faisaient qu’un.

    Mieux : il était l’info.

    Comme pour réfréner sa colère, par de petits mouvements aériens, il se passa la main sur les cheveux pour s’assurer qu’ils étaient bien rangés en arrière au-dessus de son visage poupon, n’étaient-ce les cernes qui gonflaient le ressac de ses yeux. Une vieille odeur de tabac macéré lui tapissait la langue.

    L’Impertinent, comme son nom ne l’indiquait pas, avait toujours été le quotidien de référence, le temple du grand sérieux et, pour tout dire, plutôt une école de la retenue. C’est pourquoi le rêve de tout journaliste qui se respectait était de forcer le pont-levis qui lui servait d’entrée.

    Le jour où Patrice Quiniond avait accompli ce prodige, il avait rejoint le cercle restreint de l’excellence. Il était devenu une huile, il avait intégré le gratin. Il avait trouvé son Graal, gravi son Everest, atteint l’inaccessible étoile, comme on voudra. Le souvenir de ses premiers pas venait à cet instant de lui traverser l’esprit. Aujourd’hui, tout lui semblait naturel, mais cela n’empêcha pas un léger sourire d’orgueil de lui zébrer le visage. Il rejeta ses épaules en arrière et étendit les jambes, croisées juste par les chevilles. La contrariété de l’aube semblait s’être évaporée. Il imaginait les nouveaux défis qui s’offraient à lui et donneraient à son talent de nouvelles occasions de surgir et d’éclabousser le monde.

    ACTE PREMIER

    1- Où l’on se frotte à un vieux loup de mer

    — Holà, confrère ! Les nouvelles sont-elles bonnes ?

    L’homme était légèrement en avance, ce qui était pour Patrice Quiniond autant une tare que d’être en retard. Et comme l’entrée en matière du garçon lui avait semblé un peu trop familière, il n’avait pas jugé utile de répondre.

    L’importun venait de lui gâcher son plaisir matinal. Un plaisir qui faisait partie de son rituel de travail. Car, l’air de rien, tel qu’on pouvait le voir, avachi sur sa chaise, tout en se laissant aller à quelque rêverie, Quiniond travaillait déjà… il méditait, il écoutait les conversations, il observait la rue…

    Une bonne moitié d’emmerdeurs était en vacances, et il y avait de l’espace, dans les rédactions désertées, pour s’arrêter sur des sujets plus badins et se lancer, gaillard avant, dans de vaines polémiques. C’était l’époque où de jeunes pousses mal dégrossies pointaient le bout de leurs stylos, prêtes à toutes les envolées lyriques pour briller.

    Tous les héros naissent d’une imposture.

    Ainsi cheminait le monde, à la va-comme-je-te-pousse. Et c’est ainsi que Grégoire Charvin avait débarqué à L’Impertinent comme en terrain conquis, désireux disait-il d’être « utile à la manifestation de la vérité », volontaire pour une presse « moins coupée des réalités ».

    Quiniond avait levé les yeux au ciel, avant de tracer un signe de croix.

    — Hé bé ! On en reparlera de la vérité, avait-il marmonné.

    Pas de cravate, mais un costume sombre ajusté sur un tee-shirt blanc impeccable. Une fausse note bien étudiée pour éclairer l’ensemble : sa barbe de trois jours qui trahissait le contraire d’une négligence et qui semblait constituer la racine de cette chevelure noire savamment désordonnée dont il avait le crâne bien arboré. Ce mélange de fougue et de conventions en disait long sur le personnage, ou plutôt sur ce qu’il voulait laisser paraître.

