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  • À Éguilles, les cadeaux sont vertueux avec Remise en jeux

    À Éguilles, les cadeaux sont vertueux avec Remise en jeux

    En passant le pas de la porte, les couleurs éclatent au visage. Poupées, Legos, vélos, jeux de société et livres pour enfants s’offrent aux clients, rangés par thématique, bien alignés sur des étagères. Prix moyen de ces jouets de seconde main ? 4 euros. Tout ça grâce aux dons des particuliers, qui, en 2024, ont apporté 240 000 objets à l’atelier de la structure, situé dans la zone d’activités d’Éguilles. Mais à Remise en jeux, cette vitrine alléchante n’est, justement, qu’une vitrine.

    « Cette activité est le support de notre chantier d’insertion », révèle Christian Blanc, qui a créé l’association en 2010. Après une première boutique adossée à un atelier de recyclage ouverte à Éguilles, un deuxième lieu de vente a ouvert à Vitrolles, puis un troisième à Salon-de-Provence en 2020. Derrière, il y a 32 salariés encadrés par sept permanents pour « revenir à l’emploi de façon progressive » grâce à des contrats de quatre mois renouvelables jusqu’à 24 mois. « On ne les brusque pas, on fait un travail éducatif d’accompagnement pour lever les freins qui peuvent relever de la mobilité, de la santé, de soucis de logement ou de problèmes financiers. »

    En arrivant à Remise en jeux, les travailleurs peuvent être affectés à différents postes allant de la vente à la menuiserie en passant par le recyclage, qu’il soit simple ou plus complexe (comme pour les objets électriques ou électroniques), ou encore la communication.

    Trouver sa place

    « On n’est pas une entreprise traditionnelle, il n’y a pas un rythme de production ni de pression, au contraire, assure Christian Blanc. Les gens qui arrivent ici ont été cabossés, on est là pour avoir un projet qui est valorisant, qui donne sa place à chacun. »

    Eddy, lui, s’occupe d’écouler les jouets de collection sur internet. Arrivé il y a quatre mois, ce graphiste de formation s’est directement senti à sa place et a pu explorer sa passion « pour les puzzles et les maquettes ». Il souhaite désormais intégrer JouéClub. « On les aide à trouver une voie professionnelle qui tienne la route et qui soit viable en proposant des immersions en entreprise », explique le président de Remise en jeux. C’est ce qu’Eddy compte faire, pour se « faire connaître » et mettre toutes ses chances de son côté.

    D’autres employés, comme Karine, resteront au chantier d’insertion jusqu’à leur retraite. Atteinte de la maladie des os de verre, la vendeuse pourra partir à 55 ans. « C’est son premier job et je la garde, c’est vraiment compliqué pour elle de trouver un poste adapté », glisse Christian Blanc.

    Arrivée il y a tout juste deux mois, Nathalie espère aussi avoir droit à une dérogation pour poursuivre son contrat jusqu’à l’ouverture de ses droits. Grâce à Remise en jeux, cette ancienne agente immobilière est revenue à ses premières amours : « J’ai un diplôme de styliste, et là je m’occupe de coudre les costumes et d’habiller les poupées de seconde main », explique-t-elle. Une mission gratifiante. « La dernière fois, un enfant est venu pour acheter un costume de chevalier. Une fois enfilé, il n’a plus voulu l’enlever et est reparti avec ! »

  • Déremboursement des cures : douche froide pour le thermalisme

    Déremboursement des cures : douche froide pour le thermalisme

    À l’arrêt puis sauvé par les aides d’État et des collectivités durant la pandémie de Covid, le thermalisme va-t-il finalement couler à cause de la politique d’austérité du gouvernement ?

    On n’en est pas encore là, mais lors des rencontres nationales du thermalisme, début novembre en Auvergne-Rhône-Alpes, la menace du déremboursement des cures était sur toutes les lèvres. Ce n’est pas la première fois que la menace est brandie mais elle se précise. Un décret de la loi de financement de la Sécurité sociale (qui reste à adopter) prévoit de baisser la part de remboursement sur les soins thermaux de 100 à 65% pour les malades en affection de longue durée et de 65 à 15% pour tous les autres. Un déremboursement considérable qui vient s’ajouter au complément tarifaire (le reste à charge) et aux frais (logement, transport, nourriture…) déjà supportés à 100% par les curistes. « La Sécurité sociale ne paye pas des vacances aux curistes, c’est une idée reçue », conteste Paul-François Houvion, directeur des thermes de Balaruc-les-Bains, première destination thermale en France avec 52 000 curistes soignés chaque année.

