Tag: Service militaire

  • Annonces militaristes : la « préparation des esprits »

    Annonces militaristes : la « préparation des esprits »

    Ces derniers jours, la petite musique qui monte sème l’angoisse. À mesure que le budget alloué à la défense se muscle, les annonces publiques liées à la menace russe se succèdent. Selon le chef d’état-major des armées Fabien Mandon, il faut s’attendre à une guerre « dans trois ou quatre ans ». Devant les maires de France le 18 novembre, il s’est montré plus pressant encore en affirmant qu’il fallait « accepter de perdre ses enfants ». Le jeudi 27 novembre, Emmanuel Macron a ensuite dévoilé les contours du tout nouveau service national volontaire, plus militaire que le SNU (service national universel) qui le précède, et qui engagera les jeunes sur 10 mois.

    Une pression militariste inquiétante, que le chercheur en sciences politiques Jean Joana assimile à une sorte de préparation mentale. « Je crois qu’il s’agit d’une préparation des esprits, mais finalement, on reste dans la demi-mesure. Si la situation devait dégénérer au-delà de l’Ukraine, je pense que la France est plus sûrement protégée par le fait qu’elle dispose de l’arme nucléaire, que par les effectifs qu’elle est susceptible de mobiliser », analyse le chercheur.

    Si ces annonces ont suscité une vague d’émotion, c’est parce qu’elles sont inédites. « Nous avons rarement été confrontés à ce genre de situation par le passé. À l’époque de la guerre contre le terrorisme, quand le chef d’état-major des armées expliquait qu’il fallait rester sur le qui-vive et que la menace était forte, cela restait dans le cadre d’une armée professionnelle. Ce qui a suscité le débat ces derniers jours, c’est qu’aujourd’hui, l’effort demandé touche tout un chacun », ajoute Jean Joana, qui estime le risque plus élevé qu’il y a cinq ans.

    « Personne n’est dans la tête de Vladimir Poutine, mais il est dans une posture offensive. Cependant, on se dit aussi qu’il n’est peut-être pas prêt pour repartir à la conquête d’autres territoires, membres de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique nord) qui plus est, et qui impliqueraient une réaction militaire plus forte qu’en Ukraine. C’est peut-être hors de sa portée », tempère le chercheur.

  • [Entretien] Maxime Launay : « Comprendre le scénario dans lequel se place l’état-major »

    [Entretien] Maxime Launay : « Comprendre le scénario dans lequel se place l’état-major »

    La Marseillaise : Comment analyser ce passage du service national universel au service national volontaire ?

    Maxime Launay : Promis par Emmanuel Macron en 2017 en réponse au vide ressenti par certains depuis la suspension en 1997 du service national, le service national universel mis en place à partir de 2019 n’a pas convaincu. Le dispositif était coûteux et sa finalité comme son efficacité faisaient débat. Certains y voyaient un mélange des genres entre éducation armée et citoyenne, et son sens interrogeait par rapport à ce que proposait déjà l’Éducation nationale. Mais il y a surtout eu un changement de contexte en 2022 avec la dégradation de l’environnement stratégique de l’Europe. Cette reconfiguration a poussé à créer un dispositif purement militaire, pour reprendre le terme du président.

    S’inscrit-il dans la continuité des politiques de défense depuis 1997 ?

    M.L. : Je ne suis pas sûr qu’on soit totalement dans une continuité. Le service national qui a existé entre 1905 et 1997, était un service obligatoire pour les hommes. Là, on est sur un dispositif volontaire. Donc en termes de classe d’âge, on ne va pas toucher la même proportion de jeunes. Il en est prévu 3 000 en 2026 et 42 500 dans dix ans, là où une classe d’âge en concernait 400 000 dans les années 60-70. Le volontariat fait aussi qu’on n’est plus sur les mêmes logiques de crispations et de contestations de ceux qui ne voulaient pas faire leur service. L’autre différence, c’est que ce service militaire pourra désormais concerner les femmes. La société change et cela montre une féminisation des fonctions combattantes.

    Les contraintes techniques, matérielles et financières ont pesé dans ce choix ?

    M.L. : Les états-majors ne voulaient pas d’un service militaire universel. Absorber tous les ans le flux de toute une classe d’âge aurait été trop coûteux, matériellement, il aurait fallu créer de nouvelles casernes, même s’il le faudra quand même… On ne voyait pas non plus la finalité combattante d’une telle masse même si l’armée de terre en a besoin car elle a eu du mal à fidéliser ces dernières années. Et puis derrière, il y a encore une contrainte de ressource humaine. Pour encadrer ces jeunes, il va falloir dégager des cadres, des officiers et sous-officiers expérimentés à ce jour affectés sur de l’opérationnel car leur mission principale c’est d’abord de se préparer à la guerre, pour les mettre sur des missions de formation.

