Tag: Littérature

  • Comédie du livre : « un festival de résistance »

    Comédie du livre : « un festival de résistance »

    « Un choix politique » : le pari de la culture

    Avec la Comédie du livre – 10 jours en mai, « Montpellier entre en festivals », annonce Michaël Delafosse. D’abord avec les livres, donc, ensuite avec le théâtre (Printemps des comédiens, 29 mai-21 juin), la danse (Montpellier Danse, 20 juin, 4 juillet) puis la musique (festival Radio France Occitanie, 5-18 juillet). Quatre manifestations d’envergure nationale accueillies coup sur coup dans la capitale héraultaise. Une exception culturelle rendue possible par « un choix politique, au sens le plus noble du terme, celui du service public de la culture », insiste le maire de Montpellier et président de la Métropole.

    Dans un contexte où, « pour des raisons budgétaires ou idéologiques, des festivals littéraires disparaissent » et où la situation du livre « est marquée par un vrai recul de la lecture, toutes tranches d’âge confondues », rapporte Régis Pénalva, directeur artistique de la manifestation, la Comédie du livre fait œuvre de résistance. Un mot qui constitue la colonne vertébrale de cette nouvelle édition. « René Char disait : “Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement.” On ne vous a pas programmé un festival d’acquiescement. On vous a programmé un festival de questionnement, de contestation, de résistance. »

    Durant une dizaine de jours, du 15 au 24 mai, plus de 270 auteurs seront accueillis à Montpellier, où 220 rendez-vous seront proposés sous toutes les formes (rencontres, tables rondes, lectures, ateliers…). La manifestation se terminera, comme chaque année, sur 3 jours de salon du livre (22, 23 et 24 mai) sur la promenade du Peyrou. « À part acheter un livre pour soutenir les auteurs, les éditeurs, les libraires, tout est gratuit », insiste Michaël Delafosse. Là encore, un choix qui fait exception dans le paysage des festivals littéraires.

    La part belle à l’édition indépendante

    Comme il est de coutume, deux éditeurs seront mis en avant : les éditions Christian Bourgois, qui fêtent leurs 60 ans et l’éditeur québécois La Peuplade. L’occasion de souligner la part accordée dans la programmation à l’édition indépendante : « 30% des auteurs invités sont édités dans des maisons indépendantes. Je pense qu’il y a peu de festivals littéraires en France capables de leur faire une telle part », souligne Régis Pénalva. Une forme, là aussi, de résistance au phénomène de concentration dont est victime ce secteur « où l’internationale réactionnaire est à l’œuvre », déplore Michaël Delafosse.

    Une édition féminine et engagée

    Avec 56% d’autrices et de créatrices invitées, cette édition sera particulièrement féminine. Confiée à Salomé Saqué, journaliste au média alternatif Blast et autrice de l’essai Résister (Payot), vendu à 500 000 exemplaires et « devenu le bréviaire de lutte et d’engagement de toute une génération », la carte blanche du festival sera, cette année, composée exclusivement de femmes (Camille Bordenet, Titiou Lecoq, Camille Etienne et Blanche Sabbah ont répondu à l’invitation de Salomé Saqué) et marquée par le féminisme, l’écologie et la résistance à « la vague obscurantiste » des idées d’extrême droite.

    Autre figure féminine incontournable de cette édition, Gisèle Pelicot interviendra le 20 mai dans le cadre des grandes soirées du festival (sur réservation), accompagnée de la journaliste et romancière Judith Perrignon avec laquelle elle a coécrit Et la joie de vivre (éditions Flammarion), paru en février. Autre invitée de marque : la journaliste et écrivaine Sofia Andrukhovych, « une des principales voix de la littérature ukrainienne ». C’est elle qui ouvrira le festival le 15 mai à l’Opéra Comédie, autour de son roman-fleuve Amadoca (Belfond), « qui traverse l’histoire de l’Ukraine au XXe siècle, de la répression stalinienne à la guerre du Donbass ».

    Des temps forts

    Bien d’autres temps forts rythmeront le festival… on a l’embarras du choix ! On notera notamment la lecture-concert de Léonor de Recondo autour de l’escapade amoureuse et artistique de George Sand et Frédéric Chopin à Majorque (17 mai) ; le grand entretien avec Natacha Appanah autour de son livre La Nuit au cœur (Gallimard), prix Femina 2025, qui tresse l’histoire de trois femmes victimes de la violence furieuse de leurs compagnons (23 mai) ; ou encore la rencontre avec le prix Goncourt 2025, Laurent Mauvigner, qui présentera La Maison vide, paru aux éditions de Minuit (20 mai).

