Tag: Livres

  • Entre rap et camions de pizza, la Plaine à la sauce Escobar

    Entre rap et camions de pizza, la Plaine à la sauce Escobar

    Pascal Escobar n’écrit pas sur Marseille comme on rédige un post Insta. Il la traverse, la fouille, la raconte avec ses failles et ses fulgurances. Avec La Plaine, deuxième volet d’une trilogie entamée en 2023 avec Belle de Mai, l’auteur marseillais poursuit son exploration sociale et politique de la ville, à travers les yeux de Stanislas Carrera, un détective privé et ancien éducateur dans la protection de l’enfance. Son alter ego romanesque.

    « Condensé d’humanité »

    « Le moteur littéraire principal, c’est l’envie de parler de Marseille », confie « Pachuco ». Né à Saint-Henri (16e) où il a dans sa jeunesse usé ses crampons sur le front de l’attaque des équipes jeunes, ce « pure rocker de la Plaine » a vécu pendant des années rue de l’Olivier, au cœur d’un quartier qu’il a appris à connaître sur le bout des doigts. Et ce n’est pas pour rien si les mots de Pascal Escobar sont empreint d’une rugueuse tendresse : « La Plaine, c’est ce que Marseille a à offrir de mieux, la mixité, la vie nocturne, les clubs, les bars, les salles de concerts. C’est un endroit ou toutes les populations se croisent encore, et sans trop de friction. C’est un condensé d’humanité qui provoque chez moi une envie d’écrire. »

    Dans La Plaine, l’intrigue principale suit Esmeraldo Platinium, rappeur du coin propulsé au sommet du hip-hop français, menacé de mort à la veille d’un concert au Vélodrome affichant complet. Mandaté pour enquêter, Stanislas Carrera plonge au cœur du milieu du rap marseillais, entre banditisme, tensions sociales et motivations humaines obscures. En parallèle, une série d’attaques à la grenade lacrymogène vise des camions de pizza aux quatre coins de la ville, et derrière eux l’entente, le syndicat qui les fédère.

    Sur fond d’« autodérision », Pascal Escobar assume volontiers « le loufoque et le pagnolesque ». « Je suis obsédé par les pizzas et les camions de pizzas qui sont une belle spécialité marseillaise », glisse-t-il en riant. L’humour ici est un contrepoint. Son roman est traversé par une écriture sensible, parfois lyrique, porté par des personnages fantasques comme Fruits et Légumes, l’associé et cousin de Carrera, souvent source de répliques absurdes et décalées. Si l’auteur « assume complètement l’étiquette polar marseillais », il rejette toute filiation avec des auteurs de la trempe de Jean-Claude Izzo. « Je respecte sa carrière, le personnage, son envergure, il est incontournable mais je suis d’une autre écriture, d’une autre génération, j’ai d’autres influences », précise Pascal Escobar. Lui se revendique plus volontiers de la lignée de l’auteur barcelonais Manuel Vázquez Montalbán, le père du détective Pepe Carvalho…Le troisième tome de cette trilogie, Pointe Rouge, en cours d’écriture, abordera « les quartiers du pouvoir économique et politique ».

    La Plaine, de Pascal Escobar, édition Le Mot et le Reste (2025), 264 pages, 22 euros.

  • [Le coin du polar] « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance… »

    [Le coin du polar] « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance… »

    L’ex-inspecteur Sadorski, traqué par les autorités et les communistes, mais protégé par un de ses anciens commissaires et la sécurité relative et fragile d’un nom d’emprunt, vit dans la hantise d’être reconnu par d’anciens déportés échappés de l’enfer des camps qui ont été ses victimes. Désargenté, un coup de chance l’introduit dans l’entourage d’un juif polonais exilé aux États-Unis en 1937, revenu en France chargé par des organisations juives de la mission de récupérer, à tout prix, les chefs-d’œuvre spoliés de prestigieuses collections de peinture. L’occasion pour Sadorski, devenu « détective d’art », de se blanchir et de découvrir un milieu qui lui était totalement étranger, rencontrant ainsi Picasso et Paul Éluard, mais surtout de renouer avec ses méthodes effroyables, sa violence et son sadisme. Parallèlement, ses retrouvailles avec un ancien collègue aussi ignoble que lui le font participer à un coup audacieux et lucratif, où ils doublent un gang d’ex-collabos, qui rançonnent et assassinent certains de leurs semblables. Parmi eux, un certain Joseph Damiani, qui deviendra plus tard l’écrivain et réalisateur José Giovanni.

