Tag: peinture

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] À Cantini, dans le miroir d’Arikha, le souvenir de Germain Viatte

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] À Cantini, dans le miroir d’Arikha, le souvenir de Germain Viatte

    Des lumières et des cadrages qui se succèdent, une journée sans relief. Des tons rompus rapidement modulés, un intérieur d’atelier parisien avec un croisillon de hautes fenêtres et le montant d’un escalier de bois. Pas du tout ostentatoires, peu lisibles, deux références signent des appartenances tenaces. Sur les plus hautes bordures, voici deux affiches anciennes, délavées : les lettrines des posters évoquent Poussin et L’Enlèvement des Sabines ainsi qu’une exposition d’Ingres.

    Sur cette toile datée de 1987, la donne serait immobile et silencieuse comme chez Pieter de Hooch ou Morandi si ne surgissait pas au centre de l’image une apparition sans narcissisme ni complaisance. Décalé derrière le châssis d’une toile, en proximité avec le scénario des Ménines de Velasquez, l’autoportrait du peintre Avigdor Arhika interroge un tressaillement, les inquiétudes et la banalité d’un visage. Dans les reflets réduits d’un miroir, un être fragile et poignant recadre invinciblement notre vision, questionne nos regards.

    Décédé en 2010, né en 1929 entre Roumanie et Ukraine en Bucovine, la contrée d’enfance d’Aharon Appelfeld et de Paul Celan, Avigdor Arikha avait comme ces deux immenses écrivains, subi les persécutions nazies. Déporté comme son père qui mourut en 1942 dans un camp de travail forcé, la Croix Rouge l’avait sauvé in extremis. Avant de s’établir à Paris en 1954, il s’était formé aux arts plastiques à Jérusalem. Caravage vu au Louvre en 1966 l’avait conduit à adopter les partis pris de l’art figuratif. En sus de Roger Blin et de Samuel Beckett qui écrivit à son propos, il était lié d’amitié avec des historiens de l’art comme Jean Clair, Jean-Pierre Cuzin et David Sylvester.

    À l’occasion d’une exposition titrée « Peindre dans les lumières de la Méditerranée », Arikha avait présenté en octobre 1987 cet « Intérieur d’atelier avec miroir » au musée Cantini. Son complice et ami de toujours, Germain Viatte voulut immédiatement que ce tableau entre dans la cohérence de la collection d’un musée où Balthus, Bacon, Cremonini et Mason sont présents. Pour un montant de 40 000 dollars (260 000 francs de cette époque) la toile fut négociée à New York, auprès de la galerie Marlborough. Quelques saisons plus tard Cantini achetait un portrait photographique d’Arikha, réalisé par Martine Franck.

  • [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    Leur présence est signalée dans le grand salon du Jas de Bouffan, dans l’appartement de la rue Boulegon ainsi qu’à l’atelier des Lauves. On les aperçoit dans cet ultime espace, Vincent Bioulès les a figurés dans des études préparatoires, des huiles sur toile sur lesquelles il s’exerça au moment d’achever en avril 2006 son grand format de l’Atelier Gris commandité par le musée Granet.

    Ce motif du Crâne apparaît chez Cezanne en 1866. Avec l’accompagnement et le vocabulaire qu’un artiste commençant utilise, pour méditer à propos d’une Vanité : un chandelier doté d’une bougie écrasée, les pages blanches d’un livre religieux, des roses et des pivoines, fragiles et desséchées complètent son propos. En revanche, pendant ses dernières années de création, Cezanne affrontait directement cette expérience. Sur toile ou bien en aquarelle, quand bien même il arrive qu’elles soient posées sur un drap ou bien sur un tapis d’Orient, les « pyramides de crânes » qu’il scrutait relevaient d’un total silence. Le peintre les rangeait sommairement sur un plan de table ; elles engagent une radicalité, jamais les conventions d’un discours de finitude.

    D’ordinaire visibles à l’Institute of Arts de Detroit, ces trois crânes sont datés des années 1898-1900. Ces « extinction studies » n’ont ni mâchoires ni dents. Les creusements de leurs arcades et de leurs orbites sont sauvagement neutres, sans échappatoire ni divertissement. La vérité et la beauté ne sont pas obligatoirement incompatibles, chaque cavité se distingue magistralement de l’autre, les volumes et les colorations de ces messagères sans voix ni regard sont magiquement nuancés.

