En plus des accueils et accompagnements qu’elle propose aux femmes victimes de violence à Aubignan et à Montélimar, l’association Vivre femmes intervient dans les écoles pour sensibiliser.
La Marseillaise : En quoi l’affaire Pelicot a modifié le regard qu’on porte sur les violences faites aux femmes ?
Sandra Barba : En zone rurale, nous sommes souvent confrontés à des discours stéréotypés. L’idée c’est que les violences de ce genre, ça n’arrive qu’aux autres, dans les grandes villes. Nous, dans notre commune, il y a 6 000 habitants, c’est-à-dire que tout le monde se connaît. Doncon se dit que s’il se passait quelque chose, ça se saurait. Le fait que Madame Pelicot soit dans un village à dix minutes de chez nous a permis de lever le voile sur une réalité dans les paysages ruraux, qu’on n’affronte pas toujours franchement. D’autant qu’ici, Madame Pelicot, nous l’avons presque tous croisé. Elle a incarné une vraie réalité, qui fait ses courses comme tout le monde, qui va acheter son pain comme tout le monde, qui va chez le médecin comme tout le monde. Ça a vraiment cassé les codes.
Pourtant, on sait que près de 50% des féminicides ont lieu en zone rurale, alors que seul un tiers des Françaises y vivent…
S.B. : Tout à fait. Mais c’est plus diffus, plus flou. Les gens se disent que les violences de rues sont les choses de la grande ville. Ils oublient trop souvent l’isolement, les difficultés d’accès à l’information, les problématiques de mobilité… Une femme qui se met à hurler dans une maison au milieu d’un jardin de 1 000m2 sera moins entendue que celle qui hurle dans un immeuble. L’affaire Pelicot permet aussi de révéler toutes ces difficultés qu’on rencontre en zone rurale et qui sont parfois balayées.
Cette affaire a aussi permis de montrer que le profil d’un agresseur pouvait être celui de monsieur tout le monde…
S.B : Exactement. Et nous, nous en avions encore plus besoin. D’autant qu’ici, tout le monde à au moins une connaissance liée à l’affaire. Nous avons tous été impactés en découvrant certains noms, en se disant : « putain, mais j’ai bossé avec lui », « mais, lui, il a bossé avec ma fille » ou même « c’est mon frère ». Dans mon cabinet, j’ai reçu des épouses qui ne croyaient pas que leur conjoint puisse être impliqué, qui, même lorsqu’elles étaient interrogées par la police, disaient que ce n’était pas possible, qu’ils se trompaient. C’est normal, quand vous apprenez que votre voisin a violé quelqu’un, il y a un temps de sidération. Surtout que la phase sociale des agresseurs est souvent policée et travaillée. Mais c’est vrai que l’affaire Pelicot a fait exploser la nécessité de se réveiller. Elle a montré que ça pouvait se passer chez tout le monde, même dans les jolies petites maisons. Je pense que ça a complètement bousculé le Vaucluse.
Pensez-vous que cela a aussi permis de libérer la parole des victimes ?
S.B. : Disons que ça a ouvert la porte de ce qui n’était pas normal. À très juste titre, Gisèle Pelicot a soulevé la problématique de la honte. Je pense que ça a beaucoup aidé. Dans notre association en tout cas, nous avons plus d’appels : 143 l’an passé contre 90 l’année d’avant. Et, depuis janvier, nous en recevons presque tous les jours. D’autant qu’ils proviennent à 60 % d’un rayon de 10km à la ronde, alors qu’au départ ils venaient de nos partenaires extérieurs.
Les associations féministes en parlent
Annick Karsenty, présidente de l’association Femmes Solidaires à Marseille
« Gisèle Pelicot est une éveilleuse. Elle a mis en évidence la culture du viol. Un concept dont nous, les militantes, parlions beaucoup, mais que personne ne retenait, ou pas beaucoup. Elle a mis en évidence le fait que la honte devait changer de camp. Et puis sa décision que le procès ne se passe pas par un huis clos a permis de montrer ce que les féministes disaient. Qu’est-ce qu’il se passe pendant un viol, ou dans un tribunal ? La question de la soumission chimique… tout a été mis en évidence. C’est une femme exceptionnelle. »
M.M.
Pascale Perez, secrétaire générale du CIDFF dans les Alpes de Haute Provence
« Gisèle Pelicot est exemplaire dans sa démarche. Mais je crois que c’est un petit peu tôt pour dire si ce procès a changé la vision du viol. Ce qui m’interpelle, c’est que seulement 10% des plaintes pour viol aboutissent. Je souhaiterais que comme en Espagne, on ait une juridiction particulière pour ces questions-là. Parce qu’on a un souci au niveau de la prise des plaintes auprès des forces de police et de gendarmerie. Et je suis très inquiète de la montée de certaines idées qui accompagnent les mouvements masculinistes. »
E.J.
Nathalie Rocailleux, directrice de l’AFL Transition à Toulon
« Le message fondamental qu’elle passe, c’est cette révolution qui est que la honte doit changer de camp. Pour moi, c’est une réforme dans une société patriarcale, dans laquelle nous sommes tous encore. C’est une révolution culturelle, morale, psychologique, sociétale et juridique. Et avec le titre de son ouvrage, paradoxal, qui parle de joie, après l’effondrement, c’est en fait refuser, pour moi, que la violence de l’autre prenne le pas sur sa vie. Ce livre, c’est un très beau témoignage de résilience. »
E.J.