    Une exceptionnelle maîtrise

    Si, une fois encore, le récit est haletant, truffé de péripéties et de retournements de situations, en même temps que dépourvu des anachronismes, y compris de langue, de tant de romans historiques, si Slocombe déploie une érudition historique époustouflante, qui ne phagocyte cependant jamais l’intrigue, si sa documentation, immense, est parfaitement digérée, s’il jette une lumière crue sur les trafics honteux orchestrés par l’Allemagne nazie, avec la collaboration de l’État pétainiste et la complicité des marchands d’art « aryens », le mérite le plus éclatant de l’auteur c’est d’avoir conçu une fresque d’une complexité historique et narrative d’une telle ampleur. Pas d’ateliers de scénaristes ici, mais un écrivain d’une puissance de travail sidérante, capable d’élaborer un projet digne d’un Zola et, chaque année, d’ajouter une pierre à son édifice.

    « Les Revenants de l’inspecteur Sadorski » Romain Slocombe Robert Laffont 521 pages 21 euros 90

  • [Entretien] Guillaume Le Jeune : « je voulais m’intéresser à l’histoire de la ville où je suis né et où j’ai grandi »

    [Entretien] Guillaume Le Jeune : « je voulais m’intéresser à l’histoire de la ville où je suis né et où j’ai grandi »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire l’histoire de Marseille ?

    Guillaume Le Jeune : C’était un exercice personnel à l’origine. Je voulais m’intéresser à l’histoire de la ville où je suis né et où j’ai grandi. Je la connaissais assez peu finalement. J’ai lu beaucoup de livres et je me suis rendu compte qu’on comprenait différemment la ville quand on prenait un peu de hauteur. Ça n’a pas toujours été une ville pauvre. Ça a été un centre national, continental, méditerranéen pendant des années. Si on se rend compte que la ville a été autre chose il n’y a pas si longtemps, la marche paraît moins haute pour remettre la ville au niveau de ce qu’elle a été par le passé. C’est ma conviction de Marseillais que l’on n’est pas à la place à laquelle on devrait être.

    Comment avez-vous travaillé pour retracer toute l’histoire de la cité phocéenne ?

    G.L.J. : J’ai pris ça avec beaucoup d’humilité, je ne suis pas historien. Ça a été très scolaire au début. Donc, je me suis appuyé sur plusieurs livres : L’histoire de Marseille de Judith Aziza, Marseille de Roger Duchesne et Jean Contrucci ou encore le livre édité par la Ville.

    Quelle forme cet ouvrage, en autoédition, prend-il ?

    G.L.J. : Ce livre est entre le manifeste, l’essai et le récit d’histoire. C’est un medley, très scolaire et très factuel. Et par-dessus, je rajoute une couche légère. J’y ajoute ce que m’évoque toute cette temporalité de Marseille. J’en tire quelques conclusions à la fois personnelles, mais aussi documentées, sur ce qu’est la ville aujourd’hui.

  • Lunel dévoile les trésors de son patrimoine écrit

    Lunel dévoile les trésors de son patrimoine écrit

    Remonter le temps à la découverte du Lunel du Moyen-Âge, en dévoilant les « trésors cachés  » du patrimoine écrit de la commune. C’est ce que propose, jusqu’au 7 mars, la nouvelle exposition du musée Médard, lieu dédié au livre et au bibliophile Louis Médard.

    « On a voulu montrer à la fois les trésors cachés des archives et du fonds Médard  », explique Valérie Dumoulin, directrice des archives et du musée. « Cette démarche est à mettre en lien avec la réfection du centre ancien de Lunel, qui met en valeur le patrimoine bâti. Nous, nous sommes concentrés sur le patrimoine écrit », poursuit-elle. « Cette exposition qui porte sur la période médiévale va permettre aux habitants d’explorer, de comprendre l’histoire locale », complète l’adjointe à la culture Corinne Poleri. « C’est aussi une façon de les sensibiliser à l’importance de cette mémoire collective et à la nécessité de préserver les documents historiques. »

    La première partie de l’exposition, au rez-de-chaussée, est organisée autour d’un document rare issu des archives de la commune : le Livre blanc, cartulaire exceptionnel retraçant la vie de Lunel du XIIIe au XVIe siècle. « Dedans, figurent les criées publiques avec tous les règlements de la ville au XIVe siècle, on apprend ce qu’on avait le droit ou pas de faire à Lunel à cette époque, on apprend également plein de choses sur les métiers, les mœurs dans la ville…», décrit la directrice du musée. « C’est une mine d’informations sur la vie quotidienne, même si le document en lui-même, sur parchemin, avec une écriture pas facile à déchiffrer, est difficile d’accès pour le grand public. Pour autant j’avais vraiment envie de le faire connaître aux Lunellois. Nous nous sommes donc attachés à en montrer la richesse et à la rendre accessible », poursuit Valérie Dumoulin.

