Tag: livre

  • [C’est l’été] Lecture : « Les beignets de ma mère », de Jacky Durand

    [C’est l’été] Lecture : « Les beignets de ma mère », de Jacky Durand

    Lui reviennent alors les souvenirs de tout ce qui les opposait et les unissait, mais surtout le goût et l’odeur des beignets de la mère du prisonnier évadé, modeste couturière qui élevait seule son fils. En faisant de la cuisine le trait d’union qui relie le passé et le présent, Jacky Durand, chroniqueuse culinaire, signe une troublante fiction qui nous prend aux entrailles.

    Éditions Flammarion,

    20,90 euros.

  • [C’est l’été] «J’irai jusqu’au rivage du soleil», de Forough Farrokhzâd

    [C’est l’été] «J’irai jusqu’au rivage du soleil», de Forough Farrokhzâd

    « Livre, intimité, poème, silence/Voilà pour moi l’ivresse de la vie/Qu’importe de n’avoir pas voie à l’Éden/Si en mon cœur est un éternel paradis », ainsi parlait Forough Farrokhzâd. Féministe, progressiste, et iconoclaste, la figure incontournable de la poésie iranienne est née à Téhéran en 1934, et morte dans un accident de voiture en 1967. À la faveur de la traduction et de l’avant-propos de Leili Anvar, elle revient à la vie pour entonner son hymne à la beauté, écouter le chant du chagrin, s’envoler au pays rose des fées de l’oubli.

    Gallimard, 10,40 euros.

  • [C’est l’été] Lecture : « Mémoires sur la guerre d’Indépendance américaine », de La Fayette

    [C’est l’été] Lecture : « Mémoires sur la guerre d’Indépendance américaine », de La Fayette

    Moins connu pour ses actions menées en France, dont sa contribution à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, demeure celui qui, en posant le pied sur le sol américain, s’est juré, au nom de son amour du risque et de son goût de l’aventure, de vaincre ou de périr pour la cause des partisans pro-indépendantistes. D’où ces souvenirs, préfacés par Virginie Yvernault, et publiés après son décès par sa famille, que nous vous invitons à découvrir. Une lecture des plus enrichissantes.

    Éditions Rivages, 8 euros

  • [Entretien] Vincent Laforge, médecin urgentiste : « J’ai voulu un témoignage concret, au ras du bitume »

    [Entretien] Vincent Laforge, médecin urgentiste : « J’ai voulu un témoignage concret, au ras du bitume »

    Expert en balistique lésionnelle, l’urgentiste a dû raccrocher pour raisons de santé, mais à grand renfort d’anecdotes, son livre nous plonge dans un quotidien hors-norme.

    La Marseillaise : Fusillades, accidents, tentatives de suicide, naissances d’urgence… Vous nous livrez une série d’histoires au plus près du réel. Pourquoi avoir choisi ce ton ?

    Vincent Laforge : [Il sourit] Parce que ça m’a été demandé par le responsable de la collection, Jacques Dallest*, pour accrocher le lecteur, mais de toute façon, je l’aurais fait quand même. C’est la vérité, c’est comme ça que ça se passe. J’ai voulu être concret, au ras du bitume.

    Ce sont aussi des histoires
    de camaraderie, teintées d’humour, dans une ville de Marseille qui vous touche…

    V.L. : Il y a un rôle très important des équipes, aussi parce que si, en partant d’une intervention, on se met tous à pleurer dans les bras des uns et des autres, on ne va pas tenir. On se fait confiance, on a noué des liens d’amitié durables, pour la vie. C’est une façon de se protéger. Il y a des interventions particulièrement dramatiques, tristes. Je vous renvoie à celle où il y a une défenestrée de 16 ans. La pauvre gamine… [Il est ému] On a fait ce qu’on a pu, mais on n’a rien pu. J’étais légitimement en colère. Quand je passe rue Paradis j’y pense encore. Quant à Marseille, c’est une espèce de sentiment d’affection et de répulsion en même temps. Elle a ce côté sympa, la mer, et puis, les quartiers Nord, au mois de décembre, à 2h du matin. Il y a une fois, j’ai eu cinq morts dans la matinée, c’est difficile.

