Tag: Méditerranée

  • Beau succès populaire de la saison méditerranéenne

    Beau succès populaire de la saison méditerranéenne

    Marron châtaigne, orange saumon, bleu marine, et une petite touche de jaune. Le studio Fotokino (1er) tient du carrefour des couleurs méditerranéennes. Les adultes contemplent les cadres colorés, tandis que les minots dessinent. Jusqu’au 30 mai, l’atelier proposera vernissages, conférences et activités dessin, autour de couleurs françaises, mais aussi marocaines et tunisiennes. « C’est une occasion de rendre l’art accessible à tous. Il y a un vrai travail de transmission qui passe par la culture. L’identité méditerranéenne ici à Marseille est marquée, retrouver autant de diversité peut permettre à tous de s’y retrouver », apprécie Sarah, artiste marseillaise, venue « s’inspirer » au gré des œuvres.

    Un peu plus loin, aux ateliers Jeanne-Barret (15e), où sont présentées les œuvres produites par une quarantaine d’artistes gazaouis, Karena et son mari acquiescent : « L’un des poèmes évoque ces enfants gazaouis qui ne se réveilleront plus, dans un cadre mélancolique, qui fait appel à ce que l’on connaît comme les oliviers, les citronniers, cette chaleur méditerranéenne. Ces œuvres nous transportent, en faisant appel à des sens qui nous sont familiers », commentent-ils. Tous deux algériens, ils s’avouent « touchés » par les poèmes, photos et dessins exposés. C’est en tout cas la promesse de la Saison Méditerranée, qui se veut solidaire. Le dispositif rassemblera, pendant 6 mois, plus de 60 villes en France en Algérie, ainsi qu’en Égypte, Tunisie, au Maroc et au Liban autour de l’art avec la volonté « d’unir et connecter les populations, valoriser les diasporas », selon les mots du président de la République. Une volonté que Pauline, autre visiteuse des ateliers Jeanne-Barret, espère ne pas voir « s’essouffler », au terme de cette fin de saison. « C’est important de valoriser les cultures et artistes d’autres pays, surtout dans ce climat actuel sous tension. J’espère simplement que ce programme aura autant de portée que l’on souhaite. »

    De retour au Vieux-Port, sur l’esplanade Gisèle-Halimi (2e), les curieux semblent plutôt convaincus. En seulement quelques minutes, une foule de Marseillais encercle la troupe de danseurs chorégraphiés par Taoufik Izeddiou. Sur des sonorités contemporaines méditerranéennes, les artistes professionnels bougent de manière désorganisée. Une volonté artistique assumée, qui séduit certains spectateurs. Benoit s’agite de droite à gauche, fait parfois bouger ses épaules. Le quarantenaire est émerveillé : « Je suis Tunisien et ces influences musicales me rappellent mon enfance. J’ai juste envie de les rejoindre et danser avec eux », lance-t-il. Marina et ses amies partagent son ressenti. Les trois trentenaires applaudissent cet événement gratuit et au grand jour, qui « permet à tous d’assister et de participer ».

    Événement privatisé ?

    Pour autant, certains rendez-vous n’ont pas fait que des heureux. Il en est de l’organisation du spectacle de Mohamed El Khatib au Mucem prévu pour 20h, vécue comme « mépris » par « plus de 200 Marseillais », dénonce Céline. « Le Mucem a fait attendre dans le vent, sur le J4, plus de 200 personnes alors que l’équipe d’organisation savait que la jauge de l’amphithéâtre (330 places) était déjà préremplie par les invités des 23 mères-danseuses, la presse, et des programmateurs éventuels ou partenaires. » Quelques dizaines de personnes seulement ont pu finalement assister au spectacle, atteste-t-elle, les autres ont attendu plus de deux heures, « pour rien ». Un « scandale » s’insurge la Marseillaise. Au-delà du « manque de communication », elle considère que le site tenant d’un service public a tout simplement organisé « une soirée privée ».

    Hormis cet incident, l’ensemble des visiteurs semblent unanimes pour saluer l’événement, sa portée culturelle et artistique, et les liens ainsi tissés ou retissés entre les différentes rives de la Méditerranée.

