Tag: mémoire

  • [Entretien] Abderahmen Moumen : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    [Entretien] Abderahmen Moumen : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    La Marseillaise : Comment et dans quel but a été créé ce mémorial ?

    Nicolas Lebourg : C’est une pétition citoyenne en 1998 qui a poussé à sa création, ce ne sont pas les institutions au départ. Cette pétition a fait suite aux révélations de l’envoi à la déchetterie d’archives relatives à la déportation des juifs internés au camp de Rivesaltes vers Drancy, avec pour destination finale Auschwitz. Ce qui est très particulier dans le camp de Rivesaltes, c’est que l’histoire du lieu va être construite pour faire le mémorial. Jusque-là, elle n’existe pas, il n’y a qu’une histoire orale. La société civile demande donc qu’on arrête de mettre ce passé sous la table.

    Quelles sont les populations qui sont passées par ce camp ?

    N.L. : De manière synthétique, pour la période de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des juifs étrangers du sud de la France, des familles de Républicains espagnols mais aussi des « nomades », c’est le terme employé à l’époque. Ensuite, il va y avoir le menu fretin des collaborateurs. Le camp sert alors plutôt de protection face aux risques d’exécutions extrajudiciaires. Il y a aussi un dépôt de prisonniers de guerre allemands qui est conséquent. Ensuite, il va y avoir un centre de formation réservé aux Nord-Africains dans l’idée qu’ils vont être reconnaissants à la France de les avoir formés. En réalité, Rivesaltes devient un centre de propagande indépendantiste. Il y a aussi une prison spéciale FLN en 1962. Ensuite, il y a des soldats guinéens et des harkis, environ 22 000, qui restent pour les derniers jusqu’en 1978. Enfin, Rivesaltes sera un centre de rétention administrative qui ouvre dans les années 1980 et qui va fermer en 2007. Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale française. Le camp a été utilisé sous trois Républiques et sous Vichy. Les guerres d’Espagne, d’Indochine et d’Algérie laissent toutes leurs traces dans ce camp. Quand on regarde, le plus important ce n’est pas la violence de l’État mais le désintérêt et l’indifférence de la société pour ces populations.

    Le RN a critiqué la présence d’un film sur les droits LGBT en Ouganda. Pourquoi ce sujet a toute sa place au Mémorial ?

    N.L. : Étant donné la répression des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale, il est d’une rationalité absolue que l’on parle de l’homophobie et des homosexuels dans un lieu comme celui-ci. Si ce lieu ne parle pas de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme et d’homophobie, il trahit les gens qui y sont passés.

    La montée du RN s’accompagne-t-elle d’une réécriture de l’Histoire ?

    N.L. : Nous sommes sur un complet changement de régime mémoriel. La guerre d’Algérie est devenue la matrice des mémoires en France. Tous les débats, toutes les polémiques sur la société d’aujourd’hui portent sur la guerre d’Algérie. Georges Orwell disait que le pouvoir autoritaire réécrivait l’Histoire comme un palimpseste et que ça participe de l’acceptation des idées autoritaires. L’extrême droite revendique un double discours : un, que l’islam agresse en continu les civilisations, de Poitiers à nos jours, avec la guerre d’Algérie comme point fondamental. Et deux, que de tout temps, la gauche a été collaborationniste avec un retournement complet de l’image de la collaboration durant la Seconde guerre mondiale. Mais aussi que la gauche serait collaborationniste dans l’invasion de la France. Ce n’est pas nouveau, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait une affiche avec « Le Pen, la résistante ». Mais à l’époque, ça ne marchait pas. Aujourd’hui, avec le déplacement du régime de mémoire et la banalisation du RN, ça marche bien. L’histoire vue par CNews qui explique que le fascisme est en fait un socialisme et que la gauche c’est la collaboration, imprègne la population.

    Vous dîtes « ce n’est pas la mémoire qui divise, mais le ressentiment ». Qu’entendez-vous par là ?

    N.L. : Je crois qu’une grande partie de nos soucis actuels en France sont liés à cette culture du ressentiment. Ce qu’on nous raconte toute la journée avec d’autres mots sur les oppositions entre mémoires, entre groupes sociaux, entre cultures ou ethnies, relève du ressentiment. L’aigreur nous mine collectivement. J’ai travaillé sur les personnes arrêtées pour des faits violents d’ultra droite depuis 2017 et je constate qu’elles viennent de territoires où l’on vit mieux que la moyenne. Ça ne confirme pas le discours de la violence qui naît de la misère, au contraire. Elles vivent dans des territoires plus inégalitaires où il y a ce ressentiment. Ces personnes travaillent et ont l’impression qu’il y a des « parasites » en bas, des immigrés qui prennent les allocations par exemple. Elles pensent que les autres sont mieux traités et qu’elles s’opposent à eux pour s’affirmer. C’est une aigreur collective qui peut faire exploser une société.

  • Rivesaltes : un Mémorial debout face à la haine

    Rivesaltes : un Mémorial debout face à la haine

    « Rivesaltais d’origine, j’ai toujours connu cet endroit, sur la nature duquel, comme tant d’autres, je me suis tardivement interrogé. Et je me suis dit un camp, un camp qui disparaît, c’est un camp qui n’a jamais existé… ma hantise c’était ça, c’était que l’oubli soit absolu sur le site de ce camp. Ce n’est plus le cas maintenant. » En 2011, l’écrivain Claude Delmas, disparu le 20 septembre 2016 se confiait face caméra aux équipes du Mémorial de Rivesaltes. Il fut l’un des artisans, avec l’enseignante Claude Vauchez, d’une pétition nationale du collectif « Pour la mémoire vivante du camp de Rivesaltes ». Cette initiative citoyenne a abouti à faire revivre, pour transmettre son histoire, le camp de Rivesaltes, lieu d’enfermement utilisé par l’État français, du gouvernement de Vichy jusqu’en 2007 ! (lire page 6).

    Des archives dans une déchetterie

    Il s’en est fallu de peu pour que l’histoire du camp reste inconnue. C’est la découverte, dans une déchetterie de Perpignan, d’archives du camp relatives aux internés juifs et à leur déportation qui va enclencher le processus. Serge Klarsfeld, Simone Veil, Robert Badinter (qui sera le parrain du projet de Mémorial), le prix Nobel de littérature Claude Simon, Edgar Morin signeront la pétition. Le site est inscrit aux Monuments historiques en 2000.

    Une nouvelle étape est franchie en 2006 quand l’architecte marseillais Rudy Ricciotti remporte le concours d’architecture. Les travaux débutent en 2012 et dureront trois ans, jusqu’à l’ouverture du Mémorial du camp de Rivesaltes (MCR) en octobre 2015. Dix ans plus tard, le Mémorial célèbre son dixième anniversaire en proposant des tables rondes (lire page 6).

    En 10 ans, l’extrême droite a prospéré et deux députés RN, Laurent Jacobelli et la députée des Pyrénées-Orientales, Michèle Martinez ont attaqué le Mémorial en l’accusant d’occulter les Harkis. C’est factuellement faux. Dans une tribune parue dans Libération, l’historien Nicolas Lebourg – que nous avons interrogé (lire page 5) leur a répondu : « M. Jacobelli dit que le MCR a été créé en hommage aux “harkis et pour tous ceux qui sont passés par le camp”. Il ne les nomme pas. Mme Martinez affirme qu’au MCR “le passé harki est parfois invisibilisé par d’autres mémoires”. Elle ne les nomme pas. Aidons-les. Ouvert en 1941, le camp a interné des milliers de républicains espagnols qui avaient fui les exécutions franquistes, des milliers de juifs étrangers, ensuite transférés vers Drancy puis Auschwitz. Était-ce des mots si difficiles à utiliser : “juifs” “républicains” ? Sont-ce des mémoires honteuses avec lesquelles voisiner ? » Cette attaque de l’extrême droite française fait écho à ce qui s’est passé en Allemagne en septembre 2024 quand le parti néonazi AfD a attaqué en justice la Fondation des mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora pour avoir dénoncé les propos révisionnistes de ses candidats. La justice a donné raison aux défenseurs de la mémoire mais les a obligés à supprimer de son site son appel à ne pas voter AfD. Néanmoins, pour le professeur Jens-Christian Wagner « la décision du tribunal administratif de Weimar est d’une importance fondamentale pour tous les lieux de mémoire en Allemagne, car elle confirme leur fonction sociale de préservation de la mémoire des victimes du national-socialisme, même dans les conflits politiques actuels ». Pour le directeur de la fondation, « il est révélateur que l’AfD tente de limiter notre efficacité et de nous intimider. Un mémorial de camp de concentration ne peut être apolitique ; il doit élever la voix lorsque l’histoire est déformée et que la mémoire des victimes du national-socialisme est bafouée. Nous ne sommes pas neutres face à la banalisation de l’Holocauste ».

    Sources : Mémorial de Rivesaltes, de Montpellier, journal Der Spiegel

  • Nîmes rouvre l’écran sur l’Algérie

    Nîmes rouvre l’écran sur l’Algérie

    Après sept ans de silence, le rideau se lève à nouveau sur le Panorama du cinéma algérien. Du 17 au 19 octobre, l’auditorium des Archives départementales du Gard accueillera la 12e édition de ce rendez-vous singulier, organisé par l’association France-El Djazaïr sous la présidence d’Oucine Benchouyeb, avec la direction artistique du réalisateur Jean Asselmeyer. Entrée libre, ambiance conviviale et échanges nourris : le festival entend renouer avec son esprit d’origine, celui d’un moment de partage et de fraternité entre les peuples.

    Né il y a près de vingt ans, le Panorama s’était imposé comme un rendez-vous attendu dans le paysage culturel nîmois avant de s’interrompre en 2018, fragilisé par la crise sanitaire et le manque de forces vives. La décision de relancer l’événement a été prise lors d’une assemblée générale mouvementée, qui a vu les bénévoles refuser la dissolution de leur association. « Plutôt que d’attendre des jours meilleurs, nous avons choisi de proposer un programme concentré mais exigeant », résume Jean Asselmeyer.

