Didier Gesualdi : Donnez-nous envie de venir à La Criée cette saison. Il y a des créations, des résidences, des spectacles hors les murs ?
C’est une maison du peuple et de la langue. Le Centre dramatique national est une maison de création théâtrale où on construit des spectacles, et on s’attelle à la rencontre de ces œuvres avec le public, en les appelant à venir à La Criée, ce beau théâtre au 30 quai de Rive Neuve à Marseille, mais aussi en allant à la rencontre des publics dans les quartiers plus lointains, à l’Astronef (15e), dans les maisons de quartier, dans les centres culturels, les centres sociaux…
Christophe Casanova : Qu’est-ce qu’on va y trouver ?
Beaucoup de rencontres, avec des spectacles, des créations. La première ce sera La Leçon que je mets en scène. C’est une œuvre d’Eugène Ionesco, une pièce qui a beaucoup de drôlerie et qui est très riche politiquement puisqu’elle parle de la domination, de la toute-puissance, notamment masculine. Le thème de la saison est autour des dérives autoritaires, de la jeunesse, de la transmission.
Didier Gesualdi : Comment travaille-t-on pour répondre aux attentes d’une ville que vous commencez à connaître ?
Marseille est riche dans son nombre d’habitants et sa diversité, et ça nécessite que ces publics soient représentés sur les plateaux. Donc, de parler de notre quotidien. Par exemple, 65 rue d’Aubagne est une création qui racontera une partie de l’histoire d’un point de vue très singulier des personnages mais portera aussi l’attention de toutes celles et ceux qui ont travaillé à la reconnaissance de ce drame et au devoir de mémoire.
Christophe Casanova : Que signifie « communes paroles », le thème de la saison ?
C’est mettre en commun les langages, le langage théâtral, et notre parole. Il y a beaucoup de débats comme le 6 octobre sur la question des services publics et la nécessité du soutien à ce service public de la culture, mais pas seulement. On parlera beaucoup de l’hôpital. On entrecroise à la fois cette expérience esthétique, voir des spectacles et aller à la rencontre des publics, et cet aspect discursif où on vient parler, raconter ce que l’on vit autour de sujets comme la rue d’Aubagne qui nécessitera des échanges après le spectacle.
Didier Gesualdi : On parle d’austérité et en général, c’est la culture qui est en première ligne ? Avez-vous des craintes ?
C’est souvent la variable d’ajustement. Des régions ont supprimé la culture parfois pour des raisons budgétaires mais aussi idéologiques. On sait que la culture est émancipatrice. Voir un spectacle, change quelque chose dans votre vie, surtout si l’angle proposé est un angle de réflexion, de distance avec les choses. Donc ça fait peur aussi de ce point de vue. Quand on rentre dans des périodes autoritaires, où l’on sait qu’il vaut mieux manipuler les masses que de créer de l’échange individuel qui offre à chacun un plus grand discernement, dans un monde où on rabaisse beaucoup le cerveau, notamment de la jeunesse, on peut dire qu’idéologiquement, la culture est en danger.
Christophe Casanova : Cette idéologie autoritaire qui traverse La Leçon d’Eugène Ionesco est aujourd’hui, la question principale ?
Oui. Les dérives autoritaristes, on le voit aux États-Unis, dans cette toute-puissance d’un pouvoir écrasant, le masculinisme, revendiqué pleinement par certains chefs d’État, dans cette capacité à réduire par le pouvoir la personne et à la mobiliser de manière moutonnière… C’est parti aussi de toutes les industries de programme, de la publicité, les réseaux sociaux. Donc il y a à lutter pour avoir plus d’esprit critique, notamment chez la jeunesse.
Didier Gesualdi : Avec le mouvement Bloquons tout où des gens qui n’ont pas souvent la parole l’ont prise. Quel regard l’artiste porte sur ça ?
Le désordre social est le témoin de mal-être et de malaises individuels et collectifs. Parfois certains ne peuvent pas mettre de mots dessus, c’est pourquoi le théâtre est très utile. Quand on vient au théâtre et qu’on discute autour d’une pièce, ça fait parler de justice, d’autorité… Ce travail de soin, un peu comme le champ de l’hôpital, est essentiel. Même si on est parfois des ambulances qui arrivent un peu tardivement parce que les corps et les cerveaux sont abîmés.
Christophe Casanova : Si c’est un peu trop tard, en quoi est-ce utile, alors ?
C’est plus qu’utile, c’est nécessaire. On ne sait plus vivre bien ensemble, on cherche les raisons de nos mal-être, on pense que le mal-être c’est l’autre, celui qui est différent. Alors que la différence est une possibilité de se transformer soi-même. Les communautarismes sont néfastes avec derrière cette confusion du pouvoir et d’une autorité qu’on ne sait même plus reconnaître, fait qu’on n’a plus confiance en nos leaders politiques. Il faut retrouver ce sens par tous les outils.
Didier Gesuadi : Vous êtes à la tête de La Criée depuis 2022, vous êtes un vrai Marseillais maintenant. En quoi cette ville vous marque ? Est-ce qu’elle vous agace quelquefois ?
Elle me marque beaucoup par sa clarté, sa lumière. J’ai la possibilité d’habiter pas trop loin du Vieux-Port, de voir cette beauté lumineuse, tous les matins, autour de moi, et des gens que je trouve extrêmement épanouis, au fond. Je ne vis pas dans des endroits qui sont sans doute extrêmement complexes et difficiles, et où le droit est difficile pour soi et pour les autres à mettre en place. Mais c’est une ville qui est enthousiasmante par sa richesse d’histoire, ses capacités justement ethniques, par le millefeuille qu’elle représente. Et aujourd’hui, dans le cadre politique dans lequel on est, elle représente beaucoup, parce qu’on y vit bien, à Marseille, globalement. Je déplore les médias de sensation qui vont chercher toujours l’endroit où, le drame, et il y en a absolument dans toutes les villes de France. Mais dans la ville de Marseille, il y a aussi beaucoup de gaieté, de vie, nous sommes enviés, en fait.
Didier Gesualdi : Vous n’êtes pas agacé quelques fois quand même ?
Parfois, ce n’est pas lié ni à la propreté jamais, ni à l’éducation des gens. Moi, je trouve que je n’ai jamais eu de soucis, ni sensation de gens qui étaient mal éduqués… Ce qui m’agace sur Marseille, c’est la vision qu’on en a. Je suis Corse en partie, et j’ai vécu pendant des années le fait que la Corse était stigmatisée comme étant problématique, comme étant toujours un mouton noir de la République, et Marseille a un peu cette coloration de temps en temps. ça, ça m’agace beaucoup sur ce qu’on dit de Marseille.
Christophe Casanova : Pourquoi de l’extérieur porte-t-on ce regard sur cette ville ?
Parce qu’elle cristallise toutes les tensions aujourd’hui qui sont celles de l’immigration, par exemple. Puisque certains font leur miel de cette question du « problème » de l’immigration. Alors que l’immigration c’est une solution à trouver à chaque fois, comment on vit ensemble bien. Et Marseille, sur ces millénaires nous raconte comment l’immigration s’est toujours très bien résolue, puisqu’à chaque fois la mixité, la créolisation et le métissage ont fait que cette ville a vécu des transformations dans laquelle, puisque je parle de beauté, elle est aujourd’hui. On le voit dans les regards des enfants qui sont liés à ce métissage culturel, ethnique. Donc, voilà, c’est là qu’elle est stigmatisée, principalement, parce qu’elle fait peur, aux portes de l’Europe, la ville la plus basse d’Europe, la plus haute pour l’Afrique… et ceux qui ont peur, qui théorisent sur la peur en général, ont un bel objet autour de Marseille, alors que pour moi c’est une grande liberté.
Didier Gesuladi : Vous allez à la rencontre des scolaires, vous allez même dans les crèches… ça paraît incroyable ?
Le spectacle Oka, par exemple, va à la rencontre des tout jeunes publics. De même qu’à La Criée, il y a des garderies pendant les spectacles où l’enfant, même en très bas âge, a un moment de partage autour du spectacle qui permettra de discuter ensuite de la soirée. Il est très important d’aborder tous les publics, dans les crèches, les centres sociaux, à l’hôpital, ou les centres pénitentiaires… Dans le Hall de La Criée, à tout moment, vous verrez la diversité des publics. Il y a quand même 175 levers de rideaux, c’est une offre très importante qui crée une demande, ça fait 49 œuvres qui sont travaillées, près de 70 000 spectateurs, notre travail se porte sur cette question : élargir cette base sociale et pouvoir voir que la couleur des publics change.
Est-ce que la programmation de votre théâtre n’est pas un peu trop politique ?
Ce qui me touche et que je trouve important dans cette question, merci de l’avoir posée Jeanne, c’est le mot « trop ». La programmation de notre théâtre est politique, oui, parce que le théâtre en soi est politique. C’est un art qui consiste à rassembler, à unir autant qu’on le peut, et surtout à éclairer, à émanciper, à donner de l’esprit critique, du discernement. Cette programmation est cependant aussi joyeuse car c’est un théâtre qui donne de la joie, on y voit des spectacles qui permettent de réfléchir collectivement mais toujours positivement. En revanche, elle n’est jamais politicienne, c’est-à-dire qu’elle n’est pas conçue pour créer des scissions ou apporter des choses qui favoriseraient certains partis ou une certaine pensée qu’elle soit de droite, de gauche ou autre… Non, cette programmation est politique en étant humaniste, en parlant de notre commune humanité, de notre commune socialité, de notre commune naturalité. C’est donc parler d’écologie, parler de l’humain, car il n’y a qu’une seule humanité ou bien du fait qu’on ne peut vivre bien qu’ensemble parce qu’on fait des choses ensemble. Donc, tous ces spectacles racontent le droit de chacun à mieux vivre ensemble. Elle est politique dans la chose commune, c’est-à-dire tout ce qu’on met en commun pour cela. Je dirais qu’elle est très ouverte et qu’elle est plutôt grecque en ce sens…
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