Tag: science

  • « La formation des troupeaux renseigne sur la transmission des maladies »

    « La formation des troupeaux renseigne sur la transmission des maladies »

    La Marseillaise : Vous décrivez dans votre étude un méga-troupeau de 4 000 buffles au Botswana. Cela ne passe pas inaperçu… Les communautés locales le connaissaient-elles ?

    Alexandre Caron : La première autrice de l’article, Emily Bennitt, a mené l’enquête auprès des populations locales. Les rangers et les guides touristiques connaissaient le troupeau. Dans les villages, les communautés locales n’avaient pas l’impression qu’il était si gros car elles le voient rarement. En effet, buffles et bétail ont tendance à s’éviter. Donc les éleveurs voient quelques buffles de temps en temps qui s’enfuient rapidement. Ils ne se rendent pas compte de la taille du troupeau qui existe derrière.

    Au-delà du caractère impressionnant, en quoi est-ce intéressant d’observer un si gros troupeau ?

    A.C. : Pour la conservation, cela aide à sensibiliser les acteurs locaux sur l’existence de ce phénomène naturel important. Et cela donne une référence à partir de laquelle nous pourrons observer une évolution. Enfin, cela aide à comprendre ce qu’est un troupeau, comment il se forme et comment peuvent s’y transmettre des agents pathogènes.

    Lesquels ?

    A.C. : Près de 90% des buffles ont la fièvre aphteuse. Ils peuvent aussi avoir la tuberculose, la brucellose… Or ces maladies peuvent se transmettre au bétail, ce qui a des conséquences sociales et économiques. Ces transmissions se font rarement par contact direct car buffles et bétail s’évitent. Mais il peut y avoir des transmissions indirectes, par la salive ou les déjections laissées dans un espace partagé.

  • [Science] Un documentaire permet d’identifier le plus gros troupeau de buffles

    [Science] Un documentaire permet d’identifier le plus gros troupeau de buffles

    « Cela s’écarte de ce que j’ai l’habitude de faire », reconnaît Alexandre Caron, écologue de la santé pour le Cirad de Montpellier, plutôt spécialiste des interactions entre animaux sauvages et communautés humaines en Afrique de l’Est et australe.

    En 2022, des réalisateurs d’une société de production
    -Silverback– contactent une étudiante dont il encadre la thèse. Ils travaillent sur un documentaire pour Netflix, viennent de filmer un troupeau de buffles au nord du Botswana et peinent à les compter. Et pour cause : ils sont vraiment nombreux. « Quand nous avons vu la vidéo, nous nous sommes tout de suite dit qu’il y avait quelque chose d’exceptionnel », se souvient le chercheur qui connaît bien cet animal. Il se rapproche alors de collègues qui ont développé une méthode de comptage à base d’intelligence artificielle. La taille du troupeau est alors estimée à plus de 4 000 individus. « C’est le plus gros troupeau de buffles jamais documenté scientifiquement, souligne Alexandre Caron, dernier auteur d’un article qui détaille ce travail dans Ecology & Evolution. Cela montre que ces méga-troupeaux existent toujours. »

    Beaucoup de populations d’herbivores en Afrique sont en déclin, soulignent les chercheurs dans leur article. En cause : la fragmentation du paysage due au développement humain et les grands espaces transformés en terres agricoles. « Il faut nourrir une population humaine en forte croissance sur le continent », pointe Alexandre Caron qui tient à préciser que les parcs nationaux font exception. « La faune sauvage et la biodiversité s’y portent bien en Afrique australe. »

    Petit paradis

    Des grands rassemblements d’herbivores sont connus, comme celui des quelque 800 000 cobes de Buffon –une espèce d’antilope– au Soudan du Sud et en Éthiopie ou celui de plus d’un million de gnous bleus et autres antilopes en Tanzanie. « On ne peut toutefois pas parler de méga-troupeaux, tempère Alexandre Caron. Ce sont plutôt des grandes migrations. Ils sont en mouvement toute l’année pour suivre les ressources alimentaires. »

