La lointaine banlieue qui avait expulsé son rejeton jusque dans cercles du pouvoir avait, de son côté, suivi sa propre trajectoire. Quiniond n’en était plus. Il en connaissait l’existence comme un continent enfoui au fin fond de lui-même. Il en était sorti, et il contestait que quoi que ce soit dans son existence incombât aux hasards de la Providence. Il s’était construit à la force du poignet, à l’américaine, à la façon de ces pionniers avançant en terre hostile avec leurs espoirs et leurs fusils en bandoulière. Seul. Fils unique de son père et de sa mère partis trop tôt. Enfant chéri, peut-être trop, sans doute mal. Fuyant l’histoire familiale.
Tous ses efforts avaient consisté à s’extraire d’un milieu auquel il s’était peu à peu décidé donner un nom : la médiocrité. À lui l’excellence ; derrière lui, la médiocrité. Là était peut-être le véritable moteur d’une humanité qui se respecte. Fuir le père-la-misère qui vous agrippe les frusques. Savoir ce qu’il en coûte de lui avoir échappé, et s’attacher à mettre de la distance entre lui et vous, quel qu’en soit le prix. Croire en la volonté, au mérite, à l’individu capable d’être maître de son existence et d’en faire une aventure incomparable. Et au bout du compte, il avait renié au moins autant qu’il avait été renié, il avait fui au moins autant qu’il avait été banni.
Le vacarme, la graisse et les particules de la fabrique où le paternel avait traîné ses chaussures de sécurité, tout cela était oublié depuis longtemps. Et pas seulement par lui. L’industrie avait été chassée et la misère concentrée aux mêmes endroits circonscrits. Quiniond n’en ignorait rien ; il en parlait, même, avec un certain brio. Mais cette réalité était désormais hors de son quotidien ; c’était comme un objet abstrait. La plasticité de son discours n’avait d’égal que la netteté de sa personnalité, qui le rendait à la fois séduisant et insupportable.
Ce que son père lui avait transmis, dans le profond silence de leur relation, c’était que l’on ne peut compter que sur soi-même pour s’en sortir, c’était qu’il ne faut pas écouter les chevaliers occupés à expliquer la misère du monde pour vendre un grand rêve d’égalité ou de révolution, c’était qu’il fallait fuir sa propre vie pour vivre à l’étage du dessus. Peu à peu, il avait appris les codes d’un autre monde, les comprenant mieux que ceux du crû, à qui ils semblaient si naturels. Porté par sa volonté de se hisser et de parvenir, il avait mesuré la force des pesanteurs, appréhendé le nombre des verrous, et intégré l’idée de l’inéluctable. Ainsi, il était devenu Paq. L’insubmersible Paq.
Sans se déchausser, Patrice Quiniond posa tranquillement les pieds sur son bureau, parce qu’il estimait l’avoir mérité. S’il était une chose pour laquelle il avait du goût, c’était bien les souliers, et cela n’avait rien à voir avec la nécessité, pour ceux qui marchent debout, de soigner leur connexion avec la terre. Non. Il avait appris qu’il s’agissait là d’une marque de distinction propre aux élites, comme en témoigne leur propension à se faire cirer les pompes au propre comme au figuré. Il lui était arrivé, pour faire son intéressant dans la rédaction, de défendre l’idée que c’était le témoignage éclatant de son indépendance, la preuve qu’il n’était pas du camp des cireurs mais des cirés. Un plaisantin avait alors demandé ce qu’il fallait penser de Macha Fontana, qui se baladait pieds nus dans les couloirs de la rédaction. Chacun y était allé de son commentaire goguenard.
— Elle a raté sa vocation : en principe, ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chaussés.
— Peut-être qu’elle n’a pas encore trouvé chaussure à son pied… avait lancé quelqu’un qui avait eu à se plaindre de ses vacheries.
— Le prince charmant ne lui a jamais ramené sa deuxième pantoufle après le bal…
— Je suis pour une société sans classe et je tourne les talons, avait-elle rétorqué en brandissant son majeur, ce qui avait eu le don de clore la conversation dans un brouhaha de protestations affligées.
