La Marseillaise : Vous évoquez dans votre ouvrage le flou qui entoure
la notion de fonctionnaire. Alors, concrètement, de qui parle-t-on ?
Émilien Ruiz : L’usage du mot « fonctionnaire » est, dans le langage courant, souvent une simplification pour dire agents publics ou personnes dans la fonction publique. Or, cette dernière est composée de plusieurs catégories d’agents qui ne sont pas tous fonctionnaires puisque certains et certaines sont, par exemple, contractuels. Mais de la simplification à la manipulation il n’y a parfois qu’un petit pas. Affirmer, à chaque fois que des données officielles sont publiées, que l’État emploierait toujours plus de fonctionnaires, c’est aussi une façon de ne pas mentionner la tendance lourde de ces 5 à 10 dernières années : la croissance du nombre et de la proportion des contractuels… Si l’on s’en tient à une définition stricte du fonctionnaire comme titulaire du statut, leur nombre a plutôt tendance à stagner et leur proportion à baisser.
Comment expliquer la perception stigmatisante dont souffrent parfois les fonctionnaires ?
E.R. : Cela fait partie de stéréotypes très ancrés dans les imaginaires depuis très longtemps. Au XIXe siècle, des Employés de Balzac à Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline, toute une littérature satirique a installé dans nos représentations l’idée du fonctionnaire gratte-papier, dont l’objectif est d’en faire le moins possible. Ces stéréotypes sont repris sans discontinuer jusqu’à nos jours, il suffit de penser aux Municipaux des Chevaliers du fiel pour s’en faire une idée plus récente. Mais pour que ces caricatures qui se veulent humoristiques participent de la persistance de stéréotypes peu fondés, il faut ajouter que la population connaît très mal la fonction publique. Quand on parle de la fonction publique territoriale par exemple, beaucoup imaginent que cela correspond principalement à une bureaucratie d’agents du si décrié « mille-feuilles » administratif. Or, l’essentiel des agents territoriaux, vous les croisez dans la vie de tous les jours sans toujours savoir qu’ils sont fonctionnaires : c’est par exemple le cas des Atsem qui assistent les enseignantes et enseignants des écoles primaires, qui sont des fonctionnaires territoriaux.
Le plan de finance 2027 prévoit
un gel du point d’indice des fonctionnaires. En parallèle,
la Cour des comptes suggère de réduire leurs effectifs. Ces attaques contre la fonction publique
sont assez classiques en France…
E.R. : On se trouve quasiment dans un réflexe pavlovien : équilibre budgétaire implique réduction des dépenses implique diminuer le nombre de fonctionnaires. Ces dernières années, tout cela a surtout servi à éviter un débat démocratique sur la question des recettes et de la justice fiscale. En 2025, toutes les grandes déclarations, gouvernementales notamment, autour de la nécessaire réduction des effectifs, des suppressions d’agences ont opportunément été concomitantes des discussions autour de la taxe Zucman [proposition de loi de taxation des grandes fortunes, Ndlr].
Pourtant, ces politiques se soldent souvent par un échec…
E.R. : Effectivement, mais pas que selon moi : des observateurs contemporains des politiques de réduction des effectifs, dans des milieux plutôt très favorables à la rigueur budgétaire comme l’inspection des finances ou la direction du budget par exemple, l’ont dit avant moi. Pour le dire de façon un peu rapide : faire mieux ou plus avec moins, c’est un bon slogan politique, mais cela n’a jamais fonctionné. Après chaque période de réductions importantes dans les effectifs de l’État, on a pu constater une telle désorganisation qu’il a fallu recruter de nouveau pour tenter de compenser un peu. Pour le dire autrement, il est facile pour le monde politique de s’attirer la sympathie de la population en tapant sur les fonctionnaires, tant qu’on reste flou et qu’on ne dit pas, par exemple, qu’il y a beaucoup trop de profs, beaucoup trop d’infirmiers ou de policiers.
Plus largement, vous défendez
que les débats sur le nombre de fonctionnaires relève moins d’un enjeu comptable que démocratique…
E.R. : Tous les enjeux que nous évoquons impliquent de nous interroger collectivement sur le type de société que nous voulons construire. Comme Arnaud Bontemps, le co-fondateur du collectif Nos services publics l’explique régulièrement depuis la publication de son livre Service public ou barbarie, la construction des services publics, c’est un projet politique. L’histoire longue lui donne plus que raison : s’il y a tant d’agents publics en France, c’est parce que collectivement des choix ont été faits, par les sociétés qui nous ont précédés, de rendre l’école publique, laïque et gratuite par exemple. Un tel choix a bien sûr des conséquences budgétaires ; la question est d’abord politique. Tout le jeu des politiques sur le « nombre des fonctionnaires » que l’on veut réduire sans jamais dire où, c’est justement de dépolitiser cette question. Cela évite d’endosser le coût politique d’une attaque frontale des services publics, cela évite de mettre sur la table tous les éléments de l’équation, et notamment la question des recettes et de la justice fiscale, qui est indissociable de celle des dépenses publiques.

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