    L’imaginaire et la BD

    La fine fleur des littératures de l’imaginaire sera présente et comme chaque année depuis désormais 3 ans, le Grand prix de l’imaginaire (GPI) sera remis durant le festival (23 mai). La BD ne sera pas en reste, avec une vingtaine d’auteurs invités et un partenariat noué, cette année, avec la collective Gilxcott, née à l’annulation du Festival d’Angoulême, qui proposera une série de rencontres.

    Le festival se clora le 24 mai sur un moment particulièrement fort : un échange entre Elias Senbar, « grande figure politique palestinienne, poète, essayiste, historien et ambassadeur permanent de la Palestine auprès de l’Unesco » et Elie Barnaby, « grande conscience morale de la gauche israélienne », ancien ambassadeur d’Israël en France, qui évoqueront leurs dictionnaires amoureux respectifs dédiés à la Palestine et à Israël. « Deux hommes de dialogue et de paix, deux grandes consciences morales de notre époque. »

    Littérature et cinéma

    La Comédie du livre accueille, au centre Rabelais, « D’un regard l’autre », cycle de films documentaires qui fait dialoguer cinéastes et écrivains. Au programme :

    Samedi 16 mai, 19h : Would you have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman. « Une enquête sur les corps, sur le désir entre ennemis ». Suivi d’une rencontre avec le journaliste et écrivain Selim Nassib.

    Dimanche 15 mai, 20h : La vie devant elle, de Manon Loizeau. Journal intime d’une jeune Afghane qui a décidé de raconter son exil avec sa famille. Suivi d’une rencontre avec l’écrivaine Leonor de Recondo.

    Jeudi 21 mai, 20h : Personne n’y comprend rien, de Yannick Kergoat, qui retrace 14 années d’enquête de Médiapart sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi. Suivi d’un échange avec le journaliste Fabrice Arfi.

    – Dimanche 24 mai, 15h : Carré 35, d’Eric Caravaca. Enquête intime sur une sœur décédée dont le réalisateur ne sait rien. Suivi d’une rencontre avec l’écrivaine Marie-Hélène Lafon.

    ET AUSSI

    Grand entretien avec Philippe Boucheron

    18 mai, 18h, centre Rabelais

    L’historien Philippe Boucheron, carte blanche du festival en 2023, revient présenter son nouveau livre, La Peste noire (Seuil).

    Grand entretien avec Ahmet Atlan

    19 mai, 20h, Opéra Comédie

    La Comédie du livre reçoit pour la première fois l’écrivain et journaliste intellectuel turc Ahmet Atlan, grand défenseur de la démocratie emprisonné de 2016 à 2021, à l’occasion de la parution de son nouveau roman, Boléro (Actes sud).

    Rencontre avec Jón Kalman Stefánsson

    21 mai, 18h30, Opéra Comédie, salle Molière

    Habitué du festival, le célèbre romancier islandais Jón Kalman Stefánsson présentera Corps célestes à la lisière du monde (Bourgois), un grand roman historique et lyrique.

    Dialogue entre Salomé Saqué et Blanche Sabbah

    22 mai, 19h-22h30, centre Rabelais.

    Dans le cadre de sa carte blanche, Salomé Saqué invite l’autrice et dessinatrice de BD Blanche Sabbah (Mythes et meufs, La bataille culturelle) pour un dialogue sur le thème : « Résister en 2026 ».

    Des écrivains au musée Fabre

    23 mai, 19-22h, musée Fabre

    À l’occasion de la Nuit européenne des musées, le festival propose une déambulation à travers les collections du musée Fabre en compagnie de 6 écrivains. Chacun lira un texte inspiré d’une œuvre qu’il a choisie, en présence de cette œuvre (sur inscription).

    À hauteur d’enfants

    Une programmation dédiée aux plus jeunes est proposée durant les 3 jours du salon, du 22 au 24 mai. Programme détaillé sur : www.10joursenmai.fr

  • « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    Le poème Petit corps sera grand, de Lydia Ait Bouziad a reçu mardi le Prix de l’Excellence, à l’occasion du salon littéraire « Voix de femmes », organisé par Femmes Forum Méditerranée. Ce texte « intime mais dont la portée est universelle », aborde la dépossession du corps féminin, depuis l’espace familial jusqu’à la rue. « Ce texte parle du Soi de façon très introspective. J’explore le rapport à soi, à l’exil et la condition des femmes », explique la poétesse.