  • La Saison Méditerranée s’ouvre sur un espoir de paix

    La Saison Méditerranée s’ouvre sur un espoir de paix

    Face aux centaines d’officiels et représentants du monde de la culture réunis au Pharo le plasticien marocain Mohamed El Khatib assume : « Il était temps que la France considère les autres rives de la Méditerranée non pas comme une charge, en termes d’immigration, mais comme une chance. » Devant lui, les ministres de la Culture Catherine Pégard et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Ce vendredi soir à Marseille, c’est en grand qu’a été inaugurée la Saison Méditerranée. Annoncée en juin 2023 par Emmanuel Macron depuis le Mucem, cette programmation de plus de 200 événements artistiques et culturels pilotée par l’Institut français ambitionne de nourrir les rencontres entre les pays méditerranéens sur tout le territoire national jusqu’au 31 octobre prochain, après dix jours de lancement à Marseille. Avant de se décliner au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Égypte, au Liban.

    Une programmation de concerts, d’expositions, de rencontres entre artistes et chercheurs des pays méditerranéens, dans un contexte de guerres et de crises. « Les fracas des bombes ne doivent pas nous détourner de ce en quoi nous croyons au fond de nos tripes, lançait ainsi le maire (DVG) de Marseille, Benoît Payan. La Méditerranée ne doit pas devenir le symbole des fractures du monde alors même qu’elle en est le berceau. » Et de célébrer la culture, en appelant les artistes à ne pas taire leurs critiques. « Jamais n’observez le silence, jamais ne baissez les yeux », insiste-t-il.

    « Cette saison constitue un havre, où chacun pourra reprendre des forces loin des tempêtes, un espace de rencontres pour les sociétés civiles », défend aussi le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. « Rapprocher les rives est une nécessité, car l’espace méditerranéen est un espace vulnérable », poursuit le résident du Quai d’Orsay, énumérant les crises climatiques, géopolitiques, humanitaires. Il annonce ainsi une conférence internationale à l’Institut du monde arabe, le 12 juin prochain, « pour que les sociétés civiles israéliennes et palestiniennes puissent faire entendre leurs voix », neuf mois après la reconnaissance tardive de l’État de Palestine.

    Un ministre hué

    Mais alors qu’il dévoilait plus tôt une plaque célébrant le Pharo comme « Patrimoine de la diplomatie », les grandes rencontres internationales attachées au palais de l’impératrice Eugénie – le premier sommet de l’Union pour la Méditerranée en 2008, le sommet des deux rives en 2019 – rappellent surtout les promesses non tenues de la diplomatie française. Et la guerre le rattrape toujours. Des huées l’accueillent quand face à la participation d’Israël en finale de l’Eurovision samedi il défend que « le boycott culturel n’apporte aucune solution ». Malgré cela, le plasticien Mohamed El Khatib célèbre le « modèle de diplomatie » de cette Saison Méditerranée, et son « audace artistique ». Et de rappeler : « Nous vivons dans un temps où plus que jamais les artistes ont à participer aux enjeux sociaux et politiques qui nous traversent. »

    La programmation à Marseille : www.marseille.fr/saisonmed

  • Photo Kegham, une archive incomplète d’histoires palestiniennes

    Photo Kegham, une archive incomplète d’histoires palestiniennes

    Parmi les propositions de la Saison Méditerranée, le Centre photographique de Marseille reçoit Photo Kegham : une archive inachevable, une exposition conçue par Kegham Djeghalian Jr qui retrace les transformations et les ruptures que traverse la ville de Gaza. Son grand-père, Kegham Djeghalian Sr avait fondé le premier studio photographique professionnel de Gaza, Photo Kegham, en 1944 et devient une figure majeure de la photographie à Gaza au milieu du XXe siècle.

    Kegham Djeghalian Sr est un rescapé du génocide arménien. Pendant les années 1920, sa famille fuit vers la Syrie. Il traverse alors les villes de Jérusalem, puis de Jaffa et atterrit à Gaza où il ouvre le studio Photo Kegham en 1944. Ce studio devient une institution incontournable à Gaza. L’archive de Kegham Sr s’étale sur quatre décennies, une période qui connaît de nombreux changements : du mandat britannique, au règne égyptien, l’occupation israélienne ou le déplacement forcé des Palestiniens suite à la Nakba de 1948. Son œuvre comprend des portraits, des photos en studio, mais également des photographies prises dans son temps libre. « Il a documenté la vie quotidienne, et au-delà, de la ville de Gaza. C’était un chroniqueur », résume Kegham Jr. Il dira : « Le regard qu’il mène à Gaza est radicalement différent de l’archive britannique » que l’on trouve au British Library.