    Comme il l’avait raconté incidemment pour meubler les silences, sur le ton d’une anecdote ingénue, sa première visite dans la capitale avait été le Cimetière des Illustres, ce qui donnait une petite idée du bonhomme. Il présentait ce geste comme une sorte de révérence, de marque de fascination, de culte des grands anciens. Et cette prétention contenue et retenue énervait d’autant plus Quiniond qu’elle lui rappelait le jeune homme qu’il n’était plus depuis longtemps. Il se souvenait avoir lui-même gravi jadis les buttes de Siège, et, là-haut, tel Rastignac, avoir pensé que la capitale, un jour, serait pour de bon à ses pieds, déraisonnablement éprise de lui. Lui, unique et génial, empli de son destin (et de sa vanité). Mais Siège, perle du Septentrion, ne se donnait à personne. Ville-phare, elle avait besoin de matière noire pour étendre son halocité.

    Donc. « Confrère », qu’il avait dit, le blanc-bec, en arrivant. Quiniond n’avait pas oublié, et il n’écoutait qu’à demi ses babillages, en se repassant régulièrement le film de son irruption, ce qui accentuait les traits de sa mine renfrognée. Non, le maître, quelle que fût sa supposée sagesse, n’avait pas encaissé l’innocente comparaison de l’élève. Le maître s’était retenu sur le moment, mais l’oisillon allait regretter cette expression joviale. Il allait déguster.

    Le premier jour, Quiniond le laissa silencieusement regarder les dépêches pour se familiariser avec l’outil. Grégoire Charvin vit les informations défiler sous ses yeux et ce fut tout. Et Quiniond pensa que cela était bon. Le deuxième jour, le novice fut chargé de rédiger une brève sur les déclarations d’un édile critiquant la présence du loup dans les alpages, sujet auquel il n’entravait pas grand-chose. Et Quiniond pensa de nouveau que cela était bon. Le troisième jour enfin, l’impétrant fût envoyé en reportage sur le terrain, pour couvrir un sujet qui méritait à peine le déplacement. Et cela fit un jour de repos à Quiniond.

    *

    Titre

    Une héroïne modeste

    Chapô

    Dans la petite bourgade de Tibourg-lès-Loinville, une enfant rend service à tous ses voisins. Elle vient d’être décorée par l’Académie du Mérite.

    De notre envoyé spécial.

    Texte

    Désignée super-voisine de l’année, Jeanne Chapiron, quatorze ans, ne triomphe pas. Elle se dit simplement « contente » et prend la récompense comme un « encouragement à continuer ». Un manteau rouge un peu élimé sur les épaules, deux tresses bien soignées, un petit regard noisette : elle est à croquer. Pas mutine pour un sou, elle va faire les courses pour la mémé Ghislaine, qui habite au bout d’un sentier ; elle apporte du pain rassis à l’âne de Monsieur Gerbier ; elle s’applique à dire bonjour d’un air enjoué à toute personne qu’elle croise sur son chemin ; elle aide les plus petits à gravir les escaliers, et les plus âgés à traverser. La liste de ses gentillesses serait trop longue à égrainer. C’est comme si le titre de super-voisine avait été créé pour elle.

    Jeanne est issue d’un milieu défavorisé ; elle a grandi dans une famille d’immigrés sans le sou ; elle a connu les coupures d’électricité, les repas que l’on saute, les huissiers matinaux. À sa place, d’aucuns auraient mal tourné. Comme quoi, ce n’est pas une raison…

    Abandonnée par son père, maltraitée par son beau-père, elle fut victime d’un grave accident de voiture, dont elle a pu réchapper sans séquelles. Sa mère en garde une jambe abîmée qui la fait boitiller. Alors, comme pour compenser, Jeanne sautille, parsemant l’allégresse sur ses pas. Dans la petite habitation à loyer modéré de Tibourg, elle est connue comme le loup blanc. Elle semble réussir à échapper à la fatalité qui est le lot de nombreux jeunes du quartier. Quand ils ne sombrent pas dans la drogue, ceux-là chahutent bêtement, se lancent des insultes plus ou moins créatives, pratiquent le feu de poubelles à l’occasion, et déambulent comme des âmes en peine en shootant dans des canettes de soda.

