Tag: lecture

  • Les librairies menacées d’un scénario catastrophe

    Les librairies menacées d’un scénario catastrophe

    L’annonce début juin par le Centre national du livre (CNL) a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois depuis que ce recensement existe, il s’est fermé plus de librairies (85) l’an passé en France qu’il ne s’en est ouvert (83). Si en 2025 les fermetures concernaient majoritairement des structures créées dans la dernière décennie, les librairies historiques ne sont plus épargnées en 2026.

    Deux enseignes majeures, Gibert et le groupe Nosoli, propriétaire du Furet du Nord et de Decitre, viennent d’être placées en redressement judiciaire. Si la librairie montpelliéraine Gibert n’est pas directement visée, il n’en est pas de même de son homologue Sauramps, qui célèbre ses 80 ans cette année. Depuis plusieurs mois, la rumeur d’une mauvaise santé financière enflait au fil de témoignages de salariés inquiets. Le propriétaire, l’architecte François Fontès, avait d’abord tenté de rassurer sans convaincre. Le mois dernier, l’absence de Sauramps lors de l’événement majeur de la Comédie du livre avait fait grand bruit à Montpellier. Le couperet est tombé quelques semaines après. La librairie historique, qui avait déjà été reprise en 2017 par le groupe Ametis et qui accuse environ 3,5 millions d’euros de pertes et une absence de trésorerie, vient à son tour d’être placée en redressement judiciaire le 15 juin (lire page 6). François Fontès n’est pas décidé à laisser tomber. De leur côté, la Région Occitanie de Carole Delga (PS) et la Métropole de Michaël Delafosse (PS) ont signifié leur soutien. L’audience est fixée au tribunal de commerce le 3 juillet.

    Sur les 3 400 librairies que compte l’Hexagone et qui vendent près d’un livre sur deux, des centaines d’autres librairies indépendantes seraient au bord du gouffre. Chaque fois, le scénario se ressemble. Les librairies sont prises en étau entre la hausse de leurs coûts fixes (loyers, matières premières, personnel…) et l’érosion continue du lectorat (-6% des ventes au premier trimestre 2026, selon le CNL), que la période Covid n’avait que freinée un temps. Le CNL précise que l’érosion que subit le livre papier est générale. Elle touche toutes les tranches d’âge et tous les milieux sociaux.

    Creuset social

    Impossible aussi de ne pas penser à la concurrence de la grande distribution (+6 points) ou à l’impact d’internet. Mais pour Marion Mazauric, qui dirige la maison d’édition Au Diable Vauvert, dans le Gard, le numérique (+6%) est un faux coupable. « Ce phénomène de décroissance de la lecture n’est pas nouveau, il a 40 ans. On aime incriminer les plateformes (…) mais on peut être connecté et lire beaucoup. Nous avons beaucoup de geeks dans nos lecteurs  », assure-t-elle.

    Pour l’éditrice gardoise, la perte de la pratique de la lecture est surtout corrélée à la dégradation de la situation sociale de nombreux Français. « Une poignée ont tout, beaucoup d’autres n’ont rien. Quand vous vivez sous le seuil de pauvreté comme 40% des Nîmois, vous ne passez pas vos journées à lire des romans ». Et d’ajouter : « De plus en plus de gens sont dans des vies qui les éloignent de la lecture ». L’écosystème traduisant parfois le manque de demande. « Le Gard est l’un des départements les plus pauvres de France. D’Aigues-Mortes à Sommières, il n’y a pas une seule librairie ». Marion Mazauric observe par ailleurs un impact de l’apprentissage raboté et de la place réduite de la lecture à l’École. « L’éducation populaire a aussi beaucoup décru », déplore-t-elle.