    Artiste, c’est en 2007 que Kegham Djeghalian Jr essaie de trouver l’archive de son grand-père : « J’ai grandi avec ses récits, avec les anecdotes sur mon grand-père », mais il ne connaissait pas son œuvre, explique-t-il. Il souhaite par là dresser le portrait de Kegham Sr. En 2018, « mon père a trouvé, dans son armoire au Caire, ces trois boîtes rouges qui sont la source de l’exposition. C’est là que le vrai travail a commencé », précise l’artiste. Ces boîtes contiennent une petite partie de l’archive mais « ce sont des négatifs assez détruits, avec le temps, avec les matières chimiques, avec la chaleur : c’est un travail fragile », poursuit-il.

    Une archive non-linéaire

    Malheureusement près de 90% de l’archive a disparu. À la mort de Kegham Sr, c’est Maurice Al-Tarazi, son assistant, qui avait repris le studio ensuite légué à son frère, Marwan. Marwan meurt tragiquement en 2023 lors de bombardements à Gaza, le 19 octobre, une partie de l’archive part avec lui. Kegham conserve des captures d’écran d’une conversation Zoom qu’il avait eu avec Marwan en 2021 mais la construction d’une archive formelle devient impossible. Il se rend alors compte que son projet n’est pas de construire l’opus de Kegham, mais que « les histoires interrompues sont un dénominateur commun dans l’histoire de Kegham et de toutes ses photos », dit-il.

    Kegham Jr se souvient : « Pour moi Gaza, c’est une terre toujours en guerre, toujours ravagée, c’est une géographie qui est saturée par l’image de destruction. Et je voulais déconnecter cette association, et être fidèle à ce que j’ai trouvé dans les trois boîtes qui montraient une vie quotidienne, une vie de joie, une vie à laquelle on peut s’identifier. (…) Je voulais montrer la contre-image. »

    Cela devient alors un choix : le choix de l’unmade archive. Pour Kegham Jr, la notion d’archive est une notion coloniale, de posséder, enfermer. « L’unmade archive c’est une résistance à cette histoire solide (…) c’est une manière de proposer des récits alternatifs qui invitent à une historiographie collective et participative », développe l’artiste. Après une première exposition en 2021 lors de la Cairo Photo Week, Kegham Jr commence à recevoir des images de photographies prises par son grand-père, accompagnées de récits personnels ou d’anecdotes. Ces images prises par des caméras mobiles sont souvent floues avec une perspective étrange. « Ce n’est pas la photo qui compte mais les récits qu’elle tient en elle. Elle devient une cartographie du déplacement de cette famille, de la diaspora ou l’immigration des Gazaouis », conclut Kegham Jr.

    Exposition visible jusqu’au 12 septembre au Centre Photographique Marseille.

  • La Saison Méditerranée s’amarre à Marseille

    La Saison Méditerranée s’amarre à Marseille

    Un cycle culturel imposé par Emmanuel Macron en 2023 dans le but de « célébrer l’identité profondément méditerranéenne de la France et la richesse des liens exceptionnels qui unissent les populations », écrit le président de la République. « Un temps fort de diplomatie culturelle », se laisse même aller la déléguée interministérielle à la Méditerranée, Nadia Hai. Parmi les membres du gouvernement annoncés au Pharo, lors de la cérémonie officielle de lancement, vendredi, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot ou celle de la culture Catherine Pégard. Au menu de cette soirée, le vernissage de Mar Nostro – Notre mer, œuvre du collectif franco-syrien UV LAB, avant un concert, à 19h30, du chanteur de raï Sofiane Saidi qui invite Camélia Jordana pour une création rendant « hommage à l’Algérie, aux femmes et à la musique comme voie de résistance ». Intitulée « Arriver, partir, revenir » et constituée de nombreuses expositions, concerts et autres spectacles, la séquence d’ouverture marseillaise s’étendra dans la ville comme une grande fête culturelle, trouvant son point d’orgue le 23 mai par une immense Symphonie portuaire rassemblant musiciens amateurs et professionnels marseillais et méditerranéens sous la direction de Raphaël Imbert, sur l’esplanade du J1 et le site du Grand port maritime de Marseille.

    Œuvres diasporiques

    « Mettre en lumière les jeunesses méditerranéennes des diasporas de France » : tel est, selon Eva Nguyen Binh, présidente de l’Institut français, le leitmotiv de la Saison Méditerranée qui trouvera sa traduction dans « une programmation polyphonique illustrant la pluralité de ses voix », complète Julie Kretzschmar, commissaire générale de l’événement. Majoritairement irriguée par les guerres comme les exils, l’histoire comme le présent, la Saison Méditerranée tisse essentiellement ses récits en lien avec l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, le Liban et la Palestine. Premières illustrations prévues dès le 15 et 16 mai, avec l’ouverture au public d’une dizaine d’expositions.

  • Le collectif MAAN for Gaza Artists refuse l’effacement

    Le collectif MAAN for Gaza Artists refuse l’effacement

    Pensée par la curatrice Rasha Salti, Déplacer le silence, Artistes et poète·sses de Gaza réunit une quarantaine d’artistes soutenus par le collectif MAAN for Gaza Artists. « L’idée est de créer une exposition avec des artistes qui ont pu arriver [en France] et des artistes qui sont encore bloqués à Gaza », précise Anna Breton, assistante de la commissaire Rasha Salti.

    L’exposition se structure autour de reproductions, de manière à montrer des œuvres qui n’ont plus de matérialité physique – détruites, réimprimées ou devenues inaccessibles en raison de la fermeture des frontières à Gaza. Déplacer le silence exploite de multiples médiums, faisant dialoguer poésie et arts visuels à travers la sculpture, la peinture, le dessin ou encore la vidéo. L’objectif est de « montrer qu’il y a une résistance à la déshumanisation, qu’il y a profondément de la vie et de la poésie qui persistent malgré l’anéantissement », explique Anna Breton, également membre du collectif MAAN.

    « Une réponse au culturicide »

    Le collectif MAAN for Gaza Artists « c’est une réponse au culturicide », atteste Anna Breton. Fondé en 2023 par un ensemble de chercheurs et chercheuses et travailleurs de l’art et la culture, aujourd’hui le collectif rassemble près de 25 bénévoles entre Paris et Marseille. Soutenus financièrement grâce au crowfunding, ils sont marrainés par Agnès B. un soutien « à la fois économique, symbolique et en accueillant des expositions à la Fondation Agnès B. », précise la coordinatrice.

    Elle poursuit : « MAAN existe aussi pour pallier une absence institutionnelle concernant l’accueil des personnes gazaouies qui demandent à quitter le territoire. » La démarche se fait grâce à la constitution de dossiers, ou de portfolios, que le collectif transmet à différentes institutions culturelles qui peuvent accueillir ces artistes ou leur permettent d’intégrer divers programmes, comme le programme Pause du Collège de France. Anna Breton précise : « Quand ils arrivent, le collectif aide aussi dans toute la vie quotidienne : scolarisation des enfants, logement, ouverture des droits sociaux, CAF, banque, etc. L’idée est de permettre une mise à l’abri temporaire dans des conditions dignes, pour qu’ils puissent reconstruire la Palestine demain. »

    Exposition visible jusqu’au 5 juin
    aux ateliers Jeanne Barret (15
    e).

  • Au MAC Marseille, « AFRICA », théâtre antique de l’Algérie

    Au MAC Marseille, « AFRICA », théâtre antique de l’Algérie

    Sitôt franchi le seuil de la [Macroom], l’espace expérimental du Musée d’art contemporain de Marseille, trois pièces provenant du Musée d’archéologie méditerranéenne. Parmi celles-ci, une stèle du IIe siècle qui représente le dieu Saturne. « Mais a-t-il la même morphologie que le dieu romain ? Et qui l’a réalisée ? Un Romain berbérisé ou Berbère romanisé ? », interroge Louisa Babari. L’une des amorces d’« AFRICA », du nom d’une déesse berbère ayant donné son nom au continent, grande œuvre sonore et plastique accessible au public dès vendredi.