Quiniond affichait donc ses pompes, montrant ainsi son meilleur profil, en tout cas le plus travaillé. Tout occupé à se rengorger, détendu comme une toile de tente sous l’orage, il ouvrit enfin le journal pour s’en repaître. Ce matin, L’Impertinent faisait événement, et le fameux Paq pouvait se glorifier de ne pas y être pour rien. Restait à voir ce qu’avait fait Barnard de ce travail remarquable : qu’avait-il écrit, ce bougre d’âne ? Et surtout, quel titre original avait-il bien pu trouver à sa divagation quotidienne ? Diable ! On changeait de registre, avec cet intitulé percutant : « La règle et l’exemple ». Quiniond réprima momentanément son ironie pour se laisser entraîner dans la réflexion de son confrère, savait-on jamais. Résumé : la petite Jeanne, dont la photo et les portraits se multipliaient dans les hebdomadaires, faisait un beau modèle pour la jeunesse de ce pays. On en faisait peut-être un peu beaucoup, et l’on n’était pas certain que l’affaire ne tourne pas vinaigre à force de lui gonfler le melon, mais les lecteurs adoraient ça, que voulez-vous… Quiniond ne serait pas surpris de voir arriver le sujet en conférence de rédaction : n’en fait-on pas trop ? On pourrait reprendre de nombreuses informations et agrémenter le tout, sous couvert d’interrogations déontologiques, de quelques photos et de fac-similés de la concurrence… Cela ferait un bel ensemble. Il fallait feuilletonner, vieux ressort toujours aussi efficace.
Guilleret, Patrice Quiniond invita Grégoire Charvin à prendre un café à la buvette du journal. Une grande baie vitrée un peu graisseuse laissait le soleil inonder les lieux. Au loin, une averse pointait le bout de son nez. Sept ou huit tables s’étalaient en vrac devant un comptoir de bois. Tapant du plat de la main sur la planche, Quiniond commanda : « Un ballon de Redonne, Abdel, s’il te plaît. » Charvin suivit sans conviction particulière.
Ils s’installèrent dans un grincement insupportable de pieds de chaises sur le pavé. Il avait beau s’en défendre, le jeune homme était fasciné par son aîné. C’était le moment : il lui posa mille questions de premier de la classe et Quiniond lui délivra l’enseignement d’un vieux sage, l’affranchit de quelques histoires scabreuses qui expliquaient le fonctionnement de la rédaction, et lui promit un brillant avenir, vieille technique paternaliste.
Charvin appréciait finalement le fruité du vin de la Redonne, servi légèrement frais, mais il s’abstint de faire partager cette réflexion à Quiniond, de peur de se voir administrer une brillante leçon d’œnologie.
— Pourquoi Chotard ?, se lança soudain le jeune homme.
— Pourquoi pas ?
— C’est vrai, reconnut-il en partant dans un rire un peu artificiel, signe que le métier commençait à rentrer.
— Il faut savoir saisir les occasions pour faire l’événement. Chotard est l’un des premiers personnages de l’État. Il faut que les responsables politiques de ce pays rendent des comptes devant les citoyens, qu’ils se découvrent, qu’ils s’expliquent.
C’était une forme d’irrévérence plutôt révérencieuse, mais il ne se risqua pas sur ce terrain-là. Il avait compris que l’irrévérence ne s’appliquait pas aux chefs.
On fumait dans ce rade autant qu’on y buvait. Charvin en avait les yeux rougis et la gorge irritée, pauvre petit chaton. Il n’écoutait plus la dissertation du vieux loup de mer. Les silences pesants s’étaient évaporés, sa gêne se dissipait dans les messes basses monologuées de son aîné et dans les vapeurs du vin. Quiniond le saoulait au sens propre et au sens figuré.
Charvin, en réalité, était déjà ailleurs, dans d’autres paysages, dans d’autres effluves, moins rances et moins chargées. Il était dans les bras dune certaine Aline, loin, là-bas, loin vers l’Ouest. Sur un petit banc de pierre, depuis lequel on domine Loinville, où l’on peut s’embrasser.
Qu’en savait-il, Patrice Quiniond, de ces moments perdus, dont jamais il ne parlait dans aucun de ses papiers ?
— J’ai une faim de loup, déclara Quiniond, sans que Charvin ne parvienne à savoir s’il le disait pour la première fois, ou bien s’il avait dû s’y reprendre à plusieurs reprises pour le tirer de sa torpeur…
Il était un peu tard. Patrice Quiniond retrouva enfin sa garçonnière. La pluie était tombée par le vasistas entrebâillé, abîmant quelques livres à couverture mate négligemment abandonnés sur la moquette. Il empila ses affaires dans l’entrée, délaça ses chaussures avec précaution et s’alluma une clope. Oui, une clope, n’en déplaise au correcteur du journal qui le sermonnait à chaque fois que cela se présentait (c’est à dire pas très souvent, en fait) en lui expliquant qu’en argot véritable, le mot s’employait au masculin. Et Quiniond, qui n’en avait rien à foutre, de répondre que le langage populaire s’accommodait assez mal des conventions académiques.