    Aujourd’hui, l’éditrice invite l’ensemble des acteurs à faire bloc autour des libraires. « Ils sont le poumon du secteur du livre. Sans eux, on n’existe pas. On doit être très attentif à tout ce qui peut les aider ». Au-delà de l’appel aux lecteurs, elle aimerait que l’État prenne enfin ses responsabilités. « Le tissu des librairies françaises est unique au monde. Elles ne sont pas un commerce comme les autres, elles constituent un commerce d’utilité publique ». Dans la lignée des demandes du Syndicat de la librairie française (SLF), l’État est appelé à agir concrètement. Par exemple en pratiquant des allègements immédiats sur les loyers ou les charges. Bien d’autres mesures sont possibles. Il y a urgence.

  • À La Seyne, un Effet Mer qui doit continuer

    À La Seyne, un Effet Mer qui doit continuer

    L’idée est d’amener romans, bandes dessinées, mangas, albums, documents régionaux, magazines et quotidiens au plus proche des usagers et des non-usagers. L’objectif étant aussi d’attirer et de conquérir un nouveau public, avec des Seynois qui ne connaissent pas encore la bibliothèque et qui vont s’abonner à l’année, mais aussi bien sûr des touristes de passage. Chaque année, plus de 7 000 ouvrages sont ainsi empruntés.

  • [Lecture] Edgar Hilsenrath, ou la voie de l’impertinence

    [Lecture] Edgar Hilsenrath, ou la voie de l’impertinence

    Succinct portrait dressé par Agathe Pin-Chomette, sa biographe : « Edgar n’est pas l’homme des compromis, ni des angles arrondis. Il est trop entier et solitaire. Il aime à se décrire comme à la marge. Il ne fréquente pas les écrivains médiatisés de son temps. Il ne fait que très peu d’efforts avec les journalistes et les critiques littéraires, souvent découragés par son tutoiement iconoclaste, et son laconisme savamment étudié en interview ».

    Vous saurez tout de lui en lisant les deux cents pages consacrées à ce génie qui aurait préféré ne pas naître pour ne pas avoir à mourir, ni à se souvenir de tout ce que la vie et la guerre lui avaient réservé. Heureusement que les fées, penchées sur son berceau, l’ont doté du pouvoir de l’insolence et de l’autodérision.

    Elles l’ont doté aussi du bonheur d’être heureux à la vue de celui qui grelotte et trouve une couverture, celui qui a faim et trouve un morceau de pain, celui qui est seul et trouve une lueur d’amour…

    Merci à Agathe Pin-Chomette de s’être plongée dans la vie tragiquement tumultueuse d’un écrivain, rescapé de l’Holocauste, et d’avoir convaincu les lecteurs que la légendaire outrecuidance, assaisonnée d’humour noir, glaçant, et ravageur d’Edgar Hilsenrath élevait ce romancier d’exception au-dessus de la médiocrité des censeurs-réviseurs, à l’âme trop timorée, ou à la plume pas assez crâne, pour accepter des vérités qu’une expression passée en proverbe voudrait nous faire accroire comme n’étant pas toujours bonnes à dire. Passionnant.

  • [Lecture] Il y a cent cinquante ans, s’éteignait l’incontournable George Sand

    [Lecture] Il y a cent cinquante ans, s’éteignait l’incontournable George Sand

    En 1985, nous écrivions une étude romancée sur George Sand, et devenions, suite à sa publication, une intime de la regrettée Christiane Smeets-Sand, son héritière. Autant dire que la Bonne Dame de Nohant, mais aussi de Gargilesse, ne nous est pas inconnue. Aussi chaque livre écrit sur elle nous ramène-t-il à cette femme qui avait préféré son sang plébéien au royal, que l’on accusa de flatter le peuple, et d’avoir osé dire qu’il y avait de plus grandes idées, et de plus grands sentiments, dans l’atelier d’un artisan que dans les salons de la noblesse, ou de la bourgeoisie. Merci à l’historienne Marie-Hélène Baylac de faire renaître celle qui fut saluée par nombre de ses contemporains, mais que Baudelaire, Nietzsche, Edmond de Goncourt, et autres, se plurent à railler.

