Tag: Littérature

  • Erri de Luca : « Nous sommes d’abord des gens de Méditerranée »

    Erri de Luca : « Nous sommes d’abord des gens de Méditerranée »

    La Marseillaise : Dans votre dernier essai en date, « L’âge expérimental », vous parlez de la vieillesse, non pas comme de la fin de quelque chose, mais plutôt comme le début d’une nouvelle et dernière aventure, d’un nouveau territoire à explorer. De quelle manière ?

    Erri De Luca : Je suis davantage prêt à m’émerveiller, à réagir avec stupeur face aux détails. Je reconnais l’immense force d’une fleur sur une paroi de rocher. Je m’aperçois qu’il ne faut pas gaspiller une seule minute de la journée.

    Ces nouvelles découvertes de la vieillesse vous procurent-elles de l’exaltation ou une certaine nostalgie ?

    E.D.L. : Je manque physiquement du sentiment de nostalgie, tout comme celui de l’ennui. Mais j’entraîne davantage mon corps parce que cet âge demande plus de discipline.

    Si vous êtes aujourd’hui dans la fleur de l’âge, permettez-nous un retour dans votre jeunesse. Vous êtes né et avez grandi à Naples, personnage majeur de certains de vos écrits. Une ville que les gens comparent souvent avec à Marseille, aussi bien du côté positif que négatif…

    E.D.L. : J’aime les villes qui se situent au bord de la mer. Mais je ne les compare pas car elles sont fières et uniques. Naples a son volcan comme maître cauchemar, ses tremblements qui lui ont appris le bal de la « tarentelle ». Naples a sa propre langue qui n’a rien à voir avec l’Italien.

    Dans « Montedidio », roman publié il y a 25 ans, l’un de vos personnages disait : « Nous vivons en Italie mais nous ne sommes pas Italiens. » Un sentiment qui transpire aussi chez beaucoup d’habitants de Marseille qui affirment être Marseillais avant d’être Français. Est-ce selon vous une revendication propre aux villes portuaires de Méditerranée ?

    E.D.L. : Oui, nous sommes d’abord des gens de la Méditerranée, qui réunit trois continents, Asie, Afrique et Europe, qui avons notre sang mêlé au maximum de mères différentes.

    Un autre auteur napolitain, Roberto Saviano, déclarait à « La Marseillaise », au sujet de la violence générée par les trafiquants et de leur collusion avec les sphères politiques : « Ce qu’il se passe à Marseille, nous l’avons observé et étudié depuis longtemps à Naples et en Italie. Mais j’espère que vous avez les outils pour y faire face. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?

    E.D.L. : Il y a une dose de violence et de criminalité dans tous les ports du monde. Rien de spécifique, sauf les noms qui identifient le phénomène local. Un lieu légendaire comme Naples est toujours un mélange de magnifique et d’atroce.

    Vous êtes issu d’une famille bourgeoise qui a perdu toute
    sa fortune au moment de la guerre. Avec le recul, diriez-vous que ce déclassement social vous a donné les clefs pour une meilleure compréhension du monde ?

    E.D.L. : J’ai connu dans mon enfance les différences : j’avais des chaussures, et les autres enfants, non. J’allais à l’école, et les autres enfants, au travail. J’étais nourri. Les différences m’ont transmis le sentiment de la honte, que je considère comme un sentiment politique parce qu’il nous pousse à réagir, à inventer une réponse. C’est sur cette base que s’est installée l’adhésion aux luttes révolutionnaires en Italie dans les années 1970.

    Adolescent, puis jeune adulte, vous vous êtes engagé dans le communisme, puis le mouvement Lotta continua, jusqu’à votre départ pour la France, suite au vote des « lois spéciales » en Italie. Deux pays où la social-démocratie a toujours favorisé la montée de l’extrême droite. Quelles solutions pour ces deux pays, aujourd’hui gangrenés par les nationalismes et replis identitaires ?

    E.D.L. : Je fais confiance à l’Europe, le continent le plus belliqueux de l’histoire humaine, qui a su inventer une formule capable de bannir la guerre parmi les États membres. Je considère les nationalismes comme un ballast du XXe siècle. On ne reviendra pas aux États séparés. Même la Grande Bretagne regrette sa sécession. Mais les nationalismes ralentissent le progrès vers la Fédération européenne, qui est la prochaine étape. L’invasion de l’Ukraine a favorisé davantage la cohésion, avec les démissions de l’administration américaine à être un partenaire occidental.

