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  • [Le coin du polar] « Prendre un enfant par la main… »

    [Le coin du polar] « Prendre un enfant par la main… »

    Mais cette fois, ce n’est pas pour l’emmener vers demain et c’est gisant, écrasé au milieu de la cour de l’école Turgot, à l’ouverture des portes, qu’on retrouve le corps recroquevillé du petit Tom, élève exemplaire, intelligent, travailleur, mais aussi aimé de tous, professeurs et camarades de classe, pour sa gentillesse et sa compréhension. Qui ? Comment ? Et surtout pourquoi ? L’inspecteur Millet, à deux doigts de la retraite, se méfie des emballements et des solutions qui arrangeraient tout le monde, sa hiérarchie, les parents, les élus, l’Éducation nationale. Non, il ne veut pas croire à la culpabilité d’un SDF squattant à proximité de l’école, pas plus qu’il a du mal, malgré la personnalité du gamin, à se persuader que Brayan, la bête noire des autorités, et même de Monsieur P., un professeur remarquable, apprécié de tous, a pu être mêlé à ce qui ressemble de moins en moins à un accident.

    La chute de l’école républicaine

    Une semaine de fermeture de l’école n’y suffit pas. L’atmosphère est lourde, oppressante, et d’autant plus que depuis quelque temps, Monsieur P. assiste, impuissant, à la dérive de son couple.

    Si on suit avec passion les péripéties de l’enquête et qu’on manifeste un intérêt croissant pour la psychologie de l’inspecteur et du professeur comme pour le lien étrange qui semble s’établir entre eux, Décrochages déborde bien vite d’un simple cadre policier. C’est un véritable acte d’accusation contre un système scolaire à la dérive, où les cuistres de la pédagogie différenciée, qui se gargarisent des mêmes mots utilisés à satiété par les propagandistes du développement personnel et d’une psychologie de bazar très rémunératrice, tiennent le haut du pavé. Monsieur P. a aimé son métier. Il a cru, suivi tous les stages, lu tous les livres, subi les changements et les revirements de consignes ministérielles. À en être gavé. Pourtant, il l’aime, il croit à son utilité, mais le hussard noir de la République fait désormais partie des désenchantés. Qu’on ne s’y trompe pas, si Décrochages est un texte poignant et douloureux sur le mal-être en milieu scolaire, si le ton de l’auteur, professeur des écoles à Paris, peut devenir acerbe et sa plume du vitriol, son récit n’est ni un tract ni un pamphlet. Un premier roman audacieux et souvent émouvant qui révèle un véritable auteur.

    « Décrochages » de Julien Fyot Viviane Hamy Éditions 392 p. 21€90.

    À (RE)DÉCOUVRIR

    Une magnifique idée pour un superbe volume ! Les huit romans du Cycle de Harlem réunis ici, du truculent La Reine des pommes au déroutant L’Aveugle au pistolet, enrichis d’un long texte de l’auteur, Harlem ou le cancer de l’Amérique. Une occasion de relire, ou de découvrir Chester Himes, dont la vie fut un roman noir, qui donna d’un Harlem à la fois cruellement authentique et totalement fantasmé, une vision haute en couleur et sans cesse renouvelée. Sur les pas de ses deux inspecteurs noirs, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, entrez à votre tour dans un ghetto où gangsters, maquereaux, patrons de jeu, charlatans et faux messies exploitent une population condamnée à tous les expédients pour survivre.

    Cercueil et Fossoyeur : le cycle de Harlem, Chester Himes, Quarto Gallimard 1 376p 32 €

  • La Grèce invitée d’honneur du salon du livre métropolitain

    La Grèce invitée d’honneur du salon du livre métropolitain

    « Cet événement s’inscrit dans le cadre de Capital bleu qui entrevoit l’eau comme un récit métropolitain célébrant le lien entre l’homme et la mer », présente Daniel Gagnon délégué à la culture à la Métropole.

    Un salon dédié à l’économie du livre au sens large. « L’idée ici est de faire une fête du livre et pas un salon standard avec simplement de la vente de livres. Mais plutôt, un événement d’ampleur où de nombreuses rencontres ponctuent ces 3 jours, sans oublier des événements festifs », relaie Véronique Vassiliou chef de projet livre et lecture à la Métropole.