L’ours, comme il arrivait qu’on le désignât dans son dos, mit son portable en charge. Pour faire passer le stress du bouclage, il se servit un whisky, avec des glaçons s’il vous plaît. Double, à quelque chose près. Gardant la bouteille à portée de la main, il s’enfonça dans un vieux fauteuil en cuir marron aux accoudoirs usés, et jeta la tête en arrière en soupirant. De la main gauche, enfin, il chercha la télécommande, alluma la télévision et changea plusieurs fois de chaîne. Électrique, le chat arriva doucement dans la pièce. Le plantigrade à grande bouche s’endormit bruyamment.
Il fut réveillé par l’irruption du petit jour et un sérieux mal de crâne. Dans la boîte à hypnose, encore allumée, le présentateur de la matinale brandissait la presse. Tous les journaux revenaient avec un jour de retard sur le grand entretien paru la veille dans L’Impertinent et faisaient leurs choux gras de son scoop sur Rousson. La machine s’emballait. Gens Magazine allait sans aucun doute s’emparer de sa liaison habilement suggérée avec Eva Lombardi, et Paq avait déjà eu un appel matinal d’un hebdomadaire satirique pour savoir dans quel cadre l’animatrice avait voyagé et à quels frais. Il raconta ce qu’il savait sans dévoiler ses sources, seule garantie que l’on accepte encore de livrer quelque révélation aux plumitifs de son espèce. La toile frémissait de toutes parts, c’était tellement bon.
Il enfila son costume couleur feuilles mortes, et s’infligea un double nœud de cravate, de ces choses qui vous donnent un air bien droit quand vous êtes un peu chiffon. Puis, dans la cour de son bel immeuble, gardée par deux caryatides, il monta sur son deux-roues pour disparaître dans le dédale de rues pavées qui bordaient le quartier chic de Siège où il avait élu domicile depuis tant d’années. Il déboucha sur les quais de la Celline, escortant le fleuve gris jusqu’aux portes de la ville et stoppa son engin au bas d’un bâtiment de verre défiant le souffle du vent. Il entra dans le hall, monta au cinquième étage où Jérôme Bonaventure l’attendait dans son vaste bureau nimbé de lumière. Sur les murs, dans un style épuré, s’affichait ce slogan : « Nous savons ce que vous pensez ».
S’il affichait une assurance de jeune premier, le grand timonier du célèbre institut de sondages qui portait son nom aimait à s’entourer de grandes signatures de la presse pour peaufiner ses analyses. Devant une petite collation matinale, ils devisèrent ensemble sur les grandes tendances de l’opinion. Ils évoquèrent surtout la prochaine livraison du baromètre de l’élection suprême, qui promettait d’être croustillant à souhait. Deux ans avant l’échéance, le petit jeu des pronostics était déjà lancé et l’on se promettait de planter solidement le décor.
De ses mains impeccables, l’expert lui remit un document d’une cinquantaine de pages reproduisant les données récoltées par ses opérateurs, et Patrice Quiniond s’engagea à rendre une note d’examen argumentée pour le début de semaine suivante. Le cachet en valait la peine.
Paq se rendit ensuite, toujours élégamment casqué, jusqu’à la chambre des députés, située un peu plus loin, sur l’autre rive. En passant le Pont d’Or, il se félicita d’avoir mis un petit foulard de soie autour de son cou délicat.
Le péristyle d’albâtre du Parlement et son fronton majestueux – au point de paraître un peu hautain – éclairaient le paysage et semblaient cependant aider la terre à supporter la voûte des cieux fatigués. Le gouvernement y défendait son projet de loi dit de simplification des procédures économiques. De tout cela, on ne parlait presque plus, déjà, si un jour on en avait réellement parlé. Le débat parlementaire se poursuivait plus longtemps que prévu en raison des gesticulations stériles de l’opposition, et Patrice Quiniond s’était résolu à écrire sur la question, après que le journal s’était contenté jusque là de la traiter par des brèves.
Lorsqu’il arriva d’un pas déterminé dans l’auguste salle au pavé froid qui jouxtait l’hémicycle, en pensant à tous les archaïsmes qui ne manqueraient pas de s’exprimer mécaniquement à l’occasion de ce débat, Patrice Quiniond ressentit une tension inhabituelle.
— Ah ! Tiens donc ! Quand on parle du loup… Vous êtes une ordure, Monsieur Quiniond ! s’écria-t-on soudain. Ça se prétend grand journaliste et ça écrit ses papiers les deux pieds dans le caniveau ! Ah, elle est belle, la presse de notre pays ! Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Et vous n’avez rien à répondre, évidemment !
