Tag: Sécurité civile

  • [C’est l’été] En mission avec l’équipage du Dragon

    [C’est l’été] En mission avec l’équipage du Dragon

    Le Dragon de la Sécurité civile est encore bâché en ce premier matin de juillet mais Michel Romani, copilote et mécanicien (MOB), est déjà sous l’appareil, aidé de Sébastien, secouriste chez les marins-pompiers, pour brancher le « bambi bucket ». Un gros sac de 800 litres, accroché à un long câble, qui s’ouvre et se ferme comme une corolle, et permet d’intervenir en cas d’incendie. Il s’agit ce jour-là d’aller le tester sur le plateau de l’Arbois dans le cadre d’un exercice avec les pompiers 13. « On l’a reçu il y a 15 jours, nous sommes les seuls à l’avoir avec Bastia » nous explique Thierry Cacherat, pilote, chef de base de Marignane et de la zone Sud. C’est lui qui a élaboré ce test avec le Détachement d’intervention héliporté des pompiers. L’idée : travailler de conserve pour transporter l’eau depuis la « berce » (un conteneur transportable par camion) jusqu’à un réservoir dans la colline. Même si, en pratique, le Dragon sert plutôt à la reconnaissance du commandement du centre opérationnel de zone pour évaluer le comportement du feu et à guider le largage des Canadairs. « On se pré-positionne, on allume le phare, ils nous voient et peuvent y aller » précise Thierry. De quoi gagner une à deux norias par heure, soit 24 tonnes d’eau.

    Mais il est temps de décoller. Trois boucles de contrôle récalcitrantes plus tard, c’est parti. Casque sur la tête, en dialogue permanent, MOB et pilote ne font qu’un. « Contact dans 5 mètres, tu peux reculer, c’est bon, je suis avec toi » indique Michel tandis que Thierry assure le vol stationnaire. Porte ouverte, le guidage se fait aussi visuellement. Passé l’atterrissage impeccable dans la garrigue et le brief avec les pompiers, c’est reparti pour l’entraînement. Le Dragon effectue des virages précis pour se positionner et remplir le sac. L’appareil des sapeurs lui, transporte le réservoir. Le tout dans un ballet impressionnant de dextérité. Thierry aux manettes, Michel à la porte, assis les jambes dans le vide. Le vent ne facilite pas la tâche. Durant plus d’une heure, les mouvements s’enchaînent. « On est en plein dans les turbulences avec un pendule, il faut calculer » commente Thierry.

    Faux départ

    Retour à la base. On retrouve là le reste de l’équipage du jour, Hugues, médecin militaire, un pro de la gestion de crise, et Nahiti, infirmier à l’AP-HM et sapeur-pompier volontaire. Le temps que pilote et MOB notent scrupuleusement leur compte rendu de vol, on se prépare à déjeuner… Ou pas. L’alerte est donnée, un arrêt cardiaque sur le port de Carro. En 15 minutes à peine, le Dragon redécolle. « Quel âge ? » s’enquiert Hugues qui prend des notes, « personne d’autre ne peut y aller, on va essayer de le sauver ». En vol, Nahiti prépare une seringue, Hugues a sorti le stéthoscope. Dans l’appareil règnent calme et concentration. L’hélico posé à deux pas de l’eau, l’équipe de secours saute à terre. La réanimation est « compliquée » nous détaille le médecin, où il faut faire avec les moyens du bord pour s’abriter du soleil et pouvoir intuber le patient dans une relative obscurité. Une « intervention de haute technicité » pour Hugues mais qui ne permettra pas de sauver le presque sexagénaire. Accepter de ne pas réussir à tous les coups fait aussi partie du job, « il se sera bien battu » estime-t-il. « Notre équipe est formée à travailler dans cet environnement particulier, le plus dur c’est d’être confronté à la détresse humaine » nous confie Thierry. Avec Michel, ils sont restés en retrait, disponibles pour transporter les appareils nécessaires.

    Le repas expédié, commence l’attente. « Il y a des jours où on n’arrête pas, d’autres où il ne se passe rien… » raconte Michel. Tout le monde suit avec attention les départs de feu, un peu partout. L’hélico des « copains du Var » a été appelé en renfort.

    18h. Nouvelle alerte, deux kayakistes en difficulté. Le Dragon passe en mode nautique, tout le monde en gilet de sauvetage. Une consigne : tirer sur la manette rouge si l’appareil s’abîme en mer, mais « seulement une fois qu’on est dans l’eau ». Rassurant. Un plongeur, déjà équipé, est embarqué au centre de secours de la Côte bleue. Tandis que le vent a forci, brinquebalant le Dragon, l’équipage, toujours zen, cherche des yeux les imprudents. Faux départ : un bateau de secours est déjà là. On n’aura pas le plaisir de se frotter aux vagues… Au retour, mauvaise surprise, l’électricité est coupée. Le vent qui forcit encore inquiète tout le monde. « Au-delà de 50 nœuds, on ne peut pas décoller » explique Thierry. À 21h, il faudra pousser les lourdes portes du hangar à la main pour rentrer l’hélico sur sa palette à roulettes téléguidée. Bien qu’indispensable au secours, la base ne dispose pas de groupe électrogène… Au loin, un énorme nuage de fumée obscurcit le ciel. Le feu a démarré à Rognac. Hugues, pompier volontaire sur la commune, se prépare à enchaîner sur une longue nuit…

  • Un hélicoptère australien pour lutter contre les feux

    Un hélicoptère australien pour lutter contre les feux

    Onze tonnes d’eau. C’est la capacité du réservoir de l’hélicoptère bombardier d’eau australien CH-47D Chinook, soit presque le double d’un Canadair. En seulement 90 secondes, ce bombardier d’eau peut remplir complètement son réservoir et peut ensuite le larguer en une fois ou de manière progressive. Une arme redoutable contre les flammes.