    Le Livre blanc, l’Enfer, les Oiseaux de Buffon…

    La première salle pourrait ainsi s’intituler « le Livre blanc illustré  », à travers une vitrine dédiée aux foires et marchés, une autre aux péages, une autre encore aux poids et mesures. Une tablette tactile permet également de « faire vivre » le livre blanc.

    Ce document ayant été initié en 1273 par le dernier seigneur de Lunel, de la dynastie des Gaucelm, la deuxième salle propose de découvrir qui sont ces Gaucelm, à travers notamment deux documents sur parchemin avec une bulle de plomb (un sceau) aux armes de ces seigneurs de Lunel. Une plongée dans le Lunel du XIIIe siècle au cours de laquelle les visiteurs, petits et grands, pourront se costumer dans un décor d’époque et se prendre en photo.

    Si cette première partie de l’exposition est conçue à partir des seules archives de Lunel, le premier étage s’attache, lui, à mettre en lumière des ouvrages rares issus des collections du musée. 13 des 15 manuscrits médiévaux de Louis Médard sont ainsi présentés : livres liturgiques, missels, livres d’heures, lectures savantes et morales… Une vitrine est également consacrée à la matérialité du manuscrit (cuir, nerf de buffle, pigments naturels…) et à la façon dont on personnalise un manuscrit.

    Autre clou de l’exposition, qui lève le voile sur un pan plus intime de Louis Médard : l’Enfer, ce meuble aveugle situé dans la bibliothèque du collectionneur, où étaient conservés, à l’abri des regards, des ouvrages jugés « dangereux » ou licencieux à son époque. « Beaucoup critiquent l’Église catholique ainsi que ceux qui ont révoqué l’édit de Nantes (Médard était protestant). Mais on trouve aussi un ouvrage sur les tétons, un autre sur le culte du phallus, avec des gravures grivoises, des contes en vers de La Fontaine, écrits bien avant ses fables très morales puis reniés par l’auteur, interdits mais réédités sous le manteau  ».

    Enfin, les visiteurs pourront découvrir « une édition très rare des Oiseaux de Buffon, en grand format, aquarellée à la main, finitions de luxe, sur un superbe papier, qui aurait appartenu, d’après Louis Médard, à Mirabeau. » Une riche mémoire de papier à la croisée de l’histoire et de la littérature.

  • Au Mucem, Don Quichotte extravagant et crépusculaire

    Au Mucem, Don Quichotte extravagant et crépusculaire

    Finement imaginée par deux responsables scientifiques du Mucem, Aude Fanlo et Helia Paukner, cette exposition requiert un singulier alliage de vigilance et de fantaisie. Sans souci de hiérarchie, elles ont réuni plus de 200 pièces : des farces, des turbulences et des pirouettes, une abondante iconographie à la fois « élitiste » et « populaire ». Des citations de Michel Foucault, Salman Rushdie et Monique Wittig sont juxtaposées avec des éditions originales du XVIIe siècle. En dérapage contrôlé, des coupures de presse, des photos de carnaval, un jeu vidéo et une vignette publicitaire de Tricosteril cohabitent avec des gravures de Dürer et Velasquez.

    Cette déferlante rencontra ses rebondissements, le récit de Miguel de Cervantès fut un best-seller, traduit en plusieurs langues. Sa tragicomédie et ses causes perdues furent interprétées et piratées, avec ironie, démesure et passion, par des gens de théâtre et des militants, ou bien par des incontournables comme Daumier, Gustave Doré, Picasso, Dali, Julio Gonzalès et Gérard Garouste. À côté de ces figures attendues, on découvrira les enluminures d’un « artiste brut », Reinhold Metz, autrefois repéré par Dubuffet et Thévoz.

    Un avenir brutal

    ou bien la mélancolie ?

    Une place de choix est accordée au performer Abraham Poincheval. On aperçoit, relatée par un film de Matthieu Verdeil, son errance parmi les éoliennes et les terrains vagues de la Bretagne, ainsi que la transformation de son armure d’hidalgo : sa doublure intègre sur la photo de cet article les algues, les coquillages et les feuillages d’un paysage marin.