— Mais enfin, calmez-vous, monsieur Rousson, bredouilla Quiniond, dont le teint rougeaud avait pris un degré supplémentaire.
— Vous n’avez pas le courage de votre fiel, vous n’êtes pas habitué à ce qu’on vous porte la contradiction, hein ? Eh bien moi, je vous le dis, vous êtes une vermine, un fumier !
— Je ne vous permets pas. Je ne vois pas en quoi j’aurais été injurieux, s’essaya le journaliste.
— Ah, vous ne voyez pas ? N’aggravez pas votre cas, monsieur Quiniond ! Il vous en cuira, soyez-en sûr, il vous en cuira !
Terminant sa diatribe en levant le doigt, il sortit de la salle avec pertes et fracas, en ponctuant la scène d’un pathétique : « Je ne vous salue pas ! ». Son attachée de presse, livide, lui marchait pour de bon sur les talons, regardant l’assistance médusée avec des yeux de chaton qui voulaient dire : « oubliez tout ça », « ayez pitié », « soyez indulgents », «aidez-moi »… C’était peine perdue.
Il fallut un peu de temps pour que les murmures fassent taire le silence et étouffent le martèlement de ses pas. Justine Paintendre et Michel Chanaleilles s’approchèrent de Patrice Quiniond, encore interloqué, et l’embarquèrent avec eux dans un endroit moins exposé.
— Il est complètement fou, ce type !, marmonna-t-il pour se rassurer.
— Ne t’inquiète pas, il a dépassé les bornes, fit la jeune femme en lui passant la main sur l’épaule. On a filmé, tout est dans la boîte.
— On a essayé de te prévenir sur ton portable, mais tu ne répondais pas, ajouta Jules. Quand il est arrivé, il était furibard et tout le monde l’a interrogé sur ses ambitions, sur Eva Lombardi… Il est parti en vrille.
Les confrères qui passaient par là lui tapaient dans le dos avec compassion. Il s’éclipsa aux toilettes, passa un mouchoir humide sur son visage livide, resserra son nœud de cravate sur son cou fripé et s’observa dans la glace en se tapotant les joues. Soufflant un grand coup, il en ressortit prêt au combat.
La scène avait déjà fait l’objet de dépêches et de posts qui se relayaient sur les réseaux sociaux. En traversant les salles en enfilade, il vit Justine commenter l’événement devant sa caméra en condamnant l’attitude injustifiable du ministre : « Lorsque l’on s’en prend ainsi à la liberté de la presse, est-on vraiment digne d’occuper les premières responsabilités dans notre démocratie ? On peut légitimement se poser la question. »
Le portable de Quiniond se mit à vibrer. C’était François Chotard, qui l’assurait de « tout son soutien dans cette épreuve » et lui indiquait d’un ton rigolard qu’on l’avait déjà accusé d’être le commanditaire de l’article.
Chevauchant son scooter, Quiniond se rendit à la rédaction et monta directement dans le bureau de Jean-Michel Barnard, qui l’attendait.
— Qu’est-ce que tu foutais ? J’ai essayé de te joindre dix fois !
— Jamais en conduisant ! fit-il du tac au tac.
— Alors ?
Patrice Quiniond rapporta la scène dans les moindres détails.
— Comment ça réagit ? s’enquit le rédacteur en chef.
— Il va morfler.
— Bon, on va te soutenir, mais ne crois-tu pas que tu as un peu mordu le trait, quand même ?
— J’apprécie beaucoup cette forme de soutien, fit Quiniond, sarcastique.
— Franchement, le coup de Lombardi, ce n’était pas nécessaire.
— Tu l’as laissé passer. Et ce n’est pas un gamin de ton âge qui va m’apprendre mon métier.
— Il ne s’agit pas de cela, on peut tous faire des conneries, répondit Barnard pour calmer le jeu.
— Pas moi. Je sais ce que je fais. Ces informations, nous les devons aux lecteurs parce qu’elles témoignent d’une réalité. Ce type est un incompétent et il vient de le montrer. Faudrait savoir si on s’appelle toujours L’Impertinent.
— Toujours. Prépare un papier pour demain, dans le style « si c’était à refaire… » Et fais bosser le stagiaire, un peu, il s’emmerde, bon Dieu ! Récit de la scène et papier d’actualité avec les réactions… On fait deux pages.
Il hocha la tête et se leva.
— Paq…
Il se retourna.
— Profites-en, on ne fera pas ça tous les jours…