    La libération par l’écriture

    Dans son poème, l’auteure se demande : « Comment faire pour exister ? ». C’est là que réside toute la force salvatrice de l’écriture. « L’écriture est vitale pour moi, elle m’a permis de m’exprimer, de me libérer et de mieux me comprendre », confie la jeune lauréate, poétesse depuis l’adolescence, entre ses engagements pour un féminisme décolonial et ses études de littérature française, algérienne et africaine à Alger puis Marseille. La continuité entre les deux rives de la Méditerranée est vécue par Lydia Ait Bouziad de façon « douloureuse ». Car cette continuité est aussi une disruption, que l’exil soit choisi ou subi.

    Fatna Fekih ressent elle aussi la douleur, mais aussi l’amour de la séparation d’une terre qu’elle a quittée à 8 mois. La responsable associative d’Atouts femmes, située dans le 10e arrondissement de Marseille, n’avait jamais écrit avant le concours de 2003, qu’elle a remporté grâce à son texte autobiographique qui retrace son adoption, les violences sexuelles, et ses engagements politiques. « La thématique Escales a vibré en moi. Ma vie chaotique a été une succession d’escales et ce texte m’a permis de parler pour la première fois à mon entourage des agressions sexuelles que j’avais subies », partage-t-elle. « L’écriture m’a libérée. J’ai étalé sur une feuille tout ce que j’avais gardé en moi durant des années », ajoute Fatna Fekih. L’écriture comme moyen d’expression de soi, de libération et de résistance est le combat mené par l’association Forum Femmes Méditerranée depuis sa création.

    Renforcer le réseau féministe d’Alger à Marseille

    D’ailleurs, l’histoire de l’association a, dès ses débuts, été liée à l’Algérie. Sa présidente, Esther Fouchier, détenant une maîtrise en littérature française et algérienne, s’est rendue à Alger pour y rencontrer un collectif féministe. Car outre l’écriture, un point d’honneur est mis sur la formation et les échanges de bonnes pratiques entre associations féministes du pourtour méditerranéen. À l’occasion du salon littéraire, l’association féministe Teroua Fatma Sumer est venue d’Alger. La présidente, Chouaki Fatima, « féministe depuis l’enfance », se bat notamment pour l’abolition du Code de la famille. Ce rendez-vous est aussi, avant tout, un grand rassemblement dont l’objectif est de renforcer le réseau féministe méditerranéen et de rendre hommage aux « créatrices et artistes », notamment celles qui utilisent le langage pour résister. Aldjya Rahab, également présente, lutte pour que la langue tamazight soit reconnue en Algérie et non plus criminalisé. Lauréate du concours de 2000, elle avait reçu un prix pour un texte sur sa mère. L’autrice tenait à rendre hommage à la vie d’une femme berbère et à ses coutumes.

  • [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    Il y a cent ans, le Diable naissait sous le soleil noir (oxymore nervalien), surgi de la plume de Georges Bernanos, qu’obsède la lutte d’un saint contre l’esprit du Mal. Bernanos, en lequel l’un de ses contemporains voyait, suite aux convulsions de la guerre, un romancier capable de faire résonner, tel un coup frappé sur l’airain, la déchirante angoisse d’un abbé aux prises avec le Malin. C’est ce dernier qui fait son grand retour dans les nouvelles que nous vous présentons aujourd’hui, mais pour parvenir à ses fins, il a choisi d’apparaître, là où on ne l’attend pas. Son qualificatif de « Malin » n’est-il pas synonyme de rusé, d’habile, d’ingénieux ? Il peut donc se trouver dans une boîte apparemment vide, et piéger les plus méfiants des mortels.

