Tag: Musique

  • [Grand entretien] Laurent Voulzy : « Il reste l’amour, les fleurs et l’espoir de la paix »

    [Grand entretien] Laurent Voulzy : « Il reste l’amour, les fleurs et l’espoir de la paix »

    La Marseillaise : Votre dernier best of s’intitule « 21 souvenirs », comme autant de titres marquants de votre carrière. L’album s’ouvre par le tube « Rockollection », qui évoque les souvenirs d’un adolescent dans les années 1960. La nostalgie est-elle un sentiment qui ne vous a jamais quitté ?

    Laurent Voulzy : Je garde toujours bien sûr des souvenirs de mes premiers groupes lorsque j’étais au lycée, des moments où je grattais la guitare et que je partais répéter le week-end chez les copains. Quand je me rappelle de tels moments, une espèce de nostalgie m’habite mais, en même temps, ça me stimule. Quand aujourd’hui, je répète à nouveau avec des musiciens, à l’âge que j’ai, je retrouve les mêmes sensations que lorsque j’avais 17 ans. Oui, je suis donc nostalgique, mais en fait, pas tant que ça. Ce qui me plaît, c’est ce que je fais en ce moment. C’est le temps présent qui me donne envie de vivre. Je suis par exemple en train de travailler sur un prochain album en ce moment, mais aussi sur un opéra pop sur Jeanne d’Arc, ou encore sur mon autobiographie.

    Dans le titre « Le pouvoir des fleurs », vous chantiez en 1992 : « J’me souviens, on avait des projets pour la terre, pour les hommes comme pour la nature, faire tomber les barrières les murs ». 34 ans plus tard, vous et votre génération, qui nourrissiez beaucoup d’espoirs pour la paix, n’avez-vous pas l’impression d’avoir pris une douche froide en voyant la multiplication des guerres et des replis identitaires ?

    L.V. : Je ne vois pas cela comme une douche froide. Je suis extrêmement touché que, malgré toutes ces choses terribles qui se passent dans le monde, beaucoup d’enfants continuent d’apprendre cette chanson à l’école. C’est une note d’espoir. Après, il faut se rappeler que lorsque cette chanson a été faite, on traversait déjà une époque de guerres et mouvements très violents. Quand on a eu l’idée de faire ce morceau, j’ai dit à Alain [Souchon, qui a écrit la chanson, Ndlr] : « Je voudrais faire une chanson sur le Flower power ». Car toutes les idéologies s’écroulent et il ne reste qu’une chose : l’amour, les fleurs et l’espoir de la paix. Donc, oui, on prend des douches froides à chaque fois qu’on regarde les informations. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas continuer à espérer.

    Parmi vos autres titres emblématiques, « Belle-île-en-Mer, Marie-Galante », sorti en 1986,
    où vous chantiez vos «
     souvenirs d’enfance, en France, violence, manque d’indulgence. Par les différences que j’ai, café léger, au lait mélangé ». Était-ce, en fait, avant tout un titre sur le racisme dont vous avez été victime enfant ?

    L.V. : Cette chanson, on peut la lire à plusieurs niveaux. Le premier qui vient à l’esprit des gens, c’est l’idée de mer, de voyage. Vient ensuite mon attachement profond à la France et aux Antilles, qui sont mes deux patries. Et évidemment mon lien à la Bretagne. Celui dont vous parlez est le troisième niveau de lecture : quand j’étais à l’école, on était juste deux bronzés dans la cour de récréation. à la fin des années 1950, tout le monde était blanc. Même si tout se passait globalement bien, petit, j’ai subi des sarcasmes d’autres enfants et parfois même d’adultes. J’ai alors su ce que c’était d’être différent des autres.

    Vous parliez de votre attachement
    à la Guadeloupe. Comprenez-vous le sentiment d’abandon qui s’est emparé des habitants des Antilles françaises suite à des décennies d’abandon des pouvoirs publics
     ?

    L.V. : Moi, je n’ai connu la Guadeloupe qu’à l’âge de 35 ans. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’ai été bouleversé. Auparavant, je ne connaissais la Guadeloupe que par ma mère, la cuisine, la langue créole que j’entendais à la maison quand de la famille ou des amis d’Antilles venaient chez nous. Je ne suis pas né là-bas et j’ai donc une vision du pays qui est arrivée tardivement. Les gens des îles ont toujours un sentiment d’isolement et à la fois une fierté d’être des insulaires. ça concerne les Antilles, mais aussi des îles bretonnes, la Corse et bien d’autres. Après, il ne faut pas occulter que la Guadeloupe est une ancienne colonie où subsistent aujourd’hui des résidus de ce temps des colonies. Le fait d’y avoir laissé la vie extrêmement chère participe de ce sentiment d’abandon. N’oublions pas non plus les produits qu’on a mis dans la terre, le chlordécone par exemple. C’est l’un des derniers endroits dans le monde où il a été interdit, alors que les pouvoirs savaient très bien que c’était hypertoxique. Il y a aussi un taux de chômage incroyable. Même si je ne suis pas un grand expert et que je ne vis pas là-bas tout le temps, je comprends ce sentiment d’abandon. Et que dire encore des énormes problèmes d’eau que connaît la population avec des coupures incessantes.