    Vingt-cinq conférences et rencontres sont prévues avec des traducteurs et auteurs venus d’Athènes, Thessalonique, Palerme… Un banquet littéraire offrira des causeries assorties de dégustations, animées par des spécialistes. À noter qu’il est gratuit et sur inscription physique sur site dès 14h, le samedi 18 septembre.

    La Grèce dans toute son ampleur sera mise à l’honneur : mer, archéologie, films, musiques, chants, danse, avec notamment la venue du grand cinéaste Costa Gavras.

    Trois expositions photographiques sont aussi à découvrir dont l’une dédiée à la BD autour des voyages d’Astérix célèbre explorateur du bassin méditerranéen.

    Synergie locale

    « On a aussi beaucoup travaillé avec les acteurs locaux, la communauté hellénique de Provence, de l’étang de Berre jusqu’à l’embouchure des Salin-de-Giraud », insiste Véronique Vassiliou. Sans oublier la mise en lumière de la traduction de la littérature grecque en France. « qui est assez peu traduite » regrette-t-elle. L’occasion de parler d’un dispositif tout à fait unique. « Depuis une 15e d’année, le CIPM a imaginé un atelier collectif et mutuel de traduction entre des poètes français et des poètes d’une autre langue » expose François Lespiau responsable de l’action culturelle au sein du Centre international de poésie Marseille (CIPM). « Cette année, 3 auteurs grecs sont invités en amont du salon et accueillis pour travailler avec 3 poètes français qui vont les traduire collectivement en temps réel jusqu’à parvenir à une forme qui correspond à un poème français qui est un décalque du Grec » détaille-t-il. Une belle aventure humaine publiée grâce à un acteur local Zoème, à la fois galerie, librairie et une maison d’édition indépendante. « Au moment du salon, des lectures bilingues ont aussi lieu. » Quelques mois plus tard ce sont les auteurs français, qui partiront à Athènes pour être traduits par les poètes grecs.

    ampmetropole.fr

  • [Lecture] Le malheur n’attend pas le nombre des années

    [Lecture] Le malheur n’attend pas le nombre des années

    « Gabriella, les jeunes de la Cité Radieuse, un homme qui part en fumée et une jeune fille qui s’évapore… » Telle est l’aventure dans laquelle La Marseillaise vous embarque chaque week-end pour découvrir un extrait d’un des romans de la Fille du Poulpe écrit par Lucile Debaille. Ils signent le retour du Poulpe
    – personnage phare de la littérature noire des années 90 et 2000 – aux éditions Moby Dick.

    Pour l’idéologie elle serait plutôt redevable à Pedro et Gabriel, ses « mentors » mais toujours avec tact, sans arrogance. Bref, Gabriella ignore que Saadi fut un immense poète persan, mais elle ne voit pas du tout comment la Pologne s’intégrerait dans cette identité. « Phonétiquement, ça ne le fait pas… » pense Gabriella, une intuitive. Une photo de la victime dévoile un beau jeune homme un peu sombre, aux cheveux blonds très courts, au visage encore poupin et aux lèvres pulpeuses, gourmandes. Une gourmandise à jamais inutile désormais. La vie est passée pour Saadi. Il y eut donc quelques années dans la Légion, le sens de « l’honneur et de la fidélité », puis cette interruption involontaire de son engagement… Et enfin son inscription à l’École, qui devait changer son existence et tragiquement y mettre un terme. De nombreuses empreintes ont pu être relevées, malgré la désolation, dans le repaire de ce jeune homme méticuleux, qui ne recevait jamais personne, sauf Sara, sa sœur de cœur, son amoureuse platonique (sentiment non réciproque de la part de la jeune fille pour son « frère »), ce qui ne le gênait en rien. D’une part, il était peu porté sur le sexe. D’autre part Sara a toujours clamé « se réserver » pour l’homme qu’elle aimera d’amour, un seul. Le père de ses enfants. Il est d’ailleurs impensable qu’il soit gadjo, étranger à la communauté des gens du voyage. Une vraie gitane