    Le choix des dates n’est pas anodin : la séance inaugurale du 17 octobre coïncidera avec la commémoration du massacre du 17 octobre 1961 à Paris. Une manière de rappeler que le cinéma n’est pas qu’un divertissement, mais aussi un outil de mémoire. Le président Oucine Benchouyeb le souligne : « Participer à ce panorama, c’est aussi une réponse à la campagne haineuse contre le peuple algérien. »

    « Un hommage vibrant »

    Sept films composent l’affiche. Résistantes de Fatima Sissani ouvrira le bal, donnant la parole à celles qui s’étaient tues pendant des décennies : des femmes ayant combattu pour l’indépendance. Suivra Marin des montagnes du réalisateur brésilo-algérien Karim Aïnouz, récit intime d’un retour aux racines. La mémoire des essais nucléaires français au Sahara sera convoquée à travers deux documentaires (Vent de sable et L’Algérie, De Gaulle et la bombe) de Larbi Benchiha, que le public pourra rencontrer. Le médecin militant Pierre Chaulet sera évoqué dans le film de Saïd Mehdaoui, tandis qu’Abdenour Zahzah dressera le portrait sensible du psychiatre et penseur Frantz Fanon. Enfin, Jean Asselmeyer et Sandrine Malika-Charlemagne clôtureront l’édition avec Deux vies pour l’Algérie et tous les damnés de la terre, consacré à William et Gilberte Sportisse, figures du Parti communiste algérien. Chaque projection sera suivie d’un débat en présence des réalisateurs ou de témoins, afin de prolonger la réflexion et de favoriser les échanges avec le public.

    Pour les organisateurs, ce retour est plus qu’un simple rendez-vous cinéphile : il s’agit de raviver un espace de dialogue, dans un contexte où les tensions et les incompréhensions entre la France et l’Algérie refont surface. Le cinéma devient ici un langage universel, capable de transmettre la complexité des histoires individuelles et collectives. À travers ces œuvres, c’est une Algérie plurielle qui se dévoile : celle des luttes passées, mais aussi des questionnements contemporains.

  • [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    Ce mardi à 18h30, l’association Provence Mémoire du monde ouvrier (Promemo) et l’Université populaire du pays d’Aix organisent une conférence-débat à l’institut d’études politiques (25 rue Gaston-de-Saporta) sur « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre » avec Yannick Bosc, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Rouen, auteur, notamment, de La liberté contre le capitalisme, Le républicanisme du XVIIIe siècle et les révolutions à venir et Robespierre. La fabrication d’un mythe.

    Dans votre ouvrage, « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre », vous revisitez l’idée (et la pratique) de « république » entre 1789 et 1794. De quelle république sommes-nous les héritiers ?

    Yannick Bosc : Nous vivons, aujourd’hui, sur une idée très appauvrie de la République, souvent réduite à être définie négativement par rapport à la monarchie. En France, elle est essentiellement construite à partir de nos représentations de la Troisième République, celle de Jules Ferry. En revanche, ses devancières, la Première (pendant la Révolution française) et la Deuxième république (1848), sont la plupart du temps ignorées et renvoyées au magasin des curiosités historiques dans lesquelles il serait vain de chercher une quelconque aide concrète pour penser le monde d’aujourd’hui.

    Vous analysez l’action de Robespierre, qui œuvra sans relâche au triomphe d’une République démocratique et sociale. Les Thermidoriens qui écrasèrent le mouvement populaire au nom de la bourgeoisie possédante nommèrent (après coup) « Terreur » le gouvernement révolutionnaire (1793-1794)…

    Y.S. : La Première République, et plus précisément la Première République dans son moment démocratique, entre 1793 et 1794 (l’an II), a de surcroît l’inconvénient majeur d’être qualifiée de « Terreur », un qualificatif répulsif, conçu pour l’être, qui n’incite guère à investir ce moment républicain pour réfléchir sur notre actualité. Or, Robespierre incarne cette « Terreur ». Le mot « terreur », au sens de la crainte que doit ressentir l’ennemi face à la détermination de ceux qui le combattent, est d’un usage très courant pendant la Révolution française. Tous les camps l’utilisent, tous cherchent à terroriser l’autre dans ce temps de guerre. Mais ce sont ceux qui ont réprimé l’expérience politique démocratique de l’an II, dont Robespierre est une des figures emblématiques, qui ont forgé la notion de « Terreur », au sens d’un système politique. Jamais ceux qui sont alors désignés comme des « terroristes » ne se sont réclamés d’un « système de Terreur ». Les qualificatifs « Terreur » ou « terroriste » ont été des moyens très efficaces pour occulter la nature de cette expérience républicaine. La vision des vainqueurs a en grande partie effacé celle des vaincus.

    En quoi consistait donc ce républicanisme des vaincus, dont Robespierre a été l’un des porte-parole, et que l’on s’est efforcé d’initialiser ? Au-delà, en quoi ce républicanisme peut-il nous aider à interroger nos sociétés actuelles ?

