Tag: mémoire

  • « La Marseillaise » avec l’art et la matière

    « La Marseillaise » avec l’art et la matière

    Pierre Ambrogiani, peintre engagé, autodidacte issu du monde du travail, avait La Marseillaise au cœur. L’immense toile offerte aux dirigeants de notre journal dans les années 1960 en témoigne. Les ouvriers du livre et les rotatives y sont représentées sous les voûtes caractéristiques qui abritent toujours le siège de La Marseillaise. Sujet d’expression, notre journal a même été pour l’artiste une matière première dans une série de créations où il apparaît sous forme de collage.

    40 ans après son décès, La Marseillaise et Campus art Méditerranée, l’établissement public qui regroupe le conservatoire Pierre-Barbizet de Marseille, les Beaux-Arts de Marseille et l’Ifamm, s’associent pour que ces œuvres trouvent un écho artistique dans le monde d’aujourd’hui. « Il s’agit notamment d’accueillir les membres des ateliers publics des beaux-arts, ateliers de pratiques amateurs, pour interagir avec l’œuvre d’Ambrogiani, plus particulièrement celle qui est hébergée au siège du journal, et qui fera l’objet d’une nouvelle restauration », indique Raphaël Imbert, directeur de l’établissement.

    Les créations produites à cette occasion pourraient ensuite être exposées Aux rotatives de La Marseillaise… Évidemment !

  • Ambrogiani aux avant-postes de la couleur

    Ambrogiani aux avant-postes de la couleur

    Des ouvriers du livre à l’œuvre dans les anciennes rotatives de La Marseillaise, des ramasseurs de lavande aux reflets chatoyants au pied du Ventoux… Humaines et chaleureusement colorées, nombreuses sont les toiles aux senteurs d’une époque hélas révolue, qui ont marqué les esprits sous le pinceau ou le couteau de l’autodidacte Pierre Ambrogiani.

    Rien ne prédestinait pourtant ce facteur, issu d’une famille modeste d’Ajaccio, à basculer dans les années 1920-1930 dans le monde des arts à Marseille, avant de devenir l’une des figures de la peinture provençale du XXe siècle. Enfin, presque. Ça serait oublier le bagout et le désir émancipateur harnachés à cet homme qui démarra comme porteur de dépêches à la Poste Colbert, à l’âge de 13 ans.

    Révolutionnaire

    Avant de mordre dans la couleur, Pierre Ambrogiani se fait les dents en réalisant, dans les années 1920, des statuettes satiriques en argile colorée, indiquait l’historien Robert Mencherini, disparu en avril dernier, dans la revue numéro 11 de Promemo, association travaillant sur la mémoire du monde ouvrier en Provence. Des débuts indissociables de l’équipe des Peintres prolétariens, dont il faisait partie, créée sous l’impulsion d’Antoine Serra. « Des peintres qui se situent du côté de la classe ouvrière, peignent des paysages d’usines, des portraits d’ouvriers, de vagabonds… », situait en 2021, pour La Marseillaise, Robert Mencherini.

    La montée en puissance de ce groupe artistique et politique coïncide avec l’avènement du Front Populaire, en 1936. Aux côtés de ses camarades de l’association des écrivains et artistes révolutionnaires, proche du Parti communiste français, Pierre Ambrogiani accompagne la fondation de la deuxième Maison de la culture en France, juste après celle de Paris, au 68 rue Sainte (voir entretien ci-contre). Inaugurée par le poète Louis Aragon, elle verra passer « des conférenciers prestigieux comme André Malraux, qui viendra y parler de la Révolution espagnole ou de la grève des Asturies ». La guerre d’Espagne fait d’ailleurs l’objet du numéro de décembre 1936 du mensuel Peuple et culture, lié à la Maison de la culture, avec des dessins de Pierre Ambrogiani. Secrétaire général de cette revue, Paul Meier, fera à l’époque part de sa défiance vis-à-vis de « l’art dit populaire, cet art de vulgarité et de médiocrité, l’art sirupeux des Tino Rossi que la bourgeoisie a imposé au prolétariat pour mieux l’endormir, l’humilier, l’avilir. Nous repoussons aussi bien la prétendue culture des singes de salon que l’idiotie navrante et la vulgarité ». Le journaliste interpellait ensuite les lecteurs : « ne peignez-vous pas ou n’avez-vous la tentation de peindre, et alors ne voulez-vous pas venir travailler avec ces peintres déjà excellents qui sont sortis eux-mêmes des rangs du prolétariat et qui s’appellent Serra, Ambrogiani, Toncini ? Ils sont là et vous attendent. »

    « Ambro » le fils des fauves

    Non loin de ce temple des belles heures de la culture populaire, se trouve alors l’atelier de celui que l’on surnomme « Ambro », sur le Cours d’Estienne d’Orves, avant de s’installer en 1943 sur le quai de Rive neuve. Jusque dans les années 1970, une zone d’effusion culturelle où fourmillent peintres, sculpteurs, poètes, photographes et journalistes, que certains appelleront « la bande du Péano », du nom du bar-restaurant de la place. Le quartier général de la bohème marseillaise qui y refait le monde.