    Sara. Cette jeune flamboyante possède ce don de transfigurer la vie. Celle de Saadi, entre autres, en fut changée. Seulement voilà que tout se complique : le décès reste inexpliqué et Sara, logiquement localisable puisqu’elle vit à proximité avec ses deux frères, a disparu. Pas facile d’identifier un ancien légionnaire au prénom persan, aux origines polonaises, né sous X. Et que l’Administration, dans sa bêtise, son indifférence, sa terrible cruauté a d’ailleurs enregistré ainsi. Piotr X, pour identité initiale. On comprend qu’il ait eu envie de s’en débarrasser ! Assez malaisé également de suivre un feu follet comme Sara, toujours en mouvement, jamais à court d’idées, d’un réalisme variable. Un couple presque fusionnel pourtant, précise l’entourage, en dépit de leurs différences fondamentales. On sait déjà par les commentateurs, non sollicités d’ailleurs, qu’il lui apprit à se poser, à se canaliser. Elle lui enseigna le sourire, la joie

    innocente de l’instant. Oui, cela vaut bien un couple, tout compte fait. Le téléphone de Gabriella vibre, en mode « silence ». Toujours, dans les lieux publics. Peu éduquée Gabriella mais délicate. C’est Gabriel.

    — Salut, ma louloute ! Dans quel pays voyages-tu

    sur le réseau en ce moment, Équateur ? Gabriel sait que « sa fille » y envisage un ambitieux projet écologique, le rêve de sa vie.

    — Et non ! Je suis dans le sud de la France, figure-toi. Enfin virtuellement, sinon je déjeune à la SainteScolasse. Mais j’irais bien faire un tour à Marseille, un jour ! Pas toi ?

    — Je connais par cœur, ma belle !

    — En fait, je lisais un article sur un incendie qui vient de se produire dans les quartiers Nord.

    — Oui, un incendie criminel volontaire. Un mort.

    — Ah, bon ? Je trouve que tu boucles un peu vite

    l’affaire ? Je te connais plus prudent.

    — Je ne la boucle pas. Bien au contraire, je l’ouvre. — Bon, on en reparle mon Gaby… On est en train

    de m’apporter mon Falafel aux herbes et je vais recommander un verre.

    — Quand je pense qu’ils proposaient de si bons

    pieds de porc, soupire Gabriel.

    — La prochaine fois, on viendra déguster la spécialité mensuelle ensemble. OK ? Une tuerie ! Tu ne vas pas en revenir. Gabriel connaît. Il ne dit rien. Elle est si heureuse de lui proposer quelque chose. Mais juste avant de raccrocher :

    — Gaby, cette histoire à Marseille, tu crois que c’est vraiment intéressant, même (ou alors justement « parce que ») tout le monde s’en fout au fond ?

    — Tu sais, j’ai atteint un âge où tout m’intéresse et tout m’étonne. Alors oui, pour moi, c’est intéressant. Cette population de jeunes l’est déjà. L’expérience pédagogique aussi. Les journalistes ne s’y sont pas trompés.

    — Tu suis aussi leur « blog » ?

    — Ça m’arrive. Je garde un œil dessus. Le Parisien avait fait un article sur cet établissement, à sa création, je crois bien. Tu vois, on a parfois les mêmes lectures !

    Mais pas les mêmes films, je sais… ajoute-t-il, espiègle. .

    Chapitre 3

    — Madame, c’est quand qu’on nous construit la piscine ?

    Sitôt passé le portail, où veille d’ailleurs, dans sa loge, un agent de sécurité 24 heures sur 24 (la Direction étant bienveillante mais pas téméraire), on tombe sur un bel espace circulaire où trône un vieil olivier entouré de lavandins. Il y aurait la place pour la construction d’un bassin, en effet.

    — Oh, Amine, tu te crois où ? Au Club Med ? répond « Madame ».