    Définir un troupeau n’est pas simple. « Nous avons fait des études au Zimbabwe pour tenter d’y parvenir », poursuit Alexandre Caron. Avec des colliers GPS et des études génétiques pour voir si les individus de la même famille restent ensemble. « C’est en fait très fluide », résume-t-il. Des groupes se forment, se défont, se mélangent et les individus passent d’un groupe à l’autre. C’est le cas du méga-troupeau au Botswana. « Il est composé de plusieurs troupeaux qui se rassemblent à un moment de l’année -la saison sèche- pour se diriger vers un endroit particulier », décrit le chercheur. Cet endroit, la dépression de Mababe, est un ancien lac où la nourriture abonde à cette saison. Un petit paradis où ils reviennent année après année. Peut-être sous l’œil plus attentif des scientifiques maintenant qu’ils ont été filmés.

  • [Biodiversité] L’étau se resserre sur le lièvre variable alpin

    [Biodiversité] L’étau se resserre sur le lièvre variable alpin

    Difficile d’apercevoir le lièvre variable dans les Alpes : il vit plutôt la nuit et c’est un roi du camouflage avec un pelage qui blanchit en hiver. Cela pourrait être encore plus difficile demain tant le réchauffement climatique le pousse vers les sommets, le cantonnant à des « îlots dans le ciel » (« sky islands », en anglais) desquels il peine à s’échapper. Sans compter qu’il entre en compétition avec le lièvre d’Europe, qui peuple d’ordinaire les plaines mais tend à monter en altitude. C’est ce que révèle une étude publiée dans Global Change Biology. « C’était attendu mais notre modèle offre une vision à grande échelle de la connectivité génétique des deux espèces sur les Alpes françaises », résume Jérémy Larroque, ancien chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, aujourd’hui à l’Université de Lyon, et premier auteur de l’étude.

    Des analyses ADN sur des échantillons prélevés sur des individus chassés et des crottes ramassées sur le terrain permettent de dire où se trouvent les lièvres variables et les lièvres d’Europe et où ils sont capables de passer ou pas. Il montre aussi la compétition entre les deux qui ne peuvent parfois pas coexister. « Nous savions que cela existait car en Scandinavie, quand le lièvre d’Europe a été introduit au XIXe siècle, il a repoussé le lièvre variable vers le nord », souligne Jérôme Letty, chargé de recherche à l’Office français de la biodiversité, à Pérols, et coauteur de l’étude. La même chose se produit dans les Alpes, mais vers les sommets.

    Corridors

    Le lièvre variable pourrait-il disparaître de nos montagnes ? « Si le réchauffement climatique se poursuit, c’est une possibilité, estime Jérôme Letty. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est sans doute passé dans les Pyrénées. » Le lièvre variable y était présent lors de la dernière glaciation, au Paléolithique, avant de disparaître. « Les Alpes sont aujourd’hui la limite la plus au sud de son aire de répartition. C’est là qu’il est le plus exposé », ajoute le chercheur. De plus, l’isolement des populations en altitude renforce le risque de consanguinité et menace la pérennité de l’espèce.

    Pour l’heure, le modèle identifie des corridors à protéger à moyenne altitude afin que le lièvre variable puisse continuer à se disperser. « Nous pourrions imaginer y limiter le développement humain, glisse Jérémy Larroque. Mais la montagne reste un lieu avec des contraintes liées à l’urbanisation et au tourisme. » Les chercheurs mentionnent aussi les lâchers de lièvres d’Europe pour la chasse récréative qui pourraient favoriser l’expansion de l’espèce, au détriment du lièvre variable. « Il n’y a aucune réglementation à ce sujet en France », écrivent les auteurs. Quant à la hausse des températures qui pousse le lièvre variable en altitude, la solution pour y remédier est bien connue : limiter les émissions de gaz à effet de serre.