    N’oublions pas que Jésus de Nazareth, en personne, a failli se laisser tenter, avant de demander à Satan de se retirer. Ne vous croyez surtout pas protégés, quel que soit le pays que vous habitez, car, réfugié apatride depuis que Dieu l’a déchu de sa nationalité céleste, le Diable possède le don d’ubiquité, l’art du « trans », et colonise, à lui seul, les esprits, même ceux qui se croyaient à l’abri de l’Enfer… Nous ne pouvons pas, à notre grand regret, donner à chacun des neuf auteurs la part d’éloges qu’ils méritent, mais tous ont réussi le coup de force de ne jamais faire tomber les lecteurs dans l’ennui. À leur qualité d’écrivain, s’ajoute leur foisonnante imagination. Et à leur 20/20 s’ajoute la mention 666, nombre biblique de la Bête…

    Séguier, 20 euros

  • À Marseille, 130 écrivains s’effeuillent avec les beaux jours

    À Marseille, 130 écrivains s’effeuillent avec les beaux jours

    « Dans le fracas du monde, le tumulte éditorial que nous connaissons en France et les atteintes à la liberté d’expression et de création, d’autres voix s’élèvent, celles de mots, ici à Marseille », amorce Vincent Schneegans, président de l’association Des livres comme des idées, productrice d’Oh les beaux jours ! qui effeuille sa 10e édition dans certains lieux culturels de la ville du 26 au 31 mai.

    à l’heure de la main de fer du milliardaire d’extrême droite Bolloré sur le monde de l’édition, et du récent licenciement d’Olivier Nora de Grasset, ce festival continue d’établir des ponts entre le monde des lettres et les différentes formes d’arts. « Depuis 10 ans, on essaye de montrer comment la littérature est une manière d’habiter autrement ce monde qui tangue. Une manière de faire entendre des voix multiples dans une époque où tout pousse à simplifier, accélérer et opposer », estime Nadia Champesme, co-directrice d’Oh les beaux jours, aux côtés de son alter ego Fabienne Pavia, qui s’alarme des résultats de « la dernière étude du Centre national du livre qui dit que les Français lisent de moins en moins. La lecture quotidienne n’a jamais été aussi basse depuis qu’on la mesure ». Des signaux d’alerte accentués par « la loi de finance 2026 qui acte une baisse historique des moyens consacrés aux librairies et à la création », précise-t-elle.

    Guiraudie, de Luca, Sfar…

    Illustrant que « la littérature n’est pas un refuge à l’état du monde », mais plutôt une prise à la société qui ouvre le champ des possibles, la 10e édition du festival proposera ses traditionnels grands entretiens avec des plumes renommées. La Criée accueillera ainsi des conversations avec le cinéaste et écrivain qui « explore les troubles du désir » Alain Guiraudie, l’immense auteur napolitain Erri de Luca et Delphine de Vigan. Le Mucem abritera pour sa part une rencontre littéraire avec le Cubain Leonardo Padura. Six jours durant, 130 auteurs sont invités au cours de 80 rencontres de « frictions littéraires ».

    Parmi ce flot de propositions, Joann Sfar donnera un concert dessiné autour de son ouvrage Terre de sang, restitution d’un voyage en Cisjordanie, « après le 7 octobre et la guerre à Gaza », où il a recueilli des paroles « de Palestiniens, Israéliens, Bédouins, journalistes, étudiants et artistes ; des voix palestiniennes surtout, traversées par la peur, la colère, l’injustice, l’épuisement et le sentiment d’un avenir confisqué ». Séquencé en plusieurs thématiques, des « corps » aux « contes (et légendes) », en passant par la « désintégration des systèmes sociaux, politiques et intimes », le programme ausculte les secousses du monde dans les yeux d’écrivains qui se livrent aussi bien par les mots et les dessins que le cinéma et la musique. Une édition qui marque les 10 ans d’Oh les beaux jours !, entre autres fêtée dignement le 30 mai au Conservatoire par une soirée lors de laquelle de nombreux auteurs de faire part de leurs « péchés mignons » culturels, avant un temps fort musical.

  • Grasset, symptôme d’un pluralisme fragilisé

    Grasset, symptôme d’un pluralisme fragilisé

    En quittant la direction de Grasset après vingt-six années passées à sa tête, Olivier Nora n’a pas laissé vacant qu’un poste stratégique : il a ouvert une fracture béante dans l’un des bastions historiques de l’édition française. Et cette crise qui secoue la maison d’édition n’est pas un simple conflit de gouvernance. Elle révèle des tensions profondes entre concentration industrielle, orientation idéologique et indépendance éditoriale.

    Le départ du PDG, officialisé le 14 avril sans explication par Hachette, maison mère contrôlée depuis 2023 par le milliardaire d’extrême droite, Vincent Bolloré, a été perçu par une large partie des auteurs comme un « licenciement politique ». Une interprétation que celui-ci a balayée dans une rare prise de parole au Journal du dimanche, autre titre de son empire médiatique. À ses yeux, la fronde de plus de 170 écrivains relève d’un « vacarme » orchestré par « une petite caste » persuadée d’être « au-dessus de tout et de tous ».