    L’engin, prêté par l’Australie à la France, a été testé il y a quelques jours dans les forêts françaises. Des tests qui selon le ministère de l’intérieur « confirment sa capacité à être pleinement employé dans les opérations de lutte contre les feux de forêt ».

    Des opérations menées en collaboration étroite entre les équipes françaises et australiennes. Lors des interventions, un hélicoptère de la sécurité civile française est d’abord envoyé en reconnaissance. Sa mission consiste à identifier les secteurs prioritaires et repérer les éventuels dangers à un largage. Ce qui permet ainsi à l’équipage australien du Chinook d’être orienté au mieux.

    Il devient également le symbole de la coopération franco-australienne dans la lutte contre les feux de forêt. Débutée en 2019 avec le concours français apporté lors des grands incendies de l’île, c’est donc en France maintenant que la coopération fleurit.

    L’hélicoptère australien devrait donc venir compléter la flotte française de Canadair, Dash et d’hélicoptères bombardiers pour lutter plus efficacement contre les incendies.

  • [Les métiers de la Sécurité civile 5/6] Thierry, pilote, assurance tous risques

    [Les métiers de la Sécurité civile 5/6] Thierry, pilote, assurance tous risques

    Ce vendredi, rencontre avec Thierry Cacherat, pilote et chef de base de Marignane et de la zone Sud.

    Outre celle de Marignane, il dirige aussi les 5 autres bases hélicoptères de la zone Sud de Perpignan jusqu’en Corse mais pas question de se faire mousser. Thierry Cacherat, pilote, insiste d’entrée sur le travail « interservices » où se mélangent « des personnes qui n’ont pas les mêmes fonctions » et doivent « trouver un terrain d’entente ». « Le métier de chacun aura une interaction sur le métier de l’autre et c’est vraiment notre particularité, ce mélange des genres » insiste-t-il. Des spécificités qui influencent forcément les missions. « Il faut le prendre en compte dans la stratégie qu’on va mettre en place pour secourir les personnes. C’est balèze. D’autant que nous, on est au bout de la chaîne, on va là où plus personne peut aller. Et la nature va nous imposer de faire des choix », développe-t-il.

    Mais le pilote reste « le maître à bord, le capitaine du navire qui va élaborer la stratégie du secours, et va prendre la décision finale ». Une stratégie qui « contrairement à beaucoup de métiers, peut très bien varier en cours de route », rappelle Thierry Cacherat, qui demande « beaucoup d’écoute des partenaires » et surtout de soupeser en permanence la prise de risque des uns et des autres. « On va chercher là où est la sécurité la plus importante », précise-t-il. Par exemple, illustre-t-il, « si j’ai un secours dans la Sainte-Victoire, ma manière de m’affranchir des turbulences, c’est de treuiller haut. Le problème, c’est que c’est un pendule et si je diminue la précision, et c’est le secouriste qui risque de frapper la falaise, d’être mal déposé, ou de se faire une cheville. Alors je vais descendre plus bas, je vais diminuer ma sécurité pour augmenter la sienne, parce que je juge ça tolérable ». Et d’asséner : « on ne doit pas échouer. On a une obligation de réussite et pour ce faire, il faut être très rigoureux, avoir de la méthode ».

    Raison pour laquelle les compétences en matière de pilotage sont pointues. Le recrutement, « ce sont uniquement des pilotes qui viennent de l’armée de terre, de l’air, de la marine ou de la gendarmerie », explique Thierry Cacherat, « on demande un niveau d’expérience minimum à l’entrée qui est de 2 500 heures de vol, c’est énorme pour de l’hélicoptère. Cela représente entre 12 et 15 ans d’armée ». Dans une école à Nîmes, le militaire habitué à travailler dans un cadre rigide, apprend à devenir pilote civil de secours, lui très autonome et capable de tenir compte de son environnement.

    La détresse humaine insupportable

    « On travaille à 50 centimètres du rocher, il y a des techniques très particulières. Et puis le treuillage, un câble de 90 mètres dehors avec un être humain au bout, qu’il faut aller poser sur un point qui fait la taille d’une feuille de papier, dans les arbres ou dans des rochers, c’est une science compliquée », précise le chef de base. Il faudra un an pour être « opérationnel de jour », encore deux pour être capable d’assurer la nuit.

    Autre indispensable : savoir mettre de côté l’adrénaline. « Au contraire, plus c’est la crise dehors, plus il faut être calme dans l’hélicoptère. Contre le rocher, la bêtise ne pardonne pas… » confie Thierry Cacherat. Heureux néanmoins de disposer d’un « hélicoptère qui est un outil de travail fabuleux ». « Cela nous a ouvert des domaines de vol, parce qu’on peut voler beaucoup la nuit avec des jumelles de vision nocturne », se réjouit-il, « et puis on a la capacité aussi de pouvoir travailler par des conditions météorologiques défavorables, beaucoup plus qu’avant. D’aller très très loin, qu’on ne touche aux commandes, avec un pilotage automatique. L’hélico va tenir une trajectoire », détaille-t-il. Un « sacré progrès » pour celui qui a connu l’Alouette, « ils donnaient des noms d’oiseaux à l’époque, c’était sympa… ».

    Originaire d’Annecy, il se souvient de sa passion pour l’engin qu’il voyait passer au-dessus de sa tête régulièrement. « En classe de 6e, je suis allé voir la base de la Sécurité civile et je leur ai demandé : “Comment on fait pour faire ça ?” Ils m’ont dit : “Il faut que tu aies le bac, après bah il faut que tu rentres dans l’armée“. Je l’ai eu, j’ai été pris dans l’armée en 1981 dans la foulée », raconte-t-il. Il rentrera dans la Sécurité civile en 1998, deviendra instructeur deux ans plus tard avant de passer chef pilote instructeur en 2002, suite à une « batterie de tests à Paris par les psys de l’Armée de l’air, là où on évalue les gens qui vont dans l’espace », se marre-t-il.