    Vous témoignez aussi d’un métier qui a largement évolué, dont vous avez apprécié le côté artisanal. êtes-vous nostalgique d’une époque ?

    V.L. : J’ai été obligé d’arrêter en raison d’un quadruple pontage. Cela a été dur quand mon médecin chef m’a dit que je n’avais plus droit au stress, plus de nuit, plus rien. Je parle beaucoup de certains médecins de Gonesse, dont j’ai été l’élève. Je ne voudrais pas porter un regard trop sévère sur mes jeunes collègues. Ils font ce pour quoi ils ont été formés. Ils sont beaucoup plus forts que moi, ont tous passé à un concours très difficile que je n’ai pas passé. Mais, avant, on faisait avec ce qu’on avait, avec notre expérience et le matériel qui était ce qu’il était. Mais l’interrogatoire du patient, c’est 75% de l’examen clinique. Et puis dans l’artisanat, il y a aussi l’amour du travail bien fait. À chaque fois, je me demandais « qu’est-ce que je pourrais faire de plus ? ».

    Vous restez réserviste chez les pompiers de Paris. Médecin urgentiste, c’est pour la vie ?

    V.L. : J’ai exercé dans un hôpital, c’est un monde impitoyable, c’est la médecine de terrain qui m’intéresse. Il y a un côté « prima donna » aussi. Il faut être honnête. Quand on arrive sur l’intervention, tous les feux des projecteurs sont sur vous. Mais en même temps, vous êtes obligé d’être dans l’action et d’être efficace aussi. C’est particulièrement vrai pour des interventions multivictimes. On a vraiment été formés pour ça, comme pour la prise d’otage à la tour Méditerranée. On apprend à ne pas arriver sous le feu. J’en suis au point où, aujourd’hui, quand je vais dans un magasin, je me dis la sortie est là, l’entrée ici, j’organiserais mon poste médical avancé comme ça…

    Ce livre est-il aussi un message aux nouvelles générations de médecins ?

    V.L. : Je n’ai pas voulu faire un livre de médecine où j’explique aux jeunes ce qu’il faut faire, ils trouveront par eux-mêmes. Je trouve que c’est odieux, les vieux cons qui veulent pontifier. Non, j’ai écrit pour ma petite-fille, qui a 2 ans. C’est à elle qu’est dédié le livre. C’est un legs, une forme de témoignage. Car cette transmission, je ne l’ai pas eue. J’ai beaucoup regretté que mon père, en particulier, ne raconte pas sa campagne de Normandie, tout comme mes grands-pères, qui ont tous deux participé à la Première Guerre mondiale. Je suis allé aux archives, à Vincennes, j’ai découvert mon grand-père, que je n’avais pas connu, était médecin. J’ai découvert des choses extraordinaires.

    Pensez-vous écrire une suite ?

    V.L. : Je ne sais pas, pourquoi pas. J’ai encore plein d’histoires. Quand je me promène dans Marseille, je me souviens : là une explosion de gaz, devant l’Hôtel-Dieu un arrêt [cardiaque], un accouchement difficile rue de la République… C’est mon premier ouvrage grand public, mais j’en ai écrit deux plus techniques. L’un intitulé La chair et le plomb sur les plaies par arme à feu depuis Ambroise Paré, un autre sur la balistique lésionnelle. Je donne des cours à la fac sur ce sujet en particulier à Marseille, Lyon, Montpellier…

    * ex-procureur de la République
    à Marseille

    « Du sang sur les mains, Récits »,
    de Vincent Laforge, 244
     pages,
    Mareuil Éditions, 20,99
     euros

  • Alterlivres, en première ligne sur la bataille culturelle

    Alterlivres, en première ligne sur la bataille culturelle

    Après avoir franchi la cour des artisans et à peine le palier de la porte d’Alterlivres passé, le ton est donné. Sur une table à l’entrée sont disposés plusieurs ouvrages sur l’extrême droite comme Fascisme Tardif d’Alberto Toscano, Un fasciste français de Christian Rol ou La psychologie de masse du fascisme de Wilhelm Reich. Dans cette librairie, les ouvrages de d’Antonio Gramsci côtoient ceux de Salomé Saqué, Alain Damasio, Angela Davis ou Mario Tronti. Si une importante place est consacrée aux écrits sur le féminisme, le capitalisme, l’écologie et la géopolitique, Alterlivres met aussi à l’honneur les romans de maisons d’édition plus confidentielles. Un espace jeunesse est également présent avec quelques titres comme Koko n’aime pas le capitalisme, montrant ainsi que la bataille culturelle se mène à tout âge.

