Category: international

  • Bolivie : la gauche divisée s’effondre après vingt ans au pouvoir

    Bolivie : la gauche divisée s’effondre après vingt ans au pouvoir

    La Marseillaise : Comment expliquer la débâcle de la gauche bolivienne, au pouvoir depuis 20 ans ?

    Jean-Jacques Kourliandsky : La première explication, c’est le modèle économique de la Bolivie qui, comme dans la plupart des pays d’Amérique latine, s’est fondé sur l’exportation de minéraux, de produits énergétiques ou agricoles. La Bolivie est le troisième pays d’Amérique latine où l’inflation est la plus élevée après le Venezuela et l’Argentine. Les ressources en gaz naturel sont en train de s’épuiser, ce qui signifie moins d’exportations qu’il y a 4-5 ans. L’un de ses principaux clients, l’Argentine, où un vaste gisement de gaz a été découvert, a suspendu ses achats. Cela provoque une pénurie et nourrit l’inflation. La Bolivie n’est plus en mesure d’acheter l’essence dont elle a besoin pour alimenter les stations de service. Il y a un grand mécontentement dans la population. Le deuxième élément, c’est la crise au sein du MAS (Mouvement vers le socialisme) qui s’est installée depuis 2016.

    Qu’est-ce qui a provoqué cette crise ?

    J-J.K. : Evo Morales s’est accroché au pouvoir en 2016. Il a consulté la population pour changer la Constitution afin de lui permettre de se représenter. Les Boliviens ont voté non, il n’a jamais accepté cet échec. Il s’est accroché, s’est présenté – grâce au tribunal constitutionnel – et le pays est entré en crise. Cela a été à l’origine d’un coup d’État déclenché par la droite en 2019, avec Jeanine Áñez, seconde vice-présidente du Sénat qui s’est proclamée présidente. Finalement, elle a été obligée d’organiser des élections. D’abord en exil puis visé par des accusations de violences sexuelles, Morales n’a pas pu se représenter. Il a soutenu l’un de ses anciens ministres, Luis Arce, qui a gagné l’élection, mais la crise s’est perpétuée. Car Morales le considérait comme un président par intérim. Puis, il a soutenu Andronico Rodriguez, le président du Sénat sortant et candidat à la présidentielle, expulsé par Arce du Mas, avant d’être considéré comme un traître par Morales. Le résultat était prévu d’avance. La gauche en général n’avait aucune chance de gagner dans les circonstances actuelles, divisée en trois morceaux avec deux candidats et un ancien président, Morales, qui appelle à voter blanc. Si ces 19% de bulletins blancs s’étaient reportés sur Rodrigues, il aurait pu accéder au deuxième tour.

    La population désavoue la politique du Mas qui a pourtant permis de réduire la pauvreté ?

    J-J.K. : La situation de la gauche en général en Amérique latine devient, après cette élection, problématique et pose la question du modèle économique extractiviste. Sur quoi baser la redistribution si on n’a pas un modèle plus solide, plus stable que celui d’accepter la division internationale du travail qui affecte à l’Amérique latine un rôle de pays exportateur de matières premières agricoles, minérales et énergétiques ? Le Mas au pouvoir a fait des choses en matière de reconnaissance des droits culturels et linguistiques des populations indigènes ainsi qu’en matière sociale, mais la base financière pour faire fonctionner tout cela est restée la même. Le pays a le bec dans l’eau. Les candidats de droite font des promesses d’ordre financier, parlent de baisses d’impôts, d’ouvertures au privé mais le modèle économique d’exportation de matières premières brutes reste le même.

    Quelle direction peut prendre la Bolivie sous une présidence de droite ?

    J-J.K. : Si c’est le candidat démocrate chrétien Rodrigo Paz, il y aura des changements, mais sans trop de soubresauts. Il est arrivé peut-être un peu par défaut, parce que les candidats de droite étaient des vieux chevaux de retour dans la droite bolivienne. Il semblerait que dans des régions qui votaient jusqu’ici MAS, les électeurs se soient reportés sur lui. Il a défendu des principes économiques appliqués jusqu’ici, mais disons, sur un mode moins agressif, moins polémique que ses concurrents, en insistant sur la lutte contre la corruption. En prônant une sortie du socialisme pour aller vers le capitalisme populaire, il a attiré des électeurs déçus par la gauche ne voulant pas d’un candidat d’une trop grande radicalité à droite qui pourrait faire sombrer le pays dans une très grande crise. Ils ont voté pour le moindre mal. Si c’est le candidat d’extrême droite qui l’emporte, ça risque d’être beaucoup plus rugueux. Jorge « Tuto » Quiroga du Parti Libre, a été vice-président de l’ancien dictateur Hugo Banzer. S’il gagne, on verrait apparaître des affinités avec le président argentin Javier Milei et, peut-être des interférences dans la campagne électorale au Chili pour soutenir le candidat d’extrême droite. Il ne reste plus qu’à attendre le second tour prévu le 19 octobre.

    La crise économique aura eu raison de la gauche en Bolivie. Pour la première fois depuis 2006, deux candidats de droite ont été qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle. Le sénateur de centre-droit Rodrigo Paz, fils de l’ancien président Jaime Paz Zamora (1989-1993), est arrivé en tête avec 32,1% des voix. L’ancien président d’extrême droite Jorge « Tuto » Quiroga (2001-2002) et ex-vice-président du dictateur Hugo Banzer, le suit de près avec 26,8%. Andronico Rodriguez, président du Sénat de gauche et le candidat du MAS, Eduardo del Castillo, ont récolté 8,2% et 3,2% des suffrages.

  • Conflit en Ukraine : Trump pousse pour un compromis, Macron doute de Poutine

    Conflit en Ukraine : Trump pousse pour un compromis, Macron doute de Poutine

    La Marseillaise : Le président ukrainien est attendu, ce lundi à Washington, après la réunion de la coalition « des volontaires », organisée dimanche. La rencontre Trump-Poutine a accéléré les choses ?

    Jean de Gliniasty : Très peu d’informations ont filtré sur la teneur des propos échangés entre Donald Trump et Vladimir Poutine. L’invitation à Washington envoyée par Trump à Volodymyr Zelensky, pour lui faire part des résultats de ces entretiens, est notable. Il veut lui mettre le marché en main. Les propositions du président américain sont toujours les mêmes : on s’arrête sur les lignes de front, l’Ukraine n’entre pas dans l’Otan, la Russie garde – sans reconnaissance internationale – les territoires qu’elle occupe déjà, on lève les sanctions et on commence une nouvelle période. Cela s’est un peu affiné depuis, avec l’idée d’échange de territoires. Selon un grand quotidien [New York Times ndlr], les Russes auraient manifesté leur disponibilité pour, en échange de la récupération de l’ensemble du Donetsk, geler les lignes de front à Zaporijjia et Kherson. Ce qui signifie sacrifier leurs ambitions et renoncer à des territoires qui sont formellement annexés à la Russie par la Constitution russe. On voit déjà se profiler une possibilité de compromis. Avant de partir pour Washington, Zelensky a dit qu’il allait là-bas pour négocier les détails. Cela veut dire qu’il y a un semblant d’accord, ou en tout cas qu’il est prêt à des concessions territoriales. Il n’est pas exclu que, comme l’a dit Trump lui-même, les choses aillent plus vite qu’on ne le croit, avec cette idée de réunir un sommet tripartite vendredi. Mais, peut-être n’est-ce pour Trump qu’une façon de prendre ses désirs pour des réalités.

    Pourquoi Trump est-il revenu sur l’exigence d’un cessez-le-feu et parle désormais d’accord de paix ?

    J.d.G. : Trump n’a jamais été très favorable au cessez-le-feu, qui est une demande des Ukrainiens, appuyés par les Européens. Ils ont obtenu de lui, à la veille de la réunion de l’Alaska, qu’il mette le cessez-le-feu au premier rang de ses priorités. La volonté de Trump, c’est plutôt de faire la paix, un cessez-le-feu, c’est une solution transitoire qu’il considère comme insuffisante pour son palmarès. Les Russes eux-mêmes n’ont aucun intérêt au cessez-le-feu, puisqu’ils ont l’avantage sur le terrain. C’est plutôt une demande ukrainienne pour geler une situation qui commence à leur échapper un petit peu, moins qu’on le dit, mais quand même. Les Russes ont toujours dit qu’un cessez-le-feu ne pouvait être concevable que si les Européens surtout, mais aussi les Américains, s’abstenaient pendant cette période de continuer à réarmer l’Ukraine. Ils ne veulent pas que ce cessez-le-feu serve de répit pour les forces ukrainiennes.

    Trump semble vouloir aller vite. Quel est son objectif ?

    J.d.G. : Trump a utilisé la carotte et le bâton. Le bâton, c’était la perspective de sanctions auxquelles il a dit lui-même ne pas croire beaucoup. Pour Trump, ce sont des mesures qui gênent le développement des relations économiques et qui, parfois, font le jeu des concurrents des États-Unis. Si l’on prend, par exemple, les sanctions secondaires imposées à l’Inde et à la Chine s’ils continuent à importer du pétrole russe, c’est une idée dont beaucoup d’experts pensent qu’elle se retournera contre les intérêts des États-Unis. Et pour cause, la Chine envisage des mesures de rétorsion et n’envisage pas de renoncer à l’achat de pétrole russe. La priorité de Trump, c’est de rétablir la relation économique dans tous les domaines avec la Russie, avec l’exploitation de l’Arctique, le développement de la coopération en matière énergétique, notamment l’uranium, le pétrole, ensuite les métaux rares ainsi que la coopération spatiale. Il estime que c’est l’intérêt des États-Unis, qu’ils ne doivent pas se priver d’immenses marchés que représente la Russie.

    Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a été vu en Alaska avec un pull floqué « URSS ». Faut-il y voir un message ?

    J.d.G. : C’est un symbole assez fort. Dans les grands sommets russo-américains qui avaient lieu du temps de l’URSS, c’était une période bénie, si je puis dire, pour la Russie soviétique, qui était l’interlocuteur principal des États-Unis.

    Le président ukrainien est attendu, ce lundi, à Washington. À ses côtés, une flopée de dirigeants feront le déplacement : la présidente de la Commission européenne, le Président français, le chancelier allemand, la Première ministre italienne, le Premier ministre britannique, le président finlandais et le chef de l’Otan. Cette décision a été annoncée la veille, avant une visioconférence de la « coalition des volontaires », visant à examiner ce que pourraient être les contours d’un éventuel accord de paix entre l’Ukraine et la Russie, après le sommet Trump-Poutine, en Alaska, qui n’a débouché sur aucune annonce concrète.