    Une passion, donc, au point que, comme la plupart de ses collègues, il n’arrive pas à lâcher. « Cinq ans que je pourrais être à la retraite et je n’y suis pas. Je pars le 31 décembre, ça va être dur », nous confie-t-il, « on a le plus beau métier du monde. C’est l’aventure un peu tous les jours. En fait là, je peux me retrouver à faire une avalanche en montagne à Briançon, et puis l’après-midi, faire un secours à 50 nautiques en mer… » Tout ça sans être jamais blasé.

    Quand on lui demande s’il a des anecdotes, il affirme oublier « beaucoup de choses ». Avant de reconnaître : « ce qui me marque le plus, c’est la détresse humaine. Je peux récupérer un bras sectionné ou une jambe, les mettre dans un truc, ça ne me pose aucun problème, mais la détresse humaine… Comme quand la famille arrive après l’accident, et qu’il y a le gamin qui est décédé. J’ai du mal à supporter ». Le pire mais aussi le meilleur. « Un des plus beaux secours que j’ai faits, cela a été de retrouver une petite fille qui était perdue depuis deux jours sur le plateau de Valensole, il y a une bonne vingtaine d’années. Pourtant les hélicos étaient passés dix fois. On l’a ramenée à ses parents, c’était génial », se souvient-il, encore ému.

    « On ne doit pas échouer,
    parce que derrière, il n’y a personne »

  • Les sapeurs pompiers restent sur le pied de guerre

    Les sapeurs pompiers restent sur le pied de guerre

    Les sapeurs-pompiers professionnels sont à bout de souffle. La saison des feux, qui n’est toujours pas terminée, est d’une ampleur inédite. À l’heure où nous écrivons ces lignes, quelque 120 000 hectares ont été parcourus par les flammes en France. Et les moyens manquent. « Si la sécurité civile tient aujourd’hui c’est grâce à l’engagement exceptionnel des agents, mais elle ne peut plus reposer uniquement sur leur dévouement », alerte Xavier Boy, porte-parole de l’intersyndicale des sapeurs-pompiers professionnels. « Les interventions augmentent, les crises se multiplient, les risques et la société évoluent mais les moyens ne suivent pas », déplore-t-il entouré par les membres des neuf syndicats représentatifs des services d’incendie et de secours (Sdis), pointant l’« insuffisance d’un système arrivé à saturation ».

    Cette conférence de presse était donnée devant le ministère de l’Intérieur, où les soldats du feu ont été reçus ce jeudi 13 août pendant près de deux heures par Laurent Nuñez à qui ils ont exposé leurs revendications. En tête de liste figure l’adoption rapide d’un projet de loi de modernisation de la sécurité civile. « Le ministre n’est pas au rendez-vous, nous n’avons pas eu de réponse concrète. Nous n’avons aucune affirmation ni sur le financement, ni sur la stratégie de financement, ni sur le contenu du projet de loi », fustige Xavier Boy. Sur X, le locataire de la place Beauvau assure que le texte sera présenté « début septembre » par ses services au Premier ministre. Les sapeurs-pompiers seront eux, reçus le 8 septembre.

    Les syndicats réclament par ailleurs des recrutements massifs de sapeurs pompiers professionnels, à hauteur de 21 000 personnes – qui s’ajouteraient à l’effectif actuel de 44 000 -, et d’agents techniques et administratifs.

    « L’été que nous vivons doit tous nous interroger »

    Ils exigent également un budget « permettant de garantir la protection de la santé de nos agents », l’ouverture de négociations avec leur ministre de tutelle « sur les conditions d’exercice » et enfin « une loi de financement de la Sécurité sociale juste qui pourra intégrer enfin nos attentes historiques en matière de retraite ».

    Si le premier flic de France a loué sur le réseau social de « longs échanges très francs », les pompiers eux, se disent « déçus, on s’attendait à des réponses beaucoup plus fortes et concrètes », pousse Laurent Guilloteau, membre du collectif CGT des SDIS. « Face à l’immobilisme de l’État, on va augmenter le rapport de force », fait valoir le sous-officier des Sdis 13.

    « L’été que nous vivons doit tous nous interroger », abonde l’intersyndicale dans un communiqué commun publié à l’issue de la rencontre. Entre évacuations, habitations détruites, les sapeurs-pompiers déplorent quatre morts dans leurs rangs et des centaines de blessés. « Nous sommes arrivés à un point de rupture (…) Il y a urgence », alerte l’intersyndicale qui annonce une grande mobilisation nationale le 29 septembre prochain. Et entend, d’ici là, maintenir la pression sur l’exécutif, les départements dont proviennent leurs financements et les parlementaires.

  • [Entretien] Laurent Guilloteau, CGT des Sdis : « La politique d’austérité du gouvernement impacte les pompiers »

    [Entretien] Laurent Guilloteau, CGT des Sdis : « La politique d’austérité du gouvernement impacte les pompiers »

    La Marseillaise : Le rassemblement prévu ce jour devant le ministère de l’Intérieur est organisé par les neuf organisations syndicales représentatives des Sdis précisez-vous dans un communiqué unitaire. C’est inédit ?

    Laurent Guilloteau : Dans ce sens, oui. Cela fait un an que les neuf organisations syndicales sont unanimes sur le constat qui a été dressé dans ce communiqué et que nous sommes entièrement d’accord sur l’ensemble des revendications. La Sécurité civile a, aujourd’hui, le pantalon sur les chevilles. La politique d’austérité du gouvernement et les coupes budgétaires qu’ont subies les conseils départementaux et les communes ont impacté les Sdis. Nos principales revendications ont toutes un lien avec le financement. L’un des principaux axes, c’est le recrutement massif de sapeurs-pompiers professionnels. Sur l’année 2025, on a plus de 2 200 lauréats du concours. Mais certains de l’édition précédente, donc 2023, n’ont toujours pas été recrutés, faute de budget.