    Passion d’une vie

    Dès les premières pages, nous sentons la plume de l’historienne, absorbée par les événements mémorables qui firent du XIXe siècle une époque riche en agitations populaires, mais aussi en joutes littéraires. Sand n’en sera pas seulement le témoin, mais fera entendre sa voix lors des manifestations, quitte à être traitée de « bourgeoise populacière qui aspire aux sentiments généreux ». Elle n’en aura cure et se battra jusqu’à sa mort contre l’injustice. George Sand, ou la passion d’une vie, un livre remarquable, tant par sa richesse iconographique, que par le vif intérêt qu’il suscite. Nous vous invitons également à lire, dans l’excellente collection « Ainsi parlait » des éditions Arfuyen, les quatre cent cinquante-six citations de George Sand, choisies et présentées par Pascale Auraix-Jonchière (14 euros).

    ET AUSSI

    Le Crépuscule des Dieux

    Qu’il nous rappelle l’opéra de Richard Wagner, le roman du Manosquin Élémir Bourges, ou le film de Luchino Visconti, le titre se réfère à un déclin qui fait pressentir une disparition. C’est celui légitimement choisi par l’éditorialiste politique Patrice Duhamel, pour nous révéler les années de combat de De Gaulle, Pompidou, Mitterrand, Chirac contre la maladie – ce qui lui permet de s’interroger sur les mensonges d’État. L’auteur, qui nous a habitués à la plus belle des plumes, n’avait jamais encore atteint un degré aussi éminent de qualité.

    L’Observatoire, 22 euros

    Agatha à Londres

    Vous aurez compris que l’Agatha du titre est l’indémodable Christie. Pourquoi Londres ? Primo, parce que la capitale britannique était chère à la Reine du Crime. Secundo, parce qu’un lieu sert de toile de fond à une intrigue, et fait partie des personnages principaux, notamment lorsqu’un assassinat s’y commet. Que seraient les romans d’Izzo sans Marseille, ceux de Montalbán sans Barcelone, ou ceux de Camilleri sans Porto Empedocle ? Douze enquêtes typically londoniennes languissent de prendre place sur votre table de chevet. Ne les faites pas attendre.

    Le Masque, 19,90 euros

    Travail

    « Ce livre, écrit par Émile Zola, est extraordinaire, par la mise en œuvre, par la construction forte et logique d’un idéal social : le bonheur humain dans le travail réorganisé, dans le travail devenu, enfin, ce qu’il doit être, une joie d’homme libre, au lieu de rester ce qu’il fut toujours, plus ou moins, une souffrance, une abjection d’esclave. »… Ces phrases, qui datent de 1901, sont d’Octave Mirbeau, maître écrivain libertaire, qui aurait salué Jacques Noiray, préfacier de cette première publication au format de poche du dernier roman publié du vivant de Zola.

    Folio, 9,50 euros

    Marilyn & Ella

    Elles étaient amies. L’une avait la beauté, l’autre la voix. À elle deux, elles symbolisaient un temps où la musique et le cinéma étaient élevés à la hauteur d’un art, où les femmes se voulaient indépendantes – ce qui choquait autant les hommes des milieux aisés que ceux des quartiers populaires. Merci à Eliza Knight, à Denny S. Bryce, et à leur traductrice, Carole Delporte, d’avoir réuni « The Blonde Bombshell » et « The First Lady of Song » pour le centenaire de la naissance de la première, et le trentième anniversaire de la disparition de la seconde.

    HarperCollins, 21,90 euros

  • [Portrait] Chez Anacharsis, « un livre n’avance jamais seul »

    [Portrait] Chez Anacharsis, « un livre n’avance jamais seul »

    Pour saluer l’esprit d’aventure et la radicalité de ces éditions, on rappellera prioritairement qui serait le personnage d’Anacharsis : c’était un barbare de la mythologie grecque, un voyageur qui modifiait son regard pour mieux comprendre et rencontrer les autres. Les deux responsables de cette entreprise lui ressemblent, travaillent à partir de deux points d’ancrage différents. On évoquera principalement Frantz Olivié qui habite Marseille depuis 35 ans. Pour l’université d’Aix-Marseille, il livre les cours d’un Master de Lettres destinés à des étudiants en quête d’emploi dans le monde du livre et de l’édition.