    Grand remplacement

    Ce mépris est déjà symptomatique de l’écart abyssal entre une logique capitaliste -rentabilité, contrôle, alignement stratégique- et la réalité d’un secteur fondé sur des équilibres symboliques fragiles : la confiance, la liberté intellectuelle, la continuité d’une ligne éditoriale. Car si Vincent Bolloré invoque les « performances économiques très décevantes » de Grasset et la hausse de la rémunération d’Olivier Nora pour justifier son éviction, c’est un différend éditorial qui cristallise la rupture autour de la date de publication du livre de Boualem Sansal, que la direction de Hachette voulait avancer contre l’avis du dirigeant de Grasset.

    L’épisode est lourd de sens. Qu’un actionnaire, même sans « fonction officielle » dans le groupe, tranche unilatéralement un choix éditorial revient à nier l’autonomie même de la maison. Car les auteurs ne dénoncent pas la publication de Boualem Sansal, mais la méthode : une décision imposée verticalement au mépris de l’histoire et des usages de Grasset, dont le catalogue incarne plus d’un siècle de littérature française.

    Face à la contestation, Vincent Bolloré assume la rupture : « Grasset continuera », assure-t-il, ajoutant que les départs permettront l’émergence de « nouveaux auteurs ». Le vocabulaire est révélateur. Les écrivains ne sont plus considérés comme des partenaires créatifs, mais comme une variable d’ajustement, interchangeable, remplaçable. Un grand remplacement déjà opéré avec les journalistes à la prise de contrôle d’I-Télé devenue CNews, puis du JDD.

    Cette vision industrielle de la création alimente aussi la crainte d’une normalisation idéologique progressive, déjà reprochée aux autres médias du groupe Bolloré : Fayard, Grasset, Hachette, mais aussi CNews, Europe 1 ou Le JDD. Autant de piliers du débat public désormais liés à un même centre de gravité idéologique ultra-conservateur, malgré les démentis répétés du groupe.

    Enjeu démocratique

    Et la colère dépasse largement Grasset. Plus de 300 auteurs, éditeurs, libraires et salariés du livre appellent à l’instauration d’une « clause de conscience » dans l’édition, sur le modèle de celle des journalistes. Tous décrivent le même dilemme : partir au prix d’années d’ancienneté et de stabilité, ou rester et accepter une « dissonance morale ». Cette inquiétude collective touche au cœur d’un enjeu démocratique.

    Dans une tribune anonyme publiée par Le Monde, des salariés de plusieurs maisons Hachette alertent sur le danger de la concentration croissante de l’édition et des médias entre les mains d’un même groupe. Avec une question centrale : quel avenir pour la liberté éditoriale ? Le président de la République s’est dit préoccupé, rappelant l’importance du « pluralisme éditorial » et le rôle patrimonial des grandes maisons. Sans condamner ouvertement Vincent Bolloré, Emmanuel Macron souligne qu’un éditeur n’est pas « simplement celui qui imprime des livres », mais le gardien d’une histoire et d’un esprit.

    Des paroles qui attendent surtout des actes. Or les états généraux de l’information initiés en 2023 sont restés sans suite. Début mars, Reporters sans frontières et plusieurs syndicats de journalistes (SNJ et le SNJ-CGT) ont saisi le Conseil d’État pour dénoncer l’inaction de l’État face à la concentration des médias. Ils reprochent à la France de ne pas appliquer le règlement européen sur la liberté des médias, en vigueur depuis août 2025, qui impose un contrôle indépendant des rachats.

  • André Chamson, le Cévenol universel

    André Chamson, le Cévenol universel

    Il y a des noms que les plaques de rue sauvent, mais que le temps finit par endormir. André Chamson (1900-1983) fait partie de ces figures immenses que l’on connaît de nom, sans toujours mesurer l’épaisseur d’une vie, ni la vigueur d’une œuvre. Du 14 avril au 11 juillet, la bibliothèque du Carré d’Art remet l’écrivain nîmois au centre du jeu avec une exposition au titre frontal : « Quels hommes sommes-nous devenus ? André Chamson, itinéraire d’un humaniste au XXe siècle ». Une question qui claque aujourd’hui comme un rappel à l’ordre, à l’heure des replis, des haines et des renoncements.