    « Ambrogiani est de son temps. La puissance d’expression de ses dessins nous dépasse. Son imagination est très grande, trop grande pour nous », confessera même Antoine Serra. « Il a été influencé par René Seyssaud, qui utilisait des couleurs très fortes et contrastées. Ambrogiani allait souvent le retrouver pour peindre dans son atelier du côté du mont Ventoux. à sa mort, son corps a d’ailleurs été transféré au cimetière de Sault », rappelle Maya Garcia, guide et responsable de la librairie du musée Regards de Provence, qui compte des œuvres telles qu’une Allégorie de la Provence de 4 m de long, ou Le Cap Canaille à Cassis. « Ambrogiani faisait une sorte de corps à corps avec la toile. Même quand il peint une bouillabaisse, on a l’impression que le poisson va sortir de la surface de la toile. Tel un maçon, il prenait sa truelle ou son couteau et envoyait la matière. Il n’était pas avare en peinture », sourit-elle en pensant à cet artiste qui répétait souvent « je rêve de peindre avec les couleurs du soleil », note André Alauzen dans La vie et l’œuvre de Pierre Ambrogiani (1985).

    Homme aux multiples amitiés, dont celles de Giono, Pagnol ou du poète Axel Toursky, un gouailleur et bon vivant dont la « silhouette massive » et « joviale » a marqué le cours d’Estienne d’Orves, rapporte La Marseillaise au lendemain de sa mort, survenue le 23 octobre 1985, après de longues années à lutter contre la maladie. L’ancien Résistant et critique d’art Jean Bouret écrira même à son sujet : « un Phocéen parfum d’anis flotte autour de ses toiles faites de grands éclats rocheux aux couleurs des Maures ou de l’Esterel. Combattant de la lumière pure comme les fauves dont il est le fils turbulent, Ambrogiani garde un sens de la vie truculent et sonore. Comme il ne s’est pas fait aux écoles, notre peintre fleure bon la liberté, celle de Courbet, le grand bonhomme. »

  • Le retour des révisionnistes

    Le retour des révisionnistes

    En Allemagne, le parti néonazi, l’AfD, a attaqué en septembre 2024, la Fondation des mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora. Le parti d’extrême droite voulait interdire à la Fondation de dénoncer les propos révisionnistes des candidats de l’AfD à la veille d’élections régionales. Un tribunal a donné en partie raison à la Fondation mais elle a dû supprimer de son site son appel à ne pas voter pour l’AfD au prétexte que cela portait « atteinte à l’égalité des chances de participation au processus décisionnel politique ». Le Mémorial aurait violé « le principe de neutralité ». Mais peut-on être neutre avec des néonazis ? La réponse est dans la question.

    Lutter contre tous les silences

    En France, les lieux de transmission de la vérité historique sont aussi dans le collimateur des extrémistes de droite portant désormais pour certains costume-cravate et tailleur. C’est le cas du Mémorial de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales. Deux députés du RN se sont sentis autorisés à fustiger ce site et ses équipes accusés de wokisme, l’insulte trumpiste par excellence. Doit-on rappeler que Rivesaltes a parqué des Juifs, Tsiganes, Harkis, sans-papiers ?

    L’idéologie d’exclusion véhiculée par les membres du RN, de Reconquête, de l’UDR jusqu’à LR version Retailleau, distille son poison contre l’étranger, « l’indésirable », coupable de tous les maux. Le Mémorial de Rivesaltes raconte justement les conséquences concrètes de ces idées nauséabondes. Cela déplaît aux révisionnistes à la mémoire sélective. Cela renforce la nécessité de voir perdurer et se développer le Mémorial de Rivesaltes qui lutte contre tous les silences depuis maintenant 10 ans.

  • [Entretien] Nicolas Lebourg : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    [Entretien] Nicolas Lebourg : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    La Marseillaise : Comment et dans quel but a été créé ce mémorial ?

    Nicolas Lebourg : C’est une pétition citoyenne en 1998 qui a poussé à sa création, ce ne sont pas les institutions au départ. Cette pétition a fait suite aux révélations de l’envoi à la déchetterie d’archives relatives à la déportation des juifs internés au camp de Rivesaltes vers Drancy, avec pour destination finale Auschwitz. Ce qui est très particulier dans le camp de Rivesaltes, c’est que l’histoire du lieu va être construite pour faire le mémorial. Jusque-là, elle n’existe pas, il n’y a qu’une histoire orale. La société civile demande donc qu’on arrête de mettre ce passé sous la table.

    Quelles sont les populations qui sont passées par ce camp ?

