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  • [Entretien] Renaud Calvat : « On a l’un des taux les plus bas de France »

    [Entretien] Renaud Calvat : « On a l’un des taux les plus bas de France »

    La Marseillaise : Cette hausse de la taxe foncière était-elle inévitable ?

    Renaud Calvat : Oui. Le débat qu’on peut avoir, c’est quel niveau de taxe foncière. La Métropole a été créée en 2015 en recevant des dépenses dynamiques des communes et des recettes statiques. Cela peut marcher un an, quatre ans… mais au bout d’un moment le différentiel est énorme. C’est une erreur originelle liée à la loi Mapam. Des compétences ont été transférées : l’urbanisme, la voirie… et un calcul a été fait à l’époque pour savoir ce que chaque commune dépensait. Sauf que cela n’a pas été harmonisé. Certaines mairies mettaient beaucoup d’argent pour désherber, d’autres préféraient les MJC, le soutien scolaire… Depuis, il y a eu de l’inflation mais aussi de nouvelles routes, des lotissements, des arbres plantés à entretenir… Tout cela se fait avec la même somme d’argent qu’en 2015. À cela s’ajoute l’argent que nous prend l’État : 12 millions d’euros au titre de la contribution aux retraites des fonctionnaires par exemple.

    Des maires de droite en ont conclu qu’alors, il ne fallait pas faire la gratuité des transports…

    R.C. : Je suis en total désaccord, cela ne changerait rien. Que les gens payent le service en achetant un ticket ou un impôt, c’est toujours le citoyen qui paye. Le seul moyen de ne pas avoir de dépense, c’est de la réduire. Tout le monde trouve normal de payer un ticket de tramway mais le coût de gestion de la route est aussi important et c’est l’impôt qui finance. Si vous voulez moins de recettes (pas de hausse fiscale), il faut moins de dépenses. Or, tous les maires nous demandent plus de services publics.

    Pourquoi n’avoir choisi que la taxe foncière (payée par les propriétaires) et pas les entreprises ?

    R.C. : Sur la Contribution foncière des entreprises (CFE), on est déjà sur un taux (36,58%) comparable aux autres Métropoles. Sur le versement mobilités, on est au maximum légal. En revanche, le taux de la taxe foncière était historiquement bas, en raison d’un choix politique voulu en 2001 par Georges Frêche lors de la création de l’Agglomération. La recette du foncier bâti c’était à peine 2 millions d’euros pour les ménages contre 300 millions pour les impôts des entreprises. Avec l’ancien taux de 0,167%, pour une taxe foncière de 1 200 euros, seuls 5 euros allaient à la Métropole [le reste à la commune, Ndlr.] ! Les propriétaires payaient entre 2 et 7 euros, avec le nouveau taux (5,8%), ce sera entre 70 et 250 euros par an en fonction du logement (fois 36 !). On a l’un des taux les plus bas de France. Ce sera la seule hausse du mandat et avec l’usine CSR, on vise à terme une baisse de la taxe sur les ordures ménagères (14,62%).

    C’était ça ou réduire les services publics ?

    R.C. : Oui. On a des dizaines de milliers d’habitants qui vont dans les médiathèques, à la piscine… Le coût réel c’est 7 euros de l’heure, pas un habitant ne paye cela. Ce sont des choix politiques. Un piéton pourrait râler en disant qu’il n’a pas besoin de route, ou un contribuable d’école s’il n’a pas d’enfant. Le principe même de l’impôt c’est de mutualiser les coûts pour un meilleur service à un meilleur prix. La vraie question c’est : l’impôt est-il excessif au vu du service en face ?

  • [Entretien] Marion Mazauric : « Ne laissons pas passer le moindre acte de censure »

    [Entretien] Marion Mazauric : « Ne laissons pas passer le moindre acte de censure »

    La Marseillaise : À peine élu, le maire de Vauvert a fait annuler une exposition sous prétexte que les opinions politiques de l’artiste ne lui plaisaient pas. Vous étiez à l’initiative d’une pétition intitulée
    « Stop à la censure culturelle par le RN à Vauvert » : pourquoi vous être emparée du sujet ?

    Marion Mazauric : Nous avons lancé cette pétition pour signaler publiquement et massivement ce cas de censure, et parce que nous voulions en faire une question nationale. Ce qui me vient tout de suite à l’esprit avec cet événement, c’est un livre de Franck Pavloff, Matin Brun, où il met en scène une nation dans laquelle la dérive autoritaire commence par un premier petit interdit absurde. Dans ce récit, celles et ceux qui protestent sont écartés, puis de fil en aiguille, quand la liberté de tous finit par être menacée, il n’y a plus personne pour la défendre. C’est la même idée avec cette pétition : ne surtout pas laisser passer le premier acte de censure. On est déjà à plus de 3 500 signatures. Cet appel ne s’adresse pas seulement aux Vauverdois, mais à tout le monde. Il y a une vraie tentative de banalisation de l’extrême droite aujourd’hui, mais on ne peut pas interdire une exposition sur la base des opinions supposées d’un artiste. La diversité et la liberté des opinions sont absolument essentielles. Dans le monde de l’édition, nous y sommes viscéralement attachés : une table littéraire est un espace de tolérance.

    Le monde de l’édition a justement été très bouleversé ces dernières années avec, entre autres, le rachat du groupe Hachette par Vincent Bolloré en 2023. Quel rôle les maisons indépendantes ont-elles à jouer face à ces évolutions ?

    M.M. : Les maisons d’édition indépendantes sont de moins en moins nombreuses mais elles sont de plus en plus importantes, parce que ce sont elles qui assurent la recherche de tendances nouvelles. D’ailleurs, pendant des années, la pensée critique et politique n’a été publiée que par des indépendants, qui prennent généralement plus de risques éditoriaux que les grands groupes. Ces risques sont absolument nécessaires pour éviter l’uniformisation du marché, et c’est d’ailleurs valable pour tous les domaines de la culture. Ce qui se passe avec Vincent Bolloré dans le milieu de l’édition, c’est avant tout la conséquence du manque de régulation de la concentration industrielle sur ce marché, mais c’est aussi la conséquence de l’arrivée d’industriels qui investissent désormais dans la production des idées, pour prendre le contrôle de la fabrique des opinions et de l’idéologie du pays.

    Quels sont les risques que fait courir à la culture cette progression de l’extrême droite ?