    Lors de votre participation au festival « Oh les beaux jours ! », vous devriez évoquer des auteurs et artistes comme Paolo Roversi, Roberto Murolo ou Izet Sarajlic. Que symbolisent-ils à vos yeux ?

    E.D.L. : Avec ses photos de femmes, Paolo Roversi m’a appris un regard visionnaire, qui les rend aussi intouchables. C’est un charme supplémentaire. Roberto Murolo m’a, lui, appris que la chanson napolitaine n’est pas faite pour les ténors mais pour les voix susurrantes, pour une guitare et non pour un orchestre. Et Izet Sarajlic, qui est un poète de Sarajevo que j’ai connu pendant les années de siège de cette ville, m’a appris l’exemple de la fraternité.

    Propos recueillis par Philippe Amsellem.

    Samedi 30 mai à 11h à la Criée. Gratuit. www.ohlsbeauxjours.fr

  • [Le coin du roman] Balzac, Rodin, deux génies face à face

    [Le coin du roman] Balzac, Rodin, deux génies face à face

    Tout est beau pour l’artiste, car en tout être et en toute chose, son regard pénétrant découvre le caractère, c’est-à-dire la vérité intérieure qui transparaît sous la forme, disait Rodin dans son testament à la jeunesse. Gardez-vous d’imiter vos aînés, Les mauvais artistes chaussent toujours les lunettes d’autrui… Rodin, quoique grand admirateur de Phidias et de Michel-Ange, n’a pas chaussé les leurs. Il était lui-même, quitte à être moqué par ceux qui voyaient dans sa sculpture de Balzac un bonhomme de neige, enveloppé dans un sac pour recevoir son créancier, et même une larve informe. Heureusement qu’Arsène Alexandre était là pour le féliciter d’avoir créé une œuvre qui tranchait sur la banalité, et que la romancière Clélia Renucci est là, aujourd’hui, pour se glisser dans l’esprit du sculpteur.

    Galerie de personnages

    Malgré l’insistance de Dumas et de Zola, il faudra attendre quatre décennies, après la mort de Balzac, pour que Rodin, dont Renucci fait ressortir les doutes et les soudaines certitudes, les folles rages et les périodes d’accalmie, soit choisi pour sculpter la statue de l’un des plus grands auteurs du XIXe siècle. Tous les moyens sont bons à l’auteure pour nous faire revivre cette aventure à la limite de l’incroyable : lettres, documents d’époque, polémiques, scandales, galerie de personnages, plus ou moins célèbres, auxquels on se doit d’attribuer des rôles, qu’ils interprètent à la perfection, sous la conduite de l’adroite plume de la romancière, afin de nous plonger dans ce siècle qui vit naître les plus distingués artistes et les plus illustres écrivains. Puissant, original, mouvementé et hardi.

    Albin Michel, 20,90 euros

  • [Lecture] Zaatar, le berger médiateur d’Alep

    [Lecture] Zaatar, le berger médiateur d’Alep

    Librement inspiré d’une histoire vraie, le roman de Stéphanie Perez, grand reporter multiprimé, nous plonge en plein cœur de l’une des plus effroyables catastrophes naturelles, celle du 3 février 2023, qui laissa en Syrie des traces indélébiles auprès d’un peuple marqué par treize ans de conflit armé. Dans ce nouveau climat de peur, où les corbeaux survolent les blocs de béton effondrés, les bâtiments éventrés et les pierres ensanglantées, un chien, nommé Zaatar « perçoit la vérité, là où les humains se mentent, incarne la loyauté et la bonté, là où elles semblent avoir disparu ». Sept ans plus tôt, durant la guerre civile, il avait été adopté par un jeune homme, dont la famille vivait dans un immeuble où cohabitaient chrétiens et musulmans, et pour lequel sauver un animal, c’était refuser de céder à la barbarie.

    Journaliste chevronnée, habituée à rendre compte des événements qui secouent notre planète, l’auteure du Berger d’Alep est sur tous les fronts et dans le théâtre de toutes les opérations, sans jamais perdre de vue Zaatar enfoui sous les ruines, en ce jour d’intense séisme où même le soleil est noir. Un roman où l’atmosphère est rendue avec véracité, où les pages atteignent à une puissante émotion, jusqu’à nous baigner le visage de larmes lorsque les fosses se creusent, mais aussi à nous redonner espoir lorsque les yeux d’un chiot, à la fourrure aussi blanche que celle de Zaatar, se posent sur la terre fraîchement retournée. Reste à espérer que 30 Millions d’Amis accorde à Perez et au « berger des matins calmes, au cœur chaud et au nom d’épices, qui pèse non seulement de tout son poids, mais de tout ce qu’il a été », le prix Goncourt des animaux.