    Alterlivres a été fondée en 2014 par Giusti Zuccato, décédé l’an dernier. Militant du mouvement autonome en Italie dans les années 1970, Gusti Zuccato a passé quatre ans dans la clandestinité avant de rejoindre la France. Il y fonde la librairie italienne la Tour de Babel à Paris, Alterlivres à Sauve et anime plusieurs maisons d’édition.

    Reprise par un collectif ?

    « Nous sommes un lieu de réflexion autour de questions politiques notamment. Notre richesse, c’est d’être ancré dans le territoire et d’avoir une clientèle très localisée. On n’attend pas les touristes l’été. Vu ce fonds un peu particulier que nous avons à la librairie, il y a des gens qui viennent de Montpellier, du fin fond des Cévennes, voire de plus loin pour trouver une BD ou un petit essai en sciences humaines qu’on ne trouve pas ailleurs. C’est ça qui fait notre force », résume Fanny, la libraire qui gère au jour le jour la librairie.

    Aujourd’hui, le commerce peut se targuer d’avoir un chiffre d’affaires en augmentation chaque année. « Ça fonctionne aussi parce qu’on n’est pas uniquement une librairie, nous avons réussi à créer un lieu. Nous avons tissé des liens avec les associations. On accueille des artistes du coin, on fait des salons à l’extérieur, on a des partenariats. On travaille aussi avec les bibliothèques du Piémont Cévenol », précise Fanny. L’an dernier, la librairie s’était également distinguée avec une grande soirée consacrée à la sortie du livre d’Abdoulaye Soumah, qui raconte son exil forcé depuis la Guinée en passant par les geôles en Libye et sa traversée de la Méditerranée.

    Si Alterlivres se démarque, c’est aussi pour sa réflexion menée sur l’écologie du livre et les problématiques de concentration éditoriale dans le secteur du livre. « Nous avons un fonds énorme », explique Fanny. « Nous travaillons beaucoup moins la nouveauté et on essaie d’aller à contre-courant, de ralentir ce flux énorme de livres, etc. On essaie de promouvoir les petites maisons d’édition et les petits distributeurs. On ne peut pas se passer du groupe Hachette et de Bolloré, mais on essaie de le limiter au maximum. »

    Depuis le décès de Giusti Zuccato, la librairie cherche aussi un nouveau souffle pour pérenniser son avenir dans un contexte où le livre fait désormais difficilement recette. Fanny cherche actuellement à constituer un collectif capable de reprendre la librairie. « On est vraiment aux prémices de ça mais on est sur des délais assez courts parce qu’il faudrait que ce soit réglé avant la fin de l’année. Beaucoup de clients nous témoignent un soutien énorme. Ils sont vraiment préoccupés par l’avenir de la librairie, donc je pense qu’on pourra compter sur eux le moment venu », conclut Fanny.

  • À Montpellier, miser sur le collectif avec les librairies coopératives

    À Montpellier, miser sur le collectif avec les librairies coopératives

    En 2018, la fermeture de la librairie L’ivraie, dans le quartier des Beaux-Arts, à Montpellier, provoque des remous chez les fidèles clients. « Comme il n’y avait pas de reprise, un collectif réunissant des riverains des Beaux-Arts et des lecteurs a été créé. Ils trouvaient dommage de perdre un lieu de culture, de rencontres, ce commerce de quartier. Ils ont donc décidé de créer une librairie », raconte Claire Chanvry, coopératrice et salariée à la Cavale, librairie créée, donc, par le collectif.

    Car la Cavale a un modèle un peu particulier : c’est une coopérative. En choisissant de devenir une Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), la librairie n’est plus détenue par des actionnaires mais par les coopérateurs eux-mêmes. Chacun a une seule voix donnant les mêmes droits. « L’adhésion est de 20 euros, il est possible de donner plus mais cela ne donnera pas plus de voix. Il y a une vraie volonté de rendre accessible la part sociale à tous », détaille Claire Chanvry. Preuve que le modèle fonctionne : de 14 en 2018 au lancement du projet, les coopérateurs sont maintenant 530.

    Une force collective

    L’ensemble des décisions sont prises de manière collégiale. Un conseil coopératif composé de 14 membres – renouvelé en partie tous les deux ans – se retrouve tous les 15 jours afin de décider des décisions à prendre pour la librairie. « Nous avons ensuite plusieurs comités avec différentes délégations : les ressources humaines, la politique des animations, la vie coopérative, la lecture jeunesse et les travaux. D’autres bénévoles viennent ponctuellement pour donner un coup de main sur un événement », complète Claire Chanvry.

    Une force collective mise en avant par les coopérateurs. « Le fait d’être nombreux nous permet d’avoir des idées multiples, c’est ce qui fait notre force. Alors qu’en étant seul, on peut parfois être saturé. Aussi, les gens qui s’investissent pleinement dans le projet viennent régulièrement. Que ce soit pour les animations ou faire des achats, on crée de la proximité », poursuit la libraire. Des rencontres sont organisées une fois par mois afin de favoriser le lien entre les coopérateurs. « Là, on ne parle pas de boulot », sourit Claire Chanvry.

    Si la Cavale est la seule librairie coopérative de l’Hérault, il en existe une soixantaine à l’échelle de l’Hexagone. « Avec nos huit ans d’expérience, on fait partie des plus vieux », note la libraire. Preuve que le modèle attire ? « La librairie coopérative se répand car il y a un fort intérêt citoyen pour la lecture et en général la culture. Et ce n’est pas évident d’être un libraire seul, qui travaille dans son coin. C’est plus facile d’être plusieurs. »

  • Le secteur du livre occitan toujours debout

    Le secteur du livre occitan toujours debout

    Les études le confirment d’année en année : les Français lisent moins. La dernière enquête du Centre national du livre (CNL), publiée en avril 2025, le confirme. 63% des Français ont lu cinq livres au cours de l’année, un chiffre en baisse de 6 points par rapport à 2023. Un indicateur que la filière est mal en point. Il semblerait toutefois qu’en Occitanie, le livre fasse de la résistance. En effet, selon les chiffres de 2025 publiés par l’Agence unique Occitanie culture – portée par le Conseil régional – on compte 1 294 auteurs et autrices dans la région, un chiffre en progression de 5,63% sur deux ans. L’Hérault et la Haute-Garonne caracolent en tête, avec respectivement 411 et 314 écrivains.

    Néanmoins, 44% d’entre eux déclarent avoir perçu moins de 500 euros issus de leurs œuvres, témoignant d’une fragilité du secteur. « Il y a une accélération de cette précarité car il y avait eu un appel d’air à un moment donné du côté des solutions d’auto-édition et d’auto-publication qui laissait suggérer qu’embrasser ces carrières-là était plus simple que ça ne l’est en réalité », observe Adeline Barré, directrice du pôle livre à l’Agence unique Occitanie culture. À cela s’ajoute une baisse des ventes en librairie. « On voit aussi que la typologie des ventes est en train de changer. Auparavant, le chiffre d’affaires global se fondait sur un nombre de références plus important, aujourd’hui, les ventes se concentrent sur des best-sellers. Il y a un phénomène de concentration dans les ventes », poursuit Adeline Barré.

    Bien que les ventes baissent, des librairies ouvrent. Six établissements héraultais se sont ainsi lancés dans l’aventure entre 2023 et 2025 et on ne dénombre pas moins de 278 librairies en Occitanie. « Lors du Covid, le métier de libraire a été vu comme une valeur refuge, il y a eu un grand cri d’amour de la population pour la filière. Cela a suscité des vocations, pas mal de réorientations professionnelles. C’était une période idyllique », fait valoir la directrice du pôle lecture. Le livre s’était même retrouvé quasiment en situation de monopole dans le secteur culturel. C’était le seul commerce considéré comme « essentiel » alors que les salles de spectacles et les cinémas étaient fermés.

