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  • [Entretien] Robert Guédiguian : « Je raconte ce qui est préoccupant »

    [Entretien] Robert Guédiguian : « Je raconte ce qui est préoccupant »

    La Marseillaise : Présentez-nous les grandes lignes de votre prochain film…

    Robert Guédiguian : Comme toujours, je cherche à raconter ce qui est le plus préoccupant aujourd’hui. Et ce qui nous préoccupe aujourd’hui, ce sont souvent des questions ignorées ou minorées en tout cas. Pendant deux générations, on ne s’est pas trop occupé d’identité, d’ethnie, de féminisme, de violences sexuelles. C’étaient des questions qui existaient, certains y travaillaient évidemment, mais ça apparaissait très secondaire quelque part dans le débat public. Par exemple, en politique, dans la prise en compte de ces questions dans les programmes, on en parlait très peu. Bien sûr, les uns et les autres avaient des propositions plus ou moins féministes, plus ou moins anticoloniales, plus ou moins antiracistes. Cela existait, bien entendu. Mais on ne mesurait pas à quel point ces questions demeuraient capitales, et pas secondaires du tout. Et aujourd’hui, on se prend une explosion suite à plusieurs dizaines d’années de sous-estimation de ces questions.

    Vous dites, dans le synopsis, que les questions d’origine, de religion, de genre ou de couleur de peau semblaient dépassées mais qu’on s’aperçoit que nous avions tort…

    R.G : C’est-à-dire qu’il faut prendre ces questions à bras-le-corps. Ce sont des questions auxquelles il faut apporter des réponses, qui peuvent être d’ordre institutionnel, politique, sociétal… Mais il faut les traiter car elles déterminent la vie des gens autant que leurs conditions matérielles d’existence, à mon sens. On s’est peut-être trop préoccupé des questions matérielles, je pense. La vie ce n’est pas qu’avoir le Smic qui augmente… C’est évidemment très important mais la vie n’est pas que matérielle. D’un point de vue anthropologique, elle est aussi spirituelle. Et dans le spirituel, il y a les mœurs, les rapports hommes-femmes, les rapports amoureux, les questions de genre… Ces questions développent des clivages assez fous dans les pays occidentaux. Trump a été élu sur une base « anti-changement civilisationnel ». Je ne dis pas « anti-progrès »

    Vous partez quand même d’une femme qui se pense « émancipée » mais qui change suite une agression ?

    R.G : Le film essaie de parler de toutes ces questions évoquées précédemment. Mais comment le faire ? C’est toujours la problématique : Parler du monde contemporain dans un film de fiction. Théoriquement, je pourrais écrire un texte, faire une conférence et avoir un discours rationnel sur ces sujets, sur la forme des luttes aujourd’hui. Mais dans un film, il faut que cela s’incarne dans des actions, des événements. Donc je pars d’une femme qui pense que tout va bien. Elle gagne bien sa vie, elle est heureuse et émancipée, y compris sexuellement. Elle a une très bonne situation mais elle vient d’un milieu populaire. Cette situation génère quelques frictions avec sa famille : les parents sont modestes et habitent dans une cité, alors qu’elle habite dans une villa au Roy d’Espagne. Elle est le stéréotype de la réussite. On ne précise pas sa profession dans le détail mais on suppose qu’elle est dans les fusions-acquisitions, des actions de boursicotage. C’est lié au capitalisme financier… Assez vite, elle est agressée sexuellement. Évidemment, cela l’atteint physiquement et psychologiquement. À tel point que cela va remettre peu à peu en cause son rapport au monde. Et pour faire de la fiction, elle va avoir un accident, par hasard, devant un foyer de jeunes mineures enceintes… On passe donc des bureaux de la tour Nouvel à une maison qui accueille des filles mineures de toutes origines. C’est là qu’elle va rencontrer d’autres mondes, d’autres univers, d’autres pauvretés, d’autres rapports sexuels. Il y a aussi le décès d’un oncle qui implique des révélations familiales, puisque la mère de notre personnage est née en Algérie. Elle découvre des choses difficiles sur ce qui s’est passé là-bas. À travers tout cela, on parle d’immigration, de mineures enceintes, on parle de notre rapport aux colonies… Ce n’est pas un film sociologique mais on fait attention à ne pas être en contradiction avec le réel.