    Votre album comprend également « Amélie Colbert » (2001), que vous avez jouée aux côtés de grands musiciens antillais comme les frères Fanfant ou Mario Canonge. Votre idée de l’époque, c’était de faire écouter leur talent au public de l’Hexagone ?

    L.V. : Ce n’était pas forcément mon but. J’ai surtout voulu raconter la façon dont moi, je voyais les Antilles. Je voulais faire de la musique antillaise avec le son et le feeling d’origine. Un son dans le style des biguines des années 1950. J’en garde un souvenir fabuleux. Ils racontaient les Antilles avec des souvenirs de leurs mères, qui n’avaient pas le droit de parler créole à table petites, c’était aussi interdit dans les écoles à l’époque. Cette chanson a beaucoup touché les gens aux Antilles.

  • Hiver comme été, les Suds à Arles frappés par un soleil musical

    Hiver comme été, les Suds à Arles frappés par un soleil musical

    Elle était déjà venue ravir les oreilles des spectateurs arlésiens en 2019 de sa musique tour à tour folk et blues imprégnée de la culture du chant wassoulou. Son nouvel album dans l’escarcelle, dont la sortie est prévue au printemps prochain, la chanteuse malienne Fatoumata Diawara sera de retour au Théâtre antique d’Arles jeudi 16 juillet 2026, ont annoncé les organisateurs des Suds à Arles. Femme courage à la voix puissante engagée dans de nombreux combats, « elle nous revient cet été avec un nouvel opus épuré, aux accents intimistes, livrant avec une belle sincérité ses épreuves de femme, de mère et de fille ». L’un des deux premiers noms dévoilés il y a quelques jours par les organisateurs de ce festival des musiques du monde, dont la 31e édition accueillera également Gaël Faye.

    Se produisant pour sa part au Théâtre antique d’Arles le samedi 18 juillet, cet artiste franco-rwandais viendra à nouveau délivrer un rap sans frontières dont il est coutumier. Un Pili-pili sur un croissant au beurre, imageait sur son premier album, en 2013, ce fruit d’une mère rwandaise et tutsie réfugiée au Burundi, où il est né, et d’un père français. « J’ai été à une école entre un rap qui veut dépeindre les réalités sociales et un rap qui joue avec les mots et la langue française, sans oublier les musiques africaines, la rumba congolaise et la chanson française à texte qui m’ont nourri », a pu expliquer à de nombreuses reprises à La Marseillaise celui qui est également devenu un écrivain à succès. En 2024, il avait été couronné du prix Renaudot pour son deuxième roman Jacaranda.

    Grands et petits poètes

    La déclinaison hivernale du festival, Les Suds en hiver, se déploiera quant à elle du 8 au 15 février 2026, lancée par le chanteur et compositeur Walid Ben Selim qui prêtera « sa voix aux grands poètes soufis Mahmoud Darwich, Rumi, Ibn Arabi, Ahmad Matar ou Nizar Qabbani », au Château de Tarascon – Centre d’art René Anjou, indique un programme qui a pour le moment annoncé quelques autres artistes. Parmi eux, Orange Blossom, groupe qui électrisera les musiques du monde à la salle de l’Étoile de Châteaurenard. Le trio Boucs ! fera quant à lui écouter son rock mêlant des accents anglo-saxons et méditerranéens à la Salle des fêtes d’Arles. De chanson italienne, il sera aussi question à la Salle Mistral de Saint-Martin-de-Crau avec une chorale de 150 enfants et 40 adultes réunis autour d’un répertoire « proposé par la chanteuse et musicienne Maura Guerrera et transmis aux choristes par les chefs de chœur Julien Bellec, Anne-Sophie Chamayou, Anne Cesano-Giordano, Manon Ghobrial et Guylaine Renaud ».

  • [Le grand entretien] Plastic Bertrand, Pedro Castano et Jean Schultheis : « C’est une grande fierté d’être populaires »

    [Le grand entretien] Plastic Bertrand, Pedro Castano et Jean Schultheis : « C’est une grande fierté d’être populaires »

    La Marseillaise : À quoi doit-on s’attendre pour cette tournée ?

    Plastic Bertrand : C’est un show fantastique et humain qui attend le public. À la différence des shows que l’on a déjà pu voir sur les années 80, il y a beaucoup d’interactions entre les artistes avec des duos. Ce n’est pas qu’une simple succession de titres c’est un grand moment de partage avec de supers musiciens et de belles lumières.

    Justement, comment ça se passe entre vous sur scène étant donné que dans les années 80 vous étiez concurrents ?

    Jean Schultheis : Très mal ! On se pousse dans l’escalier [rires].

    P.B. : C’est vrai qu’à l’époque il y avait le show-business mais aujourd’hui le challenge ce n’est pas d’être meilleur que l’autre, c’est de faire un bon spectacle ensemble.

    Pedro Castano : L’ego n’existe pas, on est une grande famille, de bons amis, nous sommes artistes et nous chantons tous ensemble. C’est très important parce que nous emmenons une bonne vibration sur scène et je pense que ça se ressent.

    Les années 80 sont toujours autant appréciées du public, comment expliquez-vous l’engouement pour cette période musicale ?