    278 librairies en Occitanie

    Ainsi ont germé plusieurs établissements, notamment en zone rurale. « Nous avons une assez forte densité des librairies par rapport au nombre d’habitants dans la Région », fait valoir Adeline Barré. Si cette parenthèse enchantée semble se refermer, d’autres facteurs permettent aux librairies de se maintenir à flot. « Nous sommes une région accordéon, nous bénéficions chaque été de la fréquentation touristique et par endroits, cela peut apporter un chiffre d’affaires supplémentaire, ce qui permet de maintenir un maillage territorial. Nous avons également une politique volontariste à l’égard de ce réseau de librairies avec des budgets plus élevés que dans d’autres territoires », reprend Adeline Barré.

    Les libraires ne sont pas les seuls acteurs de la chaîne à bénéficier de ce coup de pouce. Entre 200 et 300 publications sont également aidées chaque année par la Région. « On a la chance d’avoir un écosystème du livre en Occitanie qui est dense et divers. Nous avons beaucoup d’acteurs et on couvre beaucoup de champs. Notre rôle est de préserver au maximum ces acteurs, de les faire coopérer, de les valoriser, de les porter à la connaissance du public », insiste la représentante de l’Agence unique Occitanie culture. Une aubaine pour plus d’un dans cette période où la culture est souvent sacrifiée sur l’autel de l’austérité.

    « Une forte densité des librairies
    par rapport
    au nombre d’habitants »

  • Régis Penalva : « Le meilleur moyen de soutenir les librairies, c’est d’acheter des livres »

    Régis Penalva : « Le meilleur moyen de soutenir les librairies, c’est d’acheter des livres »

    La Marseillaise : Le secteur du livre est particulièrement fragilisé ces derniers temps…

    Régis Penalva : Oui. On observe un double phénomène : d’une part des fermetures de librairies plus nombreuses que les ouvertures en 2025, ce qui ne s’était pas vu depuis très longtemps ; et d’autre part une augmentation importante du nombre de librairies à céder. Cela montre que beaucoup de gens qui s’étaient lancés dans l’aventure, souvent au sortir du Covid, jettent l’éponge ou envisagent une reconversion professionnelle, ce qui n’est pas non plus un bon signal. Le Centre national du livre (CNL) n’avait pas connu de situation comparable ces dernières années.

    Le secteur est également confronté
    à une série de placements en redressement judiciaire…

    R.P. : Plusieurs grands groupes de librairies sont en effet en difficulté : Gibert, le groupe Le Furet du Nord-Decitre et localement, Sauramps. Ce sont de gros groupes, ce qui interroge la capacité à s’en sortir de ces modèles de grandes librairies, qui pèsent lourd en charges : loyers en centre‑ville, effectifs importants… c’est forcément plus handicapant que pour une structure plus légère.

    Qu’en est-il du prix du livre, qui a très peu bougé malgré l’inflation ?

    R.P. : Il a en effet très peu augmenté ces dernières années, contrairement à tout le reste. Il a été régulé, les éditeurs l’ont maintenu à des niveaux assez bas, même si certains trouvent que le livre coûte cher. Résultat : quand les loyers, les fluides et parfois les salaires augmentent, la marge des libraires ne suffit plus à couvrir ces dépenses.

    Les librairies reçoivent moins d’aides de l’État que d’autres commerces comme les cinémas.
    Ne faudrait-il pas les soutenir davantage ?

    R.P. : C’est vrai que les librairies, pourtant infiniment plus nombreuses que les cinémas d’art et d’essai, touchent 4 millions d’euros d’aides de l’État contre 20 millions pour ces derniers. On peut certes interroger cette différence, mais l’idée n’est pas de placer tout un secteur sous perfusion. L’aide publique ne peut pas tout, et sûrement pas pallier le manque de fréquentation et l’envie de lire. Le meilleur moyen de le soutenir les librairies, c’est d’acheter des livres.

    Parlez-nous de la lecture en France aujourd’hui : y a-t-il vraiment un recul ?