    On ne dit plus « Mademoiselle » et leur maman est souvent si jeune…

    — Vous avez la chance d’être dans un magnifique lieu de formation pour vous occuper de vous, vous consacrer à votre avenir. Un véritable petit campus à l’américaine, bien plus beau que la plupart des endroits où nous avons fait nos études, je peux vous l’assurer ! 10 000 m2 de bâti, des pierres, des poutres magnifiques, une verrière, par laquelle la lumière entre à profusion (le bruit de la pluie aussi, en cas d’orage !). Quatre hectares de parc, une infrastructure à faire pâlir d’envie, et – disons-le – pour certains de jalousie…

    — Et ben ! Ça coûte cher l’éducation persiflent-ils !

    — Et l’ignorance, donc ! leur répond-on.

    Les équipements sportifs sont remarquables : un vrai terrain de foot, un gymnase, des appareils plutôt sophistiqués et même le seul mur d’escalade des quartiers Nord. On a récemment ajouté une salle d’armes, car un formateur (de maths), escrimeur, a proposé une initiation gracieuse à son art. Une Fondation d’entreprise a offert le matériel nécessaire. Alors, l’École accueille chaque semaine, non seulement ses propres activités mais celles de petits centres sociaux alentour, avec un public plus jeune. Ainsi se veut-on ouvert sur l’environnement le plus largement possible, toutes générations confondues. On y a récemment organisé un concours de pétanque, avec « le club des Vétérans Boulistes » voisin. Un succès, mais surtout de grandes parties de fou-rires pour les protagonistes, les jeunes plutôt maladroits face aux joueurs expérimentés. Amine n’écoute plus grand-chose mais sourit de toutes « ses dents du bonheur » qui, souhaitons-le, lui porteront chance. D’ailleurs, il ignore ce que sont les mètres carrés, les hectares… Le centre social, il connaît depuis sa petite enfance. La piscine ? Ils en parlent entre eux, mais, à l’instant, c’était pour taquiner Madame.

    Il est rare de ne pas s’appeler par son prénom (même entre apprenants et enseignants), mais « Madame » n’est pas inscrite parmi les stagiaires. Son jeune âge pourrait l’y inclure, si sa trajectoire n’était autre. « Madame », c’est Clémence, la fille du pharmacien local. Son père, franco-marocain a fait ses études à Marseille, sa mère, bretonne, a passé alors un diplôme de préparatrice en pharmacie. Ils étaient jeunes, amoureux. Elle a ainsi pu aider professionnellement son mari. Une petite fille est née : Samia-Clémence. Plus tard, celle-ci a choisi le second prénom, français. Bien sûr, même si elle était attirée par cette École atypique, presque en face de la pharmacie paternelle, il n’a jamais été question qu’elle l’intègre. Les parents exigeaient le bac. Elle l’a obtenu du premier coup. Ensuite, elle s’est inscrite à la Faculté de Psycho à Aix-en-Provence. Nous sommes en mars et elle y a mis les pieds trois fois. Elle n’aime pas Aix, est déçue par la discipline choisie et manque d’enthousiasme et d’autonomie pour suivre ce parcours. Alors, après quelques mois d’inactivité à peu près totale, son père a élevé la voix.

    — Tu vas trouver un truc, n’importe quoi à faire, ou je t’expédie au Maroc. Au moins du aideras Mamie, qui s’occupe de tes jeunes cousins et commence à être fatiguée.

