Denise Toros-Marter. « J’avais 16 ans à Pitchipoï »

À mes parents, afin que ce livre devienne la sépulture qu’ils n’ont jamais pu recevoir.

Depuis que le maréchal Pétain a été nommé chef de l’État français, notre belle devise, « Liberté, Égalité, Fraternité », conquise par la Révolution française de 1789, est remplacée par le morbide « Travail, Famille, Patrie » d’un gouvernement qui va dès lors s’employer passivement – et bientôt activement – à se soumettre aux exigences de nos envahisseurs, et dans beaucoup de cas, à devancer celles-ci.

Car la France est maintenant « occupée ». C’est d’abord la zone nord et Paris qui en font les frais, puisque notre pays est coupé en deux par une stricte « ligne de démarcation ».

Le gouvernement de Pétain et de Laval se prononce pour un État français qui, après l’infâme entrevue de Montoire*, se met à la disposition du chancelier Hitler. L’idéologie raciale antisémite est peu à peu appliquée en France par l’institution même de décrets qui privent insensiblement les Juifs de leurs droits légitimes de citoyens français en dénaturalisant tous ceux qui avaient obtenu cette citoyenneté à dater de 1937.

En fait, nous établissons notre arbre généalogique, qui révèle huit générations de Français au moins. Huit générations françaises, c’est ce que l’on exige de notre famille pour nous considérer à l’abri des décrets discriminatoires.

Cependant, devant le danger potentiel, mes parents décident d’envoyer mes deux frères se cacher dans le Gard grâce à un réseau de pasteurs protestants.

Moins de deux mois après, mes frères reviennent à Marseille pour rejoindre la famille, ne supportant pas et ne comprenant pas cette séparation.

Finalement, c’est sur ce refus d’être séparé de la part des familles juives que tout va se jouer dès les premières arrestations.

Nous ne pouvions pas partir en laissant ma grand-mère, et surtout mon grand-père, qui était paralysé et dont l’état nécessitait une garde de jour et de nuit. Tante Reine, qui fut assignée à résidence mais échappa à la déportation parce qu’elle était mariée à un catholique, avait, pour protéger sa fille issue d’un premier mariage, ma cousine Janine, placé celle-ci dans un couvent en Dordogne.

*Lors de cette rencontre entre Pétain et Hitler, qui a lieu le 24 octobre 1940 dans la gare de Montoire-sur-le-Loir, symbolisée par leur poignée de main très diffusée, le maréchal engage la France dans la voie de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Le 30 octobre suivant, le chef de l’État français s’explique ainsi : « C’est librement que je me suis rendu à l’invitation du Führer. Je n’ai subi, de sa part, aucun “diktat”, aucune pression. Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J’en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement. […] »

à suivre la semaine prochaine…

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