    « Temps immémoriaux »

    Dans une pénombre délimitée au loin par un rideau façon « scène de théâtre », situe Stéphanie Airaud, directrice du MAC Marseille, tintements d’épées, chevaux au galop et « flûtes qui embrassent le vent des Aurès » rythment la plongée dans cette Algérie antique. Réalisée par les élèves de la classe d’électroacoustique du Conservatoire de Marseille, une bande-son qui accompagne une décolonisation des esprits, illustrée notamment par huit impressions sur bâches qui réunissent influences romaines et berbères. Un cheval, des chaouis, des drapés, une statue romaine qui semble caresser des équidés… Montages, collages et photographies viennent rappeler des « temps immémoriaux » dont Louisa Babari stimule « intuitions et imaginaires ». L’interpénétration de deux civilisations subtilement balisée par des colonnes en marbre, avant qu’un diaporama d’objets issus de l’Antiquité algérienne nous enveloppe dans une « rêverie », imagine la plasticienne et photographe. De la statuette du Cavalier de Canosa, « parmi les seules représentations d’un Numide retrouvée en Sicile » jusqu’à des bustes d’empereurs, un souffle épique et méconnu. « C’est aussi cela, l’histoire de l’Algérie », commente-t-elle.

    Gratuit. Ouvert du mardi
    au dimanche entre 9h et 18h.

  • Résistances tunisiennes à La Citadelle

    Résistances tunisiennes à La Citadelle

    Depuis la partie haute du Fort Saint-Nicolas, construit sur ordre de Louis XIV pour mater la soif de liberté des Marseillais, la ville, la mer et l’horizon. Obstruction. Démantelée pendant la Révolution, transformée en prison et garnison militaire jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, c’est ici qu’un certain Habib Bourguiba, alors jeune leader indépendantiste voulant libérer la Tunisie du protectorat français, fut détenu entre 1939 et 1942. Le point de départ de « Résistances & Désobéissances », œuvre d’une résidence croisée entre un artiste tunisien et un français, inscrite dans le cadre de la Saison Méditerranée à partir du samedi 16 mai à la Citadelle. « Je savais qu’il était passé par ici mais on n’en trouve pas traces dans sa biographie officielle. Pourtant, il raconte toutes ses autres incarcérations. Il était détenu dans ce fort sous le régime de Vichy et a été ensuite libéré par les Allemands à Lyon. On trouve trace ensuite de Bourguiba avec des hommes de Mussolini. C’est pour ça qu’il l’a caché », tranche Saber Zammouri, vue sur une cour et d’anciennes cellules cernées par des murs de pierre d’un rouge et blanc d’une liberté contenue. Comme les couleurs estompées de la Tunisie et de celui qui en deviendra le président entre 1957 et 1987. Père de la Tunisie moderne pour les uns, dictateur pour les autres. Sur les portes des cellules du Fort Saint-Nicolas, fines alcôves, des ouvertures qu’on se surprend à vulgairement inspecter tel un maton. Une dizaine de lucarnes sur l’enfer d’où jaillissent dispositifs et archives sonores, objets en tous genres.

    « Je parle aussi du colonialisme, de l’Empire français, des rapports historiques et actuels entre la France et la Tunisie. Pour un migrant et artiste comme moi, c’est une belle occasion pour dire quelque chose », prend à cœur cet artiste installé à Marseille depuis plus de trois ans. La dictature et le colonialisme, des prisons mentales qui s’entretiennent mutuellement. « Le colonialisme a facilité la tâche de Bourguiba à devenir ce personnage politique dominant, paternaliste et autoritaire », estime Saber Zammouri. Selon lui, deux « séquelles » d’une même pièce qui percutent sa propre histoire, lui le natif d’« un petit village dans la région de Médenine et Tataouine. Pendant la colonisation française, c’était une région militaire où il y avait même un bagne. Une gouvernance militaire très violente envers ma région, ma famille, mon village. Et après l’indépendance, c’était presque pareil. Le régime tunisien a continué à la négliger. Et dans le pays, il y avait des luttes armées et une opposition à Bourguiba qui a emprisonné beaucoup de jeunes, assassiné ses opposants comme ceux de l’Union générale des étudiants de Tunisie. C’était un dictateur, il s’est même déclaré président à vie en 1974 », ne peut qu’observer cet artiste.

    Ce dernier tisse le lien entre hier et nos jours, représentant dans son installation l’esprit de Gilbert Naccache, « l’un des fondateurs du Parti communiste tunisien, emprisonné arbitrairement par Bourguiba », mais aussi un jeune Tunisois d’aujourd’hui dont les portraits tapissent des murs du Fort Saint-Nicolas. Connue pour son esprit frondeur et révolté, sa région natale l’est aujourd’hui « beaucoup moins. 60% à 70% de sa jeunesse est aujourd’hui migrante en France », fait remarquer Saber Zammouri, barbe hirsute mais idées claires. Le fruit d’un « même système », perpétué à la suite de Bourguiba par Ben Ali et les régimes suivants. « Nous, les artistes, on a un rôle compliqué. Certains disent qu’on est instrumentalisés mais on essaye de détourner les choses et créer des espaces de dialogue. Mais je pense qu’on peut changer les choses. Peut-être même plus que les politiciens », espère-t-il.