    On dira sa solide entente depuis 25 ans avec le co-fondateur des éditions, Charles-Louis Laville, rencontré pendant ses études d’histoire à Toulouse. Toulouse est un creuset essentiel pour cet éditeur décentralisé : de nombreux auteurs et traducteurs d’Anarchies travaillent dans cette ville où fut créé voici 10 ans le Festival de L’histoire à venir, dont Charles-Louis Laville est l’un des protagonistes permanents.

    280 livres depuis 2002, date de la fondation des éditions. Certains sont copieux, entre 400 et 700 pages. Plus d’une dizaine d’entre eux sont des ouvrages novateurs qui ont remporté de vrais succès dans un segment étroit du marché du livre, l’histoire et l’anthropologie. Entre autres, deux ouvrages qui ont bousculé de nombreux préjugés à propos des Indiens d’Amérique du Nord : « Le Middle Ground » de Richard Wright, la traduction d’un essai qui serait, disent les spécialistes à propos de la Région des Grands lacs l’équivalent de la Méditerranée de Braudel ainsi que « Des ombres à l’aube » de Karl Jacoby sous-titré « Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire » qui fut le Grand Prix 2014 des Rendez-vous de l’histoire de Blois. À quoi s’ajoutent, loin des sciences sociales, une découverte, les improbables narrations, à la fois loufoques et révélantes d’un proche ami de Frantz Olivié autrefois rencontré dans une librairie de la rue des Trois Mages, Le Lièvre de Mars. Chez Anarchasis, l’auteur le mieux vendu – plus de 10 000 exemplaires pour Booming et Trois jours dans la vie de Paul Cézanne – est Mika Biermann, un écrivain allemand qui vit à Marseille depuis quatre décennies.

    Un catalogue sans concession

    Ce qui saute aux yeux, c’est la diversité et l’inégale vitesse de propagation de ce catalogue dont les qualités furent maintes fois saluées par des historiens comme Roger Chartier, Romain Bertrand et Patrick Boucheron, par des médiateurs comme Emmanuel Laurentin, Gilles Lapouge, Julie Clarini et Roger-Pol Droit, par Le Monde des Livres, Télérama et Libé. En dépit de résultats en dents de scie et de grandes difficultés financières, Anarchasis a développé une collection de livres de Poche intitulée « Griffe » où l’on trouve 40 titres, des essais, des traductions de Sagas ainsi que des incursions du côté du roman policier avec des auteurs laconiques comme Panagiotis Agapitos, Claudio Morandini, Mathieu Ghezzi et Nicolas Rouillé.

    Parmi les 280 ouvrages du catalogue, on repère des cohérences et des constantes du côté des lointains dans l’espace et le temps. Pas seulement en direction de la colonisation et des violences subies par les Indiens, ou bien du côté de Bysance et Venise qui furent les champs d’études des deux comparses d’Anarchasis, rapidement obligés d’entrevoir qu’ils étaient trop passionnés et trop exigeants pour faire carrière dans l’Université. Pour échapper aux impasses d’une historiographie européocentrée, ils ont déniché des traductions, des auteurs d’envergure comme Régis Boyer ou l’ethnologue Alban Bensa ainsi que des thématiques qui évoquent le Pacifique, l’Australie, la Nouvelle Calédonie ou bien l’histoire de la piraterie.

    Les coups de poker, l’audace pour ne pas dire l’imprudence d’Anarchasis ont engendré de fortes incertitudes du côté d’une trésorerie pour l’heure incapable de rembourser les aides fournies pendant la Covid : la parution en octobre 2024 d’un coffret de trois volumes richement illustrés, l’ouvrage de Jocelyne Dakhlia Harem et Sultans / Genre et despotisme au Maroc et ailleurs, XIV-XXe siècle, n’a pas rencontré plus de 500 lecteurs.