    Cette politique austéritaire explique-t-elle pourquoi les sapeurs pompiers volontaires – non limités en heures – sont davantage sollicités au détriment des sapeurs pompiers professionnels ?

    L.G. : Totalement. Aujourd’hui, la faute est à un plafond horaire annuel qui est de 2 256 heures et qu’on ne peut pas dépasser. Pourtant, il y a un texte de loi de 2023 qui permet de libérer des sapeurs-pompiers professionnels sur leur temps de travail. Sauf que les directeurs sont ultra-réticents à détacher du temps de travail des sapeurs-pompiers professionnels au profit des autres départements, dont ils disent pourtant être solidaires. Ils préfèrent les envoyer sur leurs repos ou leurs congés, et sur le statut de sapeurs-pompiers volontaires, parce que du coup, ils ne perdent pas de temps de travail. Il est impensable de se dire qu’on se prive d’une ressource quantitative et qualitative sous l’effet d’un statut alors que, concrètement, on est agent de la fonction publique territoriale.

    Vous entendez peser sur le prochain Projet de loi de finances pour 2027 ?

    L.G. : Il est vrai, comme le dit Laurent Nuñez [ministre de l’Intérieur], que la Sécurité civile a vu une augmentation de son budget alloué au titre des derniers projets de loi de finances. Mais ce que le ministre oublie de dire, c’est que si on fait un ratio de ce que pèse aujourd’hui la Sécurité civile – un des derniers services publics qui arrive encore à fonctionner, malgré les difficultés et les contraintes que l’on peut rencontrer – par rapport à l’investissement qui a été mis sur les projets de loi de finances, notamment pour les JO 2024, pour les Armées et pour la Sécurité intérieure, on est très loin du compte. Alors oui, on va interagir sur le projet de loi de finances. C’est vital à l’échelle nationale. On a loupé le coche après la saison des feux de 2022 où il aurait fallu déjà revoir les budgets des services départementaux d’incendie et de secours. Cela va être difficile à rattraper aujourd’hui avec toutes les coupes budgétaires que présente M. Macron…

    Que peut-on retirer du Beauvau de la Sécurité civile ?

    L.G. : Le ministère de l’Intérieur et le gouvernement ont fait des groupes de travail pour occuper le temps et le terrain. Pendant ce temps-là, ils ont oublié d’agir et de sortir le projet de loi prévu à l’issue de ces travaux. Depuis, on a vu défiler plusieurs ministres que ce soit Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et aujourd’hui Laurent Nuñez.

    La Sécurité civile est-elle dans les priorités du gouvernement ? C’est notre interrogation. Je vous le dis, la réponse c’est non. Si on était vraiment dans les préoccupations du gouvernement, il aurait mis en place dans les projets de loi de finances et dans le Beauvau des mesures pour faire avancer la Sécurité civile.

    Cette saison des feux est particulièrement dévastatrice. Si des investissements ne sont pas rapidement faits dans la Sécurité civile, au vu du réchauffement climatique, les prochaines seront pires ?

    L.G. : La synthèse est la bonne. Les saisons comme 2026 vont devenir la norme. Le feu de forêt devrait être enseigné dans le risque courant. Depuis combien d’années on parle du réchauffement climatique et de son impact ? Les canicules, on en a déjà eu. On se rappelle de 2003 et des premières, dévastatrices, qui ont causé énormément de morts. Le ministre de l’Éducation nationale, a dit [le 26 juin 2026 ndlr], que le gouvernement avait anticipé la canicule. Si on avait anticipé, on n’aurait pas provoqué la fermeture de classes parce qu’il y faisait 35 degrés. S’il y a une chose que le gouvernement n’a pas faite, c’est d’anticiper.

    Si on était vraiment prêts et si on avait été en capacité de répondre au moment voulu sur des feux majeurs en même temps sur l’ensemble de territoire, on n’aurait pas eu à épuiser la ressource au 31 juillet, que ce soit de sapeurs-pompiers professionnels ou volontaires et de personnels administratif, technique et spécialisé. Ce sont des gens dont on parle très peu et qui font aujourd’hui fonctionner les Sdis dans la partie administrative, la réparation des véhicules et le maintien de nos unités opérationnelles. Sans tous ces gens-là qu’on a sollicités durant un mois, corvéables à merci, durant des heures, en s’asseyant sur leurs périodes de repos et aussi leur période de congé, ça n’aurait pas existé.

    La polémique autour de la commande de Canadairs est-elle justifiée ? Qu’est-ce que cela aurait pu changer sur le terrain ?

    L.G. : Les Canadairs, c’est comme un camion-citerne feux de forêts, quand il tourne toute la journée, le lendemain, il a besoin d’une maintenance. Il y a des matins où il n’y en avait que 5 disponibles. Puis, l’après-midi, il y en avait peut-être 7 ou 8. Et le lendemain matin, on redescendait à 5. On parle souvent des machines mais il faut aussi prendre en compte les horaires de vol du pilote à l’intérieur, qui doit avoir une certaine lucidité durant toutes les missions qu’on lui demande. Souvent, ça aussi, ça nous fait défaut.

    Le travail de précision des Canadairs ne pourra jamais être remplacé par les hélicos supplémentaires qui ont été loués. Les Canadairs ont une capacité et une force de frappe qui est quand même différente. Gabriel Attal, lorsqu’il était Premier ministre, a sérieusement amputé le budget de la Sécurité civile, et notamment dans l’achat de cette flotte aérienne. Si deux Canadairs de plus avaient été présents sur les chantiers de Gironde, ils auraient peut-être compensé la maintenance qui était obligatoire pour l’aspect sécuritaire du personnel en vol et au sol.

