Tag: peinture

  • [Portrait] Christèle Gonçalves : allégresse et musicalité

    [Portrait] Christèle Gonçalves : allégresse et musicalité

    De tout temps, du plus loin qu’elle se souvienne, les joies, les regards et les besoins que procure la peinture étaient présents dans sa vie quotidienne. Très jeune à l’école, mélanger des couleurs et reproduire très vite les harmonies qu’elle souhaitait, faisaient partie de ses gestes familiers. Ce fut un réflexe, c’était incontournable : apprendre le dessin, choisir d’être étudiante aux Beaux-Arts relevaient de l’évidence.

    Parmi les peintres qui l’habitent depuis longtemps, il y a Turner et Joachim Sorolla, David Hockney et Peter Doig. Les couleurs, la figuration et des pointes de modernité ont leur nécessité, l’air du temps a ses potentiels et ses contradictions. Son compagnon, le père de ses deux filles est informaticien. À Luminy, elle avait bifurqué du côté de l’apprentissage de la communication. Le diplôme, les machines qu’elle avait dessinées à propos de « Londres à l’époque des Lumières », relèvent partiellement de la sociologie, c’est une sorte de décryptage.

    La vision de la Maison de la Cascade de Frank Lloyd Wright la captive. Entre1990 et 2015, elle pratique passionnément la musique ainsi que les arts de la cuisine. Ou bien, puisque tout n’est pas uniquement pictural, elle voyage. Elle visite le Moma, elle aime profondément les fjords et les embarcadères de la Norvège. Elle lit Charles Buckowski et Virginia Woolf.

    Comme une déferlante,
    la roue des saisons

    Pendant les récentes années, Bernard Plasse à la galerie du Tableau, Christiane Courbon à Châteauneuf-le-Rouge, Pierric Paulian de la Nave Va et Martine Robin pour la sélection du Prix Mourlot ont exposé sa peinture. Rétrospectivement, Chrystèle Gonçalves estime que « les Beaux-Arts furent une traversée un peu floue… tout cela a pris le temps de germer depuis, en attendant le bon moment… il faut apprendre à être patient ».

    Le salon de son appartement du cours Julien est devenu son atelier. Un processus de grande intensité, quelque chose d’irréversible s’est enclenché. Elle commence par peindre des natures mortes en petit format. Les réminiscences et les emportements de chaque tableau engendrent les éveils de nouvelles toiles. Aujourd’hui, comme le démontre le premier mur de son exposition de la rue Consolat, le souffle du métier qui vient, un très vif acharnement lui permettent de prendre le risque de réaliser promptement des grands formats comme les toiles exécutées pendant la première semaine de décembre, quelques jours avant l’inauguration. Des fluidités et des cohérences se sont immédiatement installées, quatre grands panneaux d’une hauteur maximale pour les dimensions de son atelier se sont juxtaposés.

    C’est à la fois réfléchi et intuitif. Ses peintures composent un mixte de formes, de couleurs et de lumières, une simultanéité et des convergences qui relèvent à la fois de la nature morte ou bien d’un fragment de paysage. En dépit de telle ou telle imperfection, malgré des surprises et d’inévitables baisses de régime, un chemin se fraye.

    Rien qui ne soit tragique ou bien mélancolique

    Au départ, elle mettait en place sur un coin de table des éléments minuscules : des pois chiches, des jonchées de feuilles mortes, des ombres et des chatoiements, des radis, des haricots, des cerises et des pop-corns. Une joyeuse translation, une allégresse advenaient. Dans ce travail, rien qui soit tragique ou bien mélancolique. Les temps, les lumières et les impressions se mélangent. Ce qui prévaut au fil des saisons, ce sont des échos et des fugues qui s’organisent, les résonances d’une vraie musicalité.

    En face de cette œuvre quelquefois un peu trop répétitive, on imagine des ressorts ingénus et instinctifs. C’est archaïque, inattendu et sans attaches particulières. Toutes proportions gardées, ses tableaux peuvent faire songer aux bonheurs d’expression de Séraphine de Senlis. C’est indiscipliné et quasiment interminable. Un tumulte fugitivement contenu, des virtualités et des effervescences trouvent leur espace. Chrystèle Gonçalves explique que cela part de presque rien : un parfum dont elle s’éprend, un souvenir olfactif. Une toile peut provenir d’une odeur de mousse dans les bois brusquement remémorée, ou bien de l’étonnement en face d’une famille de moineaux nichée sur son balcon.

    Ce qui guide ses intuitions, ce serait d’avoir doucement gardé à l’intérieur d’une main, pendant quelques instants, la chaleur des plumes, la petite boule de l’oiseau qui très vite reprend son envol. En face de tel ou tel événement à la fois ordinaire et inspirant, tout est clairement mystérieux. C’est inimitable et çà mérite citation. Pour sa part, Saint John Perse écrivait magnifiquement que « sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? »

  • Eudes, le talent au service de la carrosserie

    Eudes, le talent au service de la carrosserie

    Il l’avoue volontiers : la carrosserie n’était pas une vocation innée, ou un héritage familial. Mais Eudes Stenger, jeune carrossier peintre de 19 ans, a fini par en faire une vocation : « Je ne savais du tout quoi faire en sortant du collège. Comme je suis assez minutieux, je suis allé vers la carrosserie. C’était un peu un hasard, mais j’ai directement adoré, donc j’ai continué », explique-t-il humblement. Un métier qui lui permet cependant de travailler au plus près d’une de ses passions : le sport automobile.