    Récamier, 21 euros

  • Fragilisée, la librairie Sauramps sera absente de la Comédie du livre

    Fragilisée, la librairie Sauramps sera absente de la Comédie du livre

    C’est la note triste de cette Comédie du livre. Alors qu’elle fête cette année ses 80 ans d’existence, Sauramps, librairie historique de Montpellier qui fut l’une des plus importantes librairies indépendantes de France, voit son avenir menacé par de graves difficultés financières. D’après ses chiffres, les pertes cumulées s’élèveraient à 3,5 millions d’euros, en lien avec la crise du secteur. Ce n’est hélas pas la première fois que l’entreprise rencontre des difficultés. En 2017, elle avait été placée en redressement judiciaire, avant d’être rachetée par la société Amétis pour 5,3 millions d’euros.

    Cette année, pour la première fois depuis l’existence de la Comédie du livre, Sauramps ne sera pas représentée parmi les 15 librairies indépendantes accueillant des auteurs en dédicace lors du salon du livre des 22, 23 et 24 mai sur la promenade du Peyrou. « On est très heureux chaque année d’y participer, mais il faut savoir que cela représente 60 000 euros de commandes, un engagement dont le retour n’est forcément jamais garanti. Au vu de nos difficultés actuelles, c’est trop lourd », confiait récemment David Lafarge, directeur de Sauramps, dans Midi Libre.

    « On espère les retrouver dès 2027 sur le festival », déclare Régis Pénalva. « En attendant, pour cette année, les autres librairies se sont mobilisées pour se répartir la cinquantaine d’auteurs qui devaient être accueillis par Sauramps. Les invitations ont donc pu être maintenues », informe le directeur artistique de la Comédie du livre. « Nous serons tant que nous le pouvons aux côtés de la librairie Sauramps », assure de son côté Michaël Delafosse.

  • Plumes de presse sonde les liens entre journalisme et littérature du réel

    Plumes de presse sonde les liens entre journalisme et littérature du réel

    Chaque rentrée littéraire compte désormais son lot d’ouvrages d’écrivains-journalistes ou de journalistes-écrivains, primés pour certains. Depuis plusieurs années, le paysage éditorial est marqué non seulement par l’essor de la non-fiction, mais aussi par celui de formes hybrides mêlant littérature et information : récits d’enquête, bandes dessinées documentaires, mooks, journalisme narratif…

    Intégré depuis maintenant 4 ans au programme officiel de la Comédie du livre – 10 jours en mai, le festival Plumes de presse s’interroge « sur ces nouvelles écritures de presse dans un contexte de crise de la presse, de rachat des journaux et d’uniformisation des écritures », explique Marie-Eve Thérenty, professeure à l’Université Paul-Valéry – Montpellier 3, spécialiste de l’histoire de la presse et de la littérature médiatique.

    Cette nouvelle édition s’ouvrira mercredi 20 mai sur une journée consacrée aux liens entre polar et journalisme, avec un dialogue entre Michèle Pedinielli, romancière, ancienne journaliste et Valerio Varesi, qui fut journaliste à La Repubblica avant de devenir l’un des grands noms du polar italien (14h30). Auteur de polars politiques, dont une ambitieuse trilogie sur les années de plomb à la française située entre 1978 et 1984 (Bleus, blancs, rouges, L’Etendard sanglant est levé et 14 juillet), Benjamin Dierstein « montrera comment le roman noir peut éclairer à la fois l’histoire et l’actualité » (16h). Enfin David Dufresne, romancier et grand journaliste d’investigation, reviendra sur son parcours et évoquera son dernier roman, Remember Fessenheim (Grasset), « enquête intime » consacrée à sa grand-mère Françoise d’Eaubonne, révolutionnaire, féministe et écrivaine.

    Fabrice Arfi, Julie Brafman, Annick Cojean…

    Jeudi 21 mai, place à un focus sur la BD de non-fiction autour des 40 ans des éditions Delcourt, « avec une programmation qui réunit des journalistes, des auteurs, des dessinateurs autour des nouvelles formes du reportage dessiné et des grandes enquêtes d’investigation qui passent aujourd’hui par la BD », détaille Marie-Eve Thérenty. Parmi les auteurs invités, le journaliste d’investigation à Mediapart Fabrice Arfi reviendra notamment sur la BD-reportage réalisée autour de son enquête sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi (14h15), laquelle a également fait l’objet d’un documentaire qui sera projeté salle Rabelais (20h30).

