[Mémoire ouvrière] Lucien Molino, toutes les corporations en grève

C’est ainsi que 80 000 repas par jour furent distribués par des cuisines roulantes dans les quartiers. Toute une organisation était sur pied pour ravitailler en légumes et en viandes. Pour les légumes, nous devons rendre hommage aux paysans qui nous livraient à bas prix et qui parfois nous en faisaient cadeau. De plus, j’avais donné des ordres pour réquisitionner le ravitaillent transporté par la SNCF. C’est ainsi qu’à Miramas, tous les trains de pommes de terre, légumes et fruits, étaient arrêtés et récupérés par l’Union locale. Nous avons réquisitionné aussi de l’huile, des matières grasses et du lait pour les enfants.

Notre ravitaillement de la population nous attirait des sympathies. Quelle joie pour les travailleurs du port lorsqu’ils reçurent Aragon et Elsa Triolet : tous deux ont visité toutes les cuisines roulantes dans les quartiers.

Nous recevions des télégrammes de nombreux intellectuels nous encourageant dans ce combat économique. À l’inverse, la police interceptait nos véhicules. Nous sommes intervenus auprès du préfet : nous garantissons le ravitaillement, à une condition, que vous cessiez d’entraver la circulation de nos véhicules et notre plan. Le préfet ne pouvait refuser nos arguments car il était effrayé de la tournure que prendraient les événements, si le ravitaillement n’était plus assuré.

La police et les gardes mobiles sillonnaient les quartiers pour effrayer la population et les grévistes. Nous avons pris des dispositions pour gêner leur circulation et nous avons obtenu des succès grâce aux crampons métalliques. Cela nous prit une nuit entière pour les forger. Lorsqu’un crampon était réalisé il était jeté à terre pour s’assurer qu’un pneu de voiture ne le ferait pas tourner. Après maints essais nous avons réussi un système inattaquable. Par centaines, ils furent jetés dans les grandes artères, en faisant connaître aux chauffeurs de nos camionnettes assurant le transport les endroits où les crochets étaient jetés. Quel plaisir d’entendre les pneus des voitures de police qui rendaient l’âme ! Les camions français et étrangers étaient immobilisés par les crampons qui parsemaient les grandes artères. Mercury, secrétaire régional de la police, fit la chasse aux semeurs de crampons mais jamais la police ne put connaître les lieux où ils étaient fabriqués et les jets continuèrent. Le 18 novembre, on bloquait avec les cheminots une locomotive à la gare de la Blancarde. Le 21 septembre, des camarades furent arrêtés pour menaces contre les employeurs et quelques non-grévistes. Du 19 au 20 novembre, le gouvernement Ramadier passait la main et cherchait une solution de 3e force inaugurée en catastrophe le 22 avec le gouvernement de Robert Shuman. Toutes les corporations étaient en grève, y compris les services publics si malmenés par l’inflation.

à suivre la semaine prochaine…

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