    Dans la foulée, Paul-François Houvion corrige un second cliché. Non, les cures ne servent pas à rien ! « Il existe une soixantaine d’études scientifiques et médicales qui démontrent le service médical rendu (SMR). » Face au scepticisme de certains généralistes, le directeur insiste. « Que je sache c’est à la Haute autorité de santé ou à l’Agence régionale de santé (ARS) de prouver le contraire. Mais qu’ils demandent à chaque établissement de prouver les bienfaits, nous y sommes prêts. » Chaque année, Paul-François Houvion mène sa petite enquête. Sur les 15 000 curistes interrogés, « 99% disent aller mieux après trois semaines chez nous et près de 90% diminuent significativement leur prise de médicaments ».

    7 000 emplois directs

    Autant dire que l’argument comptable du gouvernement lui paraît dérisoire. « Le coût du thermalisme pour la Sécu, c’est 270 millions d’euros sur un total de 6,8 milliards. Ce sont des économies de bouts de chandelle. » Le déremboursement serait loin de résorber le déficit. En revanche, il aurait des conséquences sur les patients pris en charge pour des problèmes de rhumatologie, phlébologie comme à Balaruc ou encore de dermatologie, affections des voies respiratoires ou des muqueuses buccales comme au centre flambant neuf des Fumades à Alès. « Le risque c’est celui d’une médecine à deux vitesses avec des gens aux faibles revenus qui ne pourront plus se soigner », alerte Florence Brutus. « Certains curistes de milieux modestes hésitaient déjà à y retourner en raison des coûts, là ils ne pourront plus », prévient la vice-présidente de la Région Occitanie.

    Aux côtés de la profession, qui a lancé des pétitions, l’élue (PRG) tente d’interpeller les députés sur les conséquences économiques néfastes pour les territoires ruraux. En tant que présidente des Régions de France, Carole Delga (PS) a fait cosigner aux autres présidents un courrier adressé au Premier ministre. « Des projections montrent que certains petits établissements devraient mettre la clé sous la porte. Quant aux plus solides, ils devront dégraisser leurs effectifs », alerte Florence Brutus.

    Or le secteur pèse lourd en Occitanie. Pas moins de 7 000 emplois directs répartis sur 28 stations thermales. Sans compter les milliers d’emplois induits dans l’hôtellerie, la restauration, les transports, les commerces dont certains pourraient être mis à mal. Une étude a chiffré le panier moyen de dépenses d’un curiste à 1 970 euros pour 3 semaines. Autant de retombées économiques en moins. Avec 471 613 curistes accueillis l’an passé (soit 31,07% du total hexagonal), l’Occitanie est la première région française et l’Hérault (63 493 curistes à Balaruc, Lamalou et Avène) le premier département. Pour Paul-François Houvion, la pilule a d’autant plus de mal à passer qu’il a le sentiment d’un « débat démocratique confisqué ». « Ça parle sans savoir, sans regarder plus loin que le bout de son nez. »

  • [Le feuilleton 4/13] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton 4/13] Autobiographie d’un menteur

    La lointaine banlieue qui avait expulsé son rejeton jusque dans cercles du pouvoir avait, de son côté, suivi sa propre trajectoire. Quiniond n’en était plus. Il en connaissait l’existence comme un continent enfoui au fin fond de lui-même. Il en était sorti, et il contestait que quoi que ce soit dans son existence incombât aux hasards de la Providence. Il s’était construit à la force du poignet, à l’américaine, à la façon de ces pionniers avançant en terre hostile avec leurs espoirs et leurs fusils en bandoulière. Seul. Fils unique de son père et de sa mère partis trop tôt. Enfant chéri, peut-être trop, sans doute mal. Fuyant l’histoire familiale.

    Tous ses efforts avaient consisté à s’extraire d’un milieu auquel il s’était peu à peu décidé donner un nom : la médiocrité. À lui l’excellence ; derrière lui, la médiocrité. Là était peut-être le véritable moteur d’une humanité qui se respecte. Fuir le père-la-misère qui vous agrippe les frusques. Savoir ce qu’il en coûte de lui avoir échappé, et s’attacher à mettre de la distance entre lui et vous, quel qu’en soit le prix. Croire en la volonté, au mérite, à l’individu capable d’être maître de son existence et d’en faire une aventure incomparable. Et au bout du compte, il avait renié au moins autant qu’il avait été renié, il avait fui au moins autant qu’il avait été banni.