    C’est la menace récurrente. Pourtant Casa est une bien belle ville, mais Clémence se sent française. À l’exception de Kader, le pharmacien, ses deux sœurs et son frère sont restés sur place, y ont fondé leur famille et les deux parents travaillent. Alors, la grand-mère est mise à contribution. Elle râle, mais cajole les petits et les nourrit avec un sourire qui en dit long sur sa satisfaction et sa fierté personnelles. Bon, pour Clémence : niet ! Pas question. Sa vie est en France, elle l’a toujours revendiqué. Alors, comme elle est titulaire du BAFA, jeune et sportive, elle a posé sa candidature à l’École pour accompagner les séquences « Sports et découvertes » : de la ville, du Mucem, de la voile… Tout le monde la connaissait déjà. Elle adore les enfants et dispense une grande douceur (Est-ce la sonorité du prénom ?). Elle a été acceptée d’emblée comme intervenante et assure aujourd’hui trois créneaux hebdomadaires. L’un avec des stagiaires de l’École, les deux autres avec des enfants plus jeunes, qui bénéficient ainsi de ces équipements et de l’encadrement. Bien des aspects – financiers en particulier – sont violemment critiqués par des opposants politiques. Mais les jeunes semblent si épanouis… Et La Marseillaise soutient ; un sérieux coup de pouce. Cette exception locale ne cesse d’ailleurs pas de surprendre : ni réels conflits, ni clans, une cohabitation relativement souple des communautés, en dépit d’un certain durcissement récent : les jeunes femmes en particulier sont de plus en plus agressives et peuvent en venir aux mains pour des histoires amoureuses le plus souvent. D’une façon générale, il n’y a pas d’affrontement religieux non plus, même si les musulmans du Maghreb se méfient de ceux de Mayotte, les maghrébins et les gitans n’ont pas de connivence spontanée, chacun fréquente ses bars, ses lieux, donne rendez-vous sur « sa » place… Et tous manifestent une certaine défiance vis-à-vis de ceux d’en ville, comme ils nomment les jeunes résidant au centre, soupçonnés d’arrogance. La communauté des pays de l’Est inspirerait plutôt un respect prudent, nourri de crainte. Depuis maintenant plus d’une décennie, aucune bagarre sérieuse n’a éclaté : pas d’opposition idéologique, de nature religieuse ou politique. Quand les mots manquent, la pensée aussi… Pas de guerre des gangs, pas de gang d’ailleurs. Tous les jeunes sont volontaires pour suivre ce parcours. Certains, il est vrai, s’inscrivent par opportunité, en attente de leur procès, et disparaissent sitôt leur liberté retrouvée. Les entrées sont permanentes et les sorties individuelles, au gré des circonstances, la meilleure étant la signature d’un CDI. Il faut préciser qu’ils ne lisent aucun journal, sauf quand on y voit leur photo, ne regardent que le sport à la télévision, surtout le foot, et sont donc indifférents, éloignés de toute sorte d’influence directe, hormis celle des réseaux. Récemment, un événement atypique a, contre toute attente, capté leur attention. Un nouvel inscrit parlait araméen. Personne ne savait de quoi il s’agissait (y compris plusieurs formateurs…).Un prétexte à une plongée dans l’Histoire liturgique, qui a semblé intéresser tout le monde. Même Sara, peu portée sur les études. Elle danse le flamenco à merveille, est éblouissante de grâce et d’expressivité, mais n’apprécie vraiment que le Français et surtout l’atelier théâtre. Elle se présente parfois aux castings de petites productions, de séries régionales et décroche quelques jours de figuration. Elle aime cette ambiance de tournage, cette pagaille très contrôlée et bien sûr les maigres revenus que cela lui assure. Mais elle rêve d’avoir une phrase à dire ; pas grand-chose : une phrase ! Elle est d’ailleurs aussi expansive et bavarde que son ami Saadi se montre discret. Ils doivent avoir rendez-vous car il est posté à la sortie de l’atelier théâtre, à droite de la porte, immobile et droit comme un I, vêtu de beige et chaussé de Rangers fort chaudes pour la saison.

    — Le cours finit dans dix minutes lui précise Clémence, qui tente d’échanger avec lui, pour se rapprocher de Sara ; celle-ci la fascine mais semble superbement l’ignorer.

    — Tu sais bien que je suis toujours à l’heure. C’est-à-dire en avance. On ne peut qu’être en avance ou en retard. Moi, je suis en avance.

    Il porte, roulé sur l’épaule gauche et enserré dans une patte de sa chemise, le béret de la Légion, accessoire dont il ne se sépare jamais. Cela intrigue mais le jeune homme décourage spontanément toute question. On ne sait trop pourquoi, il inspire une idée de droiture et de sagesse, sans doute en raison de sa maturité supérieure à celle du public qui l’entoure. Il ne se montre jamais pédant, mais s’est autorisé, un jour, une citation du poète homonyme : « L’excès de sévérité produit la haine. L’excès d’indulgence affaiblit l’autorité.

    … à suivre