[Chronique des invisibles] Plus belle la vie ?

Une réalité rugueuse, faite de burn-out, de silences imposés et de précarisation. Si la fiction promet que la vie est « plus belle », les conditions de fabrication de l’objet télévisuel racontent souvent l’inverse.

Dans l’audiovisuel français, les enquêtes syndicales et rapports professionnels dressent un constat préoccupant : près de 60% des techniciens déclarent effectuer régulièrement des heures supplémentaires non rémunérées. Sur certains tournages, les journées dépassent fréquemment les 10 à 12 heures, avec des amplitudes qui grignotent la nuit et la vie personnelle.

Le rythme s’accélère, les délais se compressent, et la rentabilité devient le véritable metteur en scène de tout projet. À cela s’ajoute une précarité structurelle. La majorité des professionnels, intermittents pour beaucoup, enchaînent les contrats courts, dans une incertitude permanente.

Selon les données du secteur, près d’un tiers des travailleurs de l’audiovisuel disent avoir déjà renoncé à signaler des abus de peur de ne plus être rappelés.

Le harcèlement moral, lui, reste une ombre persistante sur de nombreux tournages. Pressions constantes, humiliations banalisées, management par la peur : environ 25 à 30% des professionnels déclarent avoir été confrontés à des comportements toxiques sur les tournages.

Et pourtant, peu de plaintes émergent. Dans un milieu où la réputation circule plus vite que la parole libre, dire peut coûter une carrière. Il y a aussi cette fracture invisible entre ce que l’on voit et ceux que l’on oublie. Les visages à l’écran deviennent familiers, presque intimes. Mais les mains qui cadrent, éclairent, maquillent, transportent, montent, elles restent anonymes, interchangeables, souvent épuisées. Comme si la magie devait se payer d’une invisibilité totale.

Et le paradoxe est cruel : plus les contenus se multiplient, plus la machine exige, broie, accélère. L’industrie n’a jamais autant produit. Mais à quel prix humain ?

Alors oui, sur l’écran, les histoires continuent de faire croire que tout finit par s’arranger, que les conflits trouvent leur résolution en vingt-six minutes, que la vie, finalement, est plus douce qu’elle n’en a l’air.

Mais hors champ, dans le vacarme des plateaux et le silence des abus tus, beaucoup savent déjà que pour eux, la vie n’est pas toujours plus belle, elle est surtout plus dure.

Sébastien Gehan
Né en 1973, il est écrivain, auteur de polars, contes et nouvelles plusieurs fois primées. Deux fois papa ,il vit à Istres. Douanier, ancien responsable syndical, il dédie cette chronique à celles et ceux qui font le monde du travail d’aujourd’hui.

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