    Le vacarme, la graisse et les particules de la fabrique où le paternel avait traîné ses chaussures de sécurité, tout cela était oublié depuis longtemps. Et pas seulement par lui. L’industrie avait été chassée et la misère concentrée aux mêmes endroits circonscrits. Quiniond n’en ignorait rien ; il en parlait, même, avec un certain brio. Mais cette réalité était désormais hors de son quotidien ; c’était comme un objet abstrait. La plasticité de son discours n’avait d’égal que la netteté de sa personnalité, qui le rendait à la fois séduisant et insupportable.

    Ce que son père lui avait transmis, dans le profond silence de leur relation, c’était que l’on ne peut compter que sur soi-même pour s’en sortir, c’était qu’il ne faut pas écouter les chevaliers occupés à expliquer la misère du monde pour vendre un grand rêve d’égalité ou de révolution, c’était qu’il fallait fuir sa propre vie pour vivre à l’étage du dessus. Peu à peu, il avait appris les codes d’un autre monde, les comprenant mieux que ceux du crû, à qui ils semblaient si naturels. Porté par sa volonté de se hisser et de parvenir, il avait mesuré la force des pesanteurs, appréhendé le nombre des verrous, et intégré l’idée de l’inéluctable. Ainsi, il était devenu Paq. L’insubmersible Paq.

    Sans se déchausser, Patrice Quiniond posa tranquillement les pieds sur son bureau, parce qu’il estimait l’avoir mérité. S’il était une chose pour laquelle il avait du goût, c’était bien les souliers, et cela n’avait rien à voir avec la nécessité, pour ceux qui marchent debout, de soigner leur connexion avec la terre. Non. Il avait appris qu’il s’agissait là d’une marque de distinction propre aux élites, comme en témoigne leur propension à se faire cirer les pompes au propre comme au figuré. Il lui était arrivé, pour faire son intéressant dans la rédaction, de défendre l’idée que c’était le témoignage éclatant de son indépendance, la preuve qu’il n’était pas du camp des cireurs mais des cirés. Un plaisantin avait alors demandé ce qu’il fallait penser de Macha Fontana, qui se baladait pieds nus dans les couloirs de la rédaction. Chacun y était allé de son commentaire goguenard.

    — Elle a raté sa vocation : en principe, ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chaussés.

    — Peut-être qu’elle n’a pas encore trouvé chaussure à son pied… avait lancé quelqu’un qui avait eu à se plaindre de ses vacheries.

    — Le prince charmant ne lui a jamais ramené sa deuxième pantoufle après le bal…

    — Je suis pour une société sans classe et je tourne les talons, avait-elle rétorqué en brandissant son majeur, ce qui avait eu le don de clore la conversation dans un brouhaha de protestations affligées.

    Quiniond affichait donc ses pompes, montrant ainsi son meilleur profil, en tout cas le plus travaillé. Tout occupé à se rengorger, détendu comme une toile de tente sous l’orage, il ouvrit enfin le journal pour s’en repaître. Ce matin, L’Impertinent faisait événement, et le fameux Paq pouvait se glorifier de ne pas y être pour rien. Restait à voir ce qu’avait fait Barnard de ce travail remarquable : qu’avait-il écrit, ce bougre d’âne ? Et surtout, quel titre original avait-il bien pu trouver à sa divagation quotidienne ? Diable ! On changeait de registre, avec cet intitulé percutant : « La règle et l’exemple ». Quiniond réprima momentanément son ironie pour se laisser entraîner dans la réflexion de son confrère, savait-on jamais. Résumé : la petite Jeanne, dont la photo et les portraits se multipliaient dans les hebdomadaires, faisait un beau modèle pour la jeunesse de ce pays. On en faisait peut-être un peu beaucoup, et l’on n’était pas certain que l’affaire ne tourne pas vinaigre à force de lui gonfler le melon, mais les lecteurs adoraient ça, que voulez-vous… Quiniond ne serait pas surpris de voir arriver le sujet en conférence de rédaction : n’en fait-on pas trop ? On pourrait reprendre de nombreuses informations et agrémenter le tout, sous couvert d’interrogations déontologiques, de quelques photos et de fac-similés de la concurrence… Cela ferait un bel ensemble. Il fallait feuilletonner, vieux ressort toujours aussi efficace.

    Guilleret, Patrice Quiniond invita Grégoire Charvin à prendre un café à la buvette du journal. Une grande baie vitrée un peu graisseuse laissait le soleil inonder les lieux. Au loin, une averse pointait le bout de son nez. Sept ou huit tables s’étalaient en vrac devant un comptoir de bois. Tapant du plat de la main sur la planche, Quiniond commanda : « Un ballon de Redonne, Abdel, s’il te plaît. » Charvin suivit sans conviction particulière.

    Ils s’installèrent dans un grincement insupportable de pieds de chaises sur le pavé. Il avait beau s’en défendre, le jeune homme était fasciné par son aîné. C’était le moment : il lui posa mille questions de premier de la classe et Quiniond lui délivra l’enseignement d’un vieux sage, l’affranchit de quelques histoires scabreuses qui expliquaient le fonctionnement de la rédaction, et lui promit un brillant avenir, vieille technique paternaliste.

    Charvin appréciait finalement le fruité du vin de la Redonne, servi légèrement frais, mais il s’abstint de faire partager cette réflexion à Quiniond, de peur de se voir administrer une brillante leçon d’œnologie.

    — Pourquoi Chotard ?, se lança soudain le jeune homme.

    — Pourquoi pas ?

    — C’est vrai, reconnut-il en partant dans un rire un peu artificiel, signe que le métier commençait à rentrer.

    — Il faut savoir saisir les occasions pour faire l’événement. Chotard est l’un des premiers personnages de l’État. Il faut que les responsables politiques de ce pays rendent des comptes devant les citoyens, qu’ils se découvrent, qu’ils s’expliquent.

    C’était une forme d’irrévérence plutôt révérencieuse, mais il ne se risqua pas sur ce terrain-là. Il avait compris que l’irrévérence ne s’appliquait pas aux chefs.

    On fumait dans ce rade autant qu’on y buvait. Charvin en avait les yeux rougis et la gorge irritée, pauvre petit chaton. Il n’écoutait plus la dissertation du vieux loup de mer. Les silences pesants s’étaient évaporés, sa gêne se dissipait dans les messes basses monologuées de son aîné et dans les vapeurs du vin. Quiniond le saoulait au sens propre et au sens figuré.

    Charvin, en réalité, était déjà ailleurs, dans d’autres paysages, dans d’autres effluves, moins rances et moins chargées. Il était dans les bras dune certaine Aline, loin, là-bas, loin vers l’Ouest. Sur un petit banc de pierre, depuis lequel on domine Loinville, où l’on peut s’embrasser.

    Qu’en savait-il, Patrice Quiniond, de ces moments perdus, dont jamais il ne parlait dans aucun de ses papiers ?

    — J’ai une faim de loup, déclara Quiniond, sans que Charvin ne parvienne à savoir s’il le disait pour la première fois, ou bien s’il avait dû s’y reprendre à plusieurs reprises pour le tirer de sa torpeur…

    Il était un peu tard. Patrice Quiniond retrouva enfin sa garçonnière. La pluie était tombée par le vasistas entrebâillé, abîmant quelques livres à couverture mate négligemment abandonnés sur la moquette. Il empila ses affaires dans l’entrée, délaça ses chaussures avec précaution et s’alluma une clope. Oui, une clope, n’en déplaise au correcteur du journal qui le sermonnait à chaque fois que cela se présentait (c’est à dire pas très souvent, en fait) en lui expliquant qu’en argot véritable, le mot s’employait au masculin. Et Quiniond, qui n’en avait rien à foutre, de répondre que le langage populaire s’accommodait assez mal des conventions académiques.

    L’ours, comme il arrivait qu’on le désignât dans son dos, mit son portable en charge. Pour faire passer le stress du bouclage, il se servit un whisky, avec des glaçons s’il vous plaît. Double, à quelque chose près. Gardant la bouteille à portée de la main, il s’enfonça dans un vieux fauteuil en cuir marron aux accoudoirs usés, et jeta la tête en arrière en soupirant. De la main gauche, enfin, il chercha la télécommande, alluma la télévision et changea plusieurs fois de chaîne. Électrique, le chat arriva doucement dans la pièce. Le plantigrade à grande bouche s’endormit bruyamment.

    Il fut réveillé par l’irruption du petit jour et un sérieux mal de crâne. Dans la boîte à hypnose, encore allumée, le présentateur de la matinale brandissait la presse. Tous les journaux revenaient avec un jour de retard sur le grand entretien paru la veille dans L’Impertinent et faisaient leurs choux gras de son scoop sur Rousson. La machine s’emballait. Gens Magazine allait sans aucun doute s’emparer de sa liaison habilement suggérée avec Eva Lombardi, et Paq avait déjà eu un appel matinal d’un hebdomadaire satirique pour savoir dans quel cadre l’animatrice avait voyagé et à quels frais. Il raconta ce qu’il savait sans dévoiler ses sources, seule garantie que l’on accepte encore de livrer quelque révélation aux plumitifs de son espèce. La toile frémissait de toutes parts, c’était tellement bon.

    Il enfila son costume couleur feuilles mortes, et s’infligea un double nœud de cravate, de ces choses qui vous donnent un air bien droit quand vous êtes un peu chiffon. Puis, dans la cour de son bel immeuble, gardée par deux caryatides, il monta sur son deux-roues pour disparaître dans le dédale de rues pavées qui bordaient le quartier chic de Siège où il avait élu domicile depuis tant d’années. Il déboucha sur les quais de la Celline, escortant le fleuve gris jusqu’aux portes de la ville et stoppa son engin au bas d’un bâtiment de verre défiant le souffle du vent. Il entra dans le hall, monta au cinquième étage où Jérôme Bonaventure l’attendait dans son vaste bureau nimbé de lumière. Sur les murs, dans un style épuré, s’affichait ce slogan : « Nous savons ce que vous pensez ».

    S’il affichait une assurance de jeune premier, le grand timonier du célèbre institut de sondages qui portait son nom aimait à s’entourer de grandes signatures de la presse pour peaufiner ses analyses. Devant une petite collation matinale, ils devisèrent ensemble sur les grandes tendances de l’opinion. Ils évoquèrent surtout la prochaine livraison du baromètre de l’élection suprême, qui promettait d’être croustillant à souhait. Deux ans avant l’échéance, le petit jeu des pronostics était déjà lancé et l’on se promettait de planter solidement le décor.

    De ses mains impeccables, l’expert lui remit un document d’une cinquantaine de pages reproduisant les données récoltées par ses opérateurs, et Patrice Quiniond s’engagea à rendre une note d’examen argumentée pour le début de semaine suivante. Le cachet en valait la peine.

    Paq se rendit ensuite, toujours élégamment casqué, jusqu’à la chambre des députés, située un peu plus loin, sur l’autre rive. En passant le Pont d’Or, il se félicita d’avoir mis un petit foulard de soie autour de son cou délicat.

    Le péristyle d’albâtre du Parlement et son fronton majestueux – au point de paraître un peu hautain – éclairaient le paysage et semblaient cependant aider la terre à supporter la voûte des cieux fatigués. Le gouvernement y défendait son projet de loi dit de simplification des procédures économiques. De tout cela, on ne parlait presque plus, déjà, si un jour on en avait réellement parlé. Le débat parlementaire se poursuivait plus longtemps que prévu en raison des gesticulations stériles de l’opposition, et Patrice Quiniond s’était résolu à écrire sur la question, après que le journal s’était contenté jusque là de la traiter par des brèves.

    Lorsqu’il arriva d’un pas déterminé dans l’auguste salle au pavé froid qui jouxtait l’hémicycle, en pensant à tous les archaïsmes qui ne manqueraient pas de s’exprimer mécaniquement à l’occasion de ce débat, Patrice Quiniond ressentit une tension inhabituelle.

    — Ah ! Tiens donc ! Quand on parle du loup… Vous êtes une ordure, Monsieur Quiniond ! s’écria-t-on soudain. Ça se prétend grand journaliste et ça écrit ses papiers les deux pieds dans le caniveau ! Ah, elle est belle, la presse de notre pays ! Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Et vous n’avez rien à répondre, évidemment !

    — Mais enfin, calmez-vous, monsieur Rousson, bredouilla Quiniond, dont le teint rougeaud avait pris un degré supplémentaire.

    — Vous n’avez pas le courage de votre fiel, vous n’êtes pas habitué à ce qu’on vous porte la contradiction, hein ? Eh bien moi, je vous le dis, vous êtes une vermine, un fumier !

    — Je ne vous permets pas. Je ne vois pas en quoi j’aurais été injurieux, s’essaya le journaliste.

    — Ah, vous ne voyez pas ? N’aggravez pas votre cas, monsieur Quiniond ! Il vous en cuira, soyez-en sûr, il vous en cuira !

    Terminant sa diatribe en levant le doigt, il sortit de la salle avec pertes et fracas, en ponctuant la scène d’un pathétique : « Je ne vous salue pas ! ». Son attachée de presse, livide, lui marchait pour de bon sur les talons, regardant l’assistance médusée avec des yeux de chaton qui voulaient dire : « oubliez tout ça », « ayez pitié », « soyez indulgents », «aidez-moi »… C’était peine perdue.