    Cette chronique, la douzième et dernière consacrée à l’exposition du musée Granet comporte involontairement un élément dissuasif. Succès oblige, aucune réservation n’est à présent possible, les derniers jours de cet événement, 11 et 12 octobre, sont programmés à guichets fermés. L’office du tourisme d’Aix avance un total de fréquentation proche des 372 000 visiteurs de l’exposition Picasso-Cezanne de 2009. 77% des visiteurs sont français, les gens de Paca sont plus nombreux que ceux d’Ile de France. Les 23% restants sont des étrangers ; avec en tête les USA, 120 nationalités sont dénombrées.

  • « L’Allégorie de la poésie » rejoint le musée Fabre

    « L’Allégorie de la poésie » rejoint le musée Fabre

    L’Allégorie de la poésie, signée et datée de 1774, a fait son entrée dans les collections du musée Fabre. Grâce au soutien de la Fondation d’entreprises du musée et à une subvention exceptionnelle du Fonds du patrimoine, l’établissement culturel montpelliérain a acquis par exercice du droit de préemption cette œuvre d’Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842) lors de la vente Artcurial à Paris, le 23 septembre. Il s’agit d’une peinture précoce, atypique et ambitieuse d’une artiste essentiellement connue pour son activité de portraitiste.

    La peintre officielle de Marie-Antoinette

    Formée par son père le pastelliste Louis Vigée, puis par le peintre Gabriel Briard, la jeune Elisabeth Louise Vigée est très tôt remarquée et soutenue par les peintres Gabriel François Doyen et Joseph Vernet. Elle produit ses premières peintures au début des années 1770, sans être rattachée à une corporation professionnelle. En 1774, elle est obligée de rejoindre la corporation de l’Académie de Saint-Luc, communauté des peintres et sculpteurs de Paris, afin de pouvoir poursuivre son activité. Elle expose au Salon de l’Académie de Saint-Luc plusieurs portraits et études de têtes, ainsi que trois allégories de la peinture, de la poésie et de la musique. L’Allégorie de la poésie témoigne ainsi des débuts de sa prestigieuse carrière. Quatre ans plus tard, Élisabeth Louise Vigée Le Brun devient en effet peintre officiel de la reine Marie-Antoinette, dont elle exécuta plusieurs portraits.

    Cette œuvre atypique permet aussi de renforcer, au sein des collections, la présence des femmes artistes du XVIIIe siècle avec un nom emblématique venu rejoindre Marie Thérèse Reboul et Adélaïde Labille-Guiard. Jusqu’à ce jour, Élisabeth Louise Vigée Le Brun n’était évoquée dans la collection que par la copie d’un portrait légué au musée par Alfred Bruyas en 1876.

  • L’Afrique à l’honneur avec une nouvelle biennale Euro-Africa

    L’Afrique à l’honneur avec une nouvelle biennale Euro-Africa

    Montpellier met à l’honneur les relations entre l’Europe et l’Afrique. Après un sommet Afrique-France en 2021 puis une première biennale euro-africa de Montpellier en 2023, c’est une seconde édition qui s’ouvre à partir du 6 octobre, sur le thème du mouvement.

    La manifestation semble avoir passé la vitesse supérieure puisque plus de 130 événements faisant intervenir pas moins de 300 artistes, scientifiques, sportifs, penseurs, etc. sont programmés. Avec, comme parrain de cette édition, l’historien et politologue camerounais Achille Mbembé, qui donnera une conférence sur la coopération internationale de demain (7 octobre, 19h30 au Corum).

    Se voulant « un point de jonction entre l’Europe et l’Afrique » et « fière d’être une ville cosmopolite », Montpellier entend jouer un rôle primordial dans les liens qui unissent l’Europe et l’Afrique, d’autant plus dans le contexte actuel. « Le discours de Trump à l’ONU nous oblige à lui répondre. À ceux qui se vantent de vouloir ériger des murs, nous opposons que notre devoir est d’ériger des ponts. À ceux qui s’efforcent de cultiver les peurs, nous devons montrer que l’autre peut nous enrichir et que ce dialogue est indispensable. À Montpellier, nous avons une chance inouïe : il existe des diasporas. Des compatriotes qui ont la double nationalité s’engagent dans la ville pour nous aider à renforcer ces ponts », souligne le président PS de la Métropole de Montpellier, Michaël Delafosse.