    Des tendances lourdes – la surproduction et le conformisme envahissent les librairies – un contexte remarquablement analysé dans « Edition », 120 pages, l’essai publié par Frantz Olivié chez Anamosa, peuvent effacer l’importance des éditeurs indépendants. L’heure est grave. Pour ne pas fermer boutique, Marseille et Toulouse lancent une campagne de soutien sous forme d’achats de livres. On choisit des titres d’Anacharsis, on verse une contribution sur le site Ulule : https://fr.ulule.com/editions-anacharsis/

  • [Entretien] Christian Bosq : « Les traminots se sont battus avec détermination »

    [Entretien] Christian Bosq : « Les traminots se sont battus avec détermination »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

    Christian Bosq : C’était un moment important de ma vie personnelle puisque 46 jours de grève, on n’en sort pas indemne. Je voulais surtout remercier tous les gens qui se sont mobilisés. Il faut quand même rappeler que les traminots se sont battus pendant 46 jours avec force et détermination et que ce conflit social a pris une dimension nationale. Tout le peuple français s’est reconnu dans la défense du service public. Enfin, c’était aussi un moyen de remémorer les problèmes de transport à Marseille. Pour moi, on a toujours 50 ans de retard.

    Quelle leçon avez-vous tirée de ce conflit ?

    C.B. : La leçon que j’en tire, c’est que rien n’est impossible quand le combat est juste et que les salariés ont décidé de se battre. La grève est arrivée après un an de discussion. On a eu tout le monde contre nous, mais la détermination des travailleurs a eu raison du privé, car ce tramway tout neuf devait être donné à une filiale de Veolia.

    Cet épisode de votre vie a-t-il nourri votre mandat municipal (2020-2026) ?

    C.B. : Quelque part, oui. Même si, quand j’ai rejoint le Printemps marseillais, être délégué aux transports n’a pas été possible pour moi. J’ai eu une autre délégation, mais je regardais et je regarde toujours attentivement ce qu’il se passe à ce niveau-là. Aujourd’hui, j’aimerais justement que mon livre soit déclencheur de quelque chose.

    « Marseille – Le Tramway de la discorde », Christian Bosq, Éditions Maïa, 21 euros.

  • Un livre pour ne pas oublier l’histoire et l’œuvre d’Ahmed Zitouni

    Un livre pour ne pas oublier l’histoire et l’œuvre d’Ahmed Zitouni

    « Nous n’avons rien écrit, nous avons compilé. » Quelques mois avant le décès d’Ahmed Zitouni, Françoise, son épouse, lui fait une promesse : « Je lui ai dit que j’essaierai de le faire éditer. » De son vivant, l’auteur n’a jamais voulu se plier aux maisons d’édition. « Il savait qu’il n’avait pas les codes. On lui demandait des choses qu’il ne voulait pas, donc il a récupéré tous ses droits. »

    À sa disparition, le 5 juin 2024, Françoise s’inquiète qu’Ahmed Zitouni soit oublié : « Je voulais qu’on se rappelle de son œuvre. » Avec l’aide de plusieurs proches, elle fonde l’assoaZ. « On se demandait comment faire pour que les gens relisent et découvrent Ahmed. » Naît alors l’idée de l’ouvrage intitulé Je suis un écrivain !, qui regroupe des textes inédits de l’auteur, ainsi que des lettres et des entretiens.

    Henriette Stoffel, amie du couple, développe : « Ce livre doit permettre de comprendre qui il était et ce qu’il a fait. » Dans l’ouvrage, qui sera présenté à Marseille le jeudi 11 juin, des réflexions sur sa vie d’écrivain se mêlent à une analyse de sa condition. « On retrouve des inédits : la lettre à Ada, sa fille, et le journal du vieil écrivain, où il étudie son cancer », indique Françoise Zitouni. « Il y a aussi Houria, qui parle d’un amour de jeunesse. Il revient vers l’Algérie et raconte l’histoire de deux gamins amoureux pendant la guerre et les émeutes à Oran », complète Henriette Stoffel.