    La démarche de Poincheval pose la question de l’héritage de Don Quichotte, entamé par les sombres connotations du XXe siècle : peut-on encore croire, comme l’écrit affectueusement Erri de Luca, que « Quichotte est tout le temps par terre, mais qu’il se relève et qu’il reste invaincu » ?

    Puisque cette exposition à la fois savoureuse et complexe est visible jusqu’au 30 mars, on conseillera de visiter deux ou trois fois le rez-de-chaussée du Mucem : le temps pour revoir l’effrayante tentative filmique d’Orson Welles qui campe le chevalier à la triste figure au milieu de processions de pénitents cagoulés issus du franquisme. Par « sauts et gambades », on pratiquera une révision libre, grâce aux multiples entrées de son catalogue (Gallimard, 264 pages, 130 illustrations). Dans la programmation du Mucem, on signalera la journée du 28 janvier, pour laquelle Roger Chartier et William Marx sont pressentis.

  • Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.

    Nostalgie, nostalgie
    quand tu nous tiens…

    Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…

    Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.

    Roger Martin

    « Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€

  • [Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    [Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.

    Nostalgie, nostalgie
    quand tu nous tiens…

    Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…

    Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.

    Roger Martin

    « Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€

  • [Le coin de la bande dessinée] Plongée dans les nouvelles luttes féministes, face aux violences et au déni

    [Le coin de la bande dessinée] Plongée dans les nouvelles luttes féministes, face aux violences et au déni

    On ne peut plus ne pas savoir, ni ne rien faire ! Féminicides, viols, harcèlement sexuel… Malgré des avancées majeures, les violences faites aux femmes persistent. Cette somme signée Géraldine Grenet et Marie-Ange Rousseau permet d’aborder la question des violences sexistes et sexuelles de manière pédagogique par le biais d’une vaste étude socio-historique. L’objectif, atteint, était d’inscrire ces faits longtemps masqués et même excusés dans un contexte social, d’éclairer la perception de ces violences pour en comprendre les mécanismes et les dimensions politiques et juridiques. Mais aussi de montrer l’engagement et les résultats obtenus par les mouvements féministes dont le rôle est toujours indispensable.

    Leur travail des autrices transforme cette BD en un outil de transmission et de réflexion, capable de toucher un large public pour mieux comprendre ces questionnements et de donner de la voix aux femmes souvent réduites au silence.

    À travers des exemples concrets et des rencontres d’acteurs de terrain, cette BD, qui est à la fois un reportage et une encyclopédie, est complétée par de multiples notes pour aller plus loin et s’impose comme un ouvrage essentiel face à un système patriarcal de plus en plus contesté. Instructif, vulgarisant des notions parfois complexes et documenté, ce livre est aussi une arme destinée à un large public dans ce combat.

    Chez le même éditeur, il existe par ailleurs d’autres bandes dessinées qui touchent à des sujets d’actualité tels que « Tant pis pour l’amour », « IVG, A nos corps libre », « Amours » ou « Cher corps ».

    ET AUSSI

    Emma Goldman, femme et anarchiste

    Voici la première biographie dessinée d’Emma Goldman qui au tournant des XIXe et XXe siècle fut qualifiée de « femme la plus dangereuse d’Amérique ». Militante anarchiste originaire de l’empire tsariste, « Emma la rouge » a participé à tous les combats de la classe ouvrière tout en étant une pionnière du féminisme. Léa Gauthier et Hélène Aldeguer mettent à l’honneur cette figure d’une incroyable actualité. Le parti pris narratif, entre les années 1930 où elle vit à Saint-Tropez, et son parcours militant, permet d’aborder tous les aspects de ses luttes.

    Chez Futuropolis, 23 euros

    Une obsession

    Autrice à part, Nine Antico explore le désir féminin, le sien en l’occurrence, en replongeant dans son histoire et ses souvenirs. Rares sont celles et ceux qui arrivent à toucher à l’universel à partir d’eux-mêmes et Nine Antico en fait partie, parlant d’elle en évitant les écueils du voyeurisme ou de l’exhibitionnisme, le tout servi par un graphisme personnel et délicat. Le pitch ? Au lendemain d’une séparation douloureuse, elle embarque pour Venise afin de comprendre les schémas qui ont structuré ses relations sexuelles et amoureuses…

    Chez Dargaud Charivari, 29,95 euros

    Ces lignes qui tracent mon corps

    Vivant en France depuis 2011, Mansoureh Kamari se penche dans cet album magnifique, son premier !, sur son enfance et sa jeunesse en Iran, un pays où le père de famille est propriétaire du sang de ses enfants et a les pleins pouvoirs sur les femmes de sa famille. Interdictions multiples, peur permanente, impuissance et incapacité à maîtriser son destin… Un témoignage indispensable de quelqu’un qui a fui cette prison pour femme et rappeler que le mouvement « Femme, vie, liberté » se poursuit là-bas malgré une répression féroce.