    N.L. : De manière synthétique, pour la période de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des juifs étrangers du sud de la France, des familles de Républicains espagnols mais aussi des « nomades », c’est le terme employé à l’époque. Ensuite, il va y avoir le menu fretin des collaborateurs. Le camp sert alors plutôt de protection face aux risques d’exécutions extrajudiciaires. Il y a aussi un dépôt de prisonniers de guerre allemands qui est conséquent. Ensuite, il va y avoir un centre de formation réservé aux Nord-Africains dans l’idée qu’ils vont être reconnaissants à la France de les avoir formés. En réalité, Rivesaltes devient un centre de propagande indépendantiste. Il y a aussi une prison spéciale FLN en 1962. Ensuite, il y a des soldats guinéens et des harkis, environ 22 000, qui restent pour les derniers jusqu’en 1978. Enfin, Rivesaltes sera un centre de rétention administrative qui ouvre dans les années 1980 et qui va fermer en 2007. Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale française. Le camp a été utilisé sous trois Républiques et sous Vichy. Les guerres d’Espagne, d’Indochine et d’Algérie laissent toutes leurs traces dans ce camp. Quand on regarde, le plus important ce n’est pas la violence de l’État mais le désintérêt et l’indifférence de la société pour ces populations.

    Le RN a critiqué la présence d’un film sur les droits LGBT en Ouganda. Pourquoi ce sujet a toute sa place au Mémorial ?

    N.L. : Étant donné la répression des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale, il est d’une rationalité absolue que l’on parle de l’homophobie et des homosexuels dans un lieu comme celui-ci. Si ce lieu ne parle pas de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme et d’homophobie, il trahit les gens qui y sont passés.

    La montée du RN s’accompagne-t-elle d’une réécriture de l’Histoire ?

    N.L. : Nous sommes sur un complet changement de régime mémoriel. La guerre d’Algérie est devenue la matrice des mémoires en France. Tous les débats, toutes les polémiques sur la société d’aujourd’hui portent sur la guerre d’Algérie. Georges Orwell disait que le pouvoir autoritaire réécrivait l’Histoire comme un palimpseste et que ça participe de l’acceptation des idées autoritaires. L’extrême droite revendique un double discours : un, que l’islam agresse en continu les civilisations, de Poitiers à nos jours, avec la guerre d’Algérie comme point fondamental. Et deux, que de tout temps, la gauche a été collaborationniste avec un retournement complet de l’image de la collaboration durant la Seconde guerre mondiale. Mais aussi que la gauche serait collaborationniste dans l’invasion de la France. Ce n’est pas nouveau, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait une affiche avec « Le Pen, la résistante ». Mais à l’époque, ça ne marchait pas. Aujourd’hui, avec le déplacement du régime de mémoire et la banalisation du RN, ça marche bien. L’histoire vue par CNews qui explique que le fascisme est en fait un socialisme et que la gauche c’est la collaboration, imprègne la population.

    Vous dîtes « ce n’est pas la mémoire qui divise, mais le ressentiment ». Qu’entendez-vous par là ?

    N.L. : Je crois qu’une grande partie de nos soucis actuels en France sont liés à cette culture du ressentiment. Ce qu’on nous raconte toute la journée avec d’autres mots sur les oppositions entre mémoires, entre groupes sociaux, entre cultures ou ethnies, relève du ressentiment. L’aigreur nous mine collectivement. J’ai travaillé sur les personnes arrêtées pour des faits violents d’ultra droite depuis 2017 et je constate qu’elles viennent de territoires où l’on vit mieux que la moyenne. Ça ne confirme pas le discours de la violence qui naît de la misère, au contraire. Elles vivent dans des territoires plus inégalitaires où il y a ce ressentiment. Ces personnes travaillent et ont l’impression qu’il y a des « parasites » en bas, des immigrés qui prennent les allocations par exemple. Elles pensent que les autres sont mieux traités et qu’elles s’opposent à eux pour s’affirmer. C’est une aigreur collective qui peut faire exploser une société.

  • [Entretien] Abderahmen Moumen : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    [Entretien] Abderahmen Moumen : « Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale »

    La Marseillaise : Comment et dans quel but a été créé ce mémorial ?

    Nicolas Lebourg : C’est une pétition citoyenne en 1998 qui a poussé à sa création, ce ne sont pas les institutions au départ. Cette pétition a fait suite aux révélations de l’envoi à la déchetterie d’archives relatives à la déportation des juifs internés au camp de Rivesaltes vers Drancy, avec pour destination finale Auschwitz. Ce qui est très particulier dans le camp de Rivesaltes, c’est que l’histoire du lieu va être construite pour faire le mémorial. Jusque-là, elle n’existe pas, il n’y a qu’une histoire orale. La société civile demande donc qu’on arrête de mettre ce passé sous la table.

    Quelles sont les populations qui sont passées par ce camp ?

    N.L. : De manière synthétique, pour la période de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des juifs étrangers du sud de la France, des familles de Républicains espagnols mais aussi des « nomades », c’est le terme employé à l’époque. Ensuite, il va y avoir le menu fretin des collaborateurs. Le camp sert alors plutôt de protection face aux risques d’exécutions extrajudiciaires. Il y a aussi un dépôt de prisonniers de guerre allemands qui est conséquent. Ensuite, il va y avoir un centre de formation réservé aux Nord-Africains dans l’idée qu’ils vont être reconnaissants à la France de les avoir formés. En réalité, Rivesaltes devient un centre de propagande indépendantiste. Il y a aussi une prison spéciale FLN en 1962. Ensuite, il y a des soldats guinéens et des harkis, environ 22 000, qui restent pour les derniers jusqu’en 1978. Enfin, Rivesaltes sera un centre de rétention administrative qui ouvre dans les années 1980 et qui va fermer en 2007. Le fil rouge de Rivesaltes, c’est l’histoire coloniale française. Le camp a été utilisé sous trois Républiques et sous Vichy. Les guerres d’Espagne, d’Indochine et d’Algérie laissent toutes leurs traces dans ce camp. Quand on regarde, le plus important ce n’est pas la violence de l’État mais le désintérêt et l’indifférence de la société pour ces populations.