    Le dernier jour du festival, vendredi 23 mai, s’ouvrira sur un « Café nostalgie » (11h30) qui se penchera sur la disparition – ou presque – du journal, en présence de Guillaume Pinson, auteur d’un essai sur le sujet : L’adieu au journal (CNRS Éditions). Plusieurs échanges seront ensuite proposés autour de grandes enquêtes contemporaines, avec des journalistes de renom comme Julie Brafman (14h), qui a obtenu le prix Albert-Londres 2025 pour son traitement, dans Libération, de plusieurs affaires judiciaires (braquage de Kim Kardashian, condamnation pour pédophilie de Joël Le Scouarnec…) ou encore Annick Cojean (18h), grande reporter au Monde engagée pour la cause des femmes, qui sort une BD avec l’historienne Michelle Perrot intitulée La Marche des femmes (Albin Michel). À ne pas manquer également, en écho à la venue de Gisèle Pelicot, une table ronde sur le procès des viols de Mazan (15h30) avec la romancière Valérie Manteau et la chroniqueuse judiciaire Marion Dubreuil, qui ont rendu compte l’une et l’autre de ce procès historique.

  • Comédie du livre : « un festival de résistance »

    Comédie du livre : « un festival de résistance »

    « Un choix politique » : le pari de la culture

    Avec la Comédie du livre – 10 jours en mai, « Montpellier entre en festivals », annonce Michaël Delafosse. D’abord avec les livres, donc, ensuite avec le théâtre (Printemps des comédiens, 29 mai-21 juin), la danse (Montpellier Danse, 20 juin, 4 juillet) puis la musique (festival Radio France Occitanie, 5-18 juillet). Quatre manifestations d’envergure nationale accueillies coup sur coup dans la capitale héraultaise. Une exception culturelle rendue possible par « un choix politique, au sens le plus noble du terme, celui du service public de la culture », insiste le maire de Montpellier et président de la Métropole.

    Dans un contexte où, « pour des raisons budgétaires ou idéologiques, des festivals littéraires disparaissent » et où la situation du livre « est marquée par un vrai recul de la lecture, toutes tranches d’âge confondues », rapporte Régis Pénalva, directeur artistique de la manifestation, la Comédie du livre fait œuvre de résistance. Un mot qui constitue la colonne vertébrale de cette nouvelle édition. « René Char disait : “Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement.” On ne vous a pas programmé un festival d’acquiescement. On vous a programmé un festival de questionnement, de contestation, de résistance. »

    Durant une dizaine de jours, du 15 au 24 mai, plus de 270 auteurs seront accueillis à Montpellier, où 220 rendez-vous seront proposés sous toutes les formes (rencontres, tables rondes, lectures, ateliers…). La manifestation se terminera, comme chaque année, sur 3 jours de salon du livre (22, 23 et 24 mai) sur la promenade du Peyrou. « À part acheter un livre pour soutenir les auteurs, les éditeurs, les libraires, tout est gratuit », insiste Michaël Delafosse. Là encore, un choix qui fait exception dans le paysage des festivals littéraires.

    La part belle à l’édition indépendante

    Comme il est de coutume, deux éditeurs seront mis en avant : les éditions Christian Bourgois, qui fêtent leurs 60 ans et l’éditeur québécois La Peuplade. L’occasion de souligner la part accordée dans la programmation à l’édition indépendante : « 30% des auteurs invités sont édités dans des maisons indépendantes. Je pense qu’il y a peu de festivals littéraires en France capables de leur faire une telle part », souligne Régis Pénalva. Une forme, là aussi, de résistance au phénomène de concentration dont est victime ce secteur « où l’internationale réactionnaire est à l’œuvre », déplore Michaël Delafosse.

    Une édition féminine et engagée

    Avec 56% d’autrices et de créatrices invitées, cette édition sera particulièrement féminine. Confiée à Salomé Saqué, journaliste au média alternatif Blast et autrice de l’essai Résister (Payot), vendu à 500 000 exemplaires et « devenu le bréviaire de lutte et d’engagement de toute une génération », la carte blanche du festival sera, cette année, composée exclusivement de femmes (Camille Bordenet, Titiou Lecoq, Camille Etienne et Blanche Sabbah ont répondu à l’invitation de Salomé Saqué) et marquée par le féminisme, l’écologie et la résistance à « la vague obscurantiste » des idées d’extrême droite.