    M.M. : Les écarts d’accès à la culture sont déjà énormes sur notre territoire, notamment entre certaines grandes villes et des zones comme Vauvert par exemple. Le risque fondamental que pose alors l’extrême droite, c’est celui de voir s’institutionnaliser de plus en plus une culture à deux vitesses. Avec d’une part, une culture accessible à l’élite et de l’autre, une culture de consommation, pour le « bon peuple », prié de penser le moins possible. Le Rassemblement national réussit à faire opérer des changements de sens, comme par exemple le fait que le racisme devienne une « opinion » alors que c’est un délit. Pour faire cela, il y a quelque part une volonté d’acculturer les populations, pour mieux en profiter. Pourquoi ? Parce que la culture est un lieu de rassemblement, de partage collectif, qui se crée avec les différences. C’est aussi une forme d’éducation populaire à l’émotion et aux sentiments, à ce qui nous rassemble. Quand vous lisez un livre par exemple, vous entrez dans la vie de quelqu’un d’autre et la complexité du monde apparaît. Bref, la culture se pratique collectivement et elle donne des mots et des outils pour penser, s’exprimer et être avec les autres. Or, l’extrême droite fait de la culture une instrumentalisation politique. Quand une mairie choisit quelle exposition ou quel concert doit être donné, cela devrait interroger les électeurs : qui choisit pour eux et pourquoi ? Quel est le projet culturel derrière ces choix ? Vauvert est un laboratoire de ce qui risque d’être fait demain partout où le RN prendra le pouvoir.

    Des pistes pour résister à cette instrumentalisation politique de la culture, dans le monde de la littérature et de l’édition notamment ?

    M.M. : Réfléchissons, lisons, régalons-nous. En tant que consommateur de livres par exemple, on ne peut pas privilégier exclusivement les éditions indépendantes, mais on peut avoir de la curiosité et aller visiter des librairies indépendantes. Nous sommes même obligés d’avoir de la curiosité, pour ne pas nous contenter du prêt-à-penser. Et j’aimerais ajouter plus largement qu’en parallèle, il ne faut pas mépriser l’électorat du RN, mais plutôt essayer de comprendre comment on en est arrivé là : les injustices sociales et culturelles ont des conséquences et nous sommes dans un système inégalitaire depuis trop longtemps.

  • [Entretien] Jean-Paul Delfino : « Suzanne Valadon était une femme qui a mis la liberté en action »

    [Entretien] Jean-Paul Delfino : « Suzanne Valadon était une femme qui a mis la liberté en action »

    Jean-Paul Delfino est un écrivain-voyageur passionné. D’abord par le Brésil et sa musique, ses premières amours après une interview de sept heures réalisée avec le guitariste Baden Powell. Mais surtout par la liberté. À travers ses romans, il raconte des vies passées. Sa conférence, donnée ce jeudi, portera sur la peintre Suzanne Valadon, figure malgré elle de la libération des femmes dans le Paris des Années folles. Rencontre avec un écrivain avide de voyages et de partage, citoyen du monde revendiqué.

    La Marseillaise : On vous surnomme « l’écrivain le plus Brésilien de France ». Quelle relation entretenez-vous avec ce pays ?

    Jean-Paul Delfino : Après ma rencontre avec Baden Powell, je suis allé une première fois à Rio de Janeiro. J’ai ressenti ce que j’appelle un « AVC amoureux » pour le pays. Difficile à croire, je sais, mais en une semaine, j’ai appris à parler la langue ! Le Brésil est un pays anthropophage : vous venez, il vous happe et vous en ressortez amoureux. C’était aussi une rencontre artistique avec la musique brésilienne. J’ai la chance d’avoir été ami, pendant trente ans, avec Pierre Barouh, grand musicien de bossa-nova. J’y ai aussi rencontré des artistes devenus des proches, comme João Gilberto ou Roberto Gil. Pierre avait une belle façon d’expliquer l’attachement que l’on peut ressentir instinctivement pour un endroit, une personne : les « rivières souterraines ». Elles nous lient ou nous éloignent de manière invisible, inexplicable.

    Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la vie de l’artiste et muse Suzanne Valadon (1865-1938) ?

    J.-P. D. : J’ai reçu il y a quelques années un appel de Chiara Parisi, historienne de l’art et directrice du Centre Pompidou de Metz. Elle m’a demandé un travail biographique sur Suzanne Valadon, qui fut une peintre et une personnalité majeure du milieu de l’art, à Paris, dans les années vingt.

    Qu’est-ce qui, dans son parcours, vous a touché au point d’en faire le personnage principal de votre roman « L’Affranchie de Montmartre » ?

    J.-P. D. : Suzanne Valadon était une femme qui a mis la liberté en action. Elle était analphabète, alcoolique, issue d’un milieu prolétaire. Dans les années 1910, elle est devenue la modèle de peintre la plus connue de Paris. Puis elle a décidé de devenir peintre à son tour, alors que ça ne se faisait pas à l’époque. Elle n’a demandé de conseil à personne, bien que proche d’artistes comme Toulouse-Lautrec, Renoir, Degas… Elle a cassé les codes de la féminité traditionnelle, en aimant des hommes beaucoup plus vieux ou beaucoup plus jeunes, en vivant sa sexualité librement. Je suis tombé amoureux de son parcours.

    Vos romans relatent les histoires de personnalités libres, artistes, voyageuses. Quelle est la quête de votre travail littéraire ?

    J.-P. D. : Ce qui m’intéresse, ce sont les moments de rupture. La vie ne vaut d’être vécue sans risque. C’est ce que l’on retrouve dans le parcours de Suzanne Valadon, mais aussi de Paul Gauguin, qui a quitté sa femme et ses enfants pour vivre en Nouvelle-Calédonie. À 11 ans, j’ai fait un rêve étrange : je me suis vu à 50 ans, malheureux, enfermé, avec une vie sans saveur. Je fuis cela, grâce à l’écriture, au voyage. Je pense que les voyages devraient être remboursés par la Sécu ! (rires). Je réalise aussi mon intérêt pour raconter des événements passés. Je suis assez inadapté au monde actuel je crois !

    Vous exposerez vos récents ouvrages lors du Salon du livre de Gémenos, aux côtés de jeunes auteurs. Quel regard portez-vous sur l’avenir du monde du littéraire ?

    J.-P. D. : La littérature, c’est la liberté absolue. Aujourd’hui, le rachat de maisons d’édition par Bolloré, Kretinsky, c’est la fin de cette liberté. Pour les jeunes auteurs, il faut retrouver du sens pour écrire, du courage aussi. Car, comme disait Raymond Devos : « La liberté s’use quand on ne l’utilise pas. »

    La 5e édition du Salon du livre de Gémenos se déroule samedi 9 et dimanche 10 mai, de 10 à 19h, à la salle municipale Jean-Jaurès, place de la mairie. Entrée gratuite.

    Jean-Paul Delfino sera présent pour échanger avec le public et dédicacer ses ouvrages. Sa conférence est prévue dès ce jeudi 7 mai, à 18h30, à la médiathèque.