    Le RN a critiqué la présence d’un film sur les droits LGBT en Ouganda. Pourquoi ce sujet a toute sa place au Mémorial ?

    N.L. : Étant donné la répression des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale, il est d’une rationalité absolue que l’on parle de l’homophobie et des homosexuels dans un lieu comme celui-ci. Si ce lieu ne parle pas de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme et d’homophobie, il trahit les gens qui y sont passés.

    La montée du RN s’accompagne-t-elle d’une réécriture de l’Histoire ?

    N.L. : Nous sommes sur un complet changement de régime mémoriel. La guerre d’Algérie est devenue la matrice des mémoires en France. Tous les débats, toutes les polémiques sur la société d’aujourd’hui portent sur la guerre d’Algérie. Georges Orwell disait que le pouvoir autoritaire réécrivait l’Histoire comme un palimpseste et que ça participe de l’acceptation des idées autoritaires. L’extrême droite revendique un double discours : un, que l’islam agresse en continu les civilisations, de Poitiers à nos jours, avec la guerre d’Algérie comme point fondamental. Et deux, que de tout temps, la gauche a été collaborationniste avec un retournement complet de l’image de la collaboration durant la Seconde guerre mondiale. Mais aussi que la gauche serait collaborationniste dans l’invasion de la France. Ce n’est pas nouveau, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait une affiche avec « Le Pen, la résistante ». Mais à l’époque, ça ne marchait pas. Aujourd’hui, avec le déplacement du régime de mémoire et la banalisation du RN, ça marche bien. L’histoire vue par CNews qui explique que le fascisme est en fait un socialisme et que la gauche c’est la collaboration, imprègne la population.

    Vous dîtes « ce n’est pas la mémoire qui divise, mais le ressentiment ». Qu’entendez-vous par là ?

    N.L. : Je crois qu’une grande partie de nos soucis actuels en France sont liés à cette culture du ressentiment. Ce qu’on nous raconte toute la journée avec d’autres mots sur les oppositions entre mémoires, entre groupes sociaux, entre cultures ou ethnies, relève du ressentiment. L’aigreur nous mine collectivement. J’ai travaillé sur les personnes arrêtées pour des faits violents d’ultra droite depuis 2017 et je constate qu’elles viennent de territoires où l’on vit mieux que la moyenne. Ça ne confirme pas le discours de la violence qui naît de la misère, au contraire. Elles vivent dans des territoires plus inégalitaires où il y a ce ressentiment. Ces personnes travaillent et ont l’impression qu’il y a des « parasites » en bas, des immigrés qui prennent les allocations par exemple. Elles pensent que les autres sont mieux traités et qu’elles s’opposent à eux pour s’affirmer. C’est une aigreur collective qui peut faire exploser une société.

  • Rivesaltes : un Mémorial debout face à la haine

    Rivesaltes : un Mémorial debout face à la haine

    « Rivesaltais d’origine, j’ai toujours connu cet endroit, sur la nature duquel, comme tant d’autres, je me suis tardivement interrogé. Et je me suis dit un camp, un camp qui disparaît, c’est un camp qui n’a jamais existé… ma hantise c’était ça, c’était que l’oubli soit absolu sur le site de ce camp. Ce n’est plus le cas maintenant. » En 2011, l’écrivain Claude Delmas, disparu le 20 septembre 2016 se confiait face caméra aux équipes du Mémorial de Rivesaltes. Il fut l’un des artisans, avec l’enseignante Claude Vauchez, d’une pétition nationale du collectif « Pour la mémoire vivante du camp de Rivesaltes ». Cette initiative citoyenne a abouti à faire revivre, pour transmettre son histoire, le camp de Rivesaltes, lieu d’enfermement utilisé par l’État français, du gouvernement de Vichy jusqu’en 2007 ! (lire page 6).

    Des archives dans une déchetterie

    Il s’en est fallu de peu pour que l’histoire du camp reste inconnue. C’est la découverte, dans une déchetterie de Perpignan, d’archives du camp relatives aux internés juifs et à leur déportation qui va enclencher le processus. Serge Klarsfeld, Simone Veil, Robert Badinter (qui sera le parrain du projet de Mémorial), le prix Nobel de littérature Claude Simon, Edgar Morin signeront la pétition. Le site est inscrit aux Monuments historiques en 2000.

    Une nouvelle étape est franchie en 2006 quand l’architecte marseillais Rudy Ricciotti remporte le concours d’architecture. Les travaux débutent en 2012 et dureront trois ans, jusqu’à l’ouverture du Mémorial du camp de Rivesaltes (MCR) en octobre 2015. Dix ans plus tard, le Mémorial célèbre son dixième anniversaire en proposant des tables rondes (lire page 6).