    Sans trop le savoir, Jeanne représente un modèle, et peut-être un espoir. « Elle est adorable, elle est notre petit rayon de soleil quotidien », déclare cette femme emblématique du quartier que les gens appellent plus ou moins affectueusement « la Paulette ». Les petits sont invités à prendre exemple, et une saine émulation semble devoir prospérer dans la bourgade. Cela n’est pourtant pas sans créer de jalousies : « Faut qu’elle arrête de faire la belle, cette connasse », tempêtait hier un jeune à casquette. Sur ces entrefaites, la lauréate pointait le bout de son nez, et lui offrait le dernier polo à la mode, compris dans son lot de gagnante et dont, disait-elle, elle ne ferait rien…

    Signature

    Léo Jalès

    *

    Charvin -qui, malgré le sourire narquois de Quiniond, avait choisi pour pseudonyme Léo Jalès en hommage à son grand-père d’une part et à un haut-lieu chargé d’histoire de sa région d’origine de l’autre-, avait réécrit cinq ou six fois son papier à la demande de son tuteur. Ce dernier lui avait fait observer tour à tour les défauts de son attaque (qui n’en venait pas au fait), ceux de ses explications savantes (mais confuses), ceux de ses phrases (à rallonge), ceux de ses ellipses (obscures), ceux de sa conclusion (pompeuse)… Au fond, ceux de son article tout entier (depuis son économie générale jusqu’à ses virgules mal placées). Charvin avait supporté sans broncher, mais il était tout estransiné. Tout ça pour un article de seconde zone, sur un sujet sans grand intérêt, avait-il pensé…

    — Il n’y a pas de petit sujet, l’avait sermonné le maître, qui lisait dans ses pensées comme dans un journal ouvert. Nous rendons compte du monde tel qu’il va dans toutes ses dimensions. Si la réalité ne t’intéresse pas toute entière, tu n’as rien à faire ici, tu comprends ?

    — C’est ça, ouais, s’était marmonné Charvin, ou quelque chose comme.

    Il hochait la tête comme on bêche. Il bêchait la tête, si l’on veut. Dans ces conditions, comment ne pas rendre une copie quelconque et truffée d’accents mièvres, puisque le sujet l’était déjà en soi. Tandis que l’autre le priait de ne pas faire le délicat, il s’était accroché à ses points-virgules, convaincu que l’inventivité de sa langue valait bien tous les académismes. Lassé, Quiniond l’avait gratifié d’un : « Allez, on a plus le temps, on envoie ! » Et hop, il avait balancé le papier dans les tuyaux qui conduisaient jusqu’au marbre et aux rotatives. Ça faisait vachement plaisir, tiens ! Son premier article pour cette grande institution de la République qu’était L’Impertinent envoyé à l’impression avec aussi peu de cérémonial…

    Au fond, Grégoire Charvin conservait de l’admiration pour le journaliste, mais il commençait à douter sévère des qualités de l’homme. Pourquoi avait-il instauré entre eux une distance intergalactique ? Le brio de son style ne collait pas avec ses égards ronchons et ses petites manœuvres entre les uns et les autres. Par la porte entrouverte, le jeune homme s’était complu à observer l’animal dans sa tanière, ses flatteries, ses veuleries, ses ragots. Celui-ci l’avait toutefois impressionné par sa culture et sa facilité éblouissante à développer des idées sur tout et n’importe quoi, sans paraître jamais tâtonner, frappant juste et fort. Avec lui, l’art de la conversation était un combat de boxe.

