[Mémoire ouvrière] Lucien Molino. Mai-juin 1946 : le basculement

Appuyée sur la confiance de la classe ouvrière, notre contre-offensive ne manqua pas de vigueur et contesta les arrière-pensées de ces nouveaux défenseurs de l’indépendance syndicale, d’autant que nous avions un bilan : contournement du blocage des salaires, mise en place de la Sécurité sociale, comités d’entreprise, réquisition des entreprises dont les patrons avaient collaboré. Nous jouissions d’une audience particulièrement forte et jusqu’au printemps 1946 l’optimisme régnait.

Au Congrès fédéral d’avril 1946, c’était la joie. Nous enregistrions 5 500 000 syndiqués. Il est vrai que gagner la jeunesse nous a été possible par la grande bataille de la CGT sur les vacances plus longues pour ceux qui avaient subi des privations imposées par la guerre et l’occupation. Et dans ce domaine nous avons eu des succès.

Représentation proportionnelle

Je fus délégué à ce congrès où nous avons obtenu 8 000 mandats contre 2 000 aux minoritaires. À Marseille, nous représentions 92% des mandats grâce à notre bilan. Sur le plan national, la modification des statuts autorisa le cumul des mandats politiques et syndicaux. Au sein de la confédération fut instaurée une représentation proportionnelle des syndicats, les fédérations précédant les décisions du congrès confédéral.

Au référendum du 5 mai 1946, l’échec du projet constitutionnel progressiste modifia les perspectives. Les élections du 2 juin 1946 à la seconde constituante conduisirent logiquement à des réorganisations d’envergure. En effet, les scrutins de mai et de juin bloquaient les espoirs mis dans une bataille de la production impliquant des sacrifices « relatifs », les revendications n’étant pas oubliées. La classe ouvrière était en droit d’attendre que sa place dans la société et ses légitimes ambitions à la gestion de celle-ci soient reconnues.

La poussée de droite du printemps 1946 consacra la remise en selle des classes dirigeantes après la période d’incertitude ouverte par la Libération. Elle ne saurait s’expliquer sans référence à une conjoncture qui dépasse les limites de l’Hexagone.

Tuteur américain

C’est au cours du premier trimestre 1946 que s’effectuèrent les premiers choix officiels décisifs qui amarraient la France au tuteur américain. Les accords de Washington, signés du côté français par Léon Blum (accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946), engageaient le pays, sur le plan commercial notamment, de façon si contraignante que toutes les perspectives de reconstitution indépendante des forces productives étaient désormais raisonnablement exclues.

à suivre la semaine prochaine…

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