Son nom et son prénom ne sont pas inventés. Poincheval est le patronyme de ses parents Christian et Evelyne, troubadours de jazz manouche, chanteurs-compositeurs actuellement en tournée. Sa mère adorait la sonorité des trois A de cet Abraham à la fois burlesque et grandiose. Leur fils trouvait qu’en face des enfants de son âge, son prénom était un rude prétexte pour des moqueries et des exclusions. Depuis belle lurette, la situation s’est renversée : affectueuse ou bien mystérieuse, cette appellation est un mot de passe anti-routine.
Abraham Poincheval est le producteur et l’acteur-performeur d’un régime de vérité à la fois modeste et audacieux : à propos de notre rapport au corps et de nos liens avec le monde animal, il pose des questions insolites. Ses aventures, sa méthodologie et ses explorations ont traversé des moments d’acmé qu’aucun biographe méticuleux ne pourra retracer. Il a lentement élaboré des situations de vie, des protocoles inédits et périlleux qui tissent d’étonnantes relations avec un public inattendu. Par exemple en bord de mer, à Rennes, en Espagne ainsi qu’à Paris en face de l’horloge de la Gare de Lyon, il s’est hissé sur un mât, de 10 ou 20 mètres de hauteur. Pendant une semaine il aura vécu comme un stylite-vigie sur une plate-forme où il dormait en chien de fusil. Les passants l’interrogeaient, conversaient avec lui, transmettaient de quoi manger. Chaque fois, ce fut la fine surprise d’une expérience physique et sensorielle : avec de l’humour, des vertiges, de la joie et de l’effroi, la mise en forme d’un vecteur de communication.
En 2011, suite à l’invitation du Centre d’Art de Nadine Gomez, l’une de ses inventions s’était déroulée sur 300 kilomètres de sentiers montagneux, depuis Digne jusqu’à Carigliano, au-delà de la frontière italienne. Abraham avait imaginé qu’une épreuve de Sisyphe le conduise à faire rouler en quatre étapes un véhicule qu’il avait baptisé « gyrovague », le détournement d’une capsule jules vernesque, un cylindre métallique qui lui servait d’abri et de repli pour la nuit. Occasion pour consigner sur journal de bord des rencontres incongrues : sur son chemin il croise des chiens, des sangliers, des moutons, des marmottes et des loups, des bergers hospitaliers et des ébats de jeunes couples, des citernes et des cimetières, des orages et des chutes de neige, des tunnels et des paysages, une multitude d’incidences et pas seulement la solitude.
Un chantier futur, avec les reines des abeilles
Des critiques comme Roxana Azimi, Paul Ardenne et Thomas Schlesser ont décrit sa trajectoire. Sa quête et ses recherches sont réfléchies. Abraham Poincheval n’est pas un candide, un excentrique en quête de visibilité. Son statut d’artiste « hors-champ » est identifié, il peut arriver que les marges des réseaux sociaux l’accompagnent passionnément. Jean de Loisy qui l’a convié au Palais de Tokyo, parle de lui comme d’un « explorateur » capable d’affronter avec soin et délicatesse des questions de survie, des « zones de frôlements » qui déplacent les limites convenues et déclenchent de l’impensé. La directrice de l’École d’Art d’Aix est heureuse du rôle d’aiguilleur transdisciplinaire qu’il joue dans son établissement. Pour Barbara Satre, Abraham Poincheval est un « utopiste concret » qui décloisonne les lourdeurs de nos époques ; il capte intuitivement les sensibilités et les contingences d’un territoire.
Lorient, Fribourg et un Centre d’art proche de l’Ardèche seront en 2026 ses lieux d’investigations et de réalisations. Depuis plusieurs années, Abraham Poincheval étudie les mœurs des abeilles, consulte des apiculteurs et des scientifiques. Pour l’heure, cohabiter dangereusement pendant une semaine avec des reines, construire une niche auprès d’une ruche semble relever de l’impossible : c’est pourtant l’entreprise que ce rêveur obstiné veut mener à bien.
Son travail ouvrira des brèches inattendues, comme ce fut le cas pendant les Jeux Olympiques lorsqu’Abraham itinéra dans une grande bouteille sur les bords du canal de Saint-Denis. Son humour n’est pas exactement celui d’un perdant magnifique. En fait preuve l’invitation d’Aude Fanlo et Helia Paukner, les commissaires de l’exposition Don Quichotte du Mucem : l’apparition de sa flamboyante armure entièrement recréée et la projection du film de Matthieu Verdeil prouvent qu’un mythe coriace et drôle comme celui du Chevalier errant, quand il rencontre les éoliennes et les forêts de la Bretagne, peut connaître un vif renouvellement.

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