    Quel était le contexte politique
    lors de la suppression du service national en 1997 ? Les arguments des défenseurs et des opposants ?

    M.L. : Longtemps, il y a eu un consensus dans la classe politique sur l’idée qu’il fallait un service militaire. Les choses changent avec la fin de la guerre froide et ce sentiment que la menace à l’Est disparaît. La guerre du Golfe (1990) vient aussi saper la légitimité du service national car à ce moment-là, le président Mitterrand envoie combattre l’armée professionnelle mais pas les appelés du contingent, même volontaires. Là, on commence à se demander à quoi ça sert ? Une série de réflexions se développent, disant qu’on est quand même armé avec la dissuasion nucléaire et une armée de haute technologie. On se demande ce qu’apportent les appelés ? Ils ne vont pas piloter de Rafale ou être dans des sous-marins nucléaires… On réfléchit à une armée plus resserrée et expéditionnaire, capable d’intervenir partout sur le globe.

    Vous dites qu’il y avait une forme de consensus. Une partie de la gauche était contre sa suspension ?

    M.L. : C’est assez complexe. Au fondement de la pensée de gauche, il y a Jaurès qui estimait qu’il fallait une armée du peuple qui ne soit pas qu’une armée de professionnels recrutés dans les milieux armés de la bourgeoisie ou de l’aristocratie. Cette idée a perduré au XXe siècle. Les partis de gauche, le Parti socialiste, le Parti communiste y étaient attachés. Pour autant, la gauche de gouvernement a compris que la guerre ne se faisait plus comme au début du XXe et cette décision annoncée par Chirac en 1996, est avalisée par la gauche plurielle en 1997.C’est une majorité de gauche au Parlement qui vote la loi et c’est le gouvernement Jospin qui la met en œuvre.

    On retrouve ces positions aujourd’hui avec cette annonce ?

    M.L. : Il faut regarder ça au prisme de la situation actuelle. On a un président de la République qui avec ce service national volontaire est au cœur de son périmètre régalien, et en même temps, ce sont les parlementaires qui vont voter le budget de la défense et avaliser le dispositif. On aurait pu imaginer la gauche entériner facilement cette décision mais on a un président affaibli et rien n’est acquis. La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon qui a toujours regretté la suspension du service national et proposait en 2022, une conscription citoyenne, est critique depuis l’annonce. Le PS a réagi avec un communiqué se disant « sceptique » et réclame un débat. Les écologistes sont pour le renforcement des réserves. Le PCF, lui, est depuis toujours très cohérent, hostile à l’Otan, méfiant vis-à-vis de ce réarmement, de l’aide à l’Ukraine… On est sur une forme de défiance.

    Le service national a encore un sens quand on parle de guerre hybride, d’armée professionnelle ?

    M.L. : C’est une question fondamentale et il faut comprendre dans quel scénario se place l’État-major qui a le rôle de préparer la guerre en espérant qu’elle ne vienne pas. Ils se préparent aujourd’hui, à l’idée que la Russie ne s’arrêterait pas à l’Ukraine mais souhaiterait attaquer un pays du flanc Est de l’Union européenne. Dans ce cas, l’armée professionnelle irait dans le cadre d’une coalition otanienne ou européenne, en soutien du pays agressé. Or si elle quitte massivement le territoire national, il faut continuer à le protéger, précisément parce que la Russie est accoutumée à ce qu’on appelle des actions agressives hybrides : tentatives d’assassinat, sabotage d’infrastructures civiles ou militaires, de nœuds ferroviaires, de centrales nucléaires, de ports… Tout ça suppose que ces endroits soient protégés, et c’est là qu’un service national, dans la logique militaire, serait utile, comme on utilise Sentinelle pour surveiller les rues dans une logique antiterroriste.

    Quel sens a un service national dans l’articulation d’une défense au sein
    de l’Europe construite depuis 1997
     ?

    M.L. : On n’a jamais réussi à construire une armée européenne. C’est un projet des années 50 mais il y a trop d’intérêts divergents et de peur aussi. Mon laboratoire à l’Irsem a sorti une étude sur le retour du service militaire dans 34 pays européens : il y a débat partout mais on ne fait jamais le lien avec l’Europe. Il n’y a pas non plus de discussions, à ma connaissance, entre états-majors et leaders politiques sur l’harmonisation d’un service à l’échelle européenne. C’est une forme d’impensé. Autant ça discute énormément sur les questions d’armement, industrielles, d’alliance, sur la paix en Ukraine, autant le service militaire reste quelque chose d’extrêmement national.