    REPÈRES

    258 641

    sapeurs-pompiers sont recensés en France dont 200 961 volontaires. 13 377 sont militaires comme le bataillon des marins pompiers de Marseille. Les pompiers du 13 comptent 7 500 agents.

    80 %

    des interventions des SDIS sont consacrées au secours à la personne contre seulement 6% pour les incendies. Sur tout le territoire, 13 000 interventions par jour sont réalisées.

    Attaque massive

    La doctrine définie nationalement prévoit l’attaque massive des feux naissants.

    En clair maîtriser les incendies avant qu’ils n’atteignent 5 hectares.

    Feux d’hiver

    En 2019, sur les 43 000 hectares qui brûlent en France, 36 000 partent en fumée en janvier et février, note dans son rapport Effis, système européen d’information sur les feux de forêt.

  • La France brûle et l’État regarde ailleurs

    La France brûle et l’État regarde ailleurs

    Au moins 120 000 hectares partis en fumée et la France brûle toujours. Une douzaine d’incendies est encore en cours, entre ceux qui n’ont pas été éteints et ceux qui ont démarré, au cœur d’un été bouillant où se succèdent les vagues de canicule à un rythme effréné. Alors que les pompiers s’épuisent à venir à bout de « feux extrêmes », ils dénoncent en bloc le manque de moyens, d’organisation et d’anticipation d’une situation pourtant prévisible. Au point de se demander si des leçons pourront enfin véritablement en être tirées.

    D’abord parce que de rapports en rapports, depuis le début des années 2000, les scientifiques, comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), n’ont cessé d’alerter sur la montée des températures fort probable. Les données de l’observatoire européen Copernicus publiées ce lundi 10 août attestent encore, si besoin était, que les choses ne vont pas s’arranger, la sécheresse alimentant la sécheresse, la chaleur affectant aussi la surface de la mer avec « le développement rapide de conditions de type El Niño dans le Pacifique équatorial » note l’observatoire. Les sommets pour le climat se sont enchaînés mais les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent de progresser, faute d’ambition commune des États.

    Au niveau national et local, plusieurs questions fondamentales émergent. Après le feu dévastateur en Gironde, Didier Chautard (SE), le maire de Saumos, commune largement impactée par le méga feu girondin, a adressé une lettre ouverte aux dirigeants régionaux et nationaux, dont Emmanuel Macron, les appelant à s’attaquer aux « causes profondes » des feux. « La Nature nous rappelle à l’ordre » écrit-il. « À nous de l’entendre, estime-t-il, avec une véritable stratégie, construite avec celles et ceux qui vivent, travaillent et administrent ces territoires au quotidien. » Il appelle à un « point de départ d’une réflexion collective » et non à « un laboratoire de décisions prises dans l’urgence ».

    Les Départements financeurs essentiels

    « Le soutien de la nation » et « l’unité », prônés par le président de la République lors de sa visite à Bordeaux le 27 juillet, ont fait… long feu. Emmanuel Macron a beau arguer que le budget de la sécurité civile est passé de 450 millions d’euros en 2017 à plus 800 millions d’euros aujourd’hui, l’opposition notamment de gauche (PCF, LFI, PS, EELV) lui a vertement rappelé, que la loi promise à l’issue du Beauvau de la sécurité civile, engagé entre 2024 et 2025, n’était toujours pas à l’ordre du jour. Factuellement, à la relecture des votes au sein de l’hémicycle du Palais Bourbon, sur les textes concernant la lutte contre les incendies, droite, macronistes et RN s’illustrent particulièrement par leur refus du recrutement de pompiers professionnels, de la hausse et l’attribution d’une partie de la taxe de séjour aux Sdis ou de la création de pare-feux de feuillus.

    Pire, en février 2024, le gouvernement de Gabriel Attal avait acté par décret une coupe budgétaire de 52,8 millions d’euros dans les crédits de cette dernière. De quoi remettre en cause la commande de deux Canadairs supplémentaires. Des avions souvent cloués au sol pour maintenance, qui auront mis par exemple plus de quatre heures à survoler le feu de Gironde rappellent nos confrères de Sud Ouest.

    Les premiers financeurs des services d’incendie et de secours restent donc les Départements, ces collectivités assurant 60% des 5,6 milliards de budget des Sdis. Une contribution qui a doublé en 20 ans, dans un contexte d’austérité budgétaire accrue.

    Attendu le 17 août en Gironde, le Premier ministre, Sébastien Lecornu s’est, pour le moment, contenté de créer une (énième) mission, sur la « reconstruction et adaptation des territoires », dédiée aux zones touchées par les feux cet été. Composée de « cinq personnalités qualifiées, expertes des sujets d’aménagement du territoire, d’Économie, de finances publiques, de développement durable, de forêt et de logement », elle entend sans surprise « accélérer et faciliter la reconstruction, le soutien économique et l’appui à la population » touchée par les incendies.

    Pendant ce temps, au niveau européen, on cause stratégie. La Commission a présenté en mars son plan, axé sur quatre piliers : prévention, préparation, réponse et réhabilitation. On promet aussi du matériel, hélicoptères et Canadairs d’ici 2030.

    L’exemple australien

    Et puis il y a l’exemple australien où on a pris le taureau par les cornes. Sur l’île continent, on a mis en place un suivi de la prévention bien avant la saison des feux et remis au goût du jour le brûlage maîtrisé par les Aborigènes pour éliminer les feuilles mortes et herbes sèches, du combustible pour les flammes. Des plans de survie précis ont été élaborés pour les habitants et trois niveaux d’alerte décrétés.

    Où les feux extrêmes peuvent finalement être un déclic pour, enfin, passer à l’action.