    « Ce qui m’intéresse, ce sont les moments de rupture. La vie ne vaut d’être vécue sans risque »

  • « Renouveler l’engagement auprès des jeunes »

    « Renouveler l’engagement auprès des jeunes »

    La Marseillaise : Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le dispositif Place engagée ?

    Estelle Bodo : Place engagée est un dispositif solidaire qui permet de donner du sens à l’accès à des événements populaires. L’idée est de transformer une invitation en une opportunité sociale, humaine et inclusive. Concrètement, la Solimut propose aux jeunes de participer à une action de solidarité. Ça peut être un atelier cuisine, une maraude, des concerts solidaires, de la prévention santé, des manifestations. On était notamment présents à la manifestation du 8 mars. En échange de leur participation à une de ces actions solidaires, les volontaires obtiennent la possibilité de participer à des événements organisés par des partenaires. Il y a, par exemple, des places pour le Delta Festival, La Marseillaise à pétanque, le festival Jazz des cinq continents ou encore Marsatac, cette année. L’idée est donc d’ouvrir les portes de la culture à des jeunes qui n’en ont pas forcément les moyens ou qui sont souvent exclus des événements dont nous sommes partenaires. Il y a aussi, bien sûr, une volonté de créer du lien social et solidaire.

    À quels types de profils s’adresse le dispositif ?

    Estelle Bodo : C’est ouvert à tout le monde. On avait commencé avec l’idée de travailler surtout avec des jeunes, mais en fait, il n’y a pas vraiment de limite d’âge sur ce dispositif. Actuellement, on est en partenariat avec la Ligue de l’enseignement. C’est avec eux qu’on a commencé le dispositif. C’est là qu’on a découvert Jeunesse Place, une association qui existe à l’intérieur de la ligue, dont Sherazade est la fondatrice. Puis, après, ça s’est étendu. Aujourd’hui, on travaille avec le Grep (Gémenos rugby Est Provence), mais aussi avec des adhérents de l’association ES 13, qui ont plus de 55 ans donc. Il n’y a pas besoin d’être partenaire de Solimut pour participer au dispositif. N’importe qui peut nous solliciter. Il n’est même pas nécessaire d’appartenir à une association. Il n’y a pas de critères de sélection, sauf si les événements refusent les moins de 16 ans, par exemple.

    Yanis Guille. : L’objectif, c’est de faire un vrai maillage des cultures, de rassembler tout le monde à des endroits où l’accès est plus compliqué pour certains. C’est l’occasion de créer des échanges, des opportunités. On travaille avec tous les publics, avec des jeunes comme avec des personnes âgées, issus des quartiers populaires, mais aussi de secteurs plus aisés.

    Les participants ont-ils tendance à revenir ?

    Estelle Bodo : Oh oui ! On a créé un groupe WhatsApp avec les anciens participants pour les tenir au courant des actions qu’on mène et on a toujours des volontaires pour venir aider. Je pense par exemple au concert solidaire que Solimut a porté au Dôme, en fin d’année dernière, [Solimut était en octobre partenaire du « Concert pour sauver des vies en mer » , dont l’intégralité des bénéfices a été reversée à des associations qui œuvrent pour le sauvetage en mer ou l’accueil des exilés, Ndlr]. Beaucoup de jeunes ont souhaité être présents. C’était aussi l’occasion d’accéder aux coulisses…

    Pourquoi vous associer à des événements festifs ?

    Estelle Bodo : Le festif, on le sait tous, donne envie. C’est donc une bonne façon d’inciter les jeunes à participer. Mais on se rend compte, au bout d’un certain temps, que les jeunes ne viennent pas que pour la récompense. Bien sûr, le Delta festival attire, car les places sont en temps normal au tarif de 80 euros, mais parfois, certains ne demandent même pas leur contrepartie après leur action. Mais le principe reste : une action, une invitation.

    Y a-t-il aussi la volonté, de la part de Solimut, de présenter à un public plus large le concept d’une mutuelle ?

    Estelle Bodo. : Oui, bien sûr. Quand on a rencontré les jeunes de la Ligue de l’enseignement par exemple, la première chose qu’on a faite a été de présenter la mutuelle. On fait toujours des micros formations. On commence par demander ce qu’est qu’une mutuelle pour eux. On a des réponses du type : « c’est comme telle ou telle prétendue mutuelle ». C’est là qu’on leur explique qu’on n’a pas d’actionnaire, qu’on ne fait pas de profit, que tous nos bénéfices sont reversés à nos adhérents. On met en avant notre ligne politique, qui s’oppose à tout type de discrimination.

    Pourquoi est-il important de faire connaître la mutuelle auprès des jeunes ?

    Estelle Bodo : La mutuelle, c’est quelque chose de très large pour eux. On le voit lorsqu’on intervient sur des événements comme le Delta Festival, où on rencontre les 18-30 ans. Souvent, ce sont les parents qui gèrent. Ils ne savent pas bien de quoi il s’agit. Ils ont besoin de connaître ces valeurs-là, de savoir qu’une mutuelle, c’est indispensable. On les informe aussi sur l’avenir des remboursements santé, l’avenir des mutuelles. Aussi, une mutuelle vit parce qu’il y a des élus et des gens qui s’investissent quotidiennement. Il faut renouveler cet engagement. Je pense que les jeunes peuvent à leur tour diffuser ce genre de valeurs et les incarner.

    Sherazade Mlili : Moi, par exemple, je ne savais pas à quoi correspondait vraiment une mutuelle. Aujourd’hui, je sais que c’est indispensable pour se protéger. C’est ce qui te permet de te soigner, de rembourser tes soins quand tu vas à l’hôpital, chez le docteur, à la pharmacie… Je sais aussi que Solimut ne propose pas de t’accompagner exclusivement sur le plan santé. J’ai appris qu’il proposait aussi des formations, des maraudes…

    Riad Zedal : C’est ça, et ça permet aussi d’avoir un regard différent, parce que nous, quand on pense à mutuelle, on pense surtout à quelque chose de mécanique, c’est-à-dire simplement à quelque chose qui permet de rembourser ta consultation chez le médecin. On n’a jamais accès aux personnes qui travaillent derrière, comme Estelle et plein d’autres personnes qui ont aussi l’air tout aussi géniales.

    Estelle Bodo : On essaie de leur montrer que la mutuelle, ce n’est pas qu’un parcours de soins. Nous, avec notre service de gestion des partenariats qui a été créé il y a un an, un rôle de prévention santé, d’actions solidaires et d’engagement territorial. Mais aussi dans d’autres cadres, avec la possibilité de s’engager en sécurité, sans discrimination et pour faire de très belles choses.