  • Jouer en attaque ou en défense

    Jouer en attaque ou en défense

    L’armée pensait en avoir enfin fini avec la bleusaille en 1997, lors de la suspension du service national obligatoire, et voilà qu’elle reviendrait par la petite porte.
    Mais attention, avec uniquement des jeunes gens éclairés et motivés, des « volontaires ».
    Là où, avec tous les reproches qu’on pouvait lui faire, le service militaire « à l’ancienne », tenait d’un grand melting-pot de la jeunesse de notre pays, celui promis par le président de la République va renforcer une fracture au sein de notre société. Les jeunes les plus éloignés de l’idée de nation, d’État et d’armée républicaine le resteront. Et quel rôle auront ces volontaires ? Garder des bases et des sites stratégiques pendant que les unités professionnelles seront sur le terrain ? C’est court.

    Rattraper son retard

    Cela témoigne d’une doctrine militaire non pas en réflexion et évolutive mais réactive et court-termiste. Avec pour scénario principal -voire unique- une agression de la Russie envers un des pays européens à sa frontière. Une « urgence » à entendre les bellicistes européens à laquelle il faudrait se préparer immédiatement… Le risque ne date pas d’hier, comme en témoigne l’annexion de la Crimée en 2014 dans un silence assourdissant des pays européens. Sauf que depuis lesdits pays ne peuvent plus se reposer sur la puissance militaire des USA et de l’Otan
    au regard de l’ambivalence de la politique étrangère de Trump. Emmanuel Macron n’explique pas s’il entend faire jouer la France en défense ou en attaque. Une ambiguïté inquiétante car la guerre n’est pas un jeu et les jeunes de France ne sont pas des petits soldats
    de plomb.

  • Un service militaire mais pour quoi faire ?

    Un service militaire mais pour quoi faire ?

    « Elle aura bien de la peine pour élever les enfants. Elle aura bien de la peine car je m’en vais pour longtemps. » Ces paroles de la Blanche Hermine, un chant militaire un brin archaïque, sont chantées en chœur ce vendredi 5 décembre par les recrues militaires, hommes comme femmes, du Centre de préparation opérationnelle du combattant de l’armée de l’air sur la base aérienne 115 d’Orange, tout en marchant au pas sur la place d’armes du quartier Geille. Pendant qu’un autre groupe de soldats en formation, équipés de protections de la tête aux pieds, se tapent dessus à l’aide de matraques et de boucliers en mousse, mais aussi avec des mitraillettes factices peintes en rouge, le lieutenant Yann explique que « c’est ce que vont également faire les jeunes du service national pendant les quatre premières semaines ».

    La base aérienne du nord de Vaucluse a été choisie pour accueillir la moitié des 600 premiers volontaires du service national dans l’armée de l’air et de l’espace. Ainsi, dès septembre 2026, 100 jeunes volontaires « avec ou sans bac » seront accueillis en Cité des Princes pour une durée de 10 mois. Puis 100 en octobre et 100 en novembre. Les 300 autres iront à la base aérienne 105 d’Évreux. Avec pour objectif d’avoir 2 000 jeunes en service national en 2030 dans l’armée de l’air, à travers cinq bases aériennes du pays.

    Chacun d’entre eux aura donc une formation générale d’un mois pendant laquelle « ils vont apprendre les fondamentaux », assure le lieutenant Yann. Avec donc du « combat rapproché » pour avoir les « bons réflexes du combattant », avec les exercices présentés précédemment. Mais aussi le maniement des armes, notamment des fusils d’assaut. Et ce, en premier lieu à l’aide de simulateurs présentés quelques instants plus tard. Par groupe d’une dizaine de recrues, on enchaîne préparation de son arme, tir debout, un ou deux genoux à terre et allongé en visant un écran où apparaissent des cibles de forme humaine au milieu d’un terrain désertique. L’instructeur conseille de viser « au niveau du torse » tout en analysant les « courbes de tir » et en donnant des conseils aux apprenants. Et finalement d’apprendre à « marcher au pas et à porter l’uniforme ».