    Y.S. : La société française s’affirme républicaine et la tradition républicaine repose sur un contrôle très strict des pouvoirs délégués et le refus de la domination (la soumission arbitraire à la volonté d’un autre). Pourtant, la souveraineté populaire et la décision politique sont aujourd’hui confisquées par ce que l’on nomme « la représentation nationale » et par les « experts », ce qui est une source importante de la défiance des citoyennes et citoyens vis-à-vis de leurs représentants. La crise politique que traverse la France, aujourd’hui, en est une des manifestations. La tradition républicaine repose également sur le contrôle des ressources, qui permettent de garantir l’existence de la communauté et de ses membres. En quoi le républicanisme porté par Robespierre peut-il nous aider à interroger les normes de nos sociétés fondées sur la propriété privée exclusive et le marché (le capitalisme) ? Un capitalisme dont on nous explique aujourd’hui qu’il est compatible avec les principes républicains et la Déclaration des droits, mais plus encore, dont on a pris l’habitude de considérer qu’il en serait l’expression même. Quel était, à l’époque, le sens de cette devise, fondée sur la Déclaration des droits et formulée pour la première fois par Robespierre : Liberté, Égalité, Fraternité ?

  • [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    Ce mardi à 18h30, l’association Provence Mémoire du monde ouvrier (Promemo) et l’Université populaire du pays d’Aix organisent une conférence-débat à l’institut d’études politiques (25 rue Gaston-de-Saporta) sur « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre » avec Yannick Bosc, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Rouen, auteur, notamment, de La liberté contre le capitalisme, Le républicanisme du XVIIIe siècle et les révolutions à venir et Robespierre. La fabrication d’un mythe.

    Dans votre ouvrage, « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre », vous revisitez l’idée (et la pratique) de « république » entre 1789 et 1794. De quelle république sommes-nous les héritiers ?

    Yannick Bosc : Nous vivons, aujourd’hui, sur une idée très appauvrie de la République, souvent réduite à être définie négativement par rapport à la monarchie. En France, elle est essentiellement construite à partir de nos représentations de la Troisième République, celle de Jules Ferry. En revanche, ses devancières, la Première (pendant la Révolution française) et la Deuxième république (1848), sont la plupart du temps ignorées et renvoyées au magasin des curiosités historiques dans lesquelles il serait vain de chercher une quelconque aide concrète pour penser le monde d’aujourd’hui.

    Vous analysez l’action de Robespierre, qui œuvra sans relâche au triomphe d’une République démocratique et sociale. Les Thermidoriens qui écrasèrent le mouvement populaire au nom de la bourgeoisie possédante nommèrent (après coup) « Terreur » le gouvernement révolutionnaire (1793-1794)…

    Y.S. : La Première République, et plus précisément la Première République dans son moment démocratique, entre 1793 et 1794 (l’an II), a de surcroît l’inconvénient majeur d’être qualifiée de « Terreur », un qualificatif répulsif, conçu pour l’être, qui n’incite guère à investir ce moment républicain pour réfléchir sur notre actualité. Or, Robespierre incarne cette « Terreur ». Le mot « terreur », au sens de la crainte que doit ressentir l’ennemi face à la détermination de ceux qui le combattent, est d’un usage très courant pendant la Révolution française. Tous les camps l’utilisent, tous cherchent à terroriser l’autre dans ce temps de guerre. Mais ce sont ceux qui ont réprimé l’expérience politique démocratique de l’an II, dont Robespierre est une des figures emblématiques, qui ont forgé la notion de « Terreur », au sens d’un système politique. Jamais ceux qui sont alors désignés comme des « terroristes » ne se sont réclamés d’un « système de Terreur ». Les qualificatifs « Terreur » ou « terroriste » ont été des moyens très efficaces pour occulter la nature de cette expérience républicaine. La vision des vainqueurs a en grande partie effacé celle des vaincus.

    En quoi consistait donc ce républicanisme des vaincus, dont Robespierre a été l’un des porte-parole, et que l’on s’est efforcé d’initialiser ? Au-delà, en quoi ce républicanisme peut-il nous aider à interroger nos sociétés actuelles ?

    Y.S. : La société française s’affirme républicaine et la tradition républicaine repose sur un contrôle très strict des pouvoirs délégués et le refus de la domination (la soumission arbitraire à la volonté d’un autre). Pourtant, la souveraineté populaire et la décision politique sont aujourd’hui confisquées par ce que l’on nomme « la représentation nationale » et par les « experts », ce qui est une source importante de la défiance des citoyennes et citoyens vis-à-vis de leurs représentants. La crise politique que traverse la France, aujourd’hui, en est une des manifestations. La tradition républicaine repose également sur le contrôle des ressources, qui permettent de garantir l’existence de la communauté et de ses membres. En quoi le républicanisme porté par Robespierre peut-il nous aider à interroger les normes de nos sociétés fondées sur la propriété privée exclusive et le marché (le capitalisme) ? Un capitalisme dont on nous explique aujourd’hui qu’il est compatible avec les principes républicains et la Déclaration des droits, mais plus encore, dont on a pris l’habitude de considérer qu’il en serait l’expression même. Quel était, à l’époque, le sens de cette devise, fondée sur la Déclaration des droits et formulée pour la première fois par Robespierre : Liberté, Égalité, Fraternité ?

  • 58 ans après, il dénonce un viol chez les Maristes

    58 ans après, il dénonce un viol chez les Maristes

    Voilà maintenant deux ans que l’affaire Bétharram noircit les pages des journaux à travers l’Hexagone. Cet établissement privé catholique sous contrat, situé à Lestelle-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), se trouve au cœur d’une affaire de violences physiques, morales et sexuelles commises contre des élèves entre les années 1950 et 2010.

    En février dernier, Mediapart révélait l’intervention de François Bayrou, en 1998, auprès d’un juge d’instruction pour défendre l’institution privée catholique Notre-Dame de Bétharram, dans laquelle étaient inscrits plusieurs de ses enfants. L’établissement avait été mis en cause pour des violences ayant conduit au handicap d’un élève, en 1996.

    En 1998, le prêtre Pierre Silviet-Carricart, directeur de l’institution (1976-1981, puis 1987-1993), était mis en examen pour viol et tentative de viol sur mineurs. Partiellement étouffée en 2000 avec le suicide de l’accusé, l’affaire revient sur le devant de la scène avec les témoignages de 212 victimes, à partir de 2023.

    L’ancien Premier ministre répète qu’il n’était pas au courant et dément toute intervention. Une ligne de défense qu’il tient sans relâche. Car si certains faits peuvent être prescrits, la date de leur révélation reste juridiquement déterminante. L’article 434-3 du code pénal stipule que « le fait, pour quiconque ayant eu connaissance de privations, de mauvais traitements ou d’agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n’est pas en mesure de se protéger […] de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives […] est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros € d’amende ». Des peines « portées à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende », selon la loi n° 2018-703 du 3 août 2018, si le mineur a moins de 15 ans.

    L’article 40 du code de procédure pénale précise quant à lui que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur ». « C’est valable pour le public. Pour l’enseignement catholique, faut-il traduire l’article 40 en latin ? », lance Jean-François Aubry, ancien élève de l’institution Sainte-Marie – Les Maristes, à La Seyne. L’affaire Bétharram l’a rappelé à sa propre histoire. Au point de prendre la parole, près de 60 ans plus tard.

    Nous sommes en 1967, l’intéressé a 10 ans. Au sein de l’établissement travaille M. Coutendin, surveillant d’internat. Bruno, ancien camarade de classe de Jean-François Aubry, le décrit comme prompt au favoritisme, « mais rien ne me laissait penser qu’il avait un comportement déviant ». Pas même les nuits où le surveillant le conduit dans sa chambre pour le laver, après qu’il ait mouillé ses draps. A posteriori, Bruno conçoit avoir sans doute été victime de voyeurisme, mais pas d’attouchements. Jean-François Aubry, lui, fait partie des « favoris » malgré lui. Le garçon est entré chez les Maristes en octobre 1966. En 1967, il dit subir un viol de la part dudit surveillant. Le jeune garçon parle à son confesseur, « mais ce qui se dit dans un confessionnal n’en sort jamais, et je ne sais pas si ce vieux père mariste, qui m’inspirait tant de confiance, a fait une entorse. En ce temps-là, on ne parlait pas de ça, (malgré) l’article 40 », décrit-il dans une lettre adressée à la direction de l’institution, en avril.

    Pour le faire taire, il est « envoyé au cachot ». Alertés, ses parents le retirent de l’école, en novembre de la même année. Mais le mal est fait et l’omerta trop importante, selon celui qui est devenu journaliste et auteur. « Je me suis souvent demandé pourquoi j’avais si peu de mémoire de mon enfance. Elle a disparu à la porte de votre établissement, voici près de soixante ans », dénonce-t-il dans ses courriers aux Maristes. Au-delà de la mémoire, les mots ne sortent pas pendant des décennies. Bloqués par la peur, la honte, la douleur. Sa langue se délie en de rares exceptions, comme en 2008, dans son roman intitulé Vous m’aurez tant manqué, dans lequel il écrit, à une époque où il s’efforçait d’oublier : « J’avais 10 ans quand j’ai appris à haïr Dieu. Haïr les mensonges et les silences sales des Pères Maristes, haïr les non-dits des adultes. »

    Le changement de fonction de M. Coutendin, éloigné de l’internat, mais resté en poste pendant 14 années supplémentaires en tant que surveillant de jour, lui donne la conviction que des personnes « savaient. On ne m’a pas retiré car la soupe n’était pas bonne. Comment peut-on dire qu’ils ne savaient pas ? »

    Cinq victimes recensées

    Pourtant, rien ne ressort des investigations menées par la direction actuelle de l’école (qui recense cinq victimes du même homme), auprès de rares personnes encore en vie ayant connu le surveillant, et de documents peu probants : « Les personnes qui ont côtoyé M. Coutendin au tout début de leur carrière et à la fin de la sienne, en 1980, le décrivent comme quelqu’un qui ne faisait pas de bruit, dont on ne se rappelle pas. En termes de traces écrites, je n’ai rien trouvé », affirme Marie-Christine Jolivet, directrice de l’établissement, qui ne se dit cependant « pas surprise d’apprendre cela, avec la libération de la parole sur une institution aussi ancienne que la nôtre, dotée d’un internat ». Quant à son changement de fonction, « ça pouvait être pour plein de raisons. C’est usant de travailler dans un internat. Est-ce que c’était un souhait de sa part ou de celle des Pères ? Aucune idée ».

    Les relations entre l’institution et Jean-François Aubry sont aujourd’hui apaisées. Lorsqu’il décide de parler, en avril, la direction ne se dérobe pas : « J’en étais resté à l’incroyable déni des responsables de l’institution, il y a soixante ans, et j’ai donc été surpris de l’attention portée aux abus dont j’ai été victime. Tant d’écoute, tant d’empathie, m’ont secoué. Les images que j’avais étaient sombres, pleines de mensonges, et là, j’avais en face de moi des gens qui savaient parfaitement, après leurs recherches, que je n’avais pas été le seul. Ils en étaient eux aussi bouleversés. Je les crois réellement sincères. Ça m’a réconcilié avec l’institution mariste, pas avec l’Église. »

    Plutôt que de s’engager « dans une procédure pénale trop longue et épuisante », l’homme de 68 ans a sollicité la Commission reconnaissance et réparation (CRR), structure indépendante fondée en 2021 pour la réparation des violences sexuelles commises par des membres des congrégations ou ordre religieux. Sa demande est à l’étude : « La réparation par le fric, c’est autre chose. Mais le fait que ce soit reconnu est une réparation essentielle. »

  • Lucien Molino. Les victoires d’une CGT puissante

    Lucien Molino. Les victoires d’une CGT puissante

    Nous avions obtenu aussi les lois et les décrets en faveur des femmes et des jeunes, leur accordant les mêmes droits politiques et économiques avec l’abattement de 10% que, par notre action, nous avions fait supprimer. C’était pour la CGT, un grand succès pour une vieille revendication : « À travail égal, salaire égal. » Nous avons aussi obtenu un mois de congé pour les jeunes jusqu’à 18 ans et trois semaines à partir de 20 ans.

    Tout ceci s’ajoutait aux 40 heures sans diminution de salaires et aux congés payés obtenus sous le Front Populaire.

    Cette simple énumération démontre ce que les travailleurs unis ont pu arracher au patronat et à la réaction, avec une CGT puissante, avec l’alliance des ouvriers, des paysans et des républicains. Les nationalisations, les lois sociales, l’amélioration des conditions de vie, les travailleurs plaçaient la France en tête de tous les pays capitalistes sur le plan du relèvement économique et social. En 1981 et avant l’austérité de 1983, ont été imposées les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans ou avant. Aujourd’hui, en 2000, c’est-à-dire plus de trente ans après, la semaine de travail a été réduite d’une heure. Au moment où j’écris mes mémoires, je ne peux m’empêcher d’approuver la diminution du temps de travail hebdomadaire à 35 heures sans diminution de salaire. Cette orientation est tout à fait justifiée pour des militants qui gardent en mémoire comme moi les luttes de 1936 et 1968, et tous les combats du monde du travail au cours de ce siècle. L’éclairage historique contribue à mettre en lumière le caractère non seulement souhaitable, mais parfaitement réaliste, de cette réduction du temps de travail. D’autant que la productivité est en augmentation constante et que les profits atteignent des proportions scandaleuses. Voilà qui situe à sa place la proposition de la CGT : elle vise surtout à continuer dans les conditions actuelles le combat à la fois pour la valorisation du travail et pour la possibilité de participer à la vie de famille, aux loisirs, à la culture, au sport. De plus cette diminution du temps de travail que nous devons obtenir par notre lutte est efficace pour notre économie. Enfin, c’est la condition première pour créer des emplois.

    Prolétaires de tous les pays….

    15 septembre et 8 octobre 1945 : la création de la Fédération syndicale mondiale fut un événement considérable. Lorsque la CGT me désigna comme délégué à cette conférence, je ne me tenais plus de joie, il y avait de quoi pour un jeune militant ! Quelque temps auparavant, Louis Saillant, secrétaire de la CGT de passage à Marseille, m’avait expliqué les progrès de l’unité et les possibilités réelles de mettre sur pied une véritable Fédération syndicale mondiale. Et bien c’était possible !

    à suivre la semaine prochaine…

  • Quand des vies simples deviennent poétiques

    Quand des vies simples deviennent poétiques

    « J’ai versé ma larme », confie Raymonde, 85 ans, en découvrant sa vie racontée par un autre. Ce mardi 16 septembre, l’association la Table ouverte recevait habitants, bénévoles et curieux pour présenter Raconte-moi ton histoire, un ouvrage écrit par Denis Lanoy, directeur de la Maison théâtre des littératures à voix haute.

    Fruit de huit rencontres, ce recueil rassemble neuf dialogues, retranscrits au plus près de l’oralité. Des existences parfois minuscules en apparence, mais qui, à travers les mots, révèlent une richesse insoupçonnée. Sous les voûtes du train, au cœur des nouveaux lieux d’entraide créés par la Table ouverte – épicerie sociale, friperie, ressourcerie – les participants ont écouté l’auteur lire des extraits. « C’est dans les interstices et les silences de nos rencontres que naît la poésie », sourit Denis Lanoy, qui dit avoir voulu restituer la force brute de l’oral.

    « On s’est parfois raconté des choses qu’on ne se serait pas dites sinon », observe Pietro Truddaiu, président de l’association. Lui-même a dialogué avec Lou, un jeune handballeur : « Je n’avais jamais vu de match, depuis, je suis allé trois fois voir l’Usam », plaisante-t-il. Une rencontre féconde : le club nîmois s’est engagé à soutenir Table ouverte en organisant des collectes. Mais au-delà de cette belle complicité, le livre témoigne d’un projet
    qui mobilise largement. Institutions, associations et habitants ont uni leurs forces pour le rendre possible : la CAF a apporté son soutien, tandis que la Politique de la ville, à travers la Ville, le Département et l’État, a contribué à son financement.

    À travers ce livre, l’association poursuit son travail d’ouverture, de lutte contre l’isolement et de création de passerelles. « L’homme ne se nourrit pas que de pain », insiste Pietro Truddaiu, rappelant que ce projet s’inscrit dans une dynamique culturelle plus large : spectacles, cinéma de plein air, expositions, sorties collectives… « On veut aider à sortir de ces journées grises qui parfois se résument à se nourrir, le loyer, le chômage. » Deux lectures publiques ont déjà permis à d’autres de découvrir l’ouvrage à la Maison théâtre des littératures à voix haute. D’autres sont prévues en décembre, dans le quartier Richelieu.

    * L’ouvrage est disponible à l’association, Arche n°3 du boulevard Talabot (éditions Sansouire, 5 euros)

  • Lucien Molino. La première caisse de la Sécu à Marseille

    Lucien Molino. La première caisse de la Sécu à Marseille

    De nombreuses initiatives avaient été prises auparavant pour ne citer que les assurances sociales mises en place en 1930. Ce fut le premier régime obligatoire mettant le patronat à contribution pour servir un minimum de prestations en cas de maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès.

    Enfin, il fallut attendre la libération de notre pays pour que, en accord avec le programme du Conseil national de la résistance soit reprise l’idée de la Sécurité sociale sous la responsabilité de notre camarade et ami communiste Ambroise Croizat avec l’investissement des dirigeants syndicaux CGT et le concours du directeur général, Pierre Laroque, qui s’exprimait encore, en 1993, en ces termes : « Lorsque s’ouvre l’année 1947, la mise en place de l’organisation Sécurité sociale arrive à son terme, les textes fondamentaux sont adoptés et publiés. Les institutions nouvelles fonctionnent, les problèmes essentiels de locaux, de personnel, de matériel sont résolus. La Sécurité sociale est devenue l’élément de la vie quotidienne des Français. »

    La Sécurité sociale dans les Bouches-du-Rhône

    L’appui de la CGT n’a jamais cessé, depuis 1945, lorsque Ambroise Croizat et Pierre Laroque sont venus à Marseille nous demander de les aider afin d’ouvrir la première caisse dans un délai prévu. Nous avions appliqué les trois huit, travaillant jour et nuit et nous avons réussi, avec enthousiasme, à édifier une œuvre qui nous plaçait en tête de toutes les nations capitalistes dans le domaine des lois sociales.

    Notre gestion des caisses de Sécurité sociale permettait d’envisager pour les assurés sociaux de meilleures prestations et de belles réalisations. La première caisse à Marseille fut édifiée au square Stalingrad où se trouve actuellement le bureau des PTT.

    Une leçon pour le présent

    C’est du passé, mais une leçon pour le présent. Le système de protection sociale français, garantissant de nouveaux droits et devoirs, fut créé après la Libération alors que le pays était exsangue ! Fondé sur la répartition et la solidarité, il a permis que le pays se relève parce que les hommes s’étaient investis et que l’État assumait ses fonctions au service de la société tout entière. Pourtant, depuis le début, de multiples tentatives d’atteintes à ce système ont été faites par les gouvernements qui se sont succédé, dirigés soit par la droite, le RPR et l’UDF, soit par le Parti socialiste.

    Aujourd’hui, des milliards peuvent être récupérés pour améliorer et développer la Sécurité sociale avec la participation des employeurs. Il faut instaurer pour les entreprises un mode de cotisation basé sur la plus-value réellement ajoutée au travail et non sur le nombre de salariés.