    Le parcours s’appuie sur une matière rare : le fonds Chamson, enrichi par un don majeur de sa fille Frédérique Hébrard en 2021, puis complété en 2024 par ses petits-enfants. Des dizaines de cartons, des milliers de documents, près de 150 boîtes cataloguées : manuscrits annotés, correspondances, photographies, dessins… Un trésor de première main, patiemment classé (Chamson et son épouse, Lucie Mazauric, étaient archivistes) et désormais conservé dans la réserve précieuse de l’une des bibliothèques municipales classées. Le soir du vernissage, la transmission avait aussi des visages : ses petits-enfants, Catherine et Nicolas Velle, étaient présents pour l’inauguration. Le petit-fils, très ému, a salué ce retour de Chamson « à la maison », au milieu de ses archives et de ceux qui continuent de le faire vivre.

    Un trésor d’archives

    De l’enfance cévenole, nourrie d’héritage protestant et de mémoire camisarde, aux responsabilités parisiennes (Archives, Petit Palais, Académie française), l’exposition suit un fil double, chronologique et thématique, sans perdre l’essentiel : la cohérence d’une pensée. Chamson n’écrit pas hors-sol. Il écrit contre l’abdication. Contre le fascisme. Avec le Front populaire et le journal Vendredi. Et quand vient l’Occupation, il choisit le refus du mensonge et l’obstination du travail. Dans un cahier de 1941, une phrase bouleverse encore : « J’écris pour le jour de la liberté. » Toute l’exposition est là, dans cette foi têtue : tenir, transmettre, résister. Le volet guerre frappe particulièrement : sauvegarde des œuvres, engagement, brigade Alsace-Lorraine aux côtés d’André Malraux. Puis le retour à la littérature comme acte moral avec Le Puits des miracles, La Superbe et, en creux, une même boussole : la dignité humaine.

    Autour de l’exposition, deux grandes journées (24 et 25 avril) prolongent le dialogue avec conférences, projections et spécialistes : une manière de faire de cette redécouverte un moment vivant, pas un mausolée. Car Chamson ne se lit pas comme une gloire locale rangée sur une étagère : il se reçoit comme une exigence. Dans ses notes de guerre, il laisse ces mots, bouleversants et d’une actualité brutale, comme un viatique pour temps incertains : « J’écris pour le jour de la liberté. J’écris pour conjurer les maléfices de la défaite. (…) Qui n’y retrouvera pas le ton d’une voix déjà entendue en lui-même n’y retrouvera rien. (…) Car il existe une espérance au-delà de tous les désespoirs. » Au Carré d’Art, cette voix revient, intacte.

  • À Montpellier, Le Grain des mots déménage : cap sur une nouvelle page

    À Montpellier, Le Grain des mots déménage : cap sur une nouvelle page

    C’est acté. La librairie indépendante et généraliste Le Grain des mots, située sur le Jeu de Paume, va déménager prochainement à quelques encablures de son adresse actuelle, dans les locaux de l’ancien cinéma Diagonal Saint-Denis (fermé depuis 2007), situé face de la brasserie Le Dôme.

    Un heureux dénouement pour Romain et Tristan Demante, les deux frères cogérants du lieu, confrontés en août 2022 à un sérieux dégât des eaux qui les avait contraints à quitter leurs locaux historiques du 13 boulevard du Jeu de Paume pour s’installer, de façon provisoire, à quelques pas de là, au numéro 15, dans un local appartenant à la Ville.

    Cette solution prévue pour être transitoire aura finalement duré plusieurs années… « Ça fera 4 ans cet été qu’on a été contraints de déménager dans ce local. C’était bien pour 6 mois, mais ça a été dur et pénible de tenir aussi longtemps ici. On a eu 7 dégâts des eaux, le carrelage s’est effondré, sans compter qu’on n’a pas de vitrine, si bien qu’on est très peu visible », confie Tristan Demante, qui ne cache pas son soulagement de pouvoir enfin tourner la page de ce trop long chapitre. Non pas, comme c’était prévu, en réintégrant le local historique du Jeu de Paume ravagé par le sinistre de 2022, mais en acquérant un lieu tout proche.