    En 10 ans, l’extrême droite a prospéré et deux députés RN, Laurent Jacobelli et la députée des Pyrénées-Orientales, Michèle Martinez ont attaqué le Mémorial en l’accusant d’occulter les Harkis. C’est factuellement faux. Dans une tribune parue dans Libération, l’historien Nicolas Lebourg – que nous avons interrogé (lire page 5) leur a répondu : « M. Jacobelli dit que le MCR a été créé en hommage aux “harkis et pour tous ceux qui sont passés par le camp”. Il ne les nomme pas. Mme Martinez affirme qu’au MCR “le passé harki est parfois invisibilisé par d’autres mémoires”. Elle ne les nomme pas. Aidons-les. Ouvert en 1941, le camp a interné des milliers de républicains espagnols qui avaient fui les exécutions franquistes, des milliers de juifs étrangers, ensuite transférés vers Drancy puis Auschwitz. Était-ce des mots si difficiles à utiliser : “juifs” “républicains” ? Sont-ce des mémoires honteuses avec lesquelles voisiner ? » Cette attaque de l’extrême droite française fait écho à ce qui s’est passé en Allemagne en septembre 2024 quand le parti néonazi AfD a attaqué en justice la Fondation des mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora pour avoir dénoncé les propos révisionnistes de ses candidats. La justice a donné raison aux défenseurs de la mémoire mais les a obligés à supprimer de son site son appel à ne pas voter AfD. Néanmoins, pour le professeur Jens-Christian Wagner « la décision du tribunal administratif de Weimar est d’une importance fondamentale pour tous les lieux de mémoire en Allemagne, car elle confirme leur fonction sociale de préservation de la mémoire des victimes du national-socialisme, même dans les conflits politiques actuels ». Pour le directeur de la fondation, « il est révélateur que l’AfD tente de limiter notre efficacité et de nous intimider. Un mémorial de camp de concentration ne peut être apolitique ; il doit élever la voix lorsque l’histoire est déformée et que la mémoire des victimes du national-socialisme est bafouée. Nous ne sommes pas neutres face à la banalisation de l’Holocauste ».

    Sources : Mémorial de Rivesaltes, de Montpellier, journal Der Spiegel

  • Nîmes rouvre l’écran sur l’Algérie

    Nîmes rouvre l’écran sur l’Algérie

    Après sept ans de silence, le rideau se lève à nouveau sur le Panorama du cinéma algérien. Du 17 au 19 octobre, l’auditorium des Archives départementales du Gard accueillera la 12e édition de ce rendez-vous singulier, organisé par l’association France-El Djazaïr sous la présidence d’Oucine Benchouyeb, avec la direction artistique du réalisateur Jean Asselmeyer. Entrée libre, ambiance conviviale et échanges nourris : le festival entend renouer avec son esprit d’origine, celui d’un moment de partage et de fraternité entre les peuples.

    Né il y a près de vingt ans, le Panorama s’était imposé comme un rendez-vous attendu dans le paysage culturel nîmois avant de s’interrompre en 2018, fragilisé par la crise sanitaire et le manque de forces vives. La décision de relancer l’événement a été prise lors d’une assemblée générale mouvementée, qui a vu les bénévoles refuser la dissolution de leur association. « Plutôt que d’attendre des jours meilleurs, nous avons choisi de proposer un programme concentré mais exigeant », résume Jean Asselmeyer.

    Le choix des dates n’est pas anodin : la séance inaugurale du 17 octobre coïncidera avec la commémoration du massacre du 17 octobre 1961 à Paris. Une manière de rappeler que le cinéma n’est pas qu’un divertissement, mais aussi un outil de mémoire. Le président Oucine Benchouyeb le souligne : « Participer à ce panorama, c’est aussi une réponse à la campagne haineuse contre le peuple algérien. »

    « Un hommage vibrant »

    Sept films composent l’affiche. Résistantes de Fatima Sissani ouvrira le bal, donnant la parole à celles qui s’étaient tues pendant des décennies : des femmes ayant combattu pour l’indépendance. Suivra Marin des montagnes du réalisateur brésilo-algérien Karim Aïnouz, récit intime d’un retour aux racines. La mémoire des essais nucléaires français au Sahara sera convoquée à travers deux documentaires (Vent de sable et L’Algérie, De Gaulle et la bombe) de Larbi Benchiha, que le public pourra rencontrer. Le médecin militant Pierre Chaulet sera évoqué dans le film de Saïd Mehdaoui, tandis qu’Abdenour Zahzah dressera le portrait sensible du psychiatre et penseur Frantz Fanon. Enfin, Jean Asselmeyer et Sandrine Malika-Charlemagne clôtureront l’édition avec Deux vies pour l’Algérie et tous les damnés de la terre, consacré à William et Gilberte Sportisse, figures du Parti communiste algérien. Chaque projection sera suivie d’un débat en présence des réalisateurs ou de témoins, afin de prolonger la réflexion et de favoriser les échanges avec le public.