    J.S. : Ah, si on savait… Je pense que les années 80 représentent la fête, la liberté aussi et à cette époque là les chansons étaient vraiment différentes les unes des autres. Si on prend les tubes de chacun d’entre nous, il n’y en a pas une qui ressemble à l’autre alors qu’aujourd’hui, avouons-le, il y a un petit peu de formatage. Ces années-là pour les gens veulent dire danser, s’amuser, faire la fête et tout cela se transmet dans les familles. Dans les concerts on voit des jeunes qui ont entre 15 et 20 ans et qui connaissent toutes nos chansons par cœur, c’est absolument fascinant ! Sans parler du fait qu’elles reviennent en boîte de nuit [rires].

    P.B. : C’est vrai qu’il y avait une grande diversité dans les années 80. On pouvait passer d’un style musical à un autre sans souci. On est aussi une génération qui va vers le public. On va le voir, le chercher on a envie qu’il bouge. Nous avons un côté très populaire, dans le bon sens du terme et c’est une grande nuance avec la scène actuelle où il y a plus d’agressivité et de réserve à mon sens.

    Selon vous, ce côté populaire c’est la clé du succès et de la longévité auprès des jeunes générations également ?

    J.S. : Être populaire c’est être proche de centaines de milliers de gens. Si on parle par exemple de la musique classique que l’on jouait au temps du roi Henri IV c’était en fait une musique sur laquelle les gens dansaient, une musique populaire et pas du tout réservée à une élite. Une musique populaire c’est ce qui fédère le plus de gens possible. On est très content d’être populaires !

    P.B. : Justement, je pense que nous avons beaucoup de chance d’être populaires. C’est ce qui fait que 30 ans ou 50 ans après on est toujours là. On fait partie de la vie des gens au quotidien. C’est une fierté totale.

    P.C. : C’est aussi ce qui fait que les gens viennent nous voir, nous parlent et nous associent à des moments importants de leur vie, il y a des souvenirs qui se sont créés sur nos chansons et ça c’est génial. D’où la transmission générationnelle.

    Pensez-vous que la morosité ambiante est en partie responsable de cette demande de la part du public ?

    P.B. : Oui totalement ! Faire un son positif à l’époque était une besoin pour les gens parce qu’il faut bien se rendre compte que tout n’était pas rose dans les années 1980. Je pense donc que l’on cherchait à faire de l’ultra positif, des chansons optimistes pour masquer les choses qui se passaient et qui n’étaient pas terribles… N’oublions pas que c’est à cette époque que le virus du sida a été identifié en France d’ailleurs… C’est peut-être cet élan d’optimiste qui a fait qu’aujourd’hui on est dans la bonne mesure, selon moi.

    J.S. : Nous ce qu’on veut c’est chanter la couleur loin de la grisaille. On donne la pêche et quand le public ressort de ce concert il a la banane et je pense que c’est très important à notre époque !

    Le public marseillais vous l’attendez ? C’est une ambiance différente
    que dans les autres villes
     ?

    J.S. : C’est un public de folie il est génial. Pour moi il y a toujours le Nord et le Sud, Marseille et Lille. Ce sont les deux publics les plus extraordinaires de France, d’ailleurs à Marseille si ça ne marche pas on le sait très vite !

    P.B. : C’est vraiment une ambiance particulière à Marseille. Quand ça fonctionne ils sont comme des fous et quand ça ne va pas ils sont aussi beaucoup plus froids qu’ailleurs mais c’est tellement bon, c’est un challenge de chanter ici à Marseille, on en a que de bons souvenirs.

    P.C. : C’est un public caliente, qui est très demandeur et qui aime le show.

    Concert au Dôme de Marseille le 16 janvier 2026 à 20 heures. Comptez entre 42 et 62 euros pour une place.

  • [Grand entretien] « De la noirceur totale à une lumière sincère »

    [Grand entretien] « De la noirceur totale à une lumière sincère »

    Oxmo Puccino : Dans cet album, il y a une fiction qui s’appelle Glock. Elle raconte l’histoire d’une arme à feu qui voyage des mains d’un policier jusqu’à celles d’un jeune qui l’utilise contre un autre, provoquant le chagrin immense de deux familles. Ce morceau fait référence à un interlude de l’album Opéra Puccino [son premier opus sorti en 1998, Ndlr] dans lequel j’évoquais la présence d’armes à feu de gros calibre en circulation libre dans les quartiers. à l’époque, on me disait : « Est-ce que c’est vrai ? ». 30 ans après, les jeunes se tuent entre eux par dizaines en France. En tout cas, je vous remercie de poser cette question de l’amour. Aujourd’hui, je parle de paix parce que je viens d’une jeunesse où la violence était un moyen d’expression. Et lorsque je parle de paix aujourd’hui, à l’âge de 50 ans, c’est pour célébrer ce parcours de la noirceur totale à une lumière sincère. C’est uniquement cela que je veux partager : une lumière qui est sortie de la noirceur. Même si je peux friser la caricature, c’est un risque que je prends. Car, aujourd’hui, si vous consommez, comme tout le monde le fait, les moyens que l’on a pour être soi-disant au courant de tout, sans vraiment communiquer avec personne, alors, vous vous rendez compte qu’il y a très peu d’amour. Et uniquement des choses à acheter ou à vendre.