    Faites-vous désormais la différence avec une assurance classique ?

    Sherazade Mlili : Oui, je vois la différence. Mais ça m’a aussi appris des choses sur l’engagement. Je peux solliciter Estelle pour savoir s’il y a une action qui se prépare. Ça me permet d’être plus là, pour ma ville.

    Cela vous donne-t-il envie d’adhérer plus tard ?

    Sherazade Mlili : Oui, bien sûr, maintenant qu’on sait ce qu’est la mutualité et, plus précisément, leur mutualité [Solimut], ça donne envie. D’autant que, maintenant que je connais les gens qui y travaillent, je suis beaucoup plus en confiance. Je sais que ce n’est pas de l’arnaque, qu’ils ne vont pas m’escroquer. Je sais que les personnes qui sont derrières ont envie de bien faire leur métier, qu’ils ont vraiment beaucoup de volonté.

    Le fait que Solimut ne fasse pas de profit et s’oppose à tout type de discrimination vous touche-t-il ?

    Riad Zedal : Bien sûr. Une mutuelle n’a pas pour objectif de faire du profit, ça donne plus confiance.

    Sherazade Mlili : On a la sensation que la démarche est plus sincère. D’autant qu’en choisissant de ne faire aucune discrimination, ils prennent des risques que les certaines assurances ne prennent pas. Et pour nous, les jeunes, ça nous permet de nous sentir plus écoutés. Ça montre que tout ce qui est raconté n’est pas faux : ce qui arrive aux jeunes, mineurs comme majeurs, n’est pas un mensonge. Il y a bien de la discrimination, il y a bien du racisme et il y a des gens qui le voient et qui ont envie de nous aider.

    Estelle Bodo : Je pense qu’ils se sont rendu compte qu’on avait les mêmes valeurs qu’eux. Eux ont créé une association pour lutter contre les discriminations. Et ils se sont rendu compte qu’en fait, la mutuelle a fait ce même choix de dire : tu es malade, on te couvre, tu es de nationalité x ou y, on te couvre, t’as tel âge, on te couvre… Ils se sont rendu compte, avec Place engagée, qu’on avait envie de leur ouvrir des barrières en leur permettant d’être présents là où ils ont envie d’être. Cela rejoint la volonté de l’association Jeunesse place qu’ils ont fondée.

    Jeunesse place est une association que vous évoquez souvent. Sherazade, vous êtes l’une des fondatrices. De quoi s’agit-il ?

    Sherazade Mlili : C’est une association que nous avons créée entre jeunes. Je suis l’une des fondatrices, mais au total, nous étions quatre, tous adhérents de la Ligue de l’enseignement. On a voulu créer notre propre organe associatif parce qu’on s’est rendu compte que lorsqu’on participait à des événements, notamment lors des séjours comme le Summer camp [voyage au cours duquel des personnalités sont invitées pour parler aux jeunes de leur métier et de leurs engagements, Ndlr], beaucoup de portes nous étaient fermées. Pour la réservation des lieux par exemple, nous étions souvent refusés par les enseignes, parce qu’on était des jeunes, en majorité issus des quartiers nord. Nous avons aussi reçu des insultes, moi en tant que jeune fille voilée, et un ami parce qu’il est noir. On a donc eu la volonté de montrer qu’on était capables, en tant que jeunes des quartiers nord, de faire tout ce qu’on souhaitait sans les gens qui voulaient nous mettre à l’écart. C’est donc nous qui avons repris l’organisation du Summer Camp. On participe à plein d’actions, avec la Ligue, avec Solimut, mais aussi avec d’autres organismes.

    En quoi l’association vous permet de dépasser les barrières auxquelles vous étiez auparavant confrontées ?

    Sherazade Mlili : La Ligue est une grande association, qui opère dans toute la France. On n’était donc pas vraiment décideurs dans les actions qui étaient menées. Grâce à Jeunesse place, on est maintenant en contact direct avec les gens avec qui on travaille, ça nous permet de confronter directement les personnes. Disons qu’on porte notre propre voix, en montant nos propres projets.

    Au-delà de votre engagement dans l’association, avez-vous parlé autour de vous du dispositif Place engagée et, plus largement, de la mutuelle ?

    Sherazade Mlili : De mon côté, oui, surtout dans mon cercle familial. Quand je dis à ma sœur que je vais au Delta Festival, elle me demande tout de suite comment j’ai réussi à me payer une place. Donc, je lui explique que je peux y aller grâce à Solimut, parce que j’ai participé à une maraude ou autre chose. Donc, elle me demande si elle peut venir participer à la prochaine. Et c’est le même schéma avec mes amis. Ils demandent ce que j’ai fait pour aller à tel endroit. Je leur explique et ça les motive.

    Estelle Bodo : On a commencé, vous étiez cinq je crois, et sur le groupe WhatsApp, on est presque 40 maintenant.

  • [Entretien] Elisa Goudin-Steinmann : « En Allemagne, le “mur pare-feu” contre l’AfD se fissure »

    [Entretien] Elisa Goudin-Steinmann : « En Allemagne, le “mur pare-feu” contre l’AfD se fissure »

    La Marseillaise : Un an après son accession au pouvoir, le chancelier Friedrich Merz est à un niveau d’impopularité record. Comment l’expliquer ?

    Elisa Goudin-Steinmann : La CDU fait les frais de la situation économique difficile liée à des facteurs qui ne sont pas dus à l’Allemagne elle-même. Il y a eu coup sur coup l’arrêt du gaz russe pas cher et les tensions géopolitiques. On entre dans la troisième année de récession, ce qui n’est pas du tout habituel pour les Allemands, en tout cas ceux de l’Ouest qui n’ont pas connu ça depuis le « miracle économique ». Ça a créé l’impopularité du chancelier de fait. Il pâtit également des difficultés de dialogue au sein de la coalition avec le SPD.

    Le noyau dur de l’électorat du CDU et du SPD qui se partagent le pouvoir depuis 1949 est en train de disparaître. Y a-t-il une lassitude ?