    Pour les organisateurs, ce retour est plus qu’un simple rendez-vous cinéphile : il s’agit de raviver un espace de dialogue, dans un contexte où les tensions et les incompréhensions entre la France et l’Algérie refont surface. Le cinéma devient ici un langage universel, capable de transmettre la complexité des histoires individuelles et collectives. À travers ces œuvres, c’est une Algérie plurielle qui se dévoile : celle des luttes passées, mais aussi des questionnements contemporains.

  • [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    Ce mardi à 18h30, l’association Provence Mémoire du monde ouvrier (Promemo) et l’Université populaire du pays d’Aix organisent une conférence-débat à l’institut d’études politiques (25 rue Gaston-de-Saporta) sur « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre » avec Yannick Bosc, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Rouen, auteur, notamment, de La liberté contre le capitalisme, Le républicanisme du XVIIIe siècle et les révolutions à venir et Robespierre. La fabrication d’un mythe.

    Dans votre ouvrage, « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre », vous revisitez l’idée (et la pratique) de « république » entre 1789 et 1794. De quelle république sommes-nous les héritiers ?

    Yannick Bosc : Nous vivons, aujourd’hui, sur une idée très appauvrie de la République, souvent réduite à être définie négativement par rapport à la monarchie. En France, elle est essentiellement construite à partir de nos représentations de la Troisième République, celle de Jules Ferry. En revanche, ses devancières, la Première (pendant la Révolution française) et la Deuxième république (1848), sont la plupart du temps ignorées et renvoyées au magasin des curiosités historiques dans lesquelles il serait vain de chercher une quelconque aide concrète pour penser le monde d’aujourd’hui.

    Vous analysez l’action de Robespierre, qui œuvra sans relâche au triomphe d’une République démocratique et sociale. Les Thermidoriens qui écrasèrent le mouvement populaire au nom de la bourgeoisie possédante nommèrent (après coup) « Terreur » le gouvernement révolutionnaire (1793-1794)…

    Y.S. : La Première République, et plus précisément la Première République dans son moment démocratique, entre 1793 et 1794 (l’an II), a de surcroît l’inconvénient majeur d’être qualifiée de « Terreur », un qualificatif répulsif, conçu pour l’être, qui n’incite guère à investir ce moment républicain pour réfléchir sur notre actualité. Or, Robespierre incarne cette « Terreur ». Le mot « terreur », au sens de la crainte que doit ressentir l’ennemi face à la détermination de ceux qui le combattent, est d’un usage très courant pendant la Révolution française. Tous les camps l’utilisent, tous cherchent à terroriser l’autre dans ce temps de guerre. Mais ce sont ceux qui ont réprimé l’expérience politique démocratique de l’an II, dont Robespierre est une des figures emblématiques, qui ont forgé la notion de « Terreur », au sens d’un système politique. Jamais ceux qui sont alors désignés comme des « terroristes » ne se sont réclamés d’un « système de Terreur ». Les qualificatifs « Terreur » ou « terroriste » ont été des moyens très efficaces pour occulter la nature de cette expérience républicaine. La vision des vainqueurs a en grande partie effacé celle des vaincus.

    En quoi consistait donc ce républicanisme des vaincus, dont Robespierre a été l’un des porte-parole, et que l’on s’est efforcé d’initialiser ? Au-delà, en quoi ce républicanisme peut-il nous aider à interroger nos sociétés actuelles ?

    Y.S. : La société française s’affirme républicaine et la tradition républicaine repose sur un contrôle très strict des pouvoirs délégués et le refus de la domination (la soumission arbitraire à la volonté d’un autre). Pourtant, la souveraineté populaire et la décision politique sont aujourd’hui confisquées par ce que l’on nomme « la représentation nationale » et par les « experts », ce qui est une source importante de la défiance des citoyennes et citoyens vis-à-vis de leurs représentants. La crise politique que traverse la France, aujourd’hui, en est une des manifestations. La tradition républicaine repose également sur le contrôle des ressources, qui permettent de garantir l’existence de la communauté et de ses membres. En quoi le républicanisme porté par Robespierre peut-il nous aider à interroger les normes de nos sociétés fondées sur la propriété privée exclusive et le marché (le capitalisme) ? Un capitalisme dont on nous explique aujourd’hui qu’il est compatible avec les principes républicains et la Déclaration des droits, mais plus encore, dont on a pris l’habitude de considérer qu’il en serait l’expression même. Quel était, à l’époque, le sens de cette devise, fondée sur la Déclaration des droits et formulée pour la première fois par Robespierre : Liberté, Égalité, Fraternité ?

  • [Entretien] Yannick Bosc : « Nous vivons sur une idée appauvrie de la République »

    Ce mardi à 18h30, l’association Provence Mémoire du monde ouvrier (Promemo) et l’Université populaire du pays d’Aix organisent une conférence-débat à l’institut d’études politiques (25 rue Gaston-de-Saporta) sur « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre » avec Yannick Bosc, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Rouen, auteur, notamment, de La liberté contre le capitalisme, Le républicanisme du XVIIIe siècle et les révolutions à venir et Robespierre. La fabrication d’un mythe.