    Autre figure féminine incontournable de cette édition, Gisèle Pelicot interviendra le 20 mai dans le cadre des grandes soirées du festival (sur réservation), accompagnée de la journaliste et romancière Judith Perrignon avec laquelle elle a coécrit Et la joie de vivre (éditions Flammarion), paru en février. Autre invitée de marque : la journaliste et écrivaine Sofia Andrukhovych, « une des principales voix de la littérature ukrainienne ». C’est elle qui ouvrira le festival le 15 mai à l’Opéra Comédie, autour de son roman-fleuve Amadoca (Belfond), « qui traverse l’histoire de l’Ukraine au XXe siècle, de la répression stalinienne à la guerre du Donbass ».

    Des temps forts

    Bien d’autres temps forts rythmeront le festival… on a l’embarras du choix ! On notera notamment la lecture-concert de Léonor de Recondo autour de l’escapade amoureuse et artistique de George Sand et Frédéric Chopin à Majorque (17 mai) ; le grand entretien avec Natacha Appanah autour de son livre La Nuit au cœur (Gallimard), prix Femina 2025, qui tresse l’histoire de trois femmes victimes de la violence furieuse de leurs compagnons (23 mai) ; ou encore la rencontre avec le prix Goncourt 2025, Laurent Mauvigner, qui présentera La Maison vide, paru aux éditions de Minuit (20 mai).

    L’imaginaire et la BD

    La fine fleur des littératures de l’imaginaire sera présente et comme chaque année depuis désormais 3 ans, le Grand prix de l’imaginaire (GPI) sera remis durant le festival (23 mai). La BD ne sera pas en reste, avec une vingtaine d’auteurs invités et un partenariat noué, cette année, avec la collective Gilxcott, née à l’annulation du Festival d’Angoulême, qui proposera une série de rencontres.

    Le festival se clora le 24 mai sur un moment particulièrement fort : un échange entre Elias Senbar, « grande figure politique palestinienne, poète, essayiste, historien et ambassadeur permanent de la Palestine auprès de l’Unesco » et Elie Barnaby, « grande conscience morale de la gauche israélienne », ancien ambassadeur d’Israël en France, qui évoqueront leurs dictionnaires amoureux respectifs dédiés à la Palestine et à Israël. « Deux hommes de dialogue et de paix, deux grandes consciences morales de notre époque. »

    Littérature et cinéma

    La Comédie du livre accueille, au centre Rabelais, « D’un regard l’autre », cycle de films documentaires qui fait dialoguer cinéastes et écrivains. Au programme :

    Samedi 16 mai, 19h : Would you have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman. « Une enquête sur les corps, sur le désir entre ennemis ». Suivi d’une rencontre avec le journaliste et écrivain Selim Nassib.

    Dimanche 15 mai, 20h : La vie devant elle, de Manon Loizeau. Journal intime d’une jeune Afghane qui a décidé de raconter son exil avec sa famille. Suivi d’une rencontre avec l’écrivaine Leonor de Recondo.

    Jeudi 21 mai, 20h : Personne n’y comprend rien, de Yannick Kergoat, qui retrace 14 années d’enquête de Médiapart sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi. Suivi d’un échange avec le journaliste Fabrice Arfi.

    – Dimanche 24 mai, 15h : Carré 35, d’Eric Caravaca. Enquête intime sur une sœur décédée dont le réalisateur ne sait rien. Suivi d’une rencontre avec l’écrivaine Marie-Hélène Lafon.

    ET AUSSI

    Grand entretien avec Philippe Boucheron

    18 mai, 18h, centre Rabelais

    L’historien Philippe Boucheron, carte blanche du festival en 2023, revient présenter son nouveau livre, La Peste noire (Seuil).

    Grand entretien avec Ahmet Atlan

    19 mai, 20h, Opéra Comédie

    La Comédie du livre reçoit pour la première fois l’écrivain et journaliste intellectuel turc Ahmet Atlan, grand défenseur de la démocratie emprisonné de 2016 à 2021, à l’occasion de la parution de son nouveau roman, Boléro (Actes sud).

    Rencontre avec Jón Kalman Stefánsson

    21 mai, 18h30, Opéra Comédie, salle Molière

    Habitué du festival, le célèbre romancier islandais Jón Kalman Stefánsson présentera Corps célestes à la lisière du monde (Bourgois), un grand roman historique et lyrique.

    Dialogue entre Salomé Saqué et Blanche Sabbah

    22 mai, 19h-22h30, centre Rabelais.