    Gratuit sur inscription. Ouvert tous les samedis et dimanches
    à partir du 16 mai. www.citadelledemarseille.org

  • Un phare d’humanité

    Un phare d’humanité

    L’événement qui débute aujourd’hui à Marseille et va faire étape dans plus d’une soixantaine de villes jusqu’à fin octobre, doit faire date. Lancé par le président de la République lui-même il y a trois ans, celui-ci écrit aujourd’hui qu’avec cette manifestation : « Nous célébrons la richesse des liens exceptionnels qui unissent les populations de Méditerranée. »

    Effectivement, au travers de ces dizaines d’expositions, performances, concerts et rencontres, la culture fait aujourd’hui le lien entre les différents pays, les différents peuples et les différents artistes du pourtour méditerranéen. Elle encourage à la réflexion, la critique, à porter le regard au lointain, à tendre la main, à se questionner. Mais de là à « célébrer » ?

    Faut-il que le cœur y soit. Las, durant les trois années qui ont séparé l’annonce de la concrétisation du rendez-vous, la Méditerranée a pris une couleur rouge Vermeil, des pays, des territoires saignent, en premier lieu la Palestine, Gaza, le Liban aussi, dont l’existence même est menacée. Quand cette mer ne devient pas le linceul de milliers de personnes fuyant l’oppression et la guerre.

    Politique de la main tendue

    À l’immense espoir soulevé par le printemps arabe en 2010, a succédé une nouvelle chape de plomb, mettant à mal la liberté d’opinion, de penser, de militer… Sans compter certaines postures, privilégiant les discours démagogiques aux relents nationalistes et le repli sur soi plutôt qu’une politique fraternelle de main tendue. Et à naviguer à vue dans ses brumes menaçantes, les artistes et leurs œuvres qui prennent place à Marseille sont autant de phares guidant notre humanité.

  • « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    « Voix de femmes » met en lumière les talents algériens

    Le poème Petit corps sera grand, de Lydia Ait Bouziad a reçu mardi le Prix de l’Excellence, à l’occasion du salon littéraire « Voix de femmes », organisé par Femmes Forum Méditerranée. Ce texte « intime mais dont la portée est universelle », aborde la dépossession du corps féminin, depuis l’espace familial jusqu’à la rue. « Ce texte parle du Soi de façon très introspective. J’explore le rapport à soi, à l’exil et la condition des femmes », explique la poétesse.

    La libération par l’écriture

    Dans son poème, l’auteure se demande : « Comment faire pour exister ? ». C’est là que réside toute la force salvatrice de l’écriture. « L’écriture est vitale pour moi, elle m’a permis de m’exprimer, de me libérer et de mieux me comprendre », confie la jeune lauréate, poétesse depuis l’adolescence, entre ses engagements pour un féminisme décolonial et ses études de littérature française, algérienne et africaine à Alger puis Marseille. La continuité entre les deux rives de la Méditerranée est vécue par Lydia Ait Bouziad de façon « douloureuse ». Car cette continuité est aussi une disruption, que l’exil soit choisi ou subi.

    Fatna Fekih ressent elle aussi la douleur, mais aussi l’amour de la séparation d’une terre qu’elle a quittée à 8 mois. La responsable associative d’Atouts femmes, située dans le 10e arrondissement de Marseille, n’avait jamais écrit avant le concours de 2003, qu’elle a remporté grâce à son texte autobiographique qui retrace son adoption, les violences sexuelles, et ses engagements politiques. « La thématique Escales a vibré en moi. Ma vie chaotique a été une succession d’escales et ce texte m’a permis de parler pour la première fois à mon entourage des agressions sexuelles que j’avais subies », partage-t-elle. « L’écriture m’a libérée. J’ai étalé sur une feuille tout ce que j’avais gardé en moi durant des années », ajoute Fatna Fekih. L’écriture comme moyen d’expression de soi, de libération et de résistance est le combat mené par l’association Forum Femmes Méditerranée depuis sa création.