    Votre traitement de ces questions est en lien avec la montée d’une internationale d’extrême droite dans le monde ?

    R.G : Par capillarité oui. Shakespeare disait que les auteurs sont des éponges de leur époque. Je suis surinformé, j’ai toujours aimé me préoccuper des autres, de ma rue ou du monde entier. Ce qui se passe en Ukraine, à Gaza, au Soudan ou au Congo m’intéresse. Quand j’écris, j’écris forcément avec tout ça. C’est de manière naturelle, je ne fais pas ça pour ça. Dans ce monde de confusion, avec Trump, Meloni, Erdogan, Orban, des figures émergent et ressemblent à des dictateurs élus. Évidemment, cela me préoccupe. Et ça nous pend au nez ici en France.

    Dites-nous en plus sur le casting, le tournage à venir…

    R.G : Il y a un petit décentrement. Le film s’appelle Une femme aujourd’hui. Pour rire, en général, j’ajoute : « Et ce n’est pas Ariane Ascaride ». Elle joue la mère, Gérard Meylan le père, Jean-Pierre Darroussin joue le voisin, les frères sont Robinson Stévenin et Adrien Jolivet. Il y a aussi Géraldine Loup et Sophie Payan. Il y a tout le monde, ou presque. Et le personnage principal est Marilou Aussilloux, de La Pie voleuse.

    Depuis « Twist à Bamako », vous êtes revenu à Marseille, c’est un retour aux sources naturel ?

    R.G : Je tourne des histoires à Marseille et pas sur Marseille. Pour moi, Marseille est une forme, c’est mon théâtre. On tourne rarement dans les mêmes quartiers, sauf à l’Estaque. Mais là, on n’est pas dans un conte comme d’habitude. On est dans un film beaucoup plus dur, plus « réaliste ». Et ce type de récits, je peux les tourner où je veux. Et où je veux, ça peut être ici. Je me dis que toutes les histoires du monde peuvent se passer n’importe où, y compris à Marseille. Je n’ai pas un regard sur la ville mais sur le récit. Toutes les histoires que je raconte peuvent se tenir ailleurs. Elles tiennent debout sans Marseille. Mais le film n’aura pas la même couleur, pas la même lumière, pas les mêmes matières. La forme change, mais le contenu reste. C’est mon regard sur le monde en général qui compte, pas sur Marseille. Et là, c’est les questions qui préoccupent l’occident dont je veux parler. Je pourrais en parler depuis Hambourg, Barcelone ou Liverpool.

    « Je tourne des histoires à Marseille et pas sur Marseille. Marseille est une forme, c’est mon théâtre »

  • Un cinéaste artisan de notre époque

    Un cinéaste artisan de notre époque

    Les œuvres de Robert Guédiguian ne sont jamais anecdotiques même celles qui semblent les plus légères. Elles nous accompagnent et nous nourrissent, elles nous heurtent et nous saisissent. De Marius et Jeannette, – au succès populaire qui a permis au cinéaste de construire un parcours artistique solide, en amitié et en fraternité avec le public – on retient souvent l’histoire d’amour formidable, ce miracle de la vie. Mais aussi, en filigrane, en sachant saisir un regard ou des mains qui économisent le reste d’un tube de sauce tomate, l’âpreté de la condition des femmes ouvrières, leur pugnacité aussi. D’autres figures féminines seront au cœur de son prochain film intitulé Une femme aujourd’hui. Un titre simple pour nous raconter une réalité complexe.