    Même si vous n’êtes pas nostalgique, n’exprimez-vous pas, avec votre ultime album, le regret que le hip-hop soit passé d’une contre-culture à une culture de masse ?

    O.P. : Dans l’histoire, la musique n’a pas toujours été commerciale, n’a pas toujours été un produit. Mais, lorsqu’elle l’est devenue, le risque que pouvaient courir tous les courants musicaux, c’était de devenir mainstream, connaître le succès, avant d’être remplacés par un autre courant. Et donc, je ne sais pas pourquoi la musique hip-hop y aurait échappé car, aujourd’hui, c’est la plus écoutée de toutes, paraît-il. Elle est en passe de vivre ce que tous les courants musicaux comme le jazz, la disco, la funk ou le rock ont connu après leur apogée. C’est quelque part le revers de la médaille que nous avons toujours voulu.

    « Le rap est le plus grand baromètre artistique de la société », disiez-vous à « La Marseillaise », il y a 10 ans. Que dit-il alors de la société actuelle ?

    O.P. : Ce que le rap dit, c’est que notre société a un problème de perception, un problème créatif, de frénésie. De ce que nous connaissons sur les origines du rap, il n’y a aujourd’hui plus matière à appeler cette pratique du même nom. Nous sommes passés d’un rap à une chanson qui n’est ni RnB, ni chanson française. Mais c’est la chanson chantée par tous les enfants de nos jours. Et on continue à appeler ça du rap. C’est la conséquence d’années de déni qui font qu’aujourd’hui, le public est en décalage avec les artistes que les médias auraient voulu promouvoir. Le rap n’a pas été choisi, il s’est imposé avec les années, notamment avec la transmission de parents qui en écoutaient et l’ont fait découvrir à leurs enfants, qui ont eux-mêmes écouté les chanteurs que sont devenus les rappeurs aujourd’hui. C’est formidable qu’on en parle 30 ans plus tard. Mais la donnée en tant que telle, c’est de ne pas l’avoir vu. La vision médiatique du rap n’a rien à voir avec la manière dont cette musique est appréciée, si on peut encore appeler ça du rap. D’où le décalage. Pendant longtemps, les médias l’ont affublé de politique, engagée, délinquante. Aujourd’hui, cette musique de divertissement pur est, malgré son succès, toujours un peu stigmatisée. Il n’y a qu’à voir le tollé qu’a provoqué la participation d’Aya Nakamura à la cérémonie des JO. Alors que ce n’est pas une rappeuse, elle est quand même traitée en tant que telle.

    « Le temps est froid, il pleut des tragédies. Tous ces vampires ont très peu de projets dignes », rappez-vous sur le dernier titre « Léger ». Auxquels pensez-vous ?

    O.P. : Un très bon ami à moi m’a offert L’heure des prédateurs. C’est le livre le plus précis sur l’atmosphère politique mondiale actuelle, que nous subissons tous. Il décrit tous ces personnages au pouvoir dans les grandes puissances comme des prédateurs, des animaux, primaires. Aujourd’hui, hélas, nous avons beaucoup d’hommes d’État mais peu de chefs d’État. Leurs proies sont surtout ceux qui n’ont pas conscience de cela. Quand je vois des gens scroller au lieu de regarder un ciel bleu, je trouve ça dommage. On dit que fumer tue, mais il faudra aussi trouver quelque chose pour les smartphones.

    L’une des seules prises de position que le grand public vous connaisse, c’est l’engagement en faveur de l’enfance à travers l’Unicef. « Ma vérité, c’est des enfants heureux, j’suis content à haute dose. Aux autres, je laisse les boniments des fausses causes », exprimez-vous sur un titre avec Vanessa Paradis…

    O.P. : Car il faut déjà peut-être soigner son enfant intérieur : se réconcilier avec lui et, surtout, prendre soin d’une innocence, garantir un futur à l’échelle de l’être choyé. Dans ce monde rempli d’incertitudes, la garantie de pouvoir faire des gens solides et préparés, c’est de leur donner de l’amour. [Il se met à déclamer un couplet de son titre Cosmos] : « Les blessures du passé ressemblent aux illusions. C’est bien de là que partent toutes les allusions. Si les parents n’faisaient pas d’erreurs, dans 20 ans, les enfants aimeraient les leurs. L’amour va pas tout régler s’il est mal appris. Nos vies : un film qu’on n’a pas écrit ».

    Entretien réalisé par Philippe Amsellem

  • « AlgérieS retours en musique » sème la fraternité à Marseille

    « AlgérieS retours en musique » sème la fraternité à Marseille

    Toutes les musiques de l’Algérie ont résonné samedi aux Rotatives de La Marseillaise. À l’invitation des Amis de La Marseillaise, Martial Pardo et Nacer Hamzaoui ont transporté leur public de l’autre côté de la Méditerranée et à travers les époques.

    L’un est pied-noir, né à Sidi Bel Abbès « le bastion des cheminots communistes », l’autre est Algérien né dans la Casbah d’Alger, fils d’un maître du chaâbi, l’amour de la musique les unit.