    Renforcer le réseau féministe d’Alger à Marseille

    D’ailleurs, l’histoire de l’association a, dès ses débuts, été liée à l’Algérie. Sa présidente, Esther Fouchier, détenant une maîtrise en littérature française et algérienne, s’est rendue à Alger pour y rencontrer un collectif féministe. Car outre l’écriture, un point d’honneur est mis sur la formation et les échanges de bonnes pratiques entre associations féministes du pourtour méditerranéen. À l’occasion du salon littéraire, l’association féministe Teroua Fatma Sumer est venue d’Alger. La présidente, Chouaki Fatima, « féministe depuis l’enfance », se bat notamment pour l’abolition du Code de la famille. Ce rendez-vous est aussi, avant tout, un grand rassemblement dont l’objectif est de renforcer le réseau féministe méditerranéen et de rendre hommage aux « créatrices et artistes », notamment celles qui utilisent le langage pour résister. Aldjya Rahab, également présente, lutte pour que la langue tamazight soit reconnue en Algérie et non plus criminalisé. Lauréate du concours de 2000, elle avait reçu un prix pour un texte sur sa mère. L’autrice tenait à rendre hommage à la vie d’une femme berbère et à ses coutumes.

  • Vent debout contre la sélection par la nationalité à l’université

    Vent debout contre la sélection par la nationalité à l’université

    Devant les portiques du campus Saint-Charles de l’Université d’Aix-Marseille (AMU), une autre forme de tri se met en place. Près des grilles, personnels et étudiants plongent la main dans une boîte où il est inscrit : « La nationalité, une question de chance ». Une mise en scène symbolique pour dénoncer la sélection à l’entrée de l’université. Ce mardi 12 mai à midi, une mobilisation intersyndicale d’enseignants, personnels et étudiants s’est tenue sur place. Elle vise la décision du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste, de mettre fin à la possibilité d’exonération des frais pour la majorité des étudiants étrangers hors Union européenne.

    Bénissia, en master gestion des ressources humaines, se sent concernée. Originaire de République centrafricaine, elle étudie aujourd’hui à Aix-Marseille. « Moi, comme j’y suis déjà, ça ne me concerne pas. Mais ma sœur, qui vit en Centrafrique, veut venir. Elle a candidaté ici, mais avec ces frais, ça devient hyper compliqué. Si j’avais été dans cette situation, je ne sais pas si j’aurais fait le choix de venir », confie-t-elle. Pour rappel, en 2019 le plan « Bienvenue en France », censé renforcer l’attractivité des universités, avait déjà entraîné une forte hausse des frais pour ces étudiants : de 170 à 2 900 euros en licence, et de 250 à 3 900 euros en master. Jusqu’ici, de nombreuses universités contournaient ces montants grâce aux exonérations prévues par le texte.

    « Un décret excluant »

    Le gouvernement souhaite désormais en limiter drastiquement l’accès. Sur les 80 000 étudiants que compte Aix-Marseille, environ 5 000 sont extra-communautaires. « Cela ne concernerait plus que 10% des étudiants extra-communautaires. Autrement dit, 90% paieraient plein tarif », explique Julien, enseignant-chercheur en informatique et membre du syndicat Sud Éducation. Selon lui, cette mesure risque d’aggraver la précarité d’étudiants déjà fragiles. « J’avais un étudiant réfugié de Guinée : on s’est cotisés pour lui payer ses frais d’inscription », raconte-t-il, avant de dénoncer « un décret excluant, discriminant et xénophobe ».

    C’est aussi le rôle des étudiants internationaux dans l’université qui est mis en avant. Eric Berton, président de l’AMU, le rappelle : « L’excellence de nos universités se construit avec les étudiants internationaux. Ce sujet ne peut pas être regardé uniquement sous l’angle budgétaire […]. Pour AMU, l’ouverture sur le monde et la Méditerranée est un pilier de notre identité », rappelle-t-il. Christophe Baticle, maître de conférences en sociologie et anthropologie, en témoigne : « J’ai étudié à Amiens avec un ami venu du Congo. Aujourd’hui, nous menons des recherches ensemble, aussi au Congo. Il ne serait jamais venu avec ces conditions », constate-t-il. À quelques pas, un collègue plonge sa main dans la boîte : « Argentine ! ». Une syndicaliste lui répond avec ironie : « Ce sera 2 900 euros. Bienvenue en France ! ».