    E.G.-S. : Je ne dirais pas qu’ils sont en train de disparaître. Les scores du SPD, le PS en rêverait. Ils perdent des électeurs, ça c’est sûr. Pas seulement au profit de l’AfD mais aussi de l’abstention, de la gauche plus radicale Die Linke ou dans certains cas des Verts. Mais oui, ce qu’on appelle les « Volkspartei », les partis de masse traditionnels [CDU et SPD Ndlr], sont un peu usés par le fait d’avoir gouverné ensemble plusieurs fois depuis 2005. On a du mal à voir la différence entre l’offre politique. Le SPD est un petit peu plus progressiste sur les questions sociétales mais à part ça, c’est la même politique économique qui sera menée au final, donc à quoi bon choisir ? C’est ce que disent les électeurs et les partis en sont conscients. C’est pour ça qu’ils n’étaient pas très motivés à l’idée de gouverner ensemble. Arithmétiquement parlant, le Bundestag est bloqué parce que la CDU ne veut pas s’allier avec la gauche radicale. Le cordon sanitaire tient pour l’instant autour de l’AfD, personne ne veut gouverner avec eux mais ils ont quand même 152 députés. Par ailleurs, en Allemagne, on ne dit pas « cordon sanitaire » mais on parle de « mur pare-feu ». L’AfD n’arrête pas de dire qu’il faut faire tomber ce mur, comme on a fait tomber le mur de Berlin et qu’on va libérer les Allemands une deuxième fois. Ils ont une stratégie très claire de chercher des moyens pour, finalement, gouverner avec la CDU, ce qui finira peut-être par arriver. Je suis incapable de le dire. Mais des voix à la CDU disent qu’il faut mettre fin à ce mur pare-feu. C’est en train de se fissurer.

    Pour récupérer les électeurs de l’extrême droite, la CDU a durci son discours sur l’immigration, ce qui a finalement bénéficié à l’AfD ?

    E.G.-S. : La CDU reprend un peu les éléments de discours de l’AfD pour essayer de récupérer les électeurs mais on sait très bien que ça ne marche pas. Ça s’est vérifié partout. Les Républicains ont essayé de faire ça aussi avec certains thèmes du Rassemblement national. On ne récupère pas d’électeurs comme ça. Ça crée juste une droitisation, en général, de leur politique et ça légitime le discours de l’AfD, ça le normalise. En Thuringe, Björn Höcke a repris le slogan nazi « Deutschland über alles » (« L’Allemagne au-dessus de tout »). Alexander Gauland [président d’honneur de l’AfD, Ndlr], a utilisé le mot « entsorgen » à l’encontre d’une ministre d’origine turque. Ce qui veut dire qu’il fallait la déporter. Ce n’est plus ambigu, c’est un langage ouvertement nazi.

    L’AfD ambitionne de remporter plusieurs régions à l’Est lors des élections de septembre. Pourquoi fait-elle de bons scores dans l’ex RDA ?

    E.G.-S. : Si on regarde les marqueurs sociaux comme le chômage par exemple, la population à l’Est est plus défavorisée donc, elle a une plus grande probabilité de voter AfD. Même si ça ne représente pas la totalité des électeurs, bien sûr. Le deuxième facteur est historique. Les électeurs sont souvent des personnes ayant grandi en RDA ou socialisés par des parents qui vivaient dans l’ex Allemagne de l’Est, où il n’y a pas eu ce travail sur le passé nazi. On racontait l’histoire en disant qu’on était les héros de la Résistance, qu’on était les communistes donc on ne s’est pas du tout interrogé sur la culpabilité. Il y a ce manque d’un travail historique et d’une conscience historique à l’Est qui a été en partie comblée après la chute du Mur. Enfin, le troisième et plus gros facteur d’explication, selon moi, ce sont les injustices économiques et sociales commises après 1990. Le vote AfD est souvent un vote de protestation. Mais il ne faut pas stigmatiser les Allemands de l’Est, l’extrême droite progresse aussi et plus rapidement à l’Ouest, d’où viennent tous ses dirigeants.

    81 ans après la capitulation nazie, le parti dirigé par une petite-fille de SS est en tête des sondages. L’Allemagne renie son passé ?

    E.G.-S. : Le 2 avril dernier, l’hebdomadaire allemand Die Zeit a mis en ligne un moteur de recherche qui permet à chacun, en deux clics, de savoir s’il avait des grands-parents nazis ou pas. Ça a provoqué un gros débat en Allemagne et une prise de conscience. Tout le monde tombe des nus en découvrant qu’il avait un grand-père ou une grand-mère nazi. C’est une petite révolution. L’espoir est que ça mette à mal la stratégie de l’AfD qui essaye de balayer tout le travail de mémoire fait depuis 1945. Les sondages montrent que seulement un quart des Allemands pensent avoir eu un nazi dans sa famille, ce qui est hyper sous-estimé. Est-ce que ça va empêcher de voter AfD ? Ça, c’est encore une autre question. Je n’ai pas la réponse. En tout cas, on ne pourra plus dire mais les nazis, c’est la famille des autres.

  • [Entretien] Jean-Marie Angeli : « La fraude intervient dans un système de marchandisation de la santé »

    [Entretien] Jean-Marie Angeli : « La fraude intervient dans un système de marchandisation de la santé »

    La Marseillaise : La CPAM 13 a engagé de plus grands moyens pour lutter contre la fraude et les résultats ont quasiment quadruplé en trois ans. Qu’en pensez-vous ?

    Jean-Marie Angeli : Il est très important de lutter contre la fraude, car on ne fait pas n’importe quoi avec l’argent public. Et on se félicite de cette volonté d’augmenter les moyens de la lutte. Mais, s’il y a eu une vraie volonté d’embaucher à la CPAM, je dois mettre un bémol à ces chiffres : c’est très nouveau, ça date de trois ans et on part de zéro. Il n’y avait pas de postes spécifiques d’enquêteurs. Le pôle d’experts décelait des anomalies dans des dossiers. Mais les fraudes ne sont pas les mêmes selon le type de professionnel. Aujourd’hui, on est 70, en collectif, avec des services judiciaire et policier. Il reste que nous n’avons que 10 enquêteurs sur toute la région dans notre pôle PIEJ. On progresse. Il est temps. Mais on est encore bien loin du compte. Il va falloir aller chercher les gros trusts au lieu de taper sur le RSA et le chômage. Sans oublier qu’en 2025, ce sont 80 milliards d’exonérations de cotisations patronales qui ne sont pas tombés dans les caisses de la Sécu.

    On trouve 58% d’assurés à l’origine des fraudes, mais les professionnels concentrent 72% des montants détectés. Comment analysez-vous ces résultats ?

    J.-M. A. : C’est sans commune mesure. On ne peut pas mettre dans le même plan une erreur de déclaration d’un particulier et une arnaque d’un centre de santé. Ce qui me choque, c’est qu’on va encore criminaliser l’assuré là où la fraude est minoritaire en pointant les arrêts de travail. Mais, à aucun moment, on interroge les raisons de ces arrêts.

    Les chiffres font apparaître que les abus sont majoritairement liés aux arrêts maladie. Cela peut-il justifier le durcissement de la loi de financement de la Sécurité sociale sur ce point ?