    Un si grand besoin d’amitié entre les peuples

    Le duo plein d’humour et de tendresse nous entraîne dans l’histoire tumultueuse de l’Algérie. L’occasion aussi, de redécouvrir les emprunts de la langue française à l’arabe et de l’arabe algérien à la langue française, non sans émouvoir aux larmes plusieurs spectateurs d’un public constitué à l’image des deux compères.

    Salués par Serge Baroni, président des Amis de La Marseillaise, les artistes sont aussi remerciés par Léo Purguette, président et directeur éditorial de La Marseillaise, « fier que ce spectacle se joue dans ces lieux où a été imprimé Alger Républicain victime de censure coloniale ». « Au-delà des gouvernements, un si grand besoin d’amitié entre les peuples s’exprime », a-t-il insisté.

  • [Entretien] Louis Bertignac: « Le rock est un langage qui m’a plu, on ne peut pas mentir »

    [Entretien] Louis Bertignac: « Le rock est un langage qui m’a plu, on ne peut pas mentir »

    La Marseillaise : Diriez-vous que votre dernier album solo en date, « Dans le film de ma vie », sonne comme un autoportrait rock ?

    Louis Bertignac : À part la chanson éponyme Dans le film de ma vie, pas tant que cela. Après, cet album raconte des choses que je vis, que je côtoie. Mais comme d’habitude et pas plus que mes albums précédents.

    L’album est en tout cas nourri
    par vos observations
     : dans le titre « Allez vite », vous déplorez qu’« aux infos, à la télé,
    la peur tourne en boucle
     ».
    Dans ce monde-là, est-ce que Ginette Kolinka, mère de Richard, le batteur de Téléphone, qui a accueilli dans sa cave les premières répétitions du groupe, fait figure de boussole pour vous
     ?

    L.B. : Pas vraiment, parce que j’ai été au courant des aventures, si on peut dire, de Ginette Kolinka [survivante du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, Ndlr.], beaucoup plus tard. À l’époque de Téléphone, elle ne nous en parlait jamais et Richard non plus. En revanche, longtemps après la fin du groupe, j’ai entendu Richard me parler de sa mère. J’étais complètement scié, car je n’étais absolument pas au courant de cette histoire. Après, c’est sûr qu’elle ne la criait pas sur les toits. Elle était étonnamment joyeuse tout le temps. Et elle l’est toujours. Car sa deuxième vie, elle a décidé de la vivre dans le bonheur tellement elle a souffert dans la première partie. Aujourd’hui, vu qu’elle a choisi comme mission d’en parler, et surtout aux jeunes pour ne pas qu’ils oublient, forcément, on est tous au courant. Mais même à son fils, avant un certain âge, je pense qu’elle ne lui en avait pas parlé.

    Dans « Jamais », vous regrettez que « chacun ne pense qu’à son petit moi, ici-bas ». Dans cette époque de replis, d’où peut surgir la lumière, selon vous ?

    L.B. : De temps en temps, je me dit que la musique est une bonne chose. L’amour et l’amitié aussi. Mais, à part cela, je ne sais pas trop.

    Le rock a-t-il été une bouée de sauvetage pour vous ?

    L.B. : Clairement. Je ne savais pas quoi faire à l’époque. Vers 14-15 ans, je suis tombé amoureux de cette musique. C’est grâce à des albums comme Let it be ou Abbey road [des Beatles], puis Who’s next et ceux de Led Zeppelin et Jimi Hendrix que j’ai décidé, ensuite, de faire de la musique. Par moi même, puis avec d’autres musiciens. Le rock est un langage qui m’a plu, on ne peut pas mentir en musique. Aujourd’hui, je pense encore que c’est ce genre de sentiments qui peuvent sauver le monde.

    Dans « Ne crack pas », vous évoquez aussi les dangers et mirages des drogues dures, dont vous avez été une victime. Là aussi, le rock vous a aidé ?

    L.B. : À l’époque de Téléphone, où tous ces problèmes sont arrivés, cela m’a aidé car, dès qu’on partait en tournée, j’arrêtais tout. Partir faire des concerts et quitter Paris, la ville où je connaissais des gens qui se défonçaient, me faisait un bien de dingue. Mais, comme un con, en rentrant chez moi, je retombais dedans. Une petite ligne et c’était reparti. Ça a duré 10 ans. Mais, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le rock qui m’a plongé dedans. Au contraire, ça m’a permis de m’en sortir de temps en temps. Le rock me donnait de l’air.

    Une bouffée d’air que vous avez symbolisé dans « Vas-y guitare », sorti en 1993…

    L.B. : Je me suis rendu compte qu’à certains moments, surtout dans les mauvais, c’est la musique qui me procure le plus de bien-être. Je prends la guitare et je me mets à rêver en jouant. C’est un peu l’histoire de Vas-y guitare : le mec se fait larguer, il prend sa guitare et ça va mieux. Il se fait virer de son boulot, il prend sa guitare. Et ça va mieux aussi.

    Si certains des titres de votre dernier album jettent un coup d’œil dans le rétroviseur, préparez-vous toujours de nouveaux projets ?