    Dans votre ouvrage, « Le peuple souverain et la démocratie, politique de Robespierre », vous revisitez l’idée (et la pratique) de « république » entre 1789 et 1794. De quelle république sommes-nous les héritiers ?

    Yannick Bosc : Nous vivons, aujourd’hui, sur une idée très appauvrie de la République, souvent réduite à être définie négativement par rapport à la monarchie. En France, elle est essentiellement construite à partir de nos représentations de la Troisième République, celle de Jules Ferry. En revanche, ses devancières, la Première (pendant la Révolution française) et la Deuxième république (1848), sont la plupart du temps ignorées et renvoyées au magasin des curiosités historiques dans lesquelles il serait vain de chercher une quelconque aide concrète pour penser le monde d’aujourd’hui.

    Vous analysez l’action de Robespierre, qui œuvra sans relâche au triomphe d’une République démocratique et sociale. Les Thermidoriens qui écrasèrent le mouvement populaire au nom de la bourgeoisie possédante nommèrent (après coup) « Terreur » le gouvernement révolutionnaire (1793-1794)…

    Y.S. : La Première République, et plus précisément la Première République dans son moment démocratique, entre 1793 et 1794 (l’an II), a de surcroît l’inconvénient majeur d’être qualifiée de « Terreur », un qualificatif répulsif, conçu pour l’être, qui n’incite guère à investir ce moment républicain pour réfléchir sur notre actualité. Or, Robespierre incarne cette « Terreur ». Le mot « terreur », au sens de la crainte que doit ressentir l’ennemi face à la détermination de ceux qui le combattent, est d’un usage très courant pendant la Révolution française. Tous les camps l’utilisent, tous cherchent à terroriser l’autre dans ce temps de guerre. Mais ce sont ceux qui ont réprimé l’expérience politique démocratique de l’an II, dont Robespierre est une des figures emblématiques, qui ont forgé la notion de « Terreur », au sens d’un système politique. Jamais ceux qui sont alors désignés comme des « terroristes » ne se sont réclamés d’un « système de Terreur ». Les qualificatifs « Terreur » ou « terroriste » ont été des moyens très efficaces pour occulter la nature de cette expérience républicaine. La vision des vainqueurs a en grande partie effacé celle des vaincus.

    En quoi consistait donc ce républicanisme des vaincus, dont Robespierre a été l’un des porte-parole, et que l’on s’est efforcé d’initialiser ? Au-delà, en quoi ce républicanisme peut-il nous aider à interroger nos sociétés actuelles ?

    Y.S. : La société française s’affirme républicaine et la tradition républicaine repose sur un contrôle très strict des pouvoirs délégués et le refus de la domination (la soumission arbitraire à la volonté d’un autre). Pourtant, la souveraineté populaire et la décision politique sont aujourd’hui confisquées par ce que l’on nomme « la représentation nationale » et par les « experts », ce qui est une source importante de la défiance des citoyennes et citoyens vis-à-vis de leurs représentants. La crise politique que traverse la France, aujourd’hui, en est une des manifestations. La tradition républicaine repose également sur le contrôle des ressources, qui permettent de garantir l’existence de la communauté et de ses membres. En quoi le républicanisme porté par Robespierre peut-il nous aider à interroger les normes de nos sociétés fondées sur la propriété privée exclusive et le marché (le capitalisme) ? Un capitalisme dont on nous explique aujourd’hui qu’il est compatible avec les principes républicains et la Déclaration des droits, mais plus encore, dont on a pris l’habitude de considérer qu’il en serait l’expression même. Quel était, à l’époque, le sens de cette devise, fondée sur la Déclaration des droits et formulée pour la première fois par Robespierre : Liberté, Égalité, Fraternité ?

  • 58 ans après, il dénonce un viol chez les Maristes

    58 ans après, il dénonce un viol chez les Maristes

    Voilà maintenant deux ans que l’affaire Bétharram noircit les pages des journaux à travers l’Hexagone. Cet établissement privé catholique sous contrat, situé à Lestelle-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), se trouve au cœur d’une affaire de violences physiques, morales et sexuelles commises contre des élèves entre les années 1950 et 2010.

    En février dernier, Mediapart révélait l’intervention de François Bayrou, en 1998, auprès d’un juge d’instruction pour défendre l’institution privée catholique Notre-Dame de Bétharram, dans laquelle étaient inscrits plusieurs de ses enfants. L’établissement avait été mis en cause pour des violences ayant conduit au handicap d’un élève, en 1996.

    En 1998, le prêtre Pierre Silviet-Carricart, directeur de l’institution (1976-1981, puis 1987-1993), était mis en examen pour viol et tentative de viol sur mineurs. Partiellement étouffée en 2000 avec le suicide de l’accusé, l’affaire revient sur le devant de la scène avec les témoignages de 212 victimes, à partir de 2023.

    L’ancien Premier ministre répète qu’il n’était pas au courant et dément toute intervention. Une ligne de défense qu’il tient sans relâche. Car si certains faits peuvent être prescrits, la date de leur révélation reste juridiquement déterminante. L’article 434-3 du code pénal stipule que « le fait, pour quiconque ayant eu connaissance de privations, de mauvais traitements ou d’agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n’est pas en mesure de se protéger […] de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives […] est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros € d’amende ». Des peines « portées à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende », selon la loi n° 2018-703 du 3 août 2018, si le mineur a moins de 15 ans.