    R.P. : Oui. On observe un recul global. Tout le monde lit moins : les jeunes, les actifs, les retraités, les lecteurs occasionnels… Même les grands lecteurs lisent moins. C’est une question d’économie de l’attention, sans cesse captée par des médias plus puissants et souvent addictifs, en particulier le téléphone portable. Des études prouvent que l’attention change dès le moment où on se trouve dans la même pièce que son téléphone. À cela s’ajoute une culture des contenus courts et du zapping permanent : la lecture de fictions ou d’essais, qui se déploie sur un temps moyen ou long, devient un effort pour la plupart d’entre nous.

    Quels leviers activer pour lutter contre ce désamour ?

    R.P. : C’est d’abord une question de discipline et de volonté, comme le sport. C’est dur quand on s’y met, mais après ça procure des joies et un bien‑être exceptionnels. Il faut ralentir et redonner collectivement du temps à la lecture. Ça passe par une prise de conscience : chacun doit s’interroger sur la place qu’il veut accorder à la lecture, dont on connaît les bienfaits quand on sait la nocivité des écrans. Mais il ne faut pas attendre une solution miracle de l’extérieur : chacun doit se responsabiliser, un peu comme pour l’écologie.

    Sur le plan professionnel, comment les libraires peuvent‑ils se réinventer ?

    R.P. : Je pense qu’ils ont déjà tout inventé. Ils ne cessent de proposer de nouveaux espaces, avec des cafés, des lieux de vie… Le travail hors les murs est important, la capacité à travailler avec des acteurs locaux comme des médiathèques, par exemple, ou des associations. Il faut également multiplier les formats d’animation, en particulier auprès des jeunes publics. Beaucoup de librairies le font déjà. Bref il faut aller gagner les lecteurs un à un… Les libraires ont été amenés, ces dernières années, à devenir de véritables acteurs culturels, des acteurs de quartier et de terrain. C’est un gros effort pour eux, qui travaillent en général avec des équipes réduites. Il y a une dimension militante qui est demandée à la librairie, avec le risque d’un épuisement.

    Comment les collectivités peuvent-elles soutenir les librairies ?

    R.P. : Des leviers existent, comme l’exonération de la CFE (cotisation foncière des entreprises), votée par la Ville de Montpellier il y a déjà une quinzaine d’années pour un certain nombre de librairies disposant du label LIR. Beaucoup de mairies et de communautés de communes accompagnent également des librairies dans des projets de déménagement ou dans la recherche de locaux à loyer modéré. Il y a aussi le soutien aux festivals littéraires. En organisant la Comédie du Livre chaque année, la Métropole de Montpellier offre une extraordinaire vitrine aux librairies, un surcroît de visibilité qui leur permet de rencontrer de futurs clients. C’est aussi un soutien financier, puisque le chiffre d’affaires réalisé par l’ensemble des librairies sur la Comédie du livre depuis 2 ans a dépassé les 250 000 euros.

    Le tableau est sombre mais la France conserve toutefois le réseau de librairies indépendantes le plus dense du monde…

    R.P. : En effet, grâce à au moins deux dispositifs que le RN attaque frontalement et menace de supprimer : le prix unique du livre, qui garantit le maintien d’un réseau structuré et diversifié dans les villes et grandes métropoles comme dans les communes rurales ; et le CNL et ses dispositifs de soutien, dont une partie de la droite et le RN remettent violemment en cause l’utilité.

    Le métier de libraire est-il en voie de disparition ?

    R.P. : On peut se demander si on n’est pas en train de refermer la parenthèse Gutenberg, c’est-à-dire la civilisation du livre et de l’écrit, puissamment liée au développement de nos démocraties modernes. Avec tous les dangers que cela comprend, car ce n’est pas uniquement le livre qu’on attaque, c’est une manière d’être ensemble, de débattre, de converser, de réfléchir.

    « Il faut ralentir
    et redonner collectivement du temps à la lecture »

  • [Entretien] Christian Bosq : « Les traminots se sont battus avec détermination »

    [Entretien] Christian Bosq : « Les traminots se sont battus avec détermination »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

    Christian Bosq : C’était un moment important de ma vie personnelle puisque 46 jours de grève, on n’en sort pas indemne. Je voulais surtout remercier tous les gens qui se sont mobilisés. Il faut quand même rappeler que les traminots se sont battus pendant 46 jours avec force et détermination et que ce conflit social a pris une dimension nationale. Tout le peuple français s’est reconnu dans la défense du service public. Enfin, c’était aussi un moyen de remémorer les problèmes de transport à Marseille. Pour moi, on a toujours 50 ans de retard.