    Dans le cadre de sa carte blanche, Salomé Saqué invite l’autrice et dessinatrice de BD Blanche Sabbah (Mythes et meufs, La bataille culturelle) pour un dialogue sur le thème : « Résister en 2026 ».

    Des écrivains au musée Fabre

    23 mai, 19-22h, musée Fabre

    À l’occasion de la Nuit européenne des musées, le festival propose une déambulation à travers les collections du musée Fabre en compagnie de 6 écrivains. Chacun lira un texte inspiré d’une œuvre qu’il a choisie, en présence de cette œuvre (sur inscription).

    À hauteur d’enfants

    Une programmation dédiée aux plus jeunes est proposée durant les 3 jours du salon, du 22 au 24 mai. Programme détaillé sur : www.10joursenmai.fr

  • « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    Le poème Petit corps sera grand, de Lydia Ait Bouziad a reçu mardi le Prix de l’Excellence, à l’occasion du salon littéraire « Voix de femmes », organisé par Femmes Forum Méditerranée. Ce texte « intime mais dont la portée est universelle », aborde la dépossession du corps féminin, depuis l’espace familial jusqu’à la rue. « Ce texte parle du Soi de façon très introspective. J’explore le rapport à soi, à l’exil et la condition des femmes », explique la poétesse.

    La libération par l’écriture

    Dans son poème, l’auteure se demande : « Comment faire pour exister ? ». C’est là que réside toute la force salvatrice de l’écriture. « L’écriture est vitale pour moi, elle m’a permis de m’exprimer, de me libérer et de mieux me comprendre », confie la jeune lauréate, poétesse depuis l’adolescence, entre ses engagements pour un féminisme décolonial et ses études de littérature française, algérienne et africaine à Alger puis Marseille. La continuité entre les deux rives de la Méditerranée est vécue par Lydia Ait Bouziad de façon « douloureuse ». Car cette continuité est aussi une disruption, que l’exil soit choisi ou subi.

    Fatna Fekih ressent elle aussi la douleur, mais aussi l’amour de la séparation d’une terre qu’elle a quittée à 8 mois. La responsable associative d’Atouts femmes, située dans le 10e arrondissement de Marseille, n’avait jamais écrit avant le concours de 2003, qu’elle a remporté grâce à son texte autobiographique qui retrace son adoption, les violences sexuelles, et ses engagements politiques. « La thématique Escales a vibré en moi. Ma vie chaotique a été une succession d’escales et ce texte m’a permis de parler pour la première fois à mon entourage des agressions sexuelles que j’avais subies », partage-t-elle. « L’écriture m’a libérée. J’ai étalé sur une feuille tout ce que j’avais gardé en moi durant des années », ajoute Fatna Fekih. L’écriture comme moyen d’expression de soi, de libération et de résistance est le combat mené par l’association Forum Femmes Méditerranée depuis sa création.

    Renforcer le réseau féministe d’Alger à Marseille

    D’ailleurs, l’histoire de l’association a, dès ses débuts, été liée à l’Algérie. Sa présidente, Esther Fouchier, détenant une maîtrise en littérature française et algérienne, s’est rendue à Alger pour y rencontrer un collectif féministe. Car outre l’écriture, un point d’honneur est mis sur la formation et les échanges de bonnes pratiques entre associations féministes du pourtour méditerranéen. À l’occasion du salon littéraire, l’association féministe Teroua Fatma Sumer est venue d’Alger. La présidente, Chouaki Fatima, « féministe depuis l’enfance », se bat notamment pour l’abolition du Code de la famille. Ce rendez-vous est aussi, avant tout, un grand rassemblement dont l’objectif est de renforcer le réseau féministe méditerranéen et de rendre hommage aux « créatrices et artistes », notamment celles qui utilisent le langage pour résister. Aldjya Rahab, également présente, lutte pour que la langue tamazight soit reconnue en Algérie et non plus criminalisé. Lauréate du concours de 2000, elle avait reçu un prix pour un texte sur sa mère. L’autrice tenait à rendre hommage à la vie d’une femme berbère et à ses coutumes.

  • [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    Il y a cent ans, le Diable naissait sous le soleil noir (oxymore nervalien), surgi de la plume de Georges Bernanos, qu’obsède la lutte d’un saint contre l’esprit du Mal. Bernanos, en lequel l’un de ses contemporains voyait, suite aux convulsions de la guerre, un romancier capable de faire résonner, tel un coup frappé sur l’airain, la déchirante angoisse d’un abbé aux prises avec le Malin. C’est ce dernier qui fait son grand retour dans les nouvelles que nous vous présentons aujourd’hui, mais pour parvenir à ses fins, il a choisi d’apparaître, là où on ne l’attend pas. Son qualificatif de « Malin » n’est-il pas synonyme de rusé, d’habile, d’ingénieux ? Il peut donc se trouver dans une boîte apparemment vide, et piéger les plus méfiants des mortels.