  • [Passerelle interculturelle] Un mois en orbite : l’équipage de Shenzhou-23 poursuit ses expériences scientifiques et sa vie quotidienne dans l’espace

    [Passerelle interculturelle] Un mois en orbite : l’équipage de Shenzhou-23 poursuit ses expériences scientifiques et sa vie quotidienne dans l’espace

    Le vaisseau habité Shenzhou-23 a été lancé le 24 mai 2026, depuis le Centre de lancement de satellites de Jiuquan. Il s’est ensuite amarré avec succès au module central Tianhe de la Station spatiale chinoise, le 25 mai. Les astronautes Zhu Yangzhu, Zhang Zhiyuan et Lai Ka-ying sont entrés dans la station spatiale, où ils ont rejoint l’équipage de Shenzhou-21.

    La mission Shenzhou-23 est la septième mission habitée de la phase d’application et de développement de la Station spatiale chinoise. Elle est aussi la 40e mission de lancement depuis le début du programme spatial habité chinois, ainsi que le 23e vol d’un vaisseau Shenzhou.

    Cette mission montre que la Station spatiale chinoise est entrée dans une phase d’utilisation plus régulière et plus stable. L’équipage mène des expériences dans plusieurs domaines, comme les sciences de la vie, la médecine spatiale, la physique en microgravité et les nouvelles technologies spatiales. Pendant cette mission, un astronaute doit aussi rester environ un an en orbite. Cette expérience permettra d’accumuler des connaissances pour les futurs séjours longs dans l’espace et pour les futures missions d’exploration plus lointaines.

    Au cours de la semaine passée, les trois astronautes ont réalisé plusieurs tâches scientifiques et techniques en orbite. Leur travail montre aussi comment la recherche scientifique et la vie quotidienne peuvent se combiner dans l’espace. Dans la cuisine spatiale, les astronautes ont placé des morceaux de citrouille dans le four de la station. Ils ont ensuite goûté cette nourriture chaude et sucrée. Ce moment simple leur a apporté un goût familier de la vie sur Terre, dans leur maison en orbite.

    Dans le domaine de la médecine spatiale, l’équipage a utilisé un appareil d’échographie pour faire des examens croisés. Les astronautes ont examiné le cou, le poignet et l’abdomen les uns des autres. Les données collectées serviront à mieux comprendre la circulation du sang, son évolution dans le temps et dans l’espace, ainsi que les changements de certains groupes musculaires sensibles. L’équipage a également travaillé avec le robot intelligent Xiaohang. Les astronautes ont réalisé des tests d’interaction tactile avec ce robot. Ces essais aideront à améliorer les futurs systèmes de planification des mouvements des robots à bord de la station. Xiaohang est en orbite depuis plus d’un an et a déjà travaillé avec quatre équipages différents. Il continue ainsi à accumuler de l’expérience dans l’environnement spatial.

    De Shenzhou-1 à Shenzhou-23, le programme spatial habité chinois est passé d’une phase de vérification technologique à une phase de présence humaine régulière en orbite. Aujourd’hui, la Station spatiale chinoise fonctionne comme un laboratoire spatial national. La mission Shenzhou-23 illustre cette nouvelle étape : il ne s’agit plus seulement de construire la station, mais aussi de bien l’utiliser pour la recherche scientifique, la santé des astronautes et le développement des futures technologies spatiales.

  • [Science] YOËL FORTERRE : « La physique a beaucoup à nous apprendre sur le monde végétal »

    [Science] YOËL FORTERRE : « La physique a beaucoup à nous apprendre sur le monde végétal »

    La Marseillaise : Vous êtes un physicien qui étudie
    les plantes. N’est-ce pas le domaine réservé des biologistes
     ?

    Yoël Forterre : Non, la physique et la mécanique sont aussi des portes d’entrée sur le monde végétal. Ces disciplines ont beaucoup à nous apprendre sur les plantes, en plus de ce qu’apportent déjà la biologie et la génétique. Les plantes n’ont pas de cerveau, pas de muscles, pas de nerfs… et pourtant elles perçoivent, réagissent et peuvent répondre et produire des mouvements rivalisant parfois avec les mouvements les plus rapides du règne animal. En tant que physiciens, nous pouvons étudier les moteurs au cœur de ces mouvements.

    Connaît-on d’autres plantes qui, comme la dionée, peuvent modifier rapidement la rigidité de leur paroi pour faire des mouvements rapides ?