  • Consumés, les pompiers exigent des moyens

    Consumés, les pompiers exigent des moyens

    « La Sécurité civile est-elle dans les priorités du gouvernement ? » interrogent d’une même voix l’ensemble des organisations syndicales des Services départementaux d’incendie et de secours (Sdis). La réponse est « non » pour les représentants des pompiers mobilisés ce jeudi pour exiger des moyens à la hauteur des enjeux. Grèves dans les casernes et rassemblement devant le ministère de l’Intérieur sont organisés pour interpeller le gouvernement dans la perspective du budget 2027.

    Assez de paroles, des actes !

    Car s’ils sont applaudis et salués pour leur courage et leur abnégation, les pompiers professionnels et volontaires en ont assez de ces paroles et veulent des actes et des engagements. Pour qu’elle puisse répondre aux nouveaux défis du réchauffement climatique, la Sécurité civile doit changer d’échelle. Comment admettre que faute de budget, des pompiers professionnels reçus au concours en 2023 ne soient toujours pas recrutés ? Est-ce décent d’épuiser les pompiers volontaires qui n’ont pas de statut décent ?

    Pour les neuf syndicats de pompiers « on a loupé le coche » après les feux de 2022. La faute au choix politique fondateur du président Macron : absoudre les riches de l’impôt en coupant dans les budgets des services publics. La préparation du budget 2027 ne devrait pas déroger à cette règle d’airain de la macronie. Autant dire que l’annonce du Premier ministre, mercredi, sur la création d’une mission confiée à quatre députés et trois sénateurs pour proposer de nouvelles mesures contre les feux de forêt a tout d’un coup de communication. Insupportable.

  • L’agriculture occitane face aux sécheresses

    L’agriculture occitane face aux sécheresses

    « Le nombre de jours secs devrait encore augmenter de 25% si les émissions suivent leur trajectoire actuelle, et jusqu’à 50% selon le scénario le plus pessimiste. » En septembre 2024, le Réseau action climat* (Rac) dresse, dans un rapport, un panorama des conséquences du changement climatique dans toutes les régions. Si l’impact est général, l’Occitanie est particulièrement touchée par la sécheresse. Ainsi, la surface moyenne concernée par la sécheresse a triplé depuis 1960, souligne le Rac. Une réalité qui se confirme cet été 2026 marqué par des températures records et des canicules à répétition.

    Mardi 4 août, Météo-France a annoncé qu’avec une température moyenne de 24,9°C, le mois de juillet dépasse les précédents records de la canicule d’août 2003 (24,8°C) et de juillet 2006 (24,4°C). L’excédent de température par rapport aux normales (période 1991-2020) – qui interviennent elles-mêmes dans un climat déjà réchauffé par les activités humaines – atteint, comme en juin, +3,8°C. « Il s’agit de la deuxième anomalie mensuelle la plus élevée » jamais enregistrée après celle de février 1990 (+4°C), indique le prévisionniste national dans un communiqué.

    Faire face à ce réchauffement est un défi pour la première région française en nombre d’exploitations agricoles : plus de 64 000, réparties sur 3,1 millions d’hectares de surface agricole répertoriée en 2020. Avec une grande diversité : viticulture, élevage, fruits et légumes, grandes cultures… L’agriculture représente 165 000 emplois, ce qui en fait le premier secteur économique de l’Occitanie.

    Conséquence directe des sécheresses majeures, les usages de l’eau sont fortement impactés. Aujourd’hui, 80% de la France métropolitaine est soumise à des restrictions d’eau. C’est aussi le cas des territoires d’outre-mer. Dans le département du Gard, le préfet Jérôme Bonet « après avoir réuni un Comité de la ressource en eau (CRE), a décidé de renforcer les mesures de restrictions sur les bassins-versants du Virdoule et des Gardons amont et aval », indiquaient les services de l’État en début de semaine. Le CRE devait se réunir le 6 août « afin d’évaluer la nécessité d’ajuster ces mesures de restriction sur l’ensemble du département ». Le niveau le plus élevé des restrictions concerne le bassin-versant du fleuve Hérault amont, placé en niveau de restriction d’eau « crise ». C’est-à-dire que « seuls sont autorisés les usages prioritaires de l’eau, concourant à l’alimentation en eau potable des populations, à la survie des espèces aquatiques, à l’abreuvement des animaux, à la sécurité civile et à la salubrité publique. Des demandes de dérogations, encadrées, sont possibles au bénéfice de l’irrigation agricole », précise la préfecture. Dans l’Hérault, le bassin-versant du Jaur, qui prend sa source à Saint-Pons-de-Thomières, est aussi placé au niveau le plus haut.

    S’adapter ou mourir ?

    Le Rac mentionne dans son rapport les études du Réseau d’expertise sur les changements climatiques en Occitanie (Reco) sur cette question de l’accès à l’eau : « Les conflits liés à la ressource en eau devraient augmenter, et les différents types d’usages seront tous impactés : domestique, agricole, industriel, énergétique… Or dans certains cas, la demande en eau pourrait augmenter du fait du changement climatique. » Et de citer l’exemple du canal de Gignac, sur le bassin-versant de l’Hérault, où « la demande en eau pour l’irrigation agricole pourrait augmenter de 11 à 48% ».

    Les conflits liés à l’eau sont très médiatisés par certains syndicats agricoles comme la Coordination rurale (proche de l’extrême droite) alors que moins de 7% des surfaces agricoles sont irriguées. Sauf que l’absence de pluie, notamment en Occitanie, fait monter la pression. José Pérez, président de la Coordination rurale du Lot-et-Garonne, incite les agriculteurs à passer outre les restrictions. « N’hésitez pas à irriguer, on viendra sortir ceux qui nous contrôlent », a-t-il déclaré récemment.