    N’oublions pas que Jésus de Nazareth, en personne, a failli se laisser tenter, avant de demander à Satan de se retirer. Ne vous croyez surtout pas protégés, quel que soit le pays que vous habitez, car, réfugié apatride depuis que Dieu l’a déchu de sa nationalité céleste, le Diable possède le don d’ubiquité, l’art du « trans », et colonise, à lui seul, les esprits, même ceux qui se croyaient à l’abri de l’Enfer… Nous ne pouvons pas, à notre grand regret, donner à chacun des neuf auteurs la part d’éloges qu’ils méritent, mais tous ont réussi le coup de force de ne jamais faire tomber les lecteurs dans l’ennui. À leur qualité d’écrivain, s’ajoute leur foisonnante imagination. Et à leur 20/20 s’ajoute la mention 666, nombre biblique de la Bête…

    Séguier, 20 euros

  • À Marseille, 130 écrivains s’effeuillent avec les beaux jours

    À Marseille, 130 écrivains s’effeuillent avec les beaux jours

    « Dans le fracas du monde, le tumulte éditorial que nous connaissons en France et les atteintes à la liberté d’expression et de création, d’autres voix s’élèvent, celles de mots, ici à Marseille », amorce Vincent Schneegans, président de l’association Des livres comme des idées, productrice d’Oh les beaux jours ! qui effeuille sa 10e édition dans certains lieux culturels de la ville du 26 au 31 mai.

    à l’heure de la main de fer du milliardaire d’extrême droite Bolloré sur le monde de l’édition, et du récent licenciement d’Olivier Nora de Grasset, ce festival continue d’établir des ponts entre le monde des lettres et les différentes formes d’arts. « Depuis 10 ans, on essaye de montrer comment la littérature est une manière d’habiter autrement ce monde qui tangue. Une manière de faire entendre des voix multiples dans une époque où tout pousse à simplifier, accélérer et opposer », estime Nadia Champesme, co-directrice d’Oh les beaux jours, aux côtés de son alter ego Fabienne Pavia, qui s’alarme des résultats de « la dernière étude du Centre national du livre qui dit que les Français lisent de moins en moins. La lecture quotidienne n’a jamais été aussi basse depuis qu’on la mesure ». Des signaux d’alerte accentués par « la loi de finance 2026 qui acte une baisse historique des moyens consacrés aux librairies et à la création », précise-t-elle.

    Guiraudie, de Luca, Sfar…

    Illustrant que « la littérature n’est pas un refuge à l’état du monde », mais plutôt une prise à la société qui ouvre le champ des possibles, la 10e édition du festival proposera ses traditionnels grands entretiens avec des plumes renommées. La Criée accueillera ainsi des conversations avec le cinéaste et écrivain qui « explore les troubles du désir » Alain Guiraudie, l’immense auteur napolitain Erri de Luca et Delphine de Vigan. Le Mucem abritera pour sa part une rencontre littéraire avec le Cubain Leonardo Padura. Six jours durant, 130 auteurs sont invités au cours de 80 rencontres de « frictions littéraires ».

    Parmi ce flot de propositions, Joann Sfar donnera un concert dessiné autour de son ouvrage Terre de sang, restitution d’un voyage en Cisjordanie, « après le 7 octobre et la guerre à Gaza », où il a recueilli des paroles « de Palestiniens, Israéliens, Bédouins, journalistes, étudiants et artistes ; des voix palestiniennes surtout, traversées par la peur, la colère, l’injustice, l’épuisement et le sentiment d’un avenir confisqué ». Séquencé en plusieurs thématiques, des « corps » aux « contes (et légendes) », en passant par la « désintégration des systèmes sociaux, politiques et intimes », le programme ausculte les secousses du monde dans les yeux d’écrivains qui se livrent aussi bien par les mots et les dessins que le cinéma et la musique. Une édition qui marque les 10 ans d’Oh les beaux jours !, entre autres fêtée dignement le 30 mai au Conservatoire par une soirée lors de laquelle de nombreux auteurs de faire part de leurs « péchés mignons » culturels, avant un temps fort musical.

  • Grasset, symptôme d’un pluralisme fragilisé

    Grasset, symptôme d’un pluralisme fragilisé

    En quittant la direction de Grasset après vingt-six années passées à sa tête, Olivier Nora n’a pas laissé vacant qu’un poste stratégique : il a ouvert une fracture béante dans l’un des bastions historiques de l’édition française. Et cette crise qui secoue la maison d’édition n’est pas un simple conflit de gouvernance. Elle révèle des tensions profondes entre concentration industrielle, orientation idéologique et indépendance éditoriale.

    Le départ du PDG, officialisé le 14 avril sans explication par Hachette, maison mère contrôlée depuis 2023 par le milliardaire d’extrême droite, Vincent Bolloré, a été perçu par une large partie des auteurs comme un « licenciement politique ». Une interprétation que celui-ci a balayée dans une rare prise de parole au Journal du dimanche, autre titre de son empire médiatique. À ses yeux, la fronde de plus de 170 écrivains relève d’un « vacarme » orchestré par « une petite caste » persuadée d’être « au-dessus de tout et de tous ».

    Grand remplacement

    Ce mépris est déjà symptomatique de l’écart abyssal entre une logique capitaliste -rentabilité, contrôle, alignement stratégique- et la réalité d’un secteur fondé sur des équilibres symboliques fragiles : la confiance, la liberté intellectuelle, la continuité d’une ligne éditoriale. Car si Vincent Bolloré invoque les « performances économiques très décevantes » de Grasset et la hausse de la rémunération d’Olivier Nora pour justifier son éviction, c’est un différend éditorial qui cristallise la rupture autour de la date de publication du livre de Boualem Sansal, que la direction de Hachette voulait avancer contre l’avis du dirigeant de Grasset.

    L’épisode est lourd de sens. Qu’un actionnaire, même sans « fonction officielle » dans le groupe, tranche unilatéralement un choix éditorial revient à nier l’autonomie même de la maison. Car les auteurs ne dénoncent pas la publication de Boualem Sansal, mais la méthode : une décision imposée verticalement au mépris de l’histoire et des usages de Grasset, dont le catalogue incarne plus d’un siècle de littérature française.

    Face à la contestation, Vincent Bolloré assume la rupture : « Grasset continuera », assure-t-il, ajoutant que les départs permettront l’émergence de « nouveaux auteurs ». Le vocabulaire est révélateur. Les écrivains ne sont plus considérés comme des partenaires créatifs, mais comme une variable d’ajustement, interchangeable, remplaçable. Un grand remplacement déjà opéré avec les journalistes à la prise de contrôle d’I-Télé devenue CNews, puis du JDD.

    Cette vision industrielle de la création alimente aussi la crainte d’une normalisation idéologique progressive, déjà reprochée aux autres médias du groupe Bolloré : Fayard, Grasset, Hachette, mais aussi CNews, Europe 1 ou Le JDD. Autant de piliers du débat public désormais liés à un même centre de gravité idéologique ultra-conservateur, malgré les démentis répétés du groupe.

    Enjeu démocratique

    Et la colère dépasse largement Grasset. Plus de 300 auteurs, éditeurs, libraires et salariés du livre appellent à l’instauration d’une « clause de conscience » dans l’édition, sur le modèle de celle des journalistes. Tous décrivent le même dilemme : partir au prix d’années d’ancienneté et de stabilité, ou rester et accepter une « dissonance morale ». Cette inquiétude collective touche au cœur d’un enjeu démocratique.

    Dans une tribune anonyme publiée par Le Monde, des salariés de plusieurs maisons Hachette alertent sur le danger de la concentration croissante de l’édition et des médias entre les mains d’un même groupe. Avec une question centrale : quel avenir pour la liberté éditoriale ? Le président de la République s’est dit préoccupé, rappelant l’importance du « pluralisme éditorial » et le rôle patrimonial des grandes maisons. Sans condamner ouvertement Vincent Bolloré, Emmanuel Macron souligne qu’un éditeur n’est pas « simplement celui qui imprime des livres », mais le gardien d’une histoire et d’un esprit.

    Des paroles qui attendent surtout des actes. Or les états généraux de l’information initiés en 2023 sont restés sans suite. Début mars, Reporters sans frontières et plusieurs syndicats de journalistes (SNJ et le SNJ-CGT) ont saisi le Conseil d’État pour dénoncer l’inaction de l’État face à la concentration des médias. Ils reprochent à la France de ne pas appliquer le règlement européen sur la liberté des médias, en vigueur depuis août 2025, qui impose un contrôle indépendant des rachats.