    J.-M. A. : La loi prend le problème à l’envers. Au lieu de demander pourquoi il y a autant d’arrêts, elle cherche à faire revenir le travailleur à son poste. On met le salarié au pied du mur pour qu’il reprenne le travail en considérant qu’il n’est plus malade et s’il l’est, il lui faut contester la décision. Pendant ce temps, ses droits sont suspendus, il n’est payé ni par la Sécu, ni par l’employeur. Quant aux accidents de travail et aux maladies professionnelles, c’est l’employeur qui paye. Il n’a aucun intérêt à les déclarer. Les sous-déclarations se comptent en milliers. Et depuis que les CHSCT ont été refondus en CSE, on a cassé les outils pour alerter sur la sécurité.

    Les chiffres montrent également que, parmi les professionnels de santé, les fraudeurs se sont « professionnalisés ». Un signe de marchandisation de la santé ?

    J.-M. A. : Les chiffres indiquent que les centres de santé font partie des gros fraudeurs. Mais ils se sont mis en place dans la logique de marchandisation de la santé. Il y a eu ce feu vert donné au business, où la fraude intervient. Il faut s’interroger sur les centres qui ouvrent et ferment un ou deux ans après… Et on continue à soumettre notre système de Sécurité sociale au marché. Au dernier CSE, on a appris que tous nos logiciels allaient passer sous Microsoft, alors qu’il en existe en France, en accès libre. Mais c’est un marché énorme et on fait du business avec notre santé, des informations médicales stratégiques et, à côté de ça, on va chercher à toujours rechigner sur 10 euros de remboursement à l’assuré.

    La sécurisation et la numérisation de l’accès à la santé participent aussi à une augmentation des renoncements aux soins. Y a-t-il des données sur cette problématique ?

    J.-M. A. : Absolument aucune. Quand il y a des remontées, elles viennent d’associations de terrain, du défenseur des droits. Ils font le fusible là où la Sécu se désengage. Nos administrations sont prises dans une logique de casse des services publics de proximité. Cette stratégie de délocalisation et dématérialisation incite les précaires à abandonner leurs démarches. Les jeunes travailleurs et les retraités sont les plus touchés.

  • [Entretien] Robin Prétot : « La population est réfractaire à cet incinérateur »

    [Entretien] Robin Prétot : « La population est réfractaire à cet incinérateur »

    La Marseillaise : Vous avez présenté votre premier budget lors du dernier conseil municipal. Vous dites avoir frôlé la tutelle de la Chambre régionale des comptes.

    Robin Prétot : Quand on est arrivés, on m’a présenté un projet de budget avec deux régies annexes déficitaires. C’est ce qui aurait pu amener le préfet à nous placer sous la tutelle de la Chambre régionale des comptes, pour qu’elle observe l’ensemble du budget de la commune, comme c’est le cas pour la Métropole. Je ne voulais pas qu’on rentre dans ce scénario, qui aurait pu mettre la vie associative istréenne fortement en danger, puisqu’on n’aurait pas voté les subventions avant le mois de juin. Certaines structures n’ont pas la trésorerie pour tenir jusque-là.

    La régie Nexus est-elle abandonnée ?

    R.P. : C’est un équipement qui n’a même pas un an. Il avait pour objectif d’offrir un espace pour les jeux vidéo et réalité virtuelle, sauf qu’il était déjà déficitaire de 246 000 euros et qu’il perdait 50 000 euros par mois. On a abandonné cette régie lors du dernier conseil municipal, car c’était intenable. Ça nous a demandé une subvention de liquidation de 600 000 euros. Ce sont 600 000 euros en moins dans les caisses de la Ville. Les cinq agents vont être reventilés dans les services. Les trois CDD qui arrivent à terme, le 31 mai, ne seront pas renouvelés.

    Que vont devenir les équipements ?

    R.P. : C’est un investissement d’1,8 million d’euros, donc ça fait mal à cœur. Il y a des bancs de gaming avec de gros ordinateurs, ce sont peut-être des choses qu’on peut céder ou qu’on peut mettre aux enchères. On n’exclut pas de garder l’idée originale du Nexus, mais d’en faire une délégation de service public pour la confier à un porteur privé qui a une logique d’équilibre et de recettes, une logique de business.

    La régie du centre équestre du Deven posait aussi problème. Qu’en est-il ?

    R.P. : Elle est aussi déficitaire de 102 000 euros. On veut la conserver, car il y a plus d’usagers et d’agents qui y travaillent et c’est du patrimoine. Mais comment on fait ? C’est un service public industriel et commercial qui, normalement, doit s’équilibrer par lui-même. On a discuté longuement avec les services de l’État pour trouver une solution dans les textes qui permette de voter une subvention d’équilibre de 102 000 euros d’ordre exceptionnelle. Mais il a fallu la justifier sur des motifs très particuliers qui sont valables une fois, mais qui ne le seront pas deux fois. Le sujet va donc se représenter l’année prochaine, on a juste gagné du temps. Il nous reste 8 mois pour s’appuyer sur l’audit RH et l’audit des finances et entamer un vrai plan d’économies internes. On a sauvé 2026, maintenant, il faut préserver 2027. Pour ça, il faut faire des choix courageux. Au Deven, ça va peut-être nécessiter qu’on fasse des coupes ou qu’on augmente les tarifs. On ne peut pas garder une logique de pur service public sur des choses comme ça, qui sont en réalité économiques, industrielles et commerciales.

    Vous avez lancé un audit financier et RH de la Ville. Avez-vous déjà des pistes d’optimisation ?

    R.P. : On en est à la réception des offres des différents cabinets d’audit. On espère avoir les premiers résultats pour juillet. L’idée, ce sera certainement de réguler la masse salariale avec des départs en retraite qui ne seront pas tous remplacés. Je pense qu’il y a aussi des marges à trouver dans le fonctionnement de la commune, qui dépensait beaucoup d’argent. On a, par exemple, 350 voitures dans le parc auto pour une ville de 45 000 habitants. C’est juste lunaire. On peut aussi être plus sobre dans les frais de réception, les festivités… Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

    En diminuant la masse salariale (1 600 agents, 67 millions d’euros), ne craignez-vous pas d’attaquer la qualité du service public ?

    R.P. : Je ne suis pas inquiet là-dessus. Je pense qu’il faut revoir le fonctionnement interne, re-flécher les agents sur des missions qui relèvent vraiment du service public. Je préfère avoir des Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) supplémentaires plutôt que des agents qui gèrent un service industriel et commercial comme le Nexus, par exemple. En travaillant bien, on peut garder une qualité de service public de haut niveau avec une masse salariale qui, au fil des années, va se réduire.

    L’enquête publique autour du projet d’incinérateur de Suez, auquel vous vous opposez, a été prolongée. Quelles sont concrètement vos voies de recours ?

    R.P. : Juridiquement, on n’en a aucun. Par contre, on a quelque chose auquel je crois beaucoup : la mobilisation publique, l’acceptabilité sociale, qui est en l’occurrence de zéro. Je veux qu’on transforme cette enquête publique en véritable tribune de la contestation pour que le commissaire, j’espère, rende un avis négatif et puisse influencer la décision à la fois de l’État et du porteur de projet. La population est réfractaire à cet incinérateur, ce n’est ni viable démocratiquement, ni économiquement. C’est presque une affaire de principe dans ce territoire où on a toujours été considérés comme la poubelle des autres. On ne troque pas notre santé, notre qualité de vie, notre qualité de l’air contre quelques avantages énergétiques. On a l’impression que l’histoire se répète et c’est pas possible.

  • [Entretien] Sylvain Bego-Ghina : « La macronie tue la formation pro »

    [Entretien] Sylvain Bego-Ghina : « La macronie tue la formation pro »

    La Marseillaise : Quel état des lieux faites-vous de la formation professionnelle ?

    Sylvain Bego-Ghina : Ça va être vite vu : ils sont en train de tuer la formation professionnelle. Sur les 13 milliards d’euros récoltés par an aux entreprises, 11 sont orientés vers l’apprentissage, il ne reste donc plus d’argent pour les opérateurs de compétences [Opco, Ndlr.]. Tous les budgets baissent, les voyants sont dans le rouge. Le Compte personnel de formation (CPF) est aujourd’hui limité. À France Travail, les choix de formations se résument à celles dont les métiers sont en tension, comme l’hôtellerie-restauration ou l’aide au service… Les missions locales subissent des baisses de moyens. C’est plus que les vaches maigres ! Dans 10 ans, il n’y aura plus de centre de formation tel qu’on l’a connu, l’Afpa ne sera peut-être plus là. L’apprentissage est normalement adressé aux mineurs, ou aux moins de 20 ans… Ce n’est pas ce qu’on entend traditionnellement par « formation professionnelle ».

    Qu’est-ce que ça implique
    de favoriser l’apprentissage
    au détriment de la formation professionnelle
     ?

    S.B.-G. : Plusieurs choses. Quand on est en apprentissage, on est une semaine dans une boîte de formation et trois semaines chez un patron. C’est de la main-d’œuvre bon marché pour le patronat. À l’Afpa, les stages étaient de 3-4 semaines, on n’est pas sur la même échelle de temps. On est d’ailleurs en train de devenir des centres d’apprentissage. La direction veut prendre « le train de l’apprentissage » et table sur des fermetures de CFA… On va faire la voiture balais des CFA, ça en dit long sur les politiques menées. D’autant que notre direction veut tout rentabiliser et entend fermer tout ce qui n’est pas rentable. On craint prochainement des fermetures de formations, de centres, a minima des regroupements de structures ou encore des licenciements. C’est toute l’histoire du macronisme : ils ne veulent plus de services publics de pleine compétence, faire plus avec moins… De toute façon, on est tellement dans le rouge, que la seule chose qui reste pour baisser les coûts c’est baisser la masse salariale. Et moins il y a de masse salariale, moins il y a de formations… Vous voyez le schéma.

    Quelles conséquences concrètes de ces baisses de moyens ?

    S.B.-G. : Avant, à l’Afpa, les usagers étaient hébergés, nourris, il y avait la médecine du travail, de l’orientation, une vraie égalité devant la formation… Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Également, les fermetures de centres ont une conséquence très concrète : l’impossibilité de faire une formation près de chez soi. Il y a des endroits où il faudra faire 150 km pour devenir maçon…

  • [Entretien] Nadjib Touaibia : « J’ai voulu mettre en exergue les actes des soldats israéliens »

    [Entretien] Nadjib Touaibia : « J’ai voulu mettre en exergue les actes des soldats israéliens »

    La Marseillaise : Pourquoi avoir décidé d’écrire une fiction du point de vue d’un médecin-soldat franco-israélien ?

    Nadjib Touaibia : Avant d’adopter ce point de vue, il y a un fait central : un crime particulièrement épouvantable qui est le bombardement par l’armée israélienne d’une maison où se trouvaient neuf enfants [le 23 mai 2025 à Khan Younès, Ndlr.]. J’ai écrit plusieurs articles sur cet événement [sur le site mediaterranee.com]. Puis, je me suis dit qu’un tel crime n’était pas possible. Hormis L’Humanité, beaucoup de médias ont banalisé ce crime. L’idée m’est alors venue d’écrire une fiction. Je me suis dit que dans ce camp de tueurs, il y avait bien quelqu’un qui avait réagi comme un être humain. Et comme on est à Marseille, j’ai imaginé qu’il serait Marseillais. Je suis convaincu que ce type de personnage existe. Je reviens sur son enfance jusqu’à son attitude devant ce crime. À travers cela, j’ai voulu mettre en exergue le comportement des soldats israéliens. Il y a des soldats qui ont désobéi sans le dire, certains ont pris conscience de l’horreur une fois revenus, d’autres sont restés mutiques… et il y a aussi ce que j’appelle « l’uniforme sans tremblement », c’est-à-dire ceux qui ont participé à ces crimes passibles de justice. Moi je suis en rapport avec Efraim Davidi, un militant communiste en Israël. Il dit que la grande majorité de l’opinion israélienne approuve aveuglément ce que dit Netanyahou. Ça le rend dingue car il a l’impression que l’opinion est sous emprise de l’extrême droite. Mais selon lui, quelque chose couve dans l’armée. Il me parle d’un possible effondrement car l’armée est excessivement sollicitée.

    Le sujet principal du livre, c’est l’engrenage dans lequel un soldat peut être pris, malgré ses contradictions intérieures ?

    N.T. : Oui. Et il faut souligner que lorsqu’on est médecin-soldat en Israël, il n’y a pas d’ordre écrit mais des non-dits. Ils n’ont par exemple pas le droit de soigner des blessés palestiniens.

    La question du dilemme est aussi très présente dans votre récit.
    Le personnage principal est ainsi tiraillé entre la chimère du sionisme transmise par sa mère et ses réelles origines marocaines, par son père, prof d’histoire…

    N.T. : Et lui se trouve au milieu : entre sa mère qui veut absolument que son fils choisisse Israël, et son père qui est communiste. J’ai fait exprès d’en faire un descendant d’Abraham Serfaty [militant communiste mort en 2010 considéré comme le « Mandela marocain », emprisonné et torturé par le régime d’Hassan II dont il était un opposant, et aussi farouchement antisioniste, Ndlr.]. Je conseille d’ailleurs ses Écrits sur la Palestine qui témoignent d’une vision remarquable [réédités fin 2025 par son petit-fils Théo, Ndlr.]. Pour revenir à mon récit, le père du médecin-soldat est détaché de la religion et regarde la trajectoire de son fils. Paradoxalement, c’est le personnage central du récit. C’est lui qui a la subtilité d’observer son fils et de le laisser cheminer, avant d’entrer en contact avec lui au moment où il sent qu’il est mûr dans sa conscience. La façon qu’il a d’emmener son fils vers le concept de génocide est fine.

    Vous écrivez que le médecin-soldat franco-israélien est « étranglé entre deux fidélités »…

    N.T. : Il revient avec un poids sur la conscience mais a des remords vis-à-vis de ses grands-parents, de sa mère. Il n’a pas tout rompu mais revient sur Marseille, dans un univers où il retrouve sa famille et vit le fait d’être juif de façon sereine. En fait, il a fui un environnement épouvantable.

    Outre l’arrêt de la guerre et du génocide, quelles solutions politiques voyez-vous au conflit ?

    N.T. : L’horizon immédiat est d’abord l’arrêt de la souffrance des Palestiniens. À l’heure où nous parlons, leur situation humanitaire est épouvantable. La question palestinienne est noyée entre l’Iran et les États-Unis. À terme, l’idéal serait que les deux États vivent côte à côte et en paix. Mais aujourd’hui, cela paraît hélas tellement utopique. Sans compter la situation de la Cisjordanie où les colons vandalisent, tuent et violent sous l’œil complice de l’armée.

    « L’heure et la poussière » est notamment disponible dans la librairie marseillaise L’île aux mots ainsi que sur commande.heureetlapoussiere@yahoo.com

  • [Entretien] Emmanuel Maurel : « Une volonté de détruire l’audiovisuel public »

    [Entretien] Emmanuel Maurel : « Une volonté de détruire l’audiovisuel public »

    L’Assemblée nationale publie ce mardi matin le rapport du député ciottiste Charles Alloncle rédigé à l’issue des six mois d’une commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public décriée. Le document de 400 pages a été adopté la semaine dernière de justesse, par 12 voix contre dix, et huit abstentions. Il contient les 80 recommandations de l’élu d’extrême droite qui relayent les obsessions de son clan d’une cure d’austérité de France Télévisions, la soumission des journalistes à une prétendue « neutralité ». Démanteler pour mieux privatiser, résume le député GRS Emmanuel Maurel.

    La Marseillaise : Le rapport sur l’audiovisuel public de Charles Alloncle est rendu public ce lundi. Vous étiez contre sa publication ?

    Emmanuel Maurel : J’étais surtout opposé au rapport sur le fond. C’est un rapport assez médiocre, avec beaucoup d’approximations, d’insinuations et des préconisations que je conteste absolument. Le fait qu’il soit publié, il n’y a pas de problème à ce niveau-là, de toute façon les auditions menées étaient publiques. Je ne suis pas un censeur dans l’âme. C’est le fond que je conteste.

    Sur les 80 préconisations du député ciottiste laquelle vous alerte particulièrement ?

    E.M. : Mon désaccord principal, c’est la volonté du rapporteur d’économiser 1 milliard d’euros sur le budget de l’audiovisuel public notamment par une série de fusions ou de suppressions qui aboutissent à ce résultat. C’est clairement une volonté d’affaiblir, de démanteler, voire de détruire l’audiovisuel public. Je suis en désaccord total avec ça. C’est un rapport qui n’a pas beaucoup de hauteur de vue parce que l’audiovisuel public participe largement à la création audiovisuelle et cinématographique en France. C’est un secteur qui, en réalité, est bénéfique économiquement pour le pays.

    Jordan Bardella a annoncé que s’il arrivait au pouvoir, il privatiserait l’audiovisuel public. Si ce n’est pas écrit dans le rapport, c’est l’objectif à terme de l’extrême droite ?

    E.M. : Je crois surtout que Charles Alloncle a mis en place une entreprise de dénigrement de l’audiovisuel public, en inventant des histoires, en montant en épingle des faits qui sont complètement dérisoires pour préparer le terrain. Et ce, dans le but de mettre en place ce que veut Bardella et sûrement ses amis, y compris économiques. Il est évident que le groupe Bolloré a eu une influence dans cette affaire. L’idée à terme est de démanteler et de vendre l’audiovisuel public à la découpe, c’est ce qu’ont démontré ces six mois d’auditions. Des questions légitimes se posent sur l’audiovisuel public, ce qui est normal après tout. Ces vrais enjeux qui sont de savoir comment on adapte la télévision au tout numérique, comment on fait face à l’intelligence artificielle, comment l’audiovisuel public se défend face à l’hégémonie des Gafam, des plateformes américaines, ont été passés sous silence au profit de ragots.

    Que contient la contribution que vous avez apportée à ce document ?

    E.M. : Dans la première partie de ma contribution, j’expose les intentions de Charles Alloncle qui voulait démontrer que l’audiovisuel public n’était pas impartial, n’était pas neutre. En réalité, sa démonstration est très faible voire inexistante. Il y a des pages et des pages de ragots qui n’aboutissent à pas grand-chose. La deuxième partie est une démonstration assez rigoureuse sur pourquoi couper un milliard d’euros dans l’audiovisuel public, c’est une folie aussi bien en matière d’exception culturelle que de conséquences économiques et industrielles. Puis, la troisième partie contient un certain nombre de préconisations qui posent notamment la question importante du recours croissant à l’externalisation, c’est-à-dire faire appel à des sociétés privées pour réaliser des émissions de débat. Il y a aussi quelques mesures pour essayer de faire en sorte que France Télévisions, notamment, soit à la hauteur des enjeux du numérique.

    L’association AC !! Anticorruption a déposé samedi plainte contre X pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence, visant Charles Alloncle et la direction de Lagardère News.

    E.M. : Il est évident que M. Alloncle a un agenda politique qui coïncide avec celui du groupe Bolloré. Ça, tout le monde le sait, il suffisait de regarder les auditions pour s’en rendre compte. C’était, d’une certaine façon, transparent. On verra ce que donnera cette plainte.

    Cette commission d’enquête parlementaire instaure un précédent ?

    E.M. : C’était une tonalité très inquisitoriale et en même temps une stratégie de victimisation permanence. M. Alloncle, après avoir posé des questions très agressives, se plaint d’être malmené, critiqué. C’est pour ça que j’avais eu cette formule qui ne lui avait pas plu, en lui disant : « Vous commencez en Torquemada et vous finissez systématiquement en Calimero. » Je suis surtout déçu. Le rapport n’est vraiment pas bon. C’est vraiment une occasion manquée. On verra ce que ça donnera après sa publication mais ça en dit long sur les intentions de l’extrême droite.