    Quelle leçon avez-vous tirée de ce conflit ?

    C.B. : La leçon que j’en tire, c’est que rien n’est impossible quand le combat est juste et que les salariés ont décidé de se battre. La grève est arrivée après un an de discussion. On a eu tout le monde contre nous, mais la détermination des travailleurs a eu raison du privé, car ce tramway tout neuf devait être donné à une filiale de Veolia.

    Cet épisode de votre vie a-t-il nourri votre mandat municipal (2020-2026) ?

    C.B. : Quelque part, oui. Même si, quand j’ai rejoint le Printemps marseillais, être délégué aux transports n’a pas été possible pour moi. J’ai eu une autre délégation, mais je regardais et je regarde toujours attentivement ce qu’il se passe à ce niveau-là. Aujourd’hui, j’aimerais justement que mon livre soit déclencheur de quelque chose.

    « Marseille – Le Tramway de la discorde », Christian Bosq, Éditions Maïa, 21 euros.

  • [Lecture] Face aux empires, le rêve d’une voie méditerranéenne

    [Lecture] Face aux empires, le rêve d’une voie méditerranéenne

    Thierry Fabre publie Face aux empires, la voie méditerranéenne aux éditions Riveneuve. « Toute sa vie, il s’est fait une certaine idée de la Méditerranée. » Elle n’est pas seulement selon lui la source de notre civilisation et il n’a pas la nostalgie des « Andalousies perdues », encore moins de la colonisation du sud par le nord. Mais il pense qu’elle peut encore nous inspirer une alternative au chaos du monde actuel.

    Face aux empires qui ressurgissent et qui s’affrontent afin d’imposer leur domination sur une planète de plus en plus inégalitaire, en proie à une crise climatique et à la rapacité des oligarchies financières et techno-fascistes, il tente d’ouvrir un nouvel horizon, « un avenir désirable ». Pour n’en traiter qu’un, l’empire américano-israélien exerce désormais en Méditerranée une guerre d’une grande violence dont le cœur est le génocide perpétré contre le peuple palestinien, une guerre sans limite contre le Liban, la Syrie, l’Iran, le Yémen… Il veut redessiner une Méditerranée dont les ressources naturelles soient asservies aux intérêts de l’empire et de fabriquer « le Grand Israël » dont rêve l’extrême droite israélienne, quitte à le faire sur des milliers de cadavres à Gaza et ailleurs. Israël, seule puissance nucléaire en Méditerranée, en est devenu la figure de proue de l’Occident et son bras armé.

    Thierry Fabre constate, avec beaucoup d’observateurs, que désormais « le roi est nu ». En effet le monde assiste avec effroi aux massacres mais aussi aux obstacles croissants que la coalition américano-israélienne très isolée, rencontre dans son entreprise. Voilà pourquoi il propose de réinventer pour l’Europe et la Méditerranée une autre voie que le mythe occidentaliste. « Le temps est venu de sortir de cette fiction et de nous inscrire dans la pluralité de nos héritages grecs et romains mais aussi juifs et arabes. » Cela suppose d’en finir avec ce qu’il appelle « la tristesse européenne », cette Europe citadelle où ressurgit l’esprit colonial et raciste.

    Il propose d’inventer une « Europe sans rivages », ouverte aux deux rives de la Méditerranée et d’ouvrir un horizon de partage et de coopération. Cela suppose d’écarter toutes les logiques impériales et néocoloniales, de favoriser l’éclosion d’un monde arabo-musulman démocratique et laïc, de combattre les forces nationalistes, intégristes et xénophobes.

    Ce rêve méditerranéen, dont il convient qu’il est encore difficile à discerner, a pour ambition de bâtir « tout un monde en commun » face aux défis de notre temps. En somme, ce livre contribue à notre recherche d’un autre monde.

    Face aux empires,
    la voie méditerranéenne

    Thierry Fabre

    Éditions Riveneuve,

    150 p., 10,50€