    Il fallut un peu de temps pour que les murmures fassent taire le silence et étouffent le martèlement de ses pas. Justine Paintendre et Michel Chanaleilles s’approchèrent de Patrice Quiniond, encore interloqué, et l’embarquèrent avec eux dans un endroit moins exposé.

    — Il est complètement fou, ce type !, marmonna-t-il pour se rassurer.

    — Ne t’inquiète pas, il a dépassé les bornes, fit la jeune femme en lui passant la main sur l’épaule. On a filmé, tout est dans la boîte.

    — On a essayé de te prévenir sur ton portable, mais tu ne répondais pas, ajouta Jules. Quand il est arrivé, il était furibard et tout le monde l’a interrogé sur ses ambitions, sur Eva Lombardi… Il est parti en vrille.

    Les confrères qui passaient par là lui tapaient dans le dos avec compassion. Il s’éclipsa aux toilettes, passa un mouchoir humide sur son visage livide, resserra son nœud de cravate sur son cou fripé et s’observa dans la glace en se tapotant les joues. Soufflant un grand coup, il en ressortit prêt au combat.

    La scène avait déjà fait l’objet de dépêches et de posts qui se relayaient sur les réseaux sociaux. En traversant les salles en enfilade, il vit Justine commenter l’événement devant sa caméra en condamnant l’attitude injustifiable du ministre : « Lorsque l’on s’en prend ainsi à la liberté de la presse, est-on vraiment digne d’occuper les premières responsabilités dans notre démocratie ? On peut légitimement se poser la question. »

    Le portable de Quiniond se mit à vibrer. C’était François Chotard, qui l’assurait de « tout son soutien dans cette épreuve » et lui indiquait d’un ton rigolard qu’on l’avait déjà accusé d’être le commanditaire de l’article.

    Chevauchant son scooter, Quiniond se rendit à la rédaction et monta directement dans le bureau de Jean-Michel Barnard, qui l’attendait.

    — Qu’est-ce que tu foutais ? J’ai essayé de te joindre dix fois !

    — Jamais en conduisant ! fit-il du tac au tac.

    — Alors ?

    Patrice Quiniond rapporta la scène dans les moindres détails.

    — Comment ça réagit ? s’enquit le rédacteur en chef.

    — Il va morfler.

    — Bon, on va te soutenir, mais ne crois-tu pas que tu as un peu mordu le trait, quand même ?

    — J’apprécie beaucoup cette forme de soutien, fit Quiniond, sarcastique.

    — Franchement, le coup de Lombardi, ce n’était pas nécessaire.

    — Tu l’as laissé passer. Et ce n’est pas un gamin de ton âge qui va m’apprendre mon métier.

    — Il ne s’agit pas de cela, on peut tous faire des conneries, répondit Barnard pour calmer le jeu.

    — Pas moi. Je sais ce que je fais. Ces informations, nous les devons aux lecteurs parce qu’elles témoignent d’une réalité. Ce type est un incompétent et il vient de le montrer. Faudrait savoir si on s’appelle toujours L’Impertinent.

    — Toujours. Prépare un papier pour demain, dans le style « si c’était à refaire… » Et fais bosser le stagiaire, un peu, il s’emmerde, bon Dieu ! Récit de la scène et papier d’actualité avec les réactions… On fait deux pages.

    Il hocha la tête et se leva.

    — Paq…

    Il se retourna.

    — Profites-en, on ne fera pas ça tous les jours…

  • Prison, amende et inéligibilité avec exécution provisoire pour Marie-France Lorho

    Prison, amende et inéligibilité avec exécution provisoire pour Marie-France Lorho

    Pour rappel : La députée RN du Vaucluse maintient que Yann Bompard, maire Ligue du Sud d’Orange depuis 2021 a bien travaillé comme assistant parlementaire jusqu’en 2023. Dans une écoute accablante, Marie-France Lorho demande à un collaborateur de mentir aux enquêteurs.

    Relire notre article du 18 décembre.

  • Remises de diplômes sur le stade nautique Florence Artaud

    Remises de diplômes sur le stade nautique Florence Artaud

    La formation Premiers Secours Citoyens ou PSC est une formation qui aide à avoir les bons réflexes pour les incidents les plus communs : malaise, brûlure, étouffement…

  • D’autres livreurs d’Amazon salement liquidés

    D’autres livreurs d’Amazon salement liquidés

    Exploités, pressurisés, puis virés comme des Kleenex. C’est devenu le lot commun des salariés des sous-traitants des grandes plateformes de logistique. La fermeture du site niçois a des airs de déjà-vu à Marseille avec ID Logistics, voire aux quatre coins du pays.

