Traces indélébiles des rouages du régime de Vichy, elles étaient depuis quatre-vingts ans conservées dans le grenier d’une famille anonyme. Dans la salle des dessins du Camp des Milles, disposés sur une table drapée de noir, trois documents, tous issus de l’année 1941, revoient le jour. Ils seront dévoilés au public à l’occasion des Journées du patrimoine, dans l’auditorium du site. D’abord, un carnet de dessin ayant appartenu à Franz Meyer, artiste allemand qui, après avoir fui le régime nazi, sera interné, sous le régime de Vichy, dans cette ancienne tuilerie devenue camp d’internement français. Camp où furent notamment détenus des réfugiés allemands et autrichiens, puis des juifs avant leur déportation vers les camps de la mort.
d’une bureaucratie
Juste à côté du carnet à la couverture noire, le rapport original rédigé par André Jean-Faure, haut fonctionnaire et préfet français, nommé en 1941 par le régime de Vichy comme inspecteur général des camps d’internement. En octobre de cette année, missionné sur le Camp des Milles, il y détaille l’organisation des lieux, des prétendues activités aux repas décrits comme copieux, de l’organisation matérielle des lieux, des chambres et des sanitaires. Un monument de mensonges éhontés.
Il s’agit d’un outil de communication politique et de propagande, façonné par, et pour le régime de Vichy, alors qu’interrogations et colères émanent dans la population, dans cette zone de France non occupée. Mais aussi un outil de compréhension, pour les scientifiques, de celui-ci. « Il y a l’idée de produire des rapports pour montrer que le régime de Vichy est irréprochable, et que les camps sont bien organisés. Les conditions d’internement des camps au temps de Vichy sont extrêmement déplorables, on sait que les internés étaient entassés, n’avaient pas de lit, qu’ils étaient 3 500 en même temps dans le camp… », rappelle Lena Casiez, responsable du pôle éducation et culture. Si le rapport était, avant sa découverte, accessible en version numérique, des détails jamais connus ont été découverts par les équipes du Camp des Milles. À l’instar d’un schéma – toujours faussé – du camp, fruit d’une mise en scène le jour de la visite, ou d’une fable totale. Exposé à côté de cet épais rapport, un second, rédigé en 1942 sous la main de Jean-Faure, un an après sa première visite. Déjà, les déportations ont eu lieu, qualifiée de « départs » et de « transferts ». Preuve, d’une des méthodes de « déshumanisation » des juifs, explique Nicolas Sadoul, directeur de la Fondation du Camp des Milles. Enfin, un carnet de dessins offert par les hébergés du Camp à l’inspecteur du Camp des Milles et dans lequel les traits de Meyer sont identifiables. Autour de cette archive, les hypothèses planent : une commande imposée par le directeur du Camp, une traduction de l’humour développé par les artistes pour dénoncer leurs conditions d’internement ? Pour Léna Casiez, le document témoigne des « zones grises » qui planent autour de cette période. « Chaque action est à analyser, c’est une manière de parler de l’être humain (…) c’est très complexe mais aussi très intéressant d’un point de vue pédagogique », appuie cette dernière. Conservées de façon « extraordinaire », ces archives ont passé un an dans les laboratoires du Camp des Milles, examinés par divers historiens, archéologues, spécialistes de la documentation pour être authentifiés. « Cela nous montre aussi les rouages d’une bureaucratie, de manière précise, qui va essayer quoi qu’il en coûte de démontrer que les décisions indignes qui ont été prises, sont des décisions quasi-humanitaires », analyse Nicolas Sadoul. Des archives qui prennent une résonance particulière à l’heure où certains discours cherchent à réécrire des faits historiques.
Les archives seront présentées à 11h30 et 16h les samedi 19 et dimanche 20 septembre. Réservations obligatoires.
« Des rapports destinés
à montrer que le régime est irréprochable »

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