La Marseillaise : Quand on parle
de réutilisation des eaux usées,
de quoi parle-t-on exactement ?
Nassim Ait Mouheb : Généralement, on entend par réutilisation des eaux usées traitées, ou Reut, le fait de récupérer une eau à la sortie d’une station de traitement. Ce sont des eaux urbaines que l’on traite déjà pour améliorer leur qualité avant rejet dans le milieu, que ce soit dans un cours d’eau ou dans la mer. L’objectif, c’est d’en récupérer une partie, selon la réglementation, et d’améliorer sa qualité, notamment d’un point de vue pathogène, pour maîtriser les risques sanitaires avant un réusage. Initialement, cela a surtout été fait pour l’irrigation agricole, mais les usages commencent à se diversifier : nettoyage de voiries, parcs et jardins, golfs. Dans certains pays, on peut même aller jusqu’à une réutilisation indirecte pour l’eau potable.
Pourquoi cette question revient-elle avec autant de force aujourd’hui ?
N.A.M. : La pratique existe depuis longtemps, mais les dernières années de sécheresse ont changé le regard. Avec le Plan eau, l’État encourage cette ressource complémentaire aux eaux conventionnelles, qu’elles viennent des nappes ou des cours d’eau. Avant, on y réfléchissait moins parce qu’en France, on était assez gâtés en ressources en eau. Il y avait surtout des cas insulaires, comme Porquerolles ou Noirmoutier, où l’accès à l’eau conventionnelle n’était pas disponible. Là, avec les dernières années, on commence à réfléchir à des solutions pour rendre l’agriculture et les territoires plus résilients.
La France a-t-elle pris du retard
sur des pays comme l’Espagne ou l’Italie ?
N.A.M : Oui, ces pays réutilisent davantage d’eau traitée, autour de 10 à 14%. En Espagne, cela tient à la gouvernance de l’eau et à un secteur agricole très fort, avec des besoins importants, notamment dans des régions comme Murcie. Ils ont aussi été confrontés plus tôt que nous à des sécheresses sévères. En France, la réutilisation existait surtout lorsqu’un facteur local rendait l’investissement nécessaire : l’irrigation de golfs, des situations insulaires, ou le maintien d’un secteur agricole sans accès à une autre ressource.
Y a-t-il des usages plus pertinents que d’autres ?
N.A.M : Il faut être vigilant, parce que l’eau, en soi, ne se perd jamais. Une eau qui sort d’une station est rejetée dans un milieu. En Occitanie, on le voit bien, ce rejet peut aussi contribuer à maintenir les cours d’eau. Donc il faut réfléchir à l’échelle du territoire : est-ce qu’on peut réutiliser cette eau ? Est-ce qu’il n’y aura pas un impact environnemental ? Ensuite, la question est de savoir si l’on réduit vraiment la consommation d’eau potable. Il faut que ce soit une substitution. Il ne faut pas que ce soit une manière d’avoir une nouvelle ressource et donc d’utiliser encore plus d’eau. Que ce soit pour l’agriculture ou pour les usages urbains, il faut garder cette réflexion de sobriété.
Y a-t-il des usages de l’eau potable qui deviennent aberrants ?
N.A.M. : Oui, il y a des usages comme le nettoyage des voiries ou le curage des conduites où l’eau potable peut être substituée. Bien sûr, il faut être vigilant sur la qualité de l’eau, sur les aérosols, sur les risques sanitaires. Mais techniquement, c’est tout à fait possible d’atteindre des qualités permettant d’éviter ces risques.
L’agriculture est-elle le principal débouché ?
N.A.M. : Dans le sud de la France, l’été, l’agriculture reste le secteur où les besoins en eau sont les plus importants. Avec le changement climatique et les restrictions, c’est aussi un secteur très exposé. Mais il ne faut pas présenter la réutilisation comme une solution unique. Pour la vigne, par exemple, il faut aussi réfléchir aux choix de cépages, aux pratiques agricoles, aux besoins réels au moment de la plantation. La réutilisation peut faire partie de l’adaptation, mais elle ne remplace pas une réflexion globale.
Y a-t-il des risques sanitaires
ou techniques ?
N.A.M. : Le premier sujet, c’est de s’assurer que la qualité de l’eau correspond aux normes réglementaires, pour ne pas contaminer les cultures. Ensuite, il y a la question de la durabilité du projet. Les systèmes d’irrigation préconisés sont souvent le goutte-à-goutte, parce qu’ils évitent le contact direct de l’eau avec les cultures. L’inconvénient, c’est que ces eaux peuvent être plus chargées et donc boucher ou obstruer les systèmes. Nous, on réfléchit à des solutions, des capteurs, des goutteurs, des préconisations pour les agriculteurs, pour que l’efficience de l’irrigation reste continue. Sur la partie sanitaire, il y a une réglementation, des contrôles et des suivis réguliers. Sur des cultures comme la vigne, du moment qu’on respecte la réglementation, avec des barrières comme le sol, le goutte-à-goutte, les traitements et les suivis, les résultats ont montré qu’il n’y avait pas de transfert de pathogènes dans la partie consommable. Sur les polluants émergents, il y a encore des travaux pour évaluer les risques. De notre côté, pour rendre cette pratique acceptable pour le public, il faut continuer à travailler sur ces questions pour y répondre clairement, avoir des données fiables et communiquer autour.
Qu’est-ce qui coûte cher dans ces projets ?
N.A.M. : Comme dans tout projet de transfert d’eau agricole, le transport, le pompage et les réseaux pèsent beaucoup. À cela s’ajoutent les traitements complémentaires, la désinfection, les contrôles et le suivi sanitaire. Le coût dépend aussi de l’adéquation entre la ressource disponible et les besoins. C’est pourquoi certaines études de faisabilité n’aboutissent pas.
Quelle idée reçue faudrait-il corriger ?
N.A.M. : Il faut sortir de l’idée que la réutilisation des eaux usées serait une solution simple. C’est une solution intéressante, mais elle doit être pensée de manière systémique, avec la sobriété, les autres solutions d’adaptation et les besoins du territoire. Ce n’est pas la panacée. L’essentiel est de vérifier qu’elle remplace réellement de l’eau potable ou conventionnelle, et qu’elle ne pousse pas à consommer davantage.