    Applications du programme du CNR

    Les comités d’entreprise (ordonnance du 22 février 1945 et loi du 16 mai 1946) et aussi les comités techniques paritaires de la fonction publique furent une traduction concrète des objectifs affichés dans le programme du CNR. Mais l’adoption de la loi de 1946 fut laborieuse. Nous avions affaire à un patronat qui, avec la complicité de relais à l’Assemblée nationale, était soucieux de préserver les fondements de l’économie capitaliste, la propriété privée et le pouvoir exclusif des dirigeants d’entreprises. Je me souviens que cet avant-projet d’ordonnance était fort limité, nous décevait sans pour autant empêcher les réserves patronales. Nous en avions discuté avec Ambroise Croizat et Albert Gazier, réformiste et responsable de la CGT.

    L’assemblée consultative déposa un amendement pour améliorer le texte initial mais il ne fut pas pris en compte dans l’ordonnance. Dès le 24 février, nous affichions notre volonté de faire modifier ce texte insuffisant. Il aura fallu la démission du général de Gaulle et la grande victoire des partis de gauche pour que notre proposition soit votée à l’unanimité et donne le texte qui allait devenir la loi du 16 mai 1946. C’est ce nouveau texte qui fonda véritablement les comités d’entreprise en rupture avec le passé. Mais la réaction tendait d’accréditer l’idée que les CE étaient le prolongement des comités sociaux de la Charte du travail de Vichy, pur mensonge dont le but était de démobiliser les CE.

    Avec l’ordonnance du 22 février 1945 complétée par la loi du 16 mai 1946 qui rendit obligatoire la création de comités d’entreprise dans toute entreprise ou établissement de plus de 50 salariés, élu pour 2 ans, le CE disposait d’attributions consultatives pour assurer l’expression collective des salariés. Il gérait les activités sociales et culturelles.

    Cette belle loi de progrès constituait une arme puissante entre les mains des travailleurs, pour agir sur la production, les prix de revient et les œuvres sociales.

    La loi institua aussi, pour les ouvriers du bâtiment, des indemnités couvrant une partie des risques dus aux intempéries, ce qui satisfaisait une très ancienne revendication des salariés de ce secteur, ce qu’ils doivent à Ambroise Croizat. Cette législation a été plusieurs fois remaniée. La loi de 1966, l’ordonnance du 17 avril 1947 et la loi du 28 octobre 1982 ont renforcé les attributions du comité d’entreprise : le chef d’entreprise a l’obligation de lui fournir l’information économique nécessaire et le champ de la consultation a été élargi à la formation et aux suppressions d’effectifs. Une autre loi de décembre 1993 permet aux entreprises comprenant de 50 à 200 salariés d’opter pour une délégation unique du CE et les délégués du personnel, ceux-ci disposant d’un mandat de deux ans. Malgré les attaques, la CGT demeure aujourd’hui la première organisation syndicale, comme le prouvent les élections. Mais la désindustrialisation et la montée de la crise ont contribué au déclin et la diminution du nombre de salariés par établissement a affaibli les syndicats. Plus de trois millions de chômeurs pèsent non seulement sur les recettes de la Sécurité sociale, mais facilitent une « dynamique répressive ». La diminution du nombre d’adhérents et de militants les rend moins présents sur les lieux du travail, ce qui pose le problème de la syndicalisation comme première tâche.

    à suivre la semaine prochaine…

  • [Chronique corse] Un nom illustre : Casabianca

    [Chronique corse] Un nom illustre : Casabianca

    On le trouve chez Vigny, qui, dans Servitude et grandeur militaire, fait dire à Napoléon : « Je n’aime pas qu’on emmène ses enfants [à la guerre] ; je ne l’ai permis qu’à Casabianca et j’ai eu tort. » Lamartine, quant à lui, a consacré une Ode à Luce et Giocante dans sa Vie des hommes illustres.

    Tout aussi remarquable, encore aujourd’hui, est le fait que le Commandant L’Herminier donna le nom de Casabianca pour titre à ses Mémoires.

    Car ce nom est aussi celui du sous-marin qui, le 27 novembre 1942, lors du sabordage de la flotte, réussit à s’échapper de Toulon. À l’heure où l’armée allemande est encore puissante en Méditerranée, le Casabianca mène plusieurs expéditions périlleuses entre Alger et la Corse occupée. Pendant dix mois, il débarque secrètement hommes, armes et munitions, et il contribue de manière décisive à la libération de l’île, le 4 octobre 1943.

    Considéré comme l’arme secrète de la Résistance corse, celui à qui les Allemands donnèrent même le surnom de « sous-marin fantôme » est, encore aujourd’hui, l’une des unités les plus décorées de la Marine nationale.

    Témoins d’un illustre passé

    Subsistent encore de nos jours, témoins de cet illustre passé, à Bastia, le nom de Giocante de Casabianca porté par le lycée polyvalent, situé dans la vallée du Fango ; ainsi que la tourelle du sous-marin située sur le port, et une rue du Commandant L’Herminier.

    Des traces de conflits passés certes différents mais qui témoignent tous deux d’un certain sens du devoir qui ne s’est jamais démenti.