    L.B. : J’ai écrit Dans le film de ma vie en même temps que mon autobiographie. Je me suis donc retourné sur moi-même. Je me suis plongé dans mon passé pour retrouver des souvenirs. En ce qui concerne mes projets, c’est de continuer à faire des tournées. En 2026, on va faire des concerts dans le monde entier. Et j’ai aussi un album, un peu opéra, en préparation. ça va parler de la vie d’un jeune garçon qui me ressemble.

  • Tous en sons !, la technique au service de la musique

    Tous en sons !, la technique au service de la musique

    « À chaque pupitre, un enfant appareillé. Avec eux, un jumeau du même âge qui ne l’est pas. Et aussi un parrain adulte, professionnel du même instrument, tous les trois jouant la même partie », décrit Laurence Hebrard, au sujet de l’Orchestre Colibri, premier ensemble mixte réunissant enfants sourds et entendants qui se produira pour l’ouverture de Tous en sons, le 2 décembre au pôle culturel de Venelles, l’Étincelle. Le symbole du thème de la 7e édition de ce festival dédié à la création musicale pour la jeunesse : « Est-ce que la technologie et l’intelligence artificielle prennent soin de l’humain ? »

    Savoir-faire

    Des éléments de réponse mélodieux seront illustrés jusqu’au 21 décembre par 43 représentations de 13 spectacles, parmi lesquels deux coproductions du festival : Métamorphose, à l’œuvre à la Manufacture d’Aix, où le collectif Yokai SO-6 utilise l’IA en direct pour nourrir une création avec le public « inspirée par le rituel japonais Seiji Shiki ». Et Hal2000, à l’Espace culturel Busserine, à Marseille, dans lequel un collectif extrait toute la sève électro-pop d’un dialogue de sourds avec l’intelligence artificielle. Autant d’exemples attestant qu’elle peut avoir des bons côtés, quand elle est bien utilisée. Mais qui ne sauraient faire oublier le vrai pouvoir de la technique. Preuve en est avec L’Aubrac fantôme. Visible à la Cité de la musique de Marseille, un retour vers le futur poétique dans les savoir-faire ancestraux assuré par trois musiciens de la compagnie l’Excentrale pratiquant « la lutherie sauvage ».

  • Le Terrier ramène le spectacle en ville à La Seyne-sur-Mer

    Le Terrier ramène le spectacle en ville à La Seyne-sur-Mer

    Après 27 années de bons et loyaux services, le café-théâtre de la 7e Vague tire sa révérence, sans pour autant disparaître. L’association continue d’exister en tant que régie artistique, mais cède ses murs au Terrier. Un changement qui s’opère dans la continuité, puisque ce nouveau café-théâtre associatif a été créé par Benjamin Lull, ancien de la 7e Vague, dont il avait pris la direction en 2022 avant de cofonder le Terrier, en compagnie de huit compagnons artistes.

    « On en avait besoin, et il était temps pour moi de prendre mon envol, explique ce jeune comédien de 28 ans. On a changé le nom, le bureau, une nouvelle équipe artistique et j’ai pris le projet à bras-le-corps. La 7e Vague m’a suivi, et on a gardé leur ligne de base. »

    Pour un lieu « populaire »

    Cette ligne, c’est celle d’un « laboratoire artistique. Le but est d’avoir une offre hétéroclite, avec de la musique, du théâtre, du clown… On va rajouter des drag show, des spectacles de marionnettes et on va faire des spectacles enfants dans l’année », détaille le président du lieu, nommé le Terrier car « j’ai connu le théâtre avec le Roman de Renart. Le Terrier, c’est le lieu où les renards mettent bas. C’est symbolique du fait que c’est ici que les artistes pondent leurs projets ».

    Son terrier, Benjamin Lull le veut ouvert, au carrefour de son passé et de son avenir : « On souhaite faire en sorte que les artistes qui se produisaient à la 7e Vague ait encore leur place, tout en ouvrant le lieu à de nouvelles personnes, à de jeunes artistes. D’ailleurs, quand les spectacles sont un peu fragiles, on leur donne le statut de spectacle à venir. » Avec l’objectif d’en briser les murs : « On veut créer pour le lieu et pour en sortir, avec des spectacles de rue, et pourquoi pas se produire dans d’autres théâtres. »

    Ce samedi marque donc le début d’une nouvelle aventure. De 18h à 20h, les visiteurs pourront venir découvrir le lieu, désormais doté d’une seconde entrée, avant un concert de tango du quatuor Anthéa à partir de 20h30. L’entrée est libre, et le concert à 10 euros. « On est le seul café-théâtre de la ville. On se veut populaire, l’entrée la plus chère est à 10 euros, il y aura des entrées à 5 euros et au chapeau. On veut donner accès à tout le monde. Le centre-ville est une zone prioritaire, on vient tous de la classe moyenne prolétaire, donc on veut offrir des spectacles pour cette catégorie-là. On veut que les gens cessent de penser que le théâtre est un lieu bourgeois », soutient Benjamin Lull.

    Infos et réservation sur leterrier.assoconnect.com

  • [Grand entretien] Hugues Aufray : « Mon rôle, c’est celui de fraterniser »

    [Grand entretien] Hugues Aufray : « Mon rôle, c’est celui de fraterniser »

    La Marseillaise : Pourquoi le thème de la fraternité est-il au cœur d’un certain nombre de vos titres depuis 65 ans et le début de votre carrière ?

