La Marseillaise : Quel enseignement tirez-vous de votre expérience en tant que médecin militaire ?
Raphaël Pitti : Je suis rentré dans l’armée en 1977 et j’ai donc couvert plusieurs conflits comme celui de l’ex-Yougoslavie, la guerre civile au Liban ou encore la première guerre du Golfe. à travers eux, j’ai compris que ceux qui en souffrent le plus ce sont les populations.
À travers votre livre « Va où l’humanité te porte. Un médecin dans la guerre », pourquoi avez-vous ressenti le besoin de mettre votre expérience par écrit ?
R.P. : Avec mon métier de médecin dans l’armée, j’étais principalement dans l’action. à partir de 2016, j’ai été approché par plusieurs éditeurs, mais chaque fois, je refusais l’exercice de l’écriture. Puis j’ai fini par accepter car j’y ai vu une forme d’engagement pour alerter autrui. La vie nous est donnée, mais sans mode d’emploi, donc l’engagement était un moyen de donner un sens à ma vie.
Quand les moyens et les infrastructures sanitaires sont détruits, comment peut-on encore soigner ?
R.P. : Malheureusement, on est amené à trier et ce tri se fait en fonction des moyens que l’on a. Auparavant, on triait entre « urgence absolue » et « urgence relative ». Le blessé très grave prévalait sur celui moins grave. Mais avec des conflits comme celui de Gaza, où même les infrastructures sanitaires sont visées, on peut être amené à faire ce que l’on appelle le « triage inverse ». C’est-à-dire qu’on abandonne les blessés les plus graves au profit des moins graves dont on est sûrs de pouvoir soigner avec le peu de moyens qui nous reste. C’est ce que j’ai vécu pour la première fois, en 2024, à l’hôpital européen de Gaza.
Qu’est-ce que cette situation dit du droit international et des droits fondamentaux de l’Homme ?
R.P. : Il y a une perte de nos valeurs fondamentales. Les biens matériels nous rendent esclaves et on évolue dorénavant dans l’individualisme total au détriment du groupe social. Depuis plusieurs années, on met en avant la réussite personnelle qui permettrait le bonheur. Or, c’est faux ! Le bonheur, c’est de pouvoir partager avec les autres.
Vous vous êtes engagé auprès de populations dont vous ne partagez pas forcément la langue, l’histoire… Qu’est-ce qui rend possible cette rencontre ?
R.P. : Quand il souffre, l’être est dans toute son humanité. Il perd toute son arrogance et c’est à ce moment-là que la relation médecin-malade est la plus pure. Plus besoin de parler, en un regard, on se comprend.
Lorsque vous revenez en France après une mission, ressentez-vous un décalage entre la réalité vécue sur le terrain et la manière dont les conflits sont perçus ici ?
R.P. : Effectivement, les gens ne s’imaginent pas justement les horreurs vécues ailleurs, car ils sont pris par leurs propres problèmes quotidiens. Or, il n’y a pas de distinction entre la misère internationale et celle plus locale. Donc, la situation d’un sans domicile fixe fait autant appel à votre humanité que celle du blessé de guerre.
Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre ouvrage ?
R.P. : Je veux que le lecteur se pose la question : « Quel monde je veux pour demain ? » Et s’il conclut qu’il souhaite un monde différent, alors il doit s’engager et donc agir concrètement. Mais pour ça, il doit accepter de prendre des risques.
Que peut-on faire concrètement pour soutenir les populations touchées par les conflits ?
R.P. : On ne doit plus être indifférent face à la situation actuelle. Nos dirigeants accordent un budget colossal à la défense, mais aucun pour la défense de la paix. Or, si on prenait, ne serait ce, qu’1% du budget alloué à la défense, cela représenterait déjà 500 millions d’euros. Une somme qu’on pourrait accorder alors à la sensibilisation pour la paix ou à l’éducation à l’interculturalité, par exemple.
Comment transmettre aux jeunes générations ce sens de l’engagement et de la responsabilité collective ?
R.P. : Les images, dorénavant retransmises en temps réel, doivent nous aider à agir. On doit vouloir autre chose, espérer autre chose. Le XXe siècle nous a donné une leçon sur ce qu’est la confrontation, avec une violence à son paroxysme. Donc le XXIe siècle doit être celui de la conciliation. Or, on est entrés dans ce XXIe siècle avec des hommes, des dirigeants, qui ont conservé la mentalité du XXe siècle. Cette situation doit alerter la jeunesse : ne vous laissez pas imposer ce discours par ces hommes de la confrontation ! On doit faire taire ces voix.
Quelle leçon majeure retirez-vous de votre parcours dans la médecine de guerre ?
R.P. : La guerre devrait être déclarée hors la loi. Cette interdiction devrait même être inscrite dans la Constitution. Certes, on doit conserver le droit de se défendre, mais on doit abroger celui de décider de faire la guerre.
On a appris la semaine passée l’arrestation de Lina Attalah, rédactrice en chef du média indépendant égyptien « Mada Masr », qui devait participer aux Nouvelles rencontres d’Averroès. Selon vous, que traduit cet événement concernant la liberté d’expression ?
R.P. : Le but, aujourd’hui, est de terrifier les populations pour ensuite mieux les museler. Avec des actions pareilles, les hommes au pouvoir conservent des états de guerre bien plus lucratifs que l’état de paix. Par exemple, pour la France, qui est un des premiers pays producteurs d’armes au monde, l’état de guerre lui ramène de nombreux acheteurs prêts à payer le prix fort pour se défendre face à l’adversaire. C’est un système révoltant.
« Va où l’humanité te porte. Un médecin dans la guerre », 304 pages, éditions Tallandier