    Le scribe de Saïda

    S’il était un écrivain en France, Ahmed Zitouni était surtout « un enfant de la guerre d’Algérie et de la colonisation, ce qui a laissé des traumatismes importants chez lui ». Sans pour autant revendiquer une identité, l’homme disait qu’il n’en était d’aucune, il « refusait d’être l’arabe de service » et voulait « déblanchir la langue française et la refriser ». Dans ses ouvrages, plusieurs thématiques font écho à cette vision du monde et à ses racines. « Il y a par exemple l’exil, qui est vraiment une thématique majeure chez lui. Il y a le racisme, la folie. Il a toujours pensé qu’il avait une dette envers les siens et voulait les représenter », expliquent les deux femmes.

    Une œuvre d’actualité

    Ses écrits restent très actuels. « Il revendiquait un certain féminisme, il évoquait la femme forte, mais écrasée par l’histoire comme il a pu le voir en Algérie. » Françoise poursuit : « En France, il a eu le parcours traditionnel d’immigré : les inégalités, le racisme… Il y a là aussi quelque chose de très moderne. »

    En trouvant un éditeur pour ses livres, l’association espère « permettre à plus de gens de s’identifier à lui ». Avant d’être emporté par la maladie, Ahmed Zitouni était « extrêmement inquiet et critique du racisme systémique », porteur d’une colère qui ne l’a jamais lâché. En faisant vivre ses ouvrages, l’association rappelle que ni lui, ni ses combats, n’appartiennent au passé.

  • [Lecture] Face aux empires, le rêve d’une voie méditerranéenne

    [Lecture] Face aux empires, le rêve d’une voie méditerranéenne

    Thierry Fabre publie Face aux empires, la voie méditerranéenne aux éditions Riveneuve. « Toute sa vie, il s’est fait une certaine idée de la Méditerranée. » Elle n’est pas seulement selon lui la source de notre civilisation et il n’a pas la nostalgie des « Andalousies perdues », encore moins de la colonisation du sud par le nord. Mais il pense qu’elle peut encore nous inspirer une alternative au chaos du monde actuel.

    Face aux empires qui ressurgissent et qui s’affrontent afin d’imposer leur domination sur une planète de plus en plus inégalitaire, en proie à une crise climatique et à la rapacité des oligarchies financières et techno-fascistes, il tente d’ouvrir un nouvel horizon, « un avenir désirable ». Pour n’en traiter qu’un, l’empire américano-israélien exerce désormais en Méditerranée une guerre d’une grande violence dont le cœur est le génocide perpétré contre le peuple palestinien, une guerre sans limite contre le Liban, la Syrie, l’Iran, le Yémen… Il veut redessiner une Méditerranée dont les ressources naturelles soient asservies aux intérêts de l’empire et de fabriquer « le Grand Israël » dont rêve l’extrême droite israélienne, quitte à le faire sur des milliers de cadavres à Gaza et ailleurs. Israël, seule puissance nucléaire en Méditerranée, en est devenu la figure de proue de l’Occident et son bras armé.

    Thierry Fabre constate, avec beaucoup d’observateurs, que désormais « le roi est nu ». En effet le monde assiste avec effroi aux massacres mais aussi aux obstacles croissants que la coalition américano-israélienne très isolée, rencontre dans son entreprise. Voilà pourquoi il propose de réinventer pour l’Europe et la Méditerranée une autre voie que le mythe occidentaliste. « Le temps est venu de sortir de cette fiction et de nous inscrire dans la pluralité de nos héritages grecs et romains mais aussi juifs et arabes. » Cela suppose d’en finir avec ce qu’il appelle « la tristesse européenne », cette Europe citadelle où ressurgit l’esprit colonial et raciste.