    L’article 40 du code de procédure pénale précise quant à lui que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur ». « C’est valable pour le public. Pour l’enseignement catholique, faut-il traduire l’article 40 en latin ? », lance Jean-François Aubry, ancien élève de l’institution Sainte-Marie – Les Maristes, à La Seyne. L’affaire Bétharram l’a rappelé à sa propre histoire. Au point de prendre la parole, près de 60 ans plus tard.

    Nous sommes en 1967, l’intéressé a 10 ans. Au sein de l’établissement travaille M. Coutendin, surveillant d’internat. Bruno, ancien camarade de classe de Jean-François Aubry, le décrit comme prompt au favoritisme, « mais rien ne me laissait penser qu’il avait un comportement déviant ». Pas même les nuits où le surveillant le conduit dans sa chambre pour le laver, après qu’il ait mouillé ses draps. A posteriori, Bruno conçoit avoir sans doute été victime de voyeurisme, mais pas d’attouchements. Jean-François Aubry, lui, fait partie des « favoris » malgré lui. Le garçon est entré chez les Maristes en octobre 1966. En 1967, il dit subir un viol de la part dudit surveillant. Le jeune garçon parle à son confesseur, « mais ce qui se dit dans un confessionnal n’en sort jamais, et je ne sais pas si ce vieux père mariste, qui m’inspirait tant de confiance, a fait une entorse. En ce temps-là, on ne parlait pas de ça, (malgré) l’article 40 », décrit-il dans une lettre adressée à la direction de l’institution, en avril.

    Pour le faire taire, il est « envoyé au cachot ». Alertés, ses parents le retirent de l’école, en novembre de la même année. Mais le mal est fait et l’omerta trop importante, selon celui qui est devenu journaliste et auteur. « Je me suis souvent demandé pourquoi j’avais si peu de mémoire de mon enfance. Elle a disparu à la porte de votre établissement, voici près de soixante ans », dénonce-t-il dans ses courriers aux Maristes. Au-delà de la mémoire, les mots ne sortent pas pendant des décennies. Bloqués par la peur, la honte, la douleur. Sa langue se délie en de rares exceptions, comme en 2008, dans son roman intitulé Vous m’aurez tant manqué, dans lequel il écrit, à une époque où il s’efforçait d’oublier : « J’avais 10 ans quand j’ai appris à haïr Dieu. Haïr les mensonges et les silences sales des Pères Maristes, haïr les non-dits des adultes. »

    Le changement de fonction de M. Coutendin, éloigné de l’internat, mais resté en poste pendant 14 années supplémentaires en tant que surveillant de jour, lui donne la conviction que des personnes « savaient. On ne m’a pas retiré car la soupe n’était pas bonne. Comment peut-on dire qu’ils ne savaient pas ? »

    Cinq victimes recensées

    Pourtant, rien ne ressort des investigations menées par la direction actuelle de l’école (qui recense cinq victimes du même homme), auprès de rares personnes encore en vie ayant connu le surveillant, et de documents peu probants : « Les personnes qui ont côtoyé M. Coutendin au tout début de leur carrière et à la fin de la sienne, en 1980, le décrivent comme quelqu’un qui ne faisait pas de bruit, dont on ne se rappelle pas. En termes de traces écrites, je n’ai rien trouvé », affirme Marie-Christine Jolivet, directrice de l’établissement, qui ne se dit cependant « pas surprise d’apprendre cela, avec la libération de la parole sur une institution aussi ancienne que la nôtre, dotée d’un internat ». Quant à son changement de fonction, « ça pouvait être pour plein de raisons. C’est usant de travailler dans un internat. Est-ce que c’était un souhait de sa part ou de celle des Pères ? Aucune idée ».

    Les relations entre l’institution et Jean-François Aubry sont aujourd’hui apaisées. Lorsqu’il décide de parler, en avril, la direction ne se dérobe pas : « J’en étais resté à l’incroyable déni des responsables de l’institution, il y a soixante ans, et j’ai donc été surpris de l’attention portée aux abus dont j’ai été victime. Tant d’écoute, tant d’empathie, m’ont secoué. Les images que j’avais étaient sombres, pleines de mensonges, et là, j’avais en face de moi des gens qui savaient parfaitement, après leurs recherches, que je n’avais pas été le seul. Ils en étaient eux aussi bouleversés. Je les crois réellement sincères. Ça m’a réconcilié avec l’institution mariste, pas avec l’Église. »

    Plutôt que de s’engager « dans une procédure pénale trop longue et épuisante », l’homme de 68 ans a sollicité la Commission reconnaissance et réparation (CRR), structure indépendante fondée en 2021 pour la réparation des violences sexuelles commises par des membres des congrégations ou ordre religieux. Sa demande est à l’étude : « La réparation par le fric, c’est autre chose. Mais le fait que ce soit reconnu est une réparation essentielle. »