    Ils étaient encore une quarantaine de livreurs et agents de dispatch à travailler sur la plateforme niçoise avant février 2025. Ils ne sont plus que huit, depuis la fermeture brutale du site le 12 à espérer obtenir « justice », rassemblés devant le siège de Cogepart, au 120 boulevard de Paris. Avec entre 1 et 5 ans de boîte, père de famille ou célibataires, ces salariés précaires témoignent tour à tour de « démissions forcées », de « convocations pour faute grave », de « pressions pour accepter un reclassement à Toulon, sans dédommagement ». Magali, responsable d’exploitation sur le site du MIN niçois, décrit : « J’ai constaté une grosse chute des volumes en février, j’ai demandé si on allait fermer. On m’a répondu non. » Depuis deux mois, ils sont sans salaire. Le site a fermé. « La société a perdu son contrat avec Amazon et Vinted, elle a tiré le rideau et forcé ses salariés à partir avec des conditions inacceptables, comme ça s’est passé dans le 15e arrondissement avec le sous-traitant ID Logistics », rappelle Hervé Street.

    Coureurs des derniers km

    Président du syndicat ADSTTF, il a tenté en vain la médiation avec le groupe, créé par le millionnaire en cryptomonnaies soupçonné en 2022 de blanchir des bitcoins rançonnés, Jérôme Dor, et « également responsable de la liquidation de l’une des plus anciennes entreprises de transport françaises, les Transports Bonnard, ce qui avait déjà suscité de vives inquiétudes quant à ses pratiques ». Refuser le licenciement économique pour s’épargner la longue, coûteuse et embarrassante mise en place d’un plan de sauvegarde de l’emploi devient légion chez les sous-traitants de la livraison et dans cette course au profit, les salariés des derniers km trinquent. Comme pour les ex-ID Logistics, ceux-ci entendent contre-attaquer devant les tribunaux. Contactée la direction n’a pas donné suite.

  • Marseille n’est pas un « laboratoire »

    Marseille n’est pas un « laboratoire »

    « Il va falloir rêver Marseille » déclarait en septembre 2021 le chef de l’État lors d’une visite de trois jours dans la deuxième ville de France. Alors qu’il vient à nouveau ce mardi pour une visite marathon, Marseille n’a pas besoin de rêves mais d’actes concrets.

    En 2021, le chef de l’État venait poser les bases du plan Marseille en grand. Dans les faits, c’est un plan de rattrapage pour une ville longtemps délaissée par l’État en dépit de l’opération Euroméditerranée. Obtenue par le maire Jean-Claude Gaudin auprès du Premier ministre de l’époque, Édouard Balladur, Euromed visait plus, en 1995, à faire sortir de terre des opérations d’affaires qu’à recoudre les quartiers paupérisés par la destruction de l’industrie.

    Les Marseillais veulent l’égalité

    Emmanuel Macron s’inscrit dans cette histoire. Si l’argent mis dans Marseille en grand n’est que justice la question de la maîtrise démocratique de ce plan et de ses budgets demeure entière à l’heure où les associations et les services publics subissent des coupes budgétaires drastiques. Dans sa vision, Macron voulait faire de Marseille « un laboratoire de nouvelles politiques publiques ».

    Sauf que Marseille n’est pas un laboratoire mais une grande cité dont les habitants, notamment des quartiers populaires, exigent l’égalité. Or, la ségrégation spatiale et sociale est toujours là, en dépit des efforts du Printemps marseillais à la tête de la mairie depuis 2020. Cet enjeu d’égalité et les réponses à la question sociale doivent être au cœur des prochaines municipales qui planeront sur cette visite élyséenne.

  • Inauguration de la patinoire éphémère du Vieux-port

    Inauguration de la patinoire éphémère du Vieux-port

    Avec vue sur mer, le public est attendu tous les jours de 10h à 19h et jusqu’à 20h les vendredis et samedis (sous réserve des conditions météo). Animations gratuites, avec prêt de matériel sur place mais prendre ses gants est conseillé pour allier sport et plaisir dans l’esprit de Noël.

  • Le grand JT des territoires du 13 décembre

    Le grand JT des territoires du 13 décembre

    Sommaire :

    Cette semaine dans le Grand J.T. des Territoires de Cyril Viguier sur TV5 Monde

    Peut-on encore boire l’eau du robinet ? Une question souvent posée et surtout très controversée. Une récente enquête révèle la présence de polluants éternels. Nous verrons ce que les Français en pensent.