    Loin des discours démagogiques, pour le Reco, « la gestion de l’eau et notamment les usages agricoles devront être repensés pour s’adapter aux nouvelles conditions climatiques ». L’adaptation est déjà à l’œuvre. Des viticulteurs de l’Aude et des Pyrénées-Orientales ont exceptionnellement commencé leurs vendanges fin juillet. Le Réseau action climat ne dresse pas simplement un constat, mais fait aussi des propositions. « L’une de ces réponses durables est le développement des pratiques agroécologiques, dont l’agriculture biologique. Selon le dernier rapport du Giec, ces approches “peuvent renforcer la résilience au change ment climatique, avec de multiples cobénéfices”. Elles offrent en effet une plus forte résistance aux événements extrêmes. » Et de citer, par exemple, la diversification « des cultures en intégrant notamment les cultures de légumineuses, qui permettent un meilleur maintien de la matière organique dans les sols, et allonger leurs durées de rotations ». Des actions concrètes donc, comme les études sur les cépages pour écrire l’avenir de l’agriculture occitane.

    * Créé en 1996 à l’initiative de France Nature Environnement, WWF, Greenpeace et les Amis de la Terre, le Réseau action climat fédère 27 associations nationales.

  • [C’est l’été] Pierre, médecin tout-terrain

    [C’est l’été] Pierre, médecin tout-terrain

    Entre son activité au Samu à plein temps, ses interventions à la base de Marignane en tant que médecin volontaire et son engagement auprès des sapeurs-pompiers volontaires à Rognac, Pierre Morel jongle allègrement avec trois plannings et ce n’est pas près de s’arrêter. « Tant qu’à faire ! Quand on aime ça », nous répond-il quand on lui demande comment il fait avec toutes ses casquettes. Parmi l’équipe d’intervention à bord de l’hélicoptère, le médecin est tout aussi essentiel que le pilote, le mécanicien de bord, l’infirmier ou le secouriste « spécialisé hélico », « un SSH dans notre jargon à nous », explique-t-il.

    Trois institutions ou organismes « fournissent des médecins » à la Sécurité civile, le Samu des Bouches-du-Rhône, le Sdis 13 et le Bataillon des Marins-Pompiers, poursuit Pierre Morel, confessant qu’il en apprend tous les jours sur cette entité assez spéciale. « J’ai découvert il y a quelques années qu’il y avait un département déminage que je ne connaissais même pas ! », indique-t-il dans un sourire.

    Son engagement, « c’est très ancien ». « Ma première permanence, je l’ai faite en octobre 1989. Vous voyez, ce n’est pas d’hier ! », raconte-t-il. Ce qui l’a motivé, c’est élargir son panel de connaissance du métier. « Dans notre activité médicale extra-hospitalière, c’est une manière de mettre en œuvre notre profession, qui est un petit peu différente », estime-t-il. Même si le cockpit de l’hélico reste tout aussi contraint qu’un camion du Samu, avec chaque chose à sa place, des sacs rouges bien organisés.

    Autre atout, maîtriser à la fois l’intérieur, pour celui qui fait aussi de la régulation, et les interventions à l’extérieur. De quoi améliorer la prise en charge de la victime. Le concours de l’infirmier est aussi d’importance, « ça va plus vite évidemment à quatre mains qu’à deux mains ». Il descend alors, treuillé, après que le secouriste ait assuré la sécurité. Un ordre et des règles qui comptent, insiste-t-il.

    Quand le diable se niche

    dans les détails

    « La Sécurité civile, c’est un environnement sécuritaire que j’apprécie tout particulièrement. On n’est pas dans une entreprise privée qui pourrait estimer qu’il faut que la machine vole pour rentabiliser », précise-t-il, « ici, s’il y a un moment il y a un voyant qui s’est allumé, même si on sait que c’est un voyant qui ne pose pas de problème, s’il y a une des fenêtres sur laquelle il y a une toute petite fissure qui a commencé parce qu’il y a une vis qui a claqué le petit plexiglas… On en tient compte ». C’est même pour lui « essentiel ». Il se souvient d’un drame, « il y a quelques années… C’était l’hélicoptère du Samu 30 qui s’est crashé sur les collines de la Nerthe avec trois morts dedans ».

    Pour agir vite et bien, l’entraînement reste également une constante. « Le treuillage c’est une phase habituelle mais qui n’est pas dénuée de risques, et nécessite une pratique régulière. Il faut une forme physique minimale, même si vous le voyez je ne suis pas un grand sportif », se marre-t-il. Plus impressionnant, il détaille aussi cette formation plus sous-marine, « au cas où on est obligé de s’extraire d’un hélico qui se met à l’eau. On nous plonge dans la mer, et il faut qu’on puisse se détacher, apprendre les gestes ».

    Pour le reste, il se dit avoir été comme touché « par un virus ». « Une fois qu’on y est, on apprécie tellement ça. Alors si en plus de l’activité, le compagnonnage avec les collègues est fantastique, pourquoi vouloir le quitter ? » précise Pierre Morel, qui assure volontiers jusqu’à trois permanences par mois sur la base de Marignane.

    « Ça me plaît, ça c’est évident. Il pourrait y avoir de la lassitude, de la fatigue… mais non », enchaîne-t-il, mettant en avant son moteur : « le côté humain ». « C’est sans fin. Rien que la satisfaction d’avoir eu le sentiment d’aider la personne… » se félicite-t-il. Et puis « on a des situations incroyables, des choses que personne ne vivrait à part nous, quoi, finalement » estime le médecin, « je ne veux pas faire dans le lyrique, mais vous imaginez bien que quand vous survolez la mer Méditerranée, les calanques… On a de ces points de vue… On n’en est jamais blasé ».

    Reste la vérité crue de l’intervention. S’il tient, c’est aussi parce qu’il a « une capacité à oublier faramineuse ». Mais il y a des souvenirs qui s’incrustent. Comme cette mission dans la Sainte-Victoire « où un caillou s’est détaché par le souffle de l’hélico, alors qu’on était auprès de la victime. Et en fin de compte « le gros caillou a claqué sur une dalle de roche à côté de nous à 5 ou 10 mètres. Et là vous vous dites : “On est passés près quand même” Et on ne peut rien y faire ». Le secours porté à un plongeur en arrêt cardiaque dans la rade de Marseille ou le treuillage sur un bateau l’ont aussi marqué.

    « C’est l’inconnu. Même si les choses se sont améliorées, puisque grâce à l’informatique qui a envahi évidemment tous nos systèmes, on a quand même des informations même pendant qu’on vole sur notre smartphone de travail. On peut lire à jour le bilan qui a été passé », nuance-t-il. Et puis « dans l’activité urgentiste, il y a le vinaigre et il y a le sucre, le miel. Ce sont des activités comme ça qui font le miel, le petit plus », résume-t-il.

    Assuré de la relève, « il y a plus de demandes que de places », heureux que la profession se féminise aussi, il imagine un arrêt de carrière « ferme, définitif et brutal ». Mais « sans regret aucun ». « Il y a 20 ans on aurait discuté ensemble, j’aurais fait exactement la même chose que ce que je fais actuellement. Quand ça s’arrêtera, ça s’arrêtera. »

  • Volontaires : au feu sans compter leurs heures

    Volontaires : au feu sans compter leurs heures

    À 18h42, le bip arrache Léa à son café. Aide-soignante dans un Ehpad le jour, elle enfile en moins de deux minutes le pantalon de feu suspendu à son casier, lace ses bottes sans un mot. « Quand ça sonne, je pars. On ne réfléchit plus, le corps sait. On parlera après », lâche-t-elle en grimpant dans le fourgon. Ce soir, c’est un accident sur l’A9. Il y a trois ans encore, cette trentenaire originaire de Codognan ignorait tout des gestes de secours. Une soirée portes ouvertes au centre de secours, une discussion avec un voisin volontaire, et la bascule : « Je voulais que mon engagement serve à quelque chose de concret, pas juste à mon salaire. »

    Le lendemain matin, épuisée, elle retrouve à la caserne de Nîmes deux autres visages de ce même engagement : Karim, agent communal de 43 ans, et Julien, cuisinier dans un lycée. Trois métiers, trois vies, une même ligne rouge : rester disponibles lorsque le feu prend de l’avance. Une discipline qu’ils partagent avec près de 2 800 sapeurs-pompiers volontaires dans le Gard. Aux côtés de 717 professionnels, ils représentent à eux seuls plus des trois quarts des effectifs opérationnels du département.

    C’est sur ces épaules que repose l’essentiel de la réponse quand, l’été venu, la menace change d’échelle. Le mistral pousse les flammes, la fumée avale l’horizon et les heures se dilatent sous les casques. Les volontaires montent alors dans les fourgons après une journée de travail, sacrifient un week-end, écourtent un repas de famille. « On peut partir pour deux heures et rentrer le lendemain », résume Karim. Son employeur le libère lorsqu’il le peut ; dans les petites entreprises, l’absence pèse davantage.

    Mais le quotidien des volontaires ne se résume pas aux colonnes de fumée. Léa a vite été éloignée des images de héros qui accompagnent parfois la vocation : malaises, chutes, accidents et détresse sociale composent l’essentiel des sorties. « On entre parfois chez des gens qui n’ont vu personne depuis plusieurs jours. Avant de soigner, il faut rassurer. » Le feu laisse d’autres souvenirs : la chaleur qui traverse la veste, le craquement des pins, les braises qui franchissent une route que l’on croyait sûre. Pour affronter l’un comme l’autre, les heures de formation et les exercices s’accumulent. Dérouler les tuyaux, reconnaître les vents ou porter une victime ne s’improvise pas. « Il faut que les gestes reviennent même lorsque la fatigue et la peur brouillent tout », souffle Léa.

    Des vies réglées sur le bip

    Julien, lui, a appris à vivre au rythme du planning qu’il remplit chaque mois, disponibilité par disponibilité. À 51 ans, il compte près de vingt années de volontariat, et sa femme reconnaît le bip avant lui. « Pour un accident, elle s’inquiète. Pour un feu de forêt, elle ne dort pas. » Avec le temps, dit-il, il a aussi appris à moins foncer : « Avec l’âge, on lit mieux le terrain. Le courage, c’est aussi savoir quand reculer. »

    Cette expérience ne sera pas de trop : depuis le début de l’été, les sapeurs-pompiers du Gard ont déjà fait face à 508 feux, ayant parcouru 836 hectares. Dans les périodes les plus sensibles, jusqu’à 150 pompiers supplémentaires peuvent être mobilisés chaque jour. Autant de congés déplacés, de journées de travail abandonnées, de familles qui attendent. Une trentaine de centres de secours seulement couvrent ce vaste territoire exposé aux feux, aux inondations et aux accidents, et dans certaines casernes, chaque départ devient un calcul : qui peut quitter son travail, garder les enfants, remplacer le collègue déjà mobilisé ?

    Pourtant, aucun ne parle d’abandonner. Léa évoque les silences dans le camion après une intervention difficile. Karim, les repas interrompus et repris froids à deux heures du matin. Julien, cette main serrée par un habitant dont la maison venait d’être sauvée. « On ne fait pas ça pour être des héros, dit-il. Quand tout le monde recule, il faut bien que quelqu’un avance. » Mais derrière l’uniforme, le modèle tient sur des équilibres fragiles : la compréhension des familles, la bonne volonté des employeurs et des volontaires toujours plus sollicités. Lorsque l’un d’eux part plusieurs heures, un atelier, une mairie ou un service tourne parfois avec une personne en moins. Face à des incendies plus intenses, leur engagement demeure une force. Pourtant, à mesure que les étés s’embrasent, les épaules qui portent le système deviennent toujours plus rares.