    Hugues Aufray : Si j’ai chanté ça, c’est que cela a toujours occupé la totalité de mon esprit. Pas en tant que chanteur mais en tant qu’être humain. Lorsque j’étais plus jeune, je voulais faire de la sculpture et je ne me destinais pas du tout à la chanson. Malgré tout, quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup chanter à l’église, en chorale car j’ai fait ma scolarité chez les curés, les Dominicains. Nous chantions alors énormément. On avait un professeur de musique qui nous transmettait cela d’une façon incroyable. Il s’appelait Monsieur Bach. C’était un descendant de Jean-Sébastien Bach qui tenait les orgues de l’école de Sorèze [commune du Tarn où il est élevé par sa mère pendant la guerre, jusqu’en 1945, Ndlr].

    L’amour de la musique vous est donc venu en même temps que la religion ?

    H.A. : Chez moi, la musique était liée au christianisme. Moi, je suis chrétien non pratiquant. Je suis agnostique. Je sais que les valeurs fondamentales de l’humanisme, on les retrouve dans le christianisme : la fraternité, la lutte contre le racisme… Après l’aspect négatif de la religion, c’est sa politisation. Ils ont mis de la politique dans les religions, aussi bien dans l’islam que le judaïsme et le christianisme. Mais, à l’origine, si ces religions sont différentes, elles ont quand même le point commun de ne croire qu’en un seul dieu, ce qui ne fait donc pour moi aucune différence entre elles.

    Votre répertoire est aussi marqué par le voyage. D’où provient-il ?

    H.A. : J’ai toujours eu envie de voyager mais je n’en avais pas les moyens quand j’étais jeune. C’était alors la guerre, l’avenir était sombre. Un peu plus tard, j’ai eu le rêve américain en tête. Je lisais des bouquins de Mark Twain et j’étais aussi attiré par leur amour pour la musique.

    Dans les années 1960, vous rencontrez d’ailleurs Bob Dylan et faites partie des premiers Français
    à adapter ses chansons, voire
    l’un des premiers à populariser
    dans l’Hexagone ce type de répertoire anglo-saxon…

    H.A. : À la base, j’ai traduit les chansons de Bob Dylan car je ne comprenais pas ce qu’il disait. Les gens ont souvent perçu cela comme de la facilité mais moi, quand j’étais jeune, je n’avais pas du tout l’intention d’écrire des chansons. Après, pour revenir à mon goût pour l’Amérique, il est aussi né car c’était à l’origine une terre d’immigrés qui y ont emmené avec eux leurs musiques respectives. La musique américaine est née de la plus grande migration de l’humanité : celle qui vient d’Afrique car il y a eu la déportation de tous ces malheureux, noirs, esclaves. Au contact des chrétiens et protestants qui y ont créé des temples, les noirs ont mis tout leur génie pour transformer ces musiques et en faire le blues, le gospel, puis le swing, le jazz… Une histoire d’héritage et de métissage.

    En 1966, à Paris, vous faites partie d’artistes qui chantent lors du premier concert français contre le racisme, devant Martin Luther King…

    H.A. : Oui j’ai chanté Les crayons de couleur [adaptation du titre What color (is a man), Ndlr]. J’ai eu l’occasion de lui parler un peu mais je ne pratiquais pas bien l’anglais. J’étais un enfant de nature dyslexique. J’ai eu beaucoup de difficultés lors de ma scolarité. Je n’ai commencé à lire couramment le français qu’à l’âge de 11 ans. Les premiers livres en anglais que j’ai lus, c’était Mark Twain, Le livre de la jungle de Rudyard Kipling… Lors du concert contre le racisme, les gens ont expliqué à Martin Luther King qui j’étais. J’avais déjà la trentaine. Moi, mon rôle, c’est de fraterniser. Et ce que je crois être juste, je le dis dans mes chansons.

    La fraternité et le voyage irriguent aussi et surtout, votre premier tube « Santiano », sorti en 1961. Une reprise d’un chant de marins irlandais, lui-même repris par la suite par
    les supporters de l’OM au
    stade Vélodrome («
     Hissez haut,
    les drapeaux
     »)…

    H.A. : Enfant, j’avais le rêve d’aller aux États-Unis, où la musique populaire était considérée et merveilleuse. Je m’en suis inspiré sans savoir que j’allais par la suite avoir tout ce succès. Mais, aujourd’hui, quand vous me dîtes qu’ils chantent Santiano pendant les matchs de l’OM, je pense que c’est cela ma réussite. Tout comme quand j’entends plein d’enfants chanter encore Hasta luego, Céline, Stewball et bien d’autres. Ça me touche. L’enfance, c’est quelque chose de capital. Et Santiano, c’est aussi un titre qui est chanté à chaque match par les supporters de l’équipe de rugby de La Rochelle.

  • Enki Bilal : « La liberté de création est mon moteur »

    Enki Bilal : « La liberté de création est mon moteur »

    La Marseillaise : Comment résumer l’histoire de Bug pour un lecteur qui prendrait l’histoire en cours ?

    Enki Bilal : Il faut absolument commencer par le tome 1 ou alors on ne comprendra pas grand-chose ! Pour moi, c’est un travail sur de longues années, je vais vers quelque chose qui va avoir un véritable sens, un vrai questionnement sur l’état de la société mondiale, de nos dépendances au numérique avec l’arrivée de l’intelligence artificielle et sur l’état de notre mémoire. C’est un travail que je prends très au sérieux et qu’il faut lire dans la continuité. Là, ce nouveau tome est différent des trois premiers car simplement il met en situation le binarisme qui est la lutte du bien contre le mal avec le personnage principal qui est « possédé » par ce bug dont on saura qui il est et pourquoi il est là à la fin du 5 sur lequel je suis en train de travailler. Graphiquement, il est plus spectaculaire, je sors du récit classique pour entrer dans quelque chose de plus métaphysique.

    Vous abordez de front la question du numérique qui déshabille l’Homme de ses compétences ?

    E.B. : Oui, je me pose des questions sur ce futur qui arrive à une grande vitesse. L’intelligence artificielle, on savait que ça allait venir, que c’est un des grands sujets de l’évolution de l’humain, elle est là. Dans l’histoire, ce « bug » nous en prive par une entité extraterrestre, ça vient de l’espace et ça souligne notre dépendance à cet outil qui est par ailleurs exceptionnel. Je ne suis absolument pas contre le numérique et l’IA, ça fait partie de la grande aventure humaine mais on doit se poser la question de la régulation de tout ça. Ça me met dans une situation narrative et graphique intéressante.

    La question de la mémoire est un thème qui revient dans toute votre œuvre, comment l’abordez-vous à l’heure des réseaux sociaux et de la capacité d’attention qui diminue ?

    E.B. : Ça me rend triste mais personne ne peut rien faire contre ça. Peut-être que l’éducation, les parents peuvent dire « attention, ne deviens pas addict, il faut gérer »… Je pense que les nouvelles générations vont y arriver après une période d’addiction, qu’elles auront plus de recul et qu’elles sauront utiliser cet outil exceptionnel qu’est le numérique. Tout est chamboulé en ce moment, la politique, la géopolitique, et je pense que c’est lié à la vitesse du numérique qui nous prend de court car le cerveau humain a sa vitesse propre. J’aime les oxymores en général, mais l’intelligence artificielle est un oxymore, l’intelligence est par essence naturelle. Avec l’IA, on joue avec le feu mais l’on sait que l’on ne peut pas éviter le progrès. Le danger est que la mémoire vive des ordinateurs que l’Homme a inventés est en train de supplanter la mémoire vivante des cerveaux. Avec l’IA générative, on joue aussi avec le feu, mais il faut jouer, essayer, tester… l’IA peut faire gagner du temps, mais c’est dangereux car ça rend de plus en plus paresseux : le résultat est rapide, on est juste commanditaire et non plus l’exécutant ou l’artiste. Naîtront de nouvelles formes d’art, mais je continue de penser que la sensibilité, la sensualité et l’originalité proviennent principalement de l’humain.

    Vers quel type de final se dirige-t-on dans le tome 5 qui paraîtra dans deux ans ?

    E.B. : La seule chose que je peux dire, c’est que la forme du livre sera très différente des quatre premiers. Ce sera un livre plus épais, hybride, qui détonnera parce que le sujet est très important pour moi : un voyage à travers le temps et la mémoire de l’humain qui m’aura pris dix ans.

    Comment jugez-vous l’évolution de votre graphisme qui est toujours reconnaissable au premier regard ?

    E.B. : Je me sens libre, j’essaye de chercher et trouver la liberté, l’adéquation avec les thèmes que j’aborde. Dans ce quatrième volet, il y a plus de peintures, je ne sais pas si je fais encore partie de ce monde de la bande dessinée que je vois évoluer même si j’ai toujours une affection pour cet art. La liberté de création est mon moteur.

    Plusieurs scènes des tomes précédents de Bug se déroulent à Marseille, quel rapport avez-vous avec la ville ?

    E.B. : Je la trouve belle, j’adore ce rapport à la mer, à la Méditerranée qui est un peu le berceau de l’humanité même si ce n’est pas tout à fait exact sur le plan historique. Mais il y a cette ouverture sur l’Afrique du Nord, sur la Corse, des lumières magnifiques, les calanques… Tout ça est très, très beau. C’est une ville qui est en évolution, qui est en souffrance, une ville d’aujourd’hui qu’il faut essayer de maîtriser.

    On vous connaît aussi comme un amoureux du football, quel regard portez-vous sur ce sport aujourd’hui ?

    E.B. : L’OM a un très bon entraîneur qui réussit à créer une alchimie avec ses joueurs, tant mieux pour le championnat de France. J’aime toujours le football, je trouve très intéressant le football féminin parce qu’il a mois d’impact physique, moins de vitesse, de « violence »… Par contre, j’ai évidemment un regard un peu critique sur l’argent qui semble dominer tout, le triomphe du capitalisme avec des clubs constitués de joueurs qui n’ont rien à voir avec la ville, voire le pays. Je suis né en Yougoslavie où les clubs étaient vraiment où on était des autochtones, dans un football à l’ancienne.

    Bug, Tome 4, chez Casterman, 20 €