    Pendant un repas méridien, il fallait voir comment il avait défendu d’un ton péremptoire les récentes évolutions de l’art contemporain, qu’un des convives conspuait avec légèreté, s’appuyant sur Marcel Duchamp jusqu’à le citer abondamment dans le texte pour le discuter. Un peu plus tard, il avait expliqué le détail du débat picrocholin entre quelques spécialistes de la majorité parlementaire sur le projet de loi en cours d’examen et prédit avec assurance la façon dont la controverse se solderait au bout du compte. Il discutait la tactique mise en place par le nouvel entraîneur du club de la capitale et pouvait pérorer sur la nouvelle révolution numérique qui s’amorçait avec l’intelligence artificielle, sans en avoir rien pratiqué peut-être…

    Rien ne semblait lui échapper.

    Et puis il fallait voir comment il disait en se pinçant les lèvres : « demain, je vais écrire… »

    Ecriiiire. Avec trois ou quatre « i ».

  • [Comment préparez-vous les fêtes ?] À Fos-sur-Mer, le coup de pouce d’un chèque municipal

    [Comment préparez-vous les fêtes ?] À Fos-sur-Mer, le coup de pouce d’un chèque municipal

    La mairie n’est pas encore ouverte qu’une file se forme devant ses baies vitrées. À 8h20, le 1er décembre, une trentaine de Fosséennes et de Fosséens patientent déjà dans le vent glacial pour obtenir leurs bons d’achat d’une valeur de 100 euros.

    Lancée en 2014, l’opération « Je défends ma commune, je soutiens mes commerces » est devenue une tradition de fin d’année. Le principe est simple : « Juste avant les fêtes de Noël, on offre un chéquier à chaque foyer de la commune à dépenser en proximité », explique Pascale Brémond, conseillère municipale (SE) déléguée à la dynamisation du commerce et de l’artisanat, soit un budget de près de 650 000 euros pour la Ville. « À ce jour, on a 87 commerces partenaires, ça va de la grande surface à l’offre de service », précise Magali Laurent, cheffe de service en charge du dispositif.

    Bénéfique pour l’économie locale, ce dispositif est aussi, et avant tout, pensé comme un coup de pouce aux habitants, alors que le pouvoir d’achat des Français est en berne. « C’est une priorité pour nous, affirme Pascale Brémond. Tout le monde n’a pas de 13e mois ni de prime de fin d’année, or on sait que c’est une période où on dépense beaucoup. »

    Une aide pour la vie quotidienne

    Assise sur un siège en attendant son tour, une main sur la poussette de son enfant qu’elle est en train de bercer, Malvina, 26 ans, ne se servira pas de ces 100 euros pour acheter des cadeaux. Elle a anticipé tout au long de l’année pour ne pas avoir de trou dans la trésorerie. En revanche, « ces sous m’aident pour le repas de Noël, ça me permet d’aller en boucherie acheter des produits de bonne qualité pour faire plaisir à ma famille que je reçois. Ça fait vraiment la différence par les temps qui courent, où la viande est devenue chère ». Une tendance qui n’est pas isolée. En lien avec les commerces partenaires, Magali Laurent confirme : « Les bénéficiaires se servent de ces sous plus pour la vie quotidienne que pour acheter des cadeaux. »

    Stéphanie, arrivée à Fos-sur-Mer des Alpes-de-Haute-Provence en 2023, compte aussi utiliser ces bons d’achat « pour les courses de Noël » ce mois-ci, en sachant très bien qu’elle peut les dépenser dans les commerces jusqu’au 31 mai 2026. Décembre a beau être synonyme de chaleur humaine et de retrouvailles en famille, c’est bien souvent un mois compliqué. « Pour les personnes qui ont un budget serré, comme moi, c’est un bon coup de pouce », confie cette célibataire maman de trois enfants. « Toutes les villes ne mettent pas en place ce dispositif, loin de là, et franchement on a de la chance », salue-t-elle.

    Jusqu’en 2022, Joëlle n’allait pas chercher son chèque. « Je n’en avais pas forcément besoin, je n’y pensais pas », explique-t-elle sans rentrer dans les détails. Désormais, « les choses ont changé » et cette aide est « vraiment la bienvenue » pour limiter les dépenses.