    Y.F. : Pas à ma connaissance. Il existe une plante carnivore qui en est peut-être capable, mais cela n’a pas été démontré. Il s’agit d’une plante aquatique composée de capsules remplies d’eau qui sont en dépression. Quand un insecte passe à proximité, une porte s’ouvre et l’insecte est aspiré dans la capsule avant d’être digéré. Ce mécanisme d’ouverture de la porte utilise peut-être le même type de ramollissement de la paroi que la dionée. Il faudrait l’étudier.

    En plus de la dionée, sur quelles plantes travaillez-vous en ce moment ?

    Y.F. : Nous nous intéressons de près au « mimosa pudique », aussi appelé Sensitive, qui a l’air d’être capable de transporter de l’eau de façon ultra-rapide grâce à un système que nous sommes en train de mettre en évidence.

  • L’Ifremer inquiète des effets des canicules marines sur la biodiversité

    L’Ifremer inquiète des effets des canicules marines sur la biodiversité

    Ils ont beau connaître et s’attendre aux effets néfastes du réchauffement climatique, des chercheurs réunis hier à Sète par l’Ifremer*, se disent « étonnés » par l’ampleur des phénomènes qu’ils observent déjà sur le terrain.

    Si la façade atlantique n’est pas épargnée, la Méditerranée constitue bel et bien un « hotspot du changement climatique et de biodiversité », pose d’emblée Nathaniel Bensoussan. Ce chercheur au Laboratoire d’océanographie physique et spatiale (LOPS) à l’Ifremer, rappelle que la Grande Bleue a gagné 1,5 degré depuis 1982 et qu’elle se réchauffe deux fois et demie plus vite que la moyenne des eaux.

    Ce phénomène dû à l’activité humaine qui produit des gaz à effets de serre, génère des « vagues de chaleur marines ». Lesquelles altèrent durablement le fonctionnement des écosystèmes côtiers et la biodiversité. Ainsi les tissus vivants des gorgones rouges, ces coraux mous qui « jouent le rôle des arbres dans les forêts », sont-ils nécrosés (calcaire blanc). Déjà les scientifiques s’inquiètent d’une « mortalité récurrente » notamment dans les calanques. Dès 2022, une floraison massive de posidonies a été observée. Loin d’être une bonne nouvelle, c’est le signe d’un « risque d’épuisement » de ces plantes aquatiques qui oxygènent l’eau et participent à la stabilité des fonds marins. « C’est un sujet majeur. Si des plantes comme les posidonies sont affectées, la séquestration du carbone est impactée », éclaire Nathaniel Bensoussan.

    Étang de thau en surchauffe

    Les écosystèmes fermés tels que les lagunes ou les lagons ne sont pas épargnés par le réchauffement des eaux. Sur l’étang de Thau, Vincent Ouisse, chercheur en écologie benthique à l’Ifremer, parle même d’un « effet loupe ».

    En raison des faibles profondeurs, les eaux sont déjà à 30-32 degrés et peuvent monter jusqu’à 36°. Les herbiers, plantes marines à fleurs, souffrent elles aussi. De même que les bénitiers et coraux jusque dans les lagons de Polynésie, ajoute Guillaume Mitta, chercheur en biologie des interactions. Du côté de la Bretagne et de la Manche, ce sont les laminaires (algues brunes) qui sont en « forte baisse d’abondance et de densité », constate Martial Laurans, spécialiste en écologie halieutique à l’Ifremer. Dans la baie de Grandville en Normandie, où les eaux se sont réchauffées de 1,5 degré en 40 ans, « les captures de bulots ont chuté de 80% », illustre Hubert du Pontavice, chercheur à l’Ifremer.

    Les moules en péril l’été

    À l’instar de la grande nacre ou des sardines, des poissons et coquillages sont aussi touchés. C’est notamment le cas des huîtres. L’an passé, « la canicule de juin a engendré des pontes précoces d’huîtres de 2 à 4 semaines partout en France », se souvient Franck Lagarde. Ce chercheur en biologie et écologie marines à l’Ifremer précise que les périodes de pontes sont désormais étendues de mi-mai à mi-septembre au lieu de mi-juillet à mi-août auparavant. Avec pour conséquence « des huîtres de meilleure qualité au printemps qu’à l’automne ». Si la Bretagne a vu ses taux de croissance des naissains chuter de 14 à 62% c’est tout l’inverse en Méditerranée avec des taux de croissance culminant à 143% « en raison d’eaux plus chaudes et de pluies plus abondantes qui amènent des sédiments ».

    La dynamique est tout autre pour les moules dont l’avenir est clairement menacé l’été en Méditerranée. « On observe un décrochage quand les eaux atteignent 27-28 degrés. Et à part aller plus au large, je ne vois pas ce qu’on peut y faire », confie Franck Lagarde. Le coordinateur du réseau Ecoscopa à Sète, révèle qu’en Corse la production de moules est déjà abandonnée à partir de juillet en raison d’eaux trop chaudes.

    Or, Nathaniel Bensoussan est catégorique. « On va vers la tropicalisation de la Méditerranée. » Face aux tergiversations des responsables politiques, Hubert du Pontavice presse. « En tant que scientifique, je suis dans une intranquillité. Il y a une urgence à agir face à un empilement d’événements. »

    * Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.

  • [Science] « La vérité, rien que la vérité » : quelle efficacité du serment ?

    [Science] « La vérité, rien que la vérité » : quelle efficacité du serment ?

    Le cheminement a été long. « Il y a eu quelques réticences au départ dans la communauté scientifique, se souvient Stéphane Luchini. Certains considéraient que le serment n’était pas un objet d’étude scientifique ». Après quinze ans de travail et des collaborations avec des collègues psychologues pour mettre au point et réaliser une expérience, les scientifiques sont aujourd’hui en mesure de l’affirmer : oui, les témoins mentent moins sous serment. « Ce n’est pas juste un cérémonial », résume le chercheur, coauteur d’un article paru dans Journal of Experimental Criminology. Et ce n’est pas anodin quand on connaît l’importance, lors d’un procès, d’un témoin oculaire qui a tout vu et quand on sait que « le faux témoignage est la première cause d’erreurs judiciaires », écrivent les auteurs.

    Gros menteurs

    L’expérience est à la croisée de la psychologie sociale et de l’économie. « C’est très original, souligne Stéphane Luchini. Cela n’avait jamais été fait. » Confrontés à la vidéo d’un vol avec agression dans un parking, les participants devaient ensuite répondre à des questions. Exemple : « Les assaillants arrivaient-ils de la gauche ou de la droite de la voiture ? » Seulement, certains étaient incités à mentir en se voyant retirer une petite somme d’argent à chaque bonne réponse, faisant fondre la rémunération qui leur revenait pour leur participation. La comparaison entre les individus ayant prêté un serment obligatoire et ceux qui en étaient exemptés montre une différence : « Le serment réduit le mensonge de 39% », résume Stéphane Luchini.

    Un autre groupe avait le choix de prêter serment ou pas. Dans ce cas, presque tous les participants acceptent. « C’était attendu », précise le chercheur. Plus étonnant en revanche : quand le serment est libre, les gros menteurs mentent moins. « Quand il est obligatoire, ils mentent pleinement, note Stéphane Luchini. Cela souligne l’importance de la liberté dans l’engagement ».

    L’efficacité prouvée du serment invite à l’étendre au-delà du procès, par exemple dès les premiers instants de l’enquête, quand les souvenirs sont frais, les pressions extérieures déjà présentes et le risque de mensonge élevé. Voire dans d’autres contextes, comme l’éthique professionnelle ou la protection de l’environnement, concluent les auteurs de l’article.

  • « Les cheminots continuent le combat en région Sud-Paca »

    « Les cheminots continuent le combat en région Sud-Paca »

    La Marseillaise : Vous sortez d’une conférence pour le secteur CGT cheminots Paca avec un changement de secrétaire général. Quelles étaient les grandes lignes des discussions entre syndiqués ?

    François Tejedor : Cette conférence se tenait dans un contexte particulier. Il y a une montée des guerres partout dans le monde mais aussi de montée l’extrême droite, là encore à un niveau international. Côté entreprise, il y a l’ouverture à la concurrence, des réorganisations et des situations dramatiques avec un nombre important de suicides depuis le début de l’année. On a une trajectoire qui est au-delà de celle de France Télécom, un service public qui a subi un éclatement. Et c’est ce qu’on vit depuis 2018 mais on constate une accélération dans ce processus d’éclatement. Cette accélération a comme conséquence ces situations dramatiques pour la famille cheminote.

    Cédric Gimenez : En effet, la question de la montée des idées d’extrême droite a fait l’objet d’un certain nombre de débats dans notre conférence. Ce n’est pas par hasard que nous l’avons tenue dans le Var puisqu’elle est particulièrement présente dans ce territoire. Quelque part, cela fait le lien avec les décisions politiques qui touchent notre entreprise avec son éclatement. Dans la région, on est en avance par rapport à d’autres. Il y avait donc un réel besoin d’analyser le niveau d’attaques, les conséquences et la riposte que cela implique. Comme nous sommes la première région a réellement faire face à l’ouverture à la concurrence, la question de notre réaction se pose. On sort rassurés des débats de cette conférence.

    Rappelons aussi le 10 juin, qui a montré qu’on était toujours en capacité de mobiliser les cheminots. Plus que ça : quels que soient les cheminots et quelle que soit l’entreprise. Dans notre conférence, il y avait d’ailleurs naturellement les camarades de Transdev et ceux de la filiale SNCF Voyageurs Sud Azur (SVSA). Cela montre qu’on est capable de s’unir autour d’un même objectif : l’unification de l’entreprise. Et pour y arriver, il faudra franchir des marches tous ensemble, en s’organisant.

    La lutte contre l’extrême droite est un sujet au cœur de l’histoire des cheminots. Quel lien faites-vous entre sa montée et les politiques libérales que vous pointez ?

    F.T. : Nous avons un Conseil régional, pour notre région Sud, qui est dirigé par la droite et l’extrême droite en réalité. À chaque assemblée où il y avait des votes sur des questions d’ouverture à la concurrence et d’éclatement de l’entreprise, c’est la majorité de droite qui portait ces orientations mais avec un accompagnement et des votes favorables de l’extrême droite pour celles-ci. L’extrême droite a soutenu toutes les propositions qui ont conduit à cette ouverture à la concurrence.

    Plus globalement, le Medef reçoit le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, il banalise ses idées. Et ce n’est pas une coïncidence que Jordan Bardella annonce que l’âge de départ à la retraite n’est pas un totem pour lui dans le même laps de temps. On voit bien qu’il sourit au patronat pour accéder au pouvoir, en attaquant les droits des travailleurs.

    C.G. : La lutte contre l’extrême droite fait partie de notre ADN, elle est inscrite dans nos statuts, c’est non-négociable. Tout ce qui sera possible de faire pour la contrer, on le fera. Ce qu’on doit faire aussi, c’est porter nos revendications qui sont reprises par certaines organisations politiques et progressistes. On doit mettre en avant les idées reprises par des partis proches de nous. On doit donc mener un double combat : combattre ces idées de front tout en portant un projet de société. Il s’agit pour nous de parler du développement du service public ferroviaire. Prenons l’exemple des Jeux olympiques 2030 dans les Alpes françaises, beaucoup de choses ont été dites mais les premiers concernés, les cheminots, doivent se faire entendre.

    Ce projet de société que vous évoquez va-t-il évoluer entre le précédent mandat et le prochain ?

    C.G. : C’est un mandat qui sera dans la continuité de ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a pas de volonté de rupture, c’est plutôt clair. Il y a aussi une volonté de peser dans le débat public. On s’aperçoit que beaucoup de gens parlent du ferroviaire, mais sans vraiment le connaître. On ne dit pas que les cheminots ont la science infuse, mais nous sommes les premiers concernés. Encore plus car la CGT est la première organisation syndicale. Il y a aussi plusieurs enjeux pour ce mandat. Par exemple, la jeunesse où il y a une attention particulière. On a d’ailleurs un collectif jeunes cheminots Paca établi de longue date. Une des annonces phares de notre conférence était d’ailleurs une « initiative jeune » à la rentrée. Autre élément, il y a les élections professionnelles qui arrivent à la fin de l’année. Et qui dit élections professionnelles, dit positionnement de la CGT vis-à-vis d’autres organisations syndicales parfois complaisantes avec le capital ou la direction. Et je dis cela sans dénigrer ces organisations, puisque quand on est unitaire sur un sujet, on a de bons résultats. Mais sur beaucoup de sujets, la CGT est bien seule. C’est un réel enjeu.

    Vous sortez d’une grosse journée de mobilisation, le 10 juin. Elle est le résultat
    d’une colère face à toutes les problématiques que vous évoquez
     ? Quelle suite ?

    F.T. : Cela fait un moment qu’on sent de la colère. Je pense aux contrôleurs en 2022. L’entreprise a lancé une série de chantiers sur les métiers mais sans aboutir. Dernièrement, dans SNCF Voyageurs, la direction voulait remettre en cause 5 jours de RTT, ce qui est une remise en cause déguisée des 35 heures. Les Négociations annuelles obligatoires [NAO] du début d’année n’ont rien arrangé puisque l’entreprise a peu donné alors qu’on a perdu 12% du pouvoir d’achat en 10 ans ! Cette accumulation a créé une colère qui avait du mal à s’exprimer jusqu’au 10 juin. Finalement, le niveau de mobilisation est historique car de même hauteur que lors de la lutte contre la réforme des retraites. Selon les métiers et les lieux, on avait des 80 % à 90 % de grévistes. Il s’est passé quelque chose lors de ce 10 juin. C’est une alerte qui doit être entendue par la direction. Si ce n’est pas le cas, la colère sera encore plus forte.

    C.G. : Il ne faut pas résumer le 10 juin à la date en elle-même. Il y a eu toute une phase de construction en amont, on a arraché l’unité syndicale malgré des intérêts divergents sur fond d’élections professionnelles. Il y aura certainement des suites, puisque le niveau de mobilisation était aussi fort que lors de la lutte contre la réforme des retraites en 2023. Sans présager de l’avenir, on sent que la direction va devoir agir car elle a reçu une alerte très forte. D’autant qu’une table ronde est prévue, le 23 juin. On ne s’interdit rien à l’issue de celle-ci.

  • [Entretien] Andrea Pasini, CNRS : « Il y a un intérêt grandissant des biologistes autour de “Trichoplax” »

    [Entretien] Andrea Pasini, CNRS : « Il y a un intérêt grandissant des biologistes autour de “Trichoplax” »

    La Marseillaise : Vous avez étudié le déplacement
    de «
     Trichoplax », cet animal marin multicellulaire très simple. Est-ce un organisme classique sur lequel les biologistes aiment travailler ?

    Andrea Pasini : Non, pas du tout. Il a été, et reste, peu étudié. Découvert en 1883, il est tombé dans l’oubli jusqu’aux années 1970 quand un zoologiste allemand s’est rendu compte que, avec d’autres organismes semblables, ils composaient une famille d’animaux plats : les placozoaires. Depuis les années 1980, il y a un intérêt grandissant des biologistes autour de ces animaux.

    Pourquoi ?

    A.P. : D’un point de vue évolutif, ils pourraient nous renseigner sur la transition qui s’est produite pour passer d’organismes composés d’une seule cellule vers ceux composés de plusieurs cellules. Ils pourraient ressembler aux premiers animaux multicellulaires apparus à la surface de la Terre au cours de l’évolution. Ensuite, ils peuvent nous renseigner sur les conditions minimales nécessaires pour la survie d’un animal. Car il s’agit d’êtres multicellulaires, mais dépourvus de muscles, d’organes, de systèmes nerveux, digestif ou reproducteur. Et pourtant, ils arrivent à survivre dans des environnements parfois complexes et agressifs.

    D’où viennent ceux que vous étudiez ?

    A.P. : Nous les avons prélevés dans un magasin d’aquariophilie du centre de Marseille. Dans un aquarium d’eau de mer avec des coraux et des algues tropicales, il y avait des petits organismes sur la vitre. Il s’agissait de Trichoplax. Depuis six ans, nous cultivons cette même souche au laboratoire.

  • [Sciences] Sans muscles ni neurones, cet animal « crêpe » s’enfuit face au danger

    [Sciences] Sans muscles ni neurones, cet animal « crêpe » s’enfuit face au danger

    Découvert à la fin du XIXe siècle, Trichoplax reste méconnu. Cet animal aquatique est minuscule, plat et simple : un tapis de cellules qui se déplace grâce à des cils vibrant sous sa face inférieure. Il peut ainsi ramper au fond de la mer, où il vit, et réagir à des agressions extérieures –quand on le pique par exemple. Pourtant, il n’a ni muscles ni neurones ! Comment fait-il ? « C’était une énigme depuis plus d’un siècle, pointe Andrea Pasini, chercheur CNRS à l’Institut de biologie du développement de Marseille. Nous cherchons la réponse depuis cinq ans et nous avons enfin compris. » Avec son doctorant Marvin Leria et son collègue Raphaël Clément, il montre dans un article paru dans Current Biology que les cils sur sa face inférieure se réorientent rapidement et de manière coordonnée pour prendre la fuite.

    Ce mode de déplacement grâce à des cils est connu chez d’autres animaux. Mais les cils prennent généralement une certaine orientation au cours du développement et il est difficile d’en changer. « C’est parfois possible chez certains animaux mais cela prend du temps : des dizaines de minutes voire des jours », insiste le chercheur. Chez Trichoplax, quelques secondes suffisent. « C’est unique, ajoute-t-il. Cela montre à quel point les tissus épithéliaux sont plastiques et peuvent faire des choses que nous ne soupçonnions pas. »

    Calcium

    C’est un des buts derrière l’étude de cet étrange animal : comprendre comment les tissus épithéliaux -ces ensembles de cellules qui forment la peau, recouvrent certains organes, tapissent les veines… -ont pu évoluer et s’adapter à des environnements extrêmes. « Les organismes modèles généralement étudiés en biologie– souris, ver, mouche…- ne couvrent qu’une petite partie du monde animal, précise Andrea Pasini, spécialiste des tissus épithéliaux. Trichoplax est intéressant car il est composé presque essentiellement de cellules épithéliales. Il peut donc mieux nous renseigner sur certaines de leurs spécificités. »

    Pour tenter d’expliquer comment les cils changent brutalement d’orientation, les chercheurs se sont penchés sur le calcium. « Il est connu pour être impliqué dans des réactions cellulaires rapides », souligne Andrea Pasini. En plongeant Trichoplax dans une eau dépourvue de calcium ou en empêchant cet élément d’entrer dans les cellules, le petit animal ne parvient plus à se déplacer normalement. « Le calcium a donc un rôle important, poursuit le chercheur. Toute la question est maintenant de savoir où et comment il agit précisément. » Y répondre fera l’objet de futures recherches.

    Cette capacité à interagir avec l’environnement sans aucun neurone interroge : « Soit nous sommes face à une forme très simple de système nerveux, soit face à une sorte de système nerveux alternatif, ce qui serait encore plus intéressant, souligne Andrea Pasini. Mais tout cela reste à éclaircir. »

    REPÈRES

    Épithéliums

    Il s’agit de tissus formés de cellules juxtaposées. Tous les animaux en ont. Ils peuvent former des revêtements (comme la peau, les contours des organes) ou sécréter des substances essentielles à l’organisme (comme celles produites par les glandes).

    Placozoaires

    Ces animaux plats de 1 à 3 millimètres n’ont ni bouche, ni tube digestif, ni système nerveux, ni organes et n’ont pas une forme symétrique. Leurs cellules sont capables de se réorganiser pour que l’organisme change de forme.

    « T. adhaerens »

    Trichoplax adhaerens a longtemps été le seul représentant du groupe des placozoaires -jusqu’à la découverte d’autres espèces plus récemment. Il vit sur des supports (coraux, rochers) au fond de la mer, dans des eaux tropicales ou tempérées, et se nourrit d’algues, bactéries et autres micro-organismes grâce à un système de digestion externe.