    Chez Casterman, 24 euros

    Rojava

    Premier volume d’un diptyque signé Aurélien Ducoudray et Sébastien Morice, cette BD suit les pas de Rojava, jeune kurde syrienne engagée dans les bataillons féminins des YPJ pour mener la lutte contre Daesh. Portant le nom de l’entité automne kurde de Syrie qui a mis en place la constitution la plus démocratique et égalitaire du Moyen-Orient, l’héroïne de cette fiction montre la complexité de la guerre, entre solidarité, humour et désespoir… Et rappelle que le conflit est aussi une bataille intérieure pour préserver son humanité.

    Chez Grand Angle, 15,90 euros

    Semmelweis, le médecin des femmes

    Isabelle Bauthian et Eva Rossetti redonnent vie au médecin qui dans la plus grande clinique de Vienne au XIXe siècle s’est véritablement préoccupé de l’état de santé des femmes venant d’accoucher et de l’incroyable mortalité qui les frappait alors, 10% en moyenne, considérée par tous les pontes comme une fatalité. Face à l’entêtement et au conservatisme de ses supérieurs, il va mener seul une lutte pour la diffusion de l’asepsie, un combat qui lui coûtera sa carrière et sa santé mentale. 30 ans après sa mort, ses préconisations seront devenues des évidences !

    Chez Steinkis, 22,50 euros

    La mère vénère

    Cru et drôle ! Camille Besse rappelle dans cette petite BD faites de strips d’une page que la maternité est un sport de combat, surtout quand elle est solo. Car le quotidien d’une mère célibataire est une course semée d’embûches. Sans tomber dans le moralisme, cet album féministe évoque les affres de la parentalité, entre quotidien, transmission des valeurs et liberté laissée à sa progéniture. Une suite de scènes succulentes et vengeresses dans un album à l’humour corrosif d’une autrice qui dessine également beaucoup pour la presse.

    Chez Glénat, 14 euros

  • [Le coin du roman] Les folles aventures d’une femme commise à un étrange sauvetage

    [Le coin du roman] Les folles aventures d’une femme commise à un étrange sauvetage

    Vous n’êtes pas sans savoir, chers lecteurs, qu’un O.L.N.I. est un Objet Littéraire Non Identifié. Si vous l’ignoriez, il vous suffit de lire La Corporation des Fabulistes de Mikaël Hirsch. Écrivain extraterrestre descendu de la planète Mars pour semer la littérature de graines qui perturbent les habitudes des lecteurs, davantage accoutumés à l’expression, plus ou moins fidèle, de la réalité qu’à l’errante imagination, dont on dit qu’elle se repaît (et c’est tant mieux) de bizarreries et d’excentricités. La seule certitude, c’est que vous êtes bien en présence d’un personnage, fictivement réel : Florence Teller, chercheuse en littérature antique, et chargée de protéger de précieux ouvrages menacés d’autodafé par des guerriers que nous qualifierons de belliqueux. Y parviendra-t-elle ? That is the question, comme disait l’autre.

    Mystérieuse liasse

    Pour l’heure, Florence s’occupe comme elle peut, jusqu’au jour où elle trouve d’étranges feuillets reliés par le même cuir. Les uns signés par un lettré malien, un autre par un compagnon de cellule de Marco Polo, et un dernier par Pythéas de Massalia, premier homme à avoir franchi les frontières d’une île mythique, et dont la statue figure sur le palais de notre Bourse phocéenne, à deux pas du Vieux-Port. Ne sautez pas la page 216, et bouchez-vous les oreilles, car un vacarme va déchirer le ciel. Fermez aussi les yeux afin d’éviter les tourbillons de poussière… Pour un roman qui reste, des milliers d’autres vivent un jour, des centaines font quelque bruit à leur apparition, puis disparaissent six mois après, sans qu’un seul lecteur puisse en dire le titre. Celui-ci restera.

    Le Dilettante, 20 euros

    ET AUSSI

    Le Carnet de Ludwig X

    Primo : nous sommes en 1944, sur le front de l’Est. Ludwig X, étudiant brillant, engagé dans la Résistance, disparaît, et sera retrouvé mort sous un uniforme allemand. Secundo : le roman est une narration, vraie ou feinte, où l’auteur cherche à susciter notre intérêt. Tertio : l’histoire racontée dans le nouvel ouvrage de Pierre Fiastre est-elle authentique, car tout est fait pour y voir un document d’archives, ou des plus incertaines ? Quarto : les lecteurs s’en contrefichent, puisqu’ils auront pris du bon temps. Parfaitement exécuté. Succès assuré.

    Melmac, 12 euros

    La délivrance de Tolstoï

    Premier écrivain russe à recevoir le prix Nobel de littérature, Ivan Bounine, mort à Paris en 1953, nous offre, vingt ans après la disparition de Tolstoï, et grâce à la traduction de Marc Slonim, la biographie d’un écrivain qui passa une grande partie de sa vie à comprendre l’incompréhensible, à savoir le sens de la vie. Biographie où se mêle l’autobiographie de Bounine tant l’auteur s’identifie aux obsessions de celui qui voyait du mystique jusque dans l’aboiement d’un chien. Une écriture élégamment discrète qui nous change des romans tapageurs.

    Les Syrtes, 12 euros

    Jacques- Louis David

    Ami des Jacobins et admirateur de Napoléon, d’où les sympathies et les antipathies qu’il excita, celui qui voulut peindre l’Histoire en marche, et que l’on surnomma L’Empereur des Peintres, a trouvé en David Chanteranne son Biographe (la majuscule est mise pour donner sa pleine valeur au spécialiste de la Révolution et du Premier Empire). Lisez la vie de cet homme dont on commémore le bicentenaire de la mort, dont les tableaux prouvent qu’il prit part à tous les événements de son temps, et qu’une congestion cérébrale privera de l’usage de ses mains.

    Passés/Composés, 24 euros

    L’appel des odeurs

    Née à Tokyo, Ryoko Sekiguchi vit à Paris. Depuis 2001, elle est devenue une écrivaine de langue française, même si ses livres continuent de faire honneur à la littérature japonaise, dont on dit qu’elle est une des plus riches du monde. Tout au long de son nouveau livre, nous parvient, comme par enchantement, l’odeur d’une personne, d’un animal, d’une plante, d’un souvenir, d’une citation, d’un tableau, d’une présence, qui est, ou qui s’est enfuie. Laissez-vous tenter par des phrases harmonieuses, mises au service des bouffées de parfums répandues sur les pages.

    Folio, 9 euros

  • [Le coin du roman] Il honnissait l’omniprésence de l’argent qui infectait le peuple dont il était issu

    [Le coin du roman] Il honnissait l’omniprésence de l’argent qui infectait le peuple dont il était issu

    Qui était Charles Péguy, ce fils issu d’une mère rempailleuse de chaises et d’un père menuisier, ce socialiste libertaire inséparable des hussards de la République laïque, qui lui enseignèrent à lire, à écrire, et à calculer ? Personnellement, la première fois que nous avons entendu parler de lui, c’est en lisant le Marseillais André Suarès, et le livre que lui consacra Félicien Challaye, son ami pacifiste et anticolonialiste. Le premier aimait le voir sourire dans sa barbe de philosophe antique, et de capucin en mission qui n’a pas besoin d’une chaire dans une cathédrale pour se faire entendre, mais d’un livre. Le second qui n’oublia jamais le gamin de la classe ouvrière, devenu normalien puis écrivain calligraphiant ses manuscrits, évitant les ratures, et faisant la chasse aux coquilles dans ses textes imprimés.

    C’est cet homme-là, qui mit le peuple en garde contre les illusions du capitalisme, qu’il faut lire pour comprendre les méfaits des progrès bourgeois (ceux qui n’ont pas conservé intactes les vertus ouvrières) et l’importance de donner aux classes laborieuses l’instruction qui leur est due. C’est cet homme-là qui rendit hommage à son instituteur, comme le fit Albert Camus lorsqu’il obtint le prix Nobel de littérature. Ces maîtres d’école, chargés de l’instruction et qui ont tendu la main aux enfants pauvres qu’ils étaient. Un livre indispensable en ce temps de l’argent roi, et des dérives responsables du nivellement par le bas.

    Allia, 7 euros