    Les diasporas à l’honneur

    Des diasporas africaines à l’honneur puisque sera lancée au cours de la biennale une « Assemblée des diasporas ». « Nous allons réaliser une charte pour une coopération inclusive que nous allons proposer à la ratification des grands bailleurs qui sont à nos côtés. C’est unique en France », précise Claire Hart, vice-présidente déléguée au rayonnement international et à la coopération européenne. Qui confie plancher sur une « déclaration de Montpellier » rassemblant les préconisations des représentants des différentes diasporas africaines.

    Mais la biennale laisse également la part belle à la culture. Le premier rendez-vous est donné avec le danseur et chorégraphe Salia Sanou, le 5 octobre. « Il sera le trait d’union entre l’événement 25 [manifestation culturelle organisée à Montpellier juste avant l’événement, Ndlr] et la biennale. Salia fera un bal chorégraphié participatif sur l’esplanade, en clôture de l’Événement 25. Cela fera office de passage de témoin avec la biennale », précise Vincent Cavaroc, directeur artistique de la biennale et co-gérant du tiers lieu la Halle tropisme. Le début d’une semaine d’expositions, de spectacles vivants, de concerts, de danse, etc. Notamment l’exposition Mix and match de la fondation béninoise Zinsou « qui regroupe une vingtaine d’artistes contemporains africains autour d’un medium, le tissage, le fil. Et avec cette histoire de tissage, on peut créer plein de passerelles entre différents pays, artistes », poursuit Vincent Cavaroc. Côté littérature, plusieurs temps forts rythmeront la semaine, telle la rencontre avec l’auteur sud-africain Albie Sachs (6 octobre, 18h au Corum).

    La coopération est le maître mot de cette biennale. En ce sens est également organisé un congrès les 6 et 7 octobre, autour des défis environnementaux à relever entre l’Afrique et l’Europe. Résilience climatique, question de l’eau, de la dégradation des sols, autant de thèmes sur lesquels vont plancher près de 400 congressistes. Un programme chargé mais destiné à inscrire Montpellier comme « point de jonction entre l’Afrique et l’Europe ».

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au palais Longchamp, Finson, vie brève : Italie et Provence, Le Caravage et Peiresc

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au palais Longchamp, Finson, vie brève : Italie et Provence, Le Caravage et Peiresc

    On aperçoit en pleine maturité un personnage audacieux et affranchi. Né à Bruges en 1578, Louis Finson quitte l’Italie et Naples en 1613. Dans sa trajectoire, les années italiennes sont cruciales. Parce qu’il croise à plusieurs reprises l’œuvre et la présence du Caravage, sa peinture se métamorphose : de même, en d’autres temps et toutes proportions gardées, Cezanne ou Picasso bouleversèrent de jeunes artistes. Finson n’est pas seulement comme l’écrivait Roberto Longhi un « peintre-marchand » qui vend, copie et comprend fortement les toiles d’un artiste qui révolutionne l’art. Il est l’introducteur du Caravage en France, son rôle fut déterminant.

    Torse nu, épaules et bras musclés, auparavant hanté par les clairs-obscurs et l’extase mystique de Madeleine, ce nordiste jubile. Sa main gauche brandit l’acier d’une hallebarde. C’est un guerrier d’opérette, le serre-tête d’un casque sans visière déploie une longue plume blanche. Sa main droite, ses clins d’œil et son visage songent ironiquement à ce que pourront dire son menton et sa bouche. Son séjour entre Marseille et Aix, moins que trois ans jusqu’en 1614, s’adapta aux circonstances et aux commandes : inégal et paradoxal, cet artiste qu’on imagine jouisseur et narquois réalisa pour les églises aixoises de Saint-Jean de Malte et de Saint-Sauveur des peintures religieuses brunes et grises, sobrement austères. Simultanément, il portraiturait l’entourage distingué et raffiné du grand érudit et collectionneur Nicolas Peiresc : entre autres, Boyer d’Eguilles, Lacépède et Guillaume du Vair, l’archevêque d’Aix Paul Hurault, François de Malherbe que Ponge vénérait.

    L’autoportrait est daté de 1613. Qui aurait pu deviner que cet homme robuste et joueur, cette personnalité épanouie, voyageuse et contradictoire doive interrompre brusquement une carrière à ce point prometteuse ? Après avoir séjourné à Arles, Montpellier et Paris jusqu’en juillet 1616, sa présence est signalée à Amsterdam. Il s’affaiblit, tombe malade. Il a 39 ans quand il rédige son testament ; Louis Finson meurt pendant les derniers jours de 1617.

    format 81 x 62 cm

  • Don surprise d’un chef d’œuvre caravagesque à la Ville de Marseille

    Don surprise d’un chef d’œuvre caravagesque à la Ville de Marseille

    Un gentleman offre à Marseille un chef d’œuvre caravagesque. Une générosité qu’on croyait ne pas pouvoir côtoyer, une histoire qu’il fallait vérifier étape par étape. Un personnage qui préfère conserver l’anonymat vient de faire donation d’une toile d’un artiste proche du Caravage, Louis Finson. Coût de l’opération, plus de 500 000 euros !

    Lumières et cruautés, corps en souffrance, reflets de bronze sur la peau, silence et début d’extase. Percé par treize flèches, Saint- Sébastien entamera une nouvelle vie vendredi 3 octobre, dans une salle du rez-de-chaussée du Palais Longchamp. On se hâtera de venir l’admirer. Après une brève présentation au public qui s’achèvera dimanche 5 octobre en soirée, ce martyr rejoindra pour quelques mois le CICRP, le Centre de Restauration du Patrimoine basé à la Belle de Mai. Plusieurs défauts de ce clair-obscur de beau format – 147 x 116 centimètres – impliquent des réparations.

    Un indice fiable aura confirmé les expertises du Cabinet parisien Eric Turquin. En bas à gauche, sa signature mentionne en majuscules son auteur «Aloisus Finsonius fecit» et sa date, 1612. Ce tableau qui appartenait à une famille aixoise fut proposé aux enchères chez Drouot le 18 juin, par la maison de Ventes Ader. Son estimation était raisonnable, 40 à 60 000 euros. Alerté et très motivé, le conservateur du musée Longchamp Luc Georget avait obtenu de la Ville de Marseille des crédits conséquents : 300 000 euros avaient été provisionnés, la possibilité d’une préemption semblait envisageable.

    La déception de Luc Georget fut immense. Au téléphone et dans la salle d’autres concurrents du secteur privé surenchérissaient, le marteau final enregistra un implacable dépassement de prévision : 416.000 euros ! Frais compris, l’acquisition de Saint Sébastien par une galerie italienne voisina 500 000 euros. Quand il reprit son train pour Marseille, le conservateur de Longchamp ne pouvait pas anticiper le miracle qui survint une vingtaine de jours plus tard…

    Vœu de silence

    Surprises et joies, la Ville et les musées furent informés de la volonté d’un ultime acquéreur de la toile : il l’avait rachetée et avait résolu d’en faire donation à Marseille ! Au milieu de cette soudaine clarté, un très respectable point d’obscurité : ce mystérieux donateur exigeait de garder l’anonymat. Mis à part Benoît Payan, Jean-Marc Coppola et les directeurs des musées qui gardent très légitimement pour eux ce secret, personne ne peut révéler l’identité de ce donateur : notre gratitude ne s’exprimera pas directement.

    Ce taiseux n’est pas uniquement un riche bienfaiteur, ce mécène admire des expositions et des tableaux liés au destin de Marseille. On imaginera qu’il a souvent consulté le catalogue de l’exposition de la Peinture en Provence au XVII° siècle, programmée en 1978 au Palais Longchamp. Dans ce catalogue Jacques Thuillier raconte que Louis Finsonius (1578-1617) fut proche du Caravage qu’il hébergea dans son atelier de Naples. Auteur de tableaux qu’on aime dans les cathédrales d’Aix et d’Arles, Finson fut invité en Provence par l’érudit et collectionneur aixois Nicolas Peiresc. D’ordinaire visible à Longchamp, son chef d’œuvre, une copie de La Madeleine en extase du Caravage, est actuellement présenté dans l’exposition Georges de La Tour du musée Jacquemart-André.

    Le tableau, après avoir bénéficié d’une restauration complète pendant plusieurs mois rejoindra ensuite les collections permanentes du musée en 2026, dans un accrochage valorisant les écoles italienne et provençale du XVIIe siècle.

    Alain Paire