    « Un pari sur l’avenir »

    Jusqu’ici locataire, le Grain des mots devient donc propriétaire. « C’est un pari sur l’avenir, mais on est confiants. On a une super équipe, une clientèle fidèle, un super lieu. Cette fois ce sera la bonne, on n’a pas vocation à déménager tous les 4 ans ! », plaisante Tristan Demante. « On ne remerciera jamais assez nos clients, qui nous ont aidés à tenir dans ces conditions difficiles. C’est la raison pour laquelle on a eu envie de les associer à l’annonce de la bonne nouvelle », poursuit le libraire.

    Ce dimanche 12 avril à 15h, tous ceux qui le veulent sont donc invités à participer, munis d’un carton symbolique, à une chaîne humaine reliant l’adresse actuelle à la nouvelle. « L’idée est de montrer qu’on ne va pas loin. Car c’est la grosse inquiétude qui est formulée quand on dit qu’on va déménager », relate Tristan Demante. Un clip vidéo de cette chaîne humaine sera réalisé, « qui nous servira le moment venu pour communiquer sur la date d’ouverture ». Elle reste en effet inconnue pour l’instant, même si on peut l’espérer pour la rentrée de septembre. Avant cela, des travaux, qui devraient débuter rapidement, doivent avoir lieu dans ces nouveaux locaux de 270 m², dont l’aménagement sera confié à un architecte. « On va être plus praticable, plus visible et lisible dans les rayons. » Davantage d’ouvrages seront également proposés, la librairie gagnant 50 m² sur son espace actuel. L’esprit, lui, restera le même, promettent les frères Demante : « celui d’Aline » [Aline Huille, leur mère, qui a fondé Le Grain des mots en 2003, Ndlr].

  • Rencontre avec Andrée A. Michaud à Lunel

    Rencontre avec Andrée A. Michaud à Lunel

    En amont du festival lyonnais Quais du Polar, où elle est attendue du 3 au 5 avril, l’autrice québécoise Andrée A. Michaud, publiée en France aux éditions Rivages Noir, animera trois rencontres littéraires dont une le jeudi 2 avril à 19h à la librairie indépendante AB*, à Lunel.

    « Ses passages sont assez rares et jusque-là je n’avais jamais eu la possibilité de m’inscrire dans une tournée », confie la libraire Delphine Cambet, heureuse de recevoir cette écrivaine talentueuse. Souvent cataloguée comme autrice de polars, Andrée A. Michaud n’aime toutefois pas être enfermée dans un genre, regrettant la distinction tenace entre polar et littérature. « Elle écrit des romans noirs ultra-littéraires, très poétiques et où la nature joue toujours un grand rôle », décrit la libraire.

    Delphine Cambet a découvert Andrée A. Michaud en 2017 avec son premier roman paru en France : le multirécompensé Bondrée, qui a fait de son autrice une figure incontournable du roman noir.

    Deux intrigues en une

    Fascinée par la forêt et ses mystères, la Québécoise, qui marie comme personne le noir et l’angoisse, y place toutes ses intrigues. Son nouveau roman, Baignades, n’échappe pas à la règle.

    « Il y a deux intrigues en une dans ce roman, deux périodes séparées de 4 ans », relate la libraire. Deux baignades, deux lacs cernés par la forêt, deux moments au départ heureux, qui vont dégénérer. « Une première partie où le sang va couler, menée tambour battant, où vous êtes immergé dans une fuite et une seconde partie plus lente, très psychologique, qui se déroule dans une maison familiale où le malaise s’installe. On a l’impression que les deux parties n’ont pas été écrites par la même personne tant elles sont différentes, mais une même tension lie l’ensemble, c’est très fort », commente Delphine Cambet. « L’origine de la violence est au cœur du roman. L’autrice s’intéresse à cette folie immédiate qui pousse aux gestes violents. Et c’est passionnant », estime quant à lui Michel Abescat dans son podcast « Le polar sonne toujours 2 fois », sur France inter.

    Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore, c’est l’occasion où jamais de découvrir l’univers envoûtant et si particulier d’Andrée A. Michaud, qui transforme la nature québécoise en décor délicieusement inquiétant… Ouverte à tous, la rencontre sera suivie d’un verre de l’amitié.

    * 26 place Fruiterie

  • [Disparition] Jean-Marie Gleize, poésie interrompue

    [Disparition] Jean-Marie Gleize, poésie interrompue

    Ses passions, ses rejets et sa ligne de conduite étaient évidents : Jean-Marie Gleize écartait le manque d’élégance et les niaiseries. Il aimait l’exactitude et le dépouillement, « les bruits neufs » de Rimbaud, « les toits pointus de tuiles rouges » de Stendhal, « les découpures du vert sombre » du crapaud de Corbière. Francis Ponge pour lequel il dirigea des colloques ainsi qu’un Cahier de l’Herne était à ses yeux la meilleure leçon pour se délivrer du lyrisme et du « magma analogique brut ». Sa plus vive préférence parmi ses contemporains, c’était le calme ou bien le très véhément Denis Roche qui pour sa part détestait « les trompettes de la solennité ».

    Né à Paris en 1946, élève de l’École normale supérieure, il avait assez vite rencontré Ponge. Mai et juin 1968, la mort du militant Gilles Tautin étaient pour lui des dates cruciales. Raymond Jean avait voulu qu’il obtienne un poste à la Faculté des Lettres d’Aix. En 1990, il publie au Seuil un premier livre Léman, entame la création et le maintien de la revue Nioques, le numéro 34 qui réunira six russophones paraîtra en mai.

    Il rêvait que ses livres soient « une poignée d’œillets jetés dans un trou » : une video du site du CIPM décrit le processus de ses ouvrages. Mixtes de phrases tendues et de documents, ses textes les plus commentés sont Chien noir des proses et Tarnac. Hasard objectif intriguant, Tarnac est un hameau du plateau de Millevaches où Gleize a passé les étés de son enfance et conserve une maison : ce fut le lieu de repli d’une communauté de jeunes anarchistes dont l’un des membres, Julien Coupat, auteur chez Hazan de L’Insurrection qui vient fut suspecté par la police d’attentats terroristes.

    Une connaissance acérée de la modernité, des amitiés scellées avec Lucot, Tarting, Albiach et Royet-Journoud, ses recherches coordonnées de 1999 à 2009 au Centre d’études poétiques de Lyon ont fait de lui l’un des meilleurs interprètes de la poésie contemporaine. En font foi deux essais Poésie et Littéralité (Seuil) et Sorties (Questions théoriques).

    Un grand critique

    Ses cours et séminaires d’Aix suscitèrent d’intenses curiosités, déclenchèrent des changements de paradigmes. En témoignent des gens du Sud, l’écrivain Olivier Domerg, le typographe Eric Pesty, le coresponsable d’Opera Mundi, Eric Giraud. Un moment éditée par Laurent Cauwet/ Al Dante longtemps basé en bordure de La Plaine, la revue Nioques accueillit des personnes de Marseille et Digne, Florence Pazzotu, Nathalie Quintane, Sarah Kéryna, Guillaume Fayard et Michaël Battala. Des numéros présentent les travaux du peintre Patrick Sainton : sa prochaine exposition, Galerie Territoires partagés, 14 stations d’un chemin de croix seront accompagnées par des phrases de Gleize.

    Depuis le milieu des années 1990 Jean-Marie Gleize vivait à Volx près de Manosque. Il est décédé jeudi 12 mars, le journal adresse ses condoléances à son épouse Joëlle et à son fils Aurélien.

  • Des balades poétiques et littéraires dans la ville

    Des balades poétiques et littéraires dans la ville

    Ainsi, au gré de textes d’auteurs plus ou moins connus, mais aussi de musiques et d’images d’archives en lien avec le quartier mis à l’honneur, vous cheminerez entre le XIXe et le XXe siècle. L’occasion de découvrir les dancings du début du XIXe siècle, des récits de Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, ou encore ces témoignages oscillant entre joies et misères, des punaises de lit aux nuits à la belle étoile.

    Juliette effectue un long travail de recherche pour construire chacune de ses balades. « Il me faut plusieurs mois pour construire une balade.Elle se met en place au fil de mes lectures ou de mes trouvailles, avec toujours l’objectif et l’envie de faire participer le public », continue la guide.

    Une balade le 22 mars

    Elle ajoute : « Certains textes ou parties historiques font appel aux souvenirs des participants ou à des histoires que leur a racontées leur famille. La visite se transforme alors en moment de partage. C’est aussi ça l’intérêt. »

    La prochaine balade, consacrée elle à la Plaine, en passant par le Camas pour se terminer à la Conception, est prévue le dimanche 22 mars, à la même heure. Là encore, il s’agira de découvrir l’histoire des quartiers à travers des textes d’auteurs tels qu’Alexandre Dumas, Jean Giono ou encore Arthur Rimbaud.

    Pour réserver votre balade envoyer un mail à lesbaladesdejuliette@gmail.com

    Entre 13 et 16 euros la place.