    Trois types d’emplois

    Ce vendredi se tenait donc une journée de présentation plus approfondie du dispositif. « On est prêts et on a besoin d’eux », lance micro en main la générale Valérie Godin, aussi directrice des ressources humaines de l’armée de l’air et de l’espace. La haute gradée a donné plus de détails après l’annonce de fin novembre dernier du président de la République. Elle précise que trois « types d’emplois » peuvent être exécutés par les futurs volontaires. Tout d’abord dans « l’engagement opérationnel au profit de la protection des bases », c’est-à-dire en patrouilles type Sentinelle dans les lieux publics. Ensuite des postes « en escadron », comme par exemple à la maintenance, à la logistique ou même en cuisine selon l’appétence de chacun. Et finalement des emplois « plus expertisés » destinés aux volontaires plus âgés, avec des formations « type licence ou master » dans des domaines très diversifiés tels que les ressources humaines, l’ingénierie, la cybernétique ou même l’aérospatial. Avec une rémunération située pour la plupart du temps entre 800 et 1 000 euros.

    Une flopée de possibilités que l’armée a souhaité illustrer au sein de la base aérienne en disposant dans un hangar cinq métiers différents ouverts aux volontaires à Orange. Par exemple armurier, « un boulot exigeant car on gère un gros panel d’armes », précise l’aviateur Corentin tout en maniant un fusil Famas. Ou encore assistant du moniteur de sport de la base ou assistant chenil. Mais aussi la gestion de la planification des vols de la base « afin de faciliter la vie des pilotes », assure le caporal-chef Nathan, posté devant un avion de chasse Rafale.

    Une réponse au contexte géopolitique

    Un service national qui, d’après la générale Valérie Dodin, a pour but de renforcer « la cohésion nationale » et « apporter sa pierre à quelque chose de plus grand ». Mais si le ministère des Armées évoque sur son site « un nouveau dispositif qui vise à renforcer la résilience du pays, à consolider le lien armées-nation et à adapter notre modèle de défense aux menaces de demain », ou encore le site du gouvernement qui précise que la mise en place répond à une « dégradation du contexte international » en citant la guerre en Ukraine ou encore le désengagement américain, le contexte géopolitique actuel a soigneusement été évité tout au long de la journée par le corps militaire. « Pas le sujet du jour », nous assène-t-on. Mais sans doute celui de demain.

  • Inquiétude chez les anciens combattants

    Inquiétude chez les anciens combattants

    « Accepter de perdre nos enfants. » Président de l’Arac d’Aix-en-Provence, Serge Lejeune accueille avec « beaucoup d’inquiétude » les propos du Chef d’état-major des armées, Fabien Maudon, vaguement nuancés par Emmanuel Macron. « Ce qui déclenche les guerres est presque toujours de nature économique, rappelle l’ancien combattant. étant donné la situation européenne, les déclarations de Macron font forcément peur et je les prends très au sérieux. » Il précise : « C’est le propre du capitalisme de régler ses problèmes par la guerre, ne l’oublions pas. »

    Évoquant le profil des chefs d’État, russe comme américain, il estime « qu’en attaquant la Russie de front, nommément, Macron prend le risque d’exciter les velléités bellicistes. Or, si l’ours est piqué et répond, cela risque de nous amener très loin et nous ne sommes pas en capacité de répondre à l’attaque, car les Russes ont tout un arsenal nucléaire tactique. » Serge Lejeune ajoute à cette analyse « la montée des extrêmes droites et de l’ultra nationalisme en Europe, aux États-Unis et dans les pays de l’ex-URSS ».

    « Un service d’appelés »

    Le président de l’Arac se dit plus mitigé sur la question du rétablissement du service militaire en France. Emmanuel Macron a demandé au ministère des Armées de travailler sur « un projet de service militaire volontaire », a indiqué Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées. Ce « Service national volontaire », serait en « réflexion dans plusieurs pays européens en ce moment », a-t-elle précisé : « La semaine dernière, j’ai reçu mon homologue suédois, qui a un modèle en train en cours de développement dans pas mal de pays européens. Tout le monde y travaille, donc nous aussi, on y travaille. »

    Une annonce « à la fois inquiétante et qui mérite que l’on s’y penche ». Inquiétante dans ce tableau pessimiste du monde, « où on assiste à la faillite de la France dans sa défense de la notion de laïcité, où la planète est aussi dans un état d’urgence absolu et où les dirigeants entraînent leurs populations vers la guerre ». Mais qui interroge, dans le sens où « la suppression de l’armée d’appelés a été quelque chose de dangereux. Car quand le contingent est insuffisant pour rétablir la paix, les appelés sont une force. » Seulement, cette interrogation arrive à un moment peu propice à une réflexion désintéressée, « dans un contexte d’une spirale générale vers la guerre dans laquelle on cherche à nous entraîner ».