    Il propose d’inventer une « Europe sans rivages », ouverte aux deux rives de la Méditerranée et d’ouvrir un horizon de partage et de coopération. Cela suppose d’écarter toutes les logiques impériales et néocoloniales, de favoriser l’éclosion d’un monde arabo-musulman démocratique et laïc, de combattre les forces nationalistes, intégristes et xénophobes.

    Ce rêve méditerranéen, dont il convient qu’il est encore difficile à discerner, a pour ambition de bâtir « tout un monde en commun » face aux défis de notre temps. En somme, ce livre contribue à notre recherche d’un autre monde.

    Face aux empires,
    la voie méditerranéenne

    Thierry Fabre

    Éditions Riveneuve,

    150 p., 10,50€

  • [Lecture] Louis Aragon, vers l’infini et au-delà

    [Lecture] Louis Aragon, vers l’infini et au-delà

    C’est l’histoire d’un ouvrage mythique et inachevé de Louis Aragon : La Défense de l’infini. Des centaines de pages écrites presque en secret à partir de mai 1923, déchirées et brûlées à la fin de 1927 dont il subsiste malgré tout une vingtaine de chapitres.

    C’est ce texte que Valéry Molet a fait le choix d’explorer dans son essai Perpétuité pour les défenseurs de l’infini. Pas pour ces pages en elles-mêmes mais pour ce qu’elles disent de l’œuvre d’un des plus grands poètes français.

    À travers une analyse érudite et sensible, l’auteur éclaire les enjeux poétiques et philosophiques d’un texte qui rêvait de capturer l’infini. Cet ouvrage, à la croisée de la critique littéraire et de la réflexion intime, offre une immersion unique dans l’univers d’Aragon.

    Valéry Molet n’en est pas à son coup d’essai. Né le 18 février 1968, il est énarque et historien de formation. Écrivain, il a publié une vingtaine d’ouvrages : romans, nouvelles, essais et poésies. Il a créé et préside les éditions Sans escale depuis 2017.

    Perpétuité pour défenseurs de l’infini, essai sur Louis Aragon

    Valéry Molet

    Douro Éditions, 97 p., 18€.

  • [Le coin BD] François Ruffin, député et toujours reporter au chevet du pays

    [Le coin BD] François Ruffin, député et toujours reporter au chevet du pays

    Angry black woman » contre « white savior » … C’est à partir de ces concepts américains qu’ils ne se donnent même pas la peine de traduire en français que, sur les réseaux sociaux et dans les médias, d’anciens amis politiques de François Ruffin, des insoumis, l’attaquent allant jusqu’à le qualifier de raciste. Ces militants anticoloniaux ou décoloniaux ne se rendent même pas compte que leur imaginaire et leur conception politique sont eux-mêmes totalement colonisés par une pensée venue des USA et de l’idéologie libérale de ses campus, issue d’une société héritière de la ségrégation raciale alors que la France a, elle, été une puissance coloniale, avec d’autres tares et crimes à dénoncer. Oubliant l’approche de classes marxiste, tout aussi obsédés par la couleur de peau des gens que l’extrême droite qu’ils prétendent combattre, les auteurs de ces attaques en meute ne se donnent même pas la peine de regarder ce que dit cette BD et confondent les constats que dresse François Ruffin dans cette suite d’histoire prise sur le vif et les propres opinions de celui qui s’annonce aujourd’hui comme un futur candidat à l’élection présidentielle. Venu du journalisme indépendants, élu et réélu député de la Somme face à un Rassemblement National qui l’emporte partout autour, défenseur des travailleurs sous-payés du soin et du service, François Ruffin donne sans juger la parole à de nombreuses personnes dans cette BD et affiche son objectif : réparer une France atomisée afin que tous puissent vivre ensemble. Face aux attaques qui déchirent une gauche qui n’en a pas besoin, cette BD sous-titrée « Les aventures de François Ruffin député-reporter » est à lire pour faire sa propre opinion, positive ou négative, lui-même reconnaissant quelques erreurs.