Cela fait bien dix ans que Jean-Pierre Perez n’a pas mis les pieds dans la terre au boulot. Installé à la sortie de Saint-Rémy-de-Provence, cet agriculteur produit pourtant, sur 2,5 hectares, 800 tonnes de tomates par an, récoltées de mars à octobre. La raison ? Deux immenses serres de production hors-sol « high-tech », comme le reconnaît le producteur, 3e du nom au sein de cette société familiale créée par son grand-père dans les années 60. Treize variétés y poussent, sous l’œil de 40 salariés en période de récolte. « La tomate est le légume le plus consommé en France, 14 kg par an et par personne. Or, on importe une tomate sur deux contre encore une tomate sur trois avant-Covid, on a perdu 25% de souveraineté alimentaire », campe Jean-Pierre Perez, par ailleurs secrétaire adjoint de la Chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône.
Son rendement permettrait de nourrir l’équivalent de six fois la population de Saint-Rémy ou les deux tiers des Avignonnais. S’il vend à quelques grossistes locaux, sa production est en immense majorité destinée aux grandes surfaces, « là où sont les débouchés puisque 72% des fruits et légumes en France y sont achetés », note Jean-Pierre Perez. Il fait partie de la coopérative AOPn tomates et concombres (association d’organisations de producteurs nationale), réunissant quelque 400 agriculteurs en France que l’on retrouve sous la marque Les Paysans de Rougeline. Ce qui n’empêche pourtant pas le gaspillage. « L’an dernier, 300 palettes de tomates cerises de notre coopérative ont été jetées par la grande distribution », déplore-t-il. La faute à un prix de vente trop élevé, « le système de grande distribution appliquant toujours du x2 entre prix d’achat et de vente ».
Mais, si la filière cherche à communiquer aujourd’hui, c’est pour mettre en avant son nouveau label Serres d’avenir, vanté comme durable et respectueux de l’environnement. « On a été souvent dénigré, avec des reportages à charge d’Elise Lucet [Cash investigation], mais ça commence à aller mieux, je suis ambassadeur aussi auprès de la Région pour montrer aux jeunes notre travail », expose Jean-Pierre Perez. « Le Français veut son iPhone, sa voiture électrique, mais souhaite toujours un agriculteur avec son chapeau de paille et ses bottes en plastique. Or, si on ne se modernise pas, on meurt au sens figuré comme au sens propre. »
Très standardisées, boostées à la technologie et supposées moins riches nutritivement, les tomates hors sol sont effectivement loin de l’image d’Épinal d’un légume façonné dans la terre, chouchouté par le paysan. « Venez goûter à l’aveugle, vous verrez ou pas les différences, ce qui compte, c’est la qualité de la graine, si elle est mauvaise et qu’elle pousse en terre, la tomate ne sera pas bonne », se défend Jean-Pierre Perez, qui ne « cherche pas la surproduction, mais la qualité ». « En plein champ, mon grand-père mettait 98 traitements par an, qui polluaient la santé et les sols, aujourd’hui, ça fait 8 ans que je n’ai pas mis de pesticides », se targue-t-il.
L’agriculteur agit en bio contrôle « avec des bébêtes gentilles qui mangent des bébêtes méchantes », schématise-t-il. « Avec les serres, on est à l’abri des intempéries et des ravageurs extérieurs, mais on est obligé de recréer un environnement naturel avec, par exemple, des ruches d’un bourdon pollinisateur », expose l’exploitant, adhérent du syndicat FDSEA.
Les puristes pourraient y voir la négation même du métier. « Tout est géré par ordinateur et relié sur mon téléphone avec des interventions pilotables à distance, mais rien ne remplace l’œil averti que m’a transmis mon grand-père pour savoir si la plante a soif ou pas », justifie Jean-Pierre Perez. Surtout, ce système a une forte vertu environnementale. « On consomme quatre fois moins d’eau qu’en terre avec aucune perte, du recyclage et des réponses adaptées en permanence », fait-il valoir.
Si son père avait été précurseur dans les années 80 avec des premières serres en plastique puis en verre, le virage pris avec ses serres ultramodernes était un passage obligé pour sa survie. « Il y a 10 ans, avec mon épouse on perdait de l’argent, on s’est posé la question d’arrêter ou alors d’évoluer grandement et de s’adapter », se souvient-il. Un investissement colossal de 4,5 millions d’euros a donc été choisi pour pérenniser l’exploitation. « On vivote, parfois, on perd de l’argent, d’autres années on en gagne beaucoup, mais je crois à notre métier, à condition d’avancer », conclut Jean-Pierre Perez.

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