    Guédiguian élargit la question sociale

    En se saisissant toujours de la question sociale, Robert Guédiguian l’élargit à nos enjeux contemporains. Ici, les questions d’identité, de féminisme, d’immigration. Il entend les révéler au grand jour, avec les outils qui sont les siens, ceux du cinéaste, de l’artiste : un scénario, des actrices, des acteurs, des costumes, des décors, de la lumière et des couleurs. Georges Simenon écrivait des « romans durs » au sens où il était le conteur de son époque et de sa réalité crue, invisible à ses contemporains. C’est la fonction de la culture : être révélatrice de notre vie et nous offrir des clés pour s’émanciper.

    Impossible de dire si Une femme aujourd’hui va s’inscrire dans les films « durs » de Robert Guédiguian. Une chose est sûre : ce film, son 25e, est attendu avec impatience.

  • Martigues : Provence Studios prépare des visites pour découvrir les coulisses du cinéma

    Martigues : Provence Studios prépare des visites pour découvrir les coulisses du cinéma

    La Marseillaise : Combien de tournages avez-vous accueillis l’année dernière ?

    Olivier Marchetti : Ce qu’on peut dire c’est que 2024 et 2025 n’ont pas été des années très bonnes, il y a eu une grosse baisse des tournages depuis 2023 liée à tout un tas de raisons : la grève des scénaristes américains a perturbé les choses, la convention entre les producteurs et Canal+ a mis du temps à être ratifié donc énormément de projets ont été décalés et la conjoncture économique globale fait que beaucoup de projets ont été reportés ou annulés. On voit l’état de la filière à l’embauche des intermittents : avant on avait une pénurie, là c’est eux qui nous téléphonent pour avoir du boulot. Et ce n’est pas qu’en France, en Europe et aux États-Unis c’est pareil. Je reviens de Los Angeles, il y a zéro tournage parce que c’est trop cher, qu’il n’y a pas d’aide… La production en France a diminué ces deux dernières années, mais 2026 s’annonce beaucoup mieux. On a de belles perspectives.

    Comment faire pour attirer les productions ?

    O.M. : Le marché est devenu réellement mondial. Il faut savoir que les productions françaises et internationales ont des aides pour produire, ces aides ne sont pas des subventions mais une restitution de ce qu’ils dépensent sur de la TVA par exemple. Le crédit d’impôt en France était assez compétitif à l’époque, mais il ne s’est pas modernisé à la différence de l’Espagne ou de l’Italie, ce qui l’a beaucoup dévalué. Aujourd’hui, en France, ce ne sont que les salaires des techniciens français qui sont pris en charge, le casting et les techniciens étrangers ne rentrent pas dans l’assiette. Donc les producteurs américains, quand ils ont un gros casting et un gros réalisateur, préfèrent aller en Italie ou en Espagne parce que ça leur coûte moins cher. Il faudrait augmenter cette assiette en France.

    Est-ce qu’on a une idée des retombées économiques de la filière pour le Pays de Martigues ?

    O.M. : The Serpent Queen, qui a été tourné à Martigues mais aussi dans les Pays de la Loire, était un tournage à 80 millions de dollars sur six mois. La production a dépensé 2,5 millions d’euros d’hôtel dans la région. C’est colossal. Ces retombées-là, les salaires, les taxis, les restaurants, la consommation, sont directes, mais il y a aussi les retombées indirectes qui sont plus difficiles à chiffrer. La Nouvelle-Zélande a fait une enquête pour évaluer ce montant : après Le Seigneur des anneaux, le tourisme a pris 50%. À Martigues, on peut citer l’exemple de Camping Paradis. Énormément de gens positionnent la commune grâce à cette série, sans compter les visites organisées dans les décors par l’Office de tourisme.

    De votre côté, un partenariat avec l’Office de tourisme est-il envisagé pour organiser des visites des studios ?

    O.M. : Oui. On a énormément de demandes. On ouvrait jusqu’ici pour les Journées du patrimoine, cette année ce ne sera pas possible car elles tombent en même temps que la foire de Marseille où nous tiendrons un stand. En revanche on crée des visites pour venir voir nos studios, ce sera fin 2025 début 2026. Quand j’ai créé Provence Studios je n’avais pas conscience de l’intérêt que pourraient porter les habitants du territoire et les touristes au fonctionnement de nos lieux de tournage.