    Il est un véritable Dieu vivant en Chine ! Ce vosgien va parcourir plus de 8 000 kilomètres pour enfiler son costume de père noël, pour le plus grand bonheur des petits et grands. Rencontre avec cette star dans cette édition.

    L’écrivain Antoine Sénanque nous reçoit pour nous parler de son roman « Adieu Kolyma ». Un drame Shakespearien au cœur d’une terre hantée par la tragédie.

  • [Tribune] Marseille : « Nous refusons la fatalité du déni et le piège de l’excès »

    [Tribune] Marseille : « Nous refusons la fatalité du déni et le piège de l’excès »

    Par Martine Vassal

    « La Marseillaise », journal de progrès, fondé dans la Résistance, ne transige pas avec l’extrême droite. Après la polémique déclenchée par les propos de Martine Vassal, femme de droite, sur le RN, nous publions cette tribune où la candidate à la mairie de Marseille réaffirme son positionnement républicain par-delà les désaccords et les divergences.

    À l’heure où notre société s’interroge sur son avenir et sur la capacité du monde politique à changer les choses, nous avons une responsabilité immense. Nous, élus et citoyens marseillais, nous devons nous lever pour refuser la prise en otage de Marseille.

    Nous ne pouvons pas nous résigner au déni coupable de la gauche et de l’extrême gauche et à l’excès stérile du Rassemblement national. Les Marseillaises et les Marseillais doivent avoir le choix du courage du rassemblement et de la compétence pour réussir. Marseille ne doit pas subir l’union du désordre scellée par la majorité sortante et l’extrême gauche dans l’indifférence totale. Leur politique n’est pas une réponse, c’est une démission. C’est le règne du déni.

    Le déni de l’insécurité qui mine nos quartiers, le déni du laxisme qui envahit nos rues, le déni idéologique qui piétine nos traditions et sème la division. Quand les Marseillais réclament de l’ordre, cette union répond par l’idéologie. Elle prône le désarmement de la police municipale, elle entrave la vidéoprotection, elle ose affirmer que « la police tue ».

    Ce n’est pas seulement de l’incompétence, c’est une faute morale qui installe le désordre durablement. En refusant d’agir, ils abandonnent les plus fragiles d’entre nous. Ils nient ce que nous sommes, préférant la haine et le désordre à la fierté d’être Marseillais et Français.

    Marseille souffre aujourd’hui d’un déclassement, du déni qui entretient la culture de l’excuse, l’acceptation de l’inacceptable notamment en termes de sécurité.

    Une Marseille unie, fraternelle

    Face à ce déni, le Rassemblement national ne propose qu’un vertige : celui de l’excès. L’excès dans les mots, l’excès dans la posture, l’excès pour seul horizon. Mais la colère n’est pas un projet. Dire que tout va mal ne suffit pas à réparer Marseille.

    Leur réponse est une fuite en avant. Proposer l’état d’urgence permanent ou vouloir confiner les citoyens, ce n’est pas rétablir l’ordre, c’est sacrifier nos libertés. Là où la gauche s’enferme dans le déni, le RN l’instrumentalise et le caricature pour mieux fracturer notre société.

    Nous refusons que Marseille ait à choisir entre l’incurie qui laisse faire et l’agitation qui ne résout rien. Entre le déni et l’excès, il existe une autre voie. La seule digne de notre histoire : celle du courage et de la responsabilité car Marseille ne peut plus se permettre l’aventure et l’impréparation.

    Nous portons une espérance : celle d’une Marseille qui ne baisse pas les yeux, celle d’une Marseille fière, retrouvée. Celle d’une Marseille qui réussit. Une Marseille unie, fraternelle.

    Nous voulons l’apaisement pour recoudre ce que les extrêmes déchirent. Nous voulons libérer les énergies, pour que le travail émancipe et que l’assistanat cesse d’enchaîner les destins. Mais surtout, nous voulons restaurer l’autorité. Non pas l’autoritarisme bruyant et grotesque, mais cette autorité républicaine, ferme, juste et sans concession, qui est le socle indispensable de nos libertés. C’est elle qui protège, c’est elle qui met fin au déni et au laxisme.

    Marseille mérite mieux. Marseille n’est pas une ville d’expérimentation politique pour les aventuriers. Elle mérite mieux que ce saut dans l’inconnu.

    Contre les postures et le cynisme politique, nous faisons le choix du sérieux, du pragmatisme et des résultats.

    Pour Marseille, refusons le piège du déni ou de l’excès. Choisissons la grandeur de son destin.

    Marseille je t’aime.