    Originaire de Fréjus, il débute alors un bac professionnel Réparation des carrosseries au lycée les Eucalyptus, à Nice. Une formation exigeante, qui demande de l’engagement et du sérieux. « On était 30 dans ma classe au début, mais nous ne sommes que trois, aujourd’hui, à exercer le métier », précise le jeune homme. Son bac en poche en 2024, le garçon poursuit son petit bonhomme de chemin. Pour ajouter une corde à son arc, il s’inscrit alors en CAP peintre sur carrosserie. Une formation d’un an, « la suite logique après le bac », qu’il effectue en alternance. Et qui, là aussi, demande des compétences précises et un savoir-faire qui ne s’invente pas, notamment d’un point de vue scientifique : « On mélange beaucoup de produits différents. Il faut faire attention par rapport à l’humidité, la chaleur, à la pluie… Les matières qu’on utilise ne sont jamais les mêmes. Par exemple, je ne me sers pas des mêmes produits quand il pleut ou quand il y a du vent, car l’humidité dans l’air n’est pas la même. Tout cela, nous devons le calculer », détaille-t-il.

    Deux fois parmi les meilleurs apprentis de France

    Ce second diplôme en poche, Eudes est prêt à se lancer dans le grand bain du monde professionnel. Son maître d’apprentissage est très satisfait, mais ne peut malheureusement pas le garder dans ses effectifs. Mais il le dirige vers un de ses confrères, en besoin de main-d’œuvre, à Roquebrune-sur-Argens, qui lui fait directement confiance en lui offrant un CDI, en tant que peintre, lui permettant déjà, à peine entré dans l’âge adulte, de prospecter pour acheter un logement, lui qui habite encore chez ses parents.

    Et s’il aimerait, à l’avenir, travailler également sur la carrosserie « pour ne pas faire tout le temps la même chose », avant de monter « d’ici moins de dix ans » son propre garage, son épanouissement est (presque) total : « Ce qui me plaît, c’est le résultat final, et tous les enjeux et difficultés de la peinture. Par exemple, tout à l’heure [mardi, avant l’interview, Ndlr], je travaillais sur un capot de Range Rover. Le vernis a eu une réaction : il a micro-huilé, c’est-à-dire que de petites bulles sont apparues. Il faut donc trouver pourquoi ça arrive et faire en sorte que ça n’arrive plus. Il faut toujours satisfaire le client, il faut que tout soit nickel. »

    Cette minutie, essentielle à son métier, Eudes l’a déjà mesurée en compétition. Après une première participation -infructueuse- aux World Skills en 2023, il y a brillé en 2025 (lire ci-contre). Mais ce n’est pas tout, puisqu’il a été consacré parmi les meilleurs apprentis de France en carrosserie en 2024 et en peinture en 2025. Le talent au service de la carrosserie et de la peinture.

  • Quand Cyril Di Méo fait revenir Cezanne pour interroger la modernité

    Quand Cyril Di Méo fait revenir Cezanne pour interroger la modernité

    Dans l’ouvrage intitulé Paul is Back. Retour en terre aixoise d’un peintre impressionniste (BoD éditions, 110 pages illustrées), Cyril Di Méo, professeur de sciences économiques et sociales et élu municipal d’opposition à Aix-en-Provence (PS), imagine le retour du peintre Paul Cezanne dans sa ville natale pour poser un regard décalé sur notre époque.

    « Je me sers de Cezanne comme un prétexte pour une figure politique de ce que devient la cité », explique l’auteur, qui dit avoir voulu éviter un livre « trop politicien ». Né d’une promenade, l’ouvrage s’impose comme une fable contemporaine, empreinte d’ironie. Face à la transformation du monde urbain, Cyril Di Méo observe les ambivalences de la modernité. « Elle a fait des choses magnifiques, mais aussi très moches », juge-t-il, et a créé « un rapport assez moche au monde ».

    L’écologie traverse le texte en filigrane. L’auteur dresse le regard horrifié d’un Cezanne face à la destruction d’une nature qui lui tenait tant à cœur. Que ce soit le projet d’urbanisation de la Constance ou encore la décharge sauvage de l’Arbois, cet ouvrage est l’occasion de rappeler les enjeux écologiques qui traversent la ville d’Aix. Face à cela, l’auteur écrit que « si l’on voulait tuer la nature, Paul, lui, continuerait de la faire hurler à coups de couleurs ».

    Sans nostalgie excessive, Cyril Di Méo revendique une position humaniste et progressiste. Pour lui, l’art reste un levier essentiel de la lutte. « C’est une façon de réveiller le sensible », confie-t-il, convaincu que la construction d’un rapport esthétique au monde constitue une forme de résistance face aux dérives contemporaines.

  • [Vidéo] La toile de Pierre Ambrogiani, un trésor de « La Marseillaise » restauré

    [Vidéo] La toile de Pierre Ambrogiani, un trésor de « La Marseillaise » restauré

    C’est l’histoire d’une œuvre qui retrouve, 80 ans après, le lieu qui a inspiré son auteur.

    La toile monumentale offerte par le peintre Pierre Ambrogiani à notre journal en 1945 a suivi, avec quelques mois de décalage, le déménagement des services de La Marseillaise dans l’aile rénovée de notre siège historique. L’œuvre qui représente les ouvriers du livre de notre titre afférés autour des rotatives, a été exposée durant des décennies dans le bureau des directeurs qui se sont succédé à la tête de La Marseillaise, brièvement reconverti en salle du service des sports pendant les travaux.

    Comme une mise en abîme, la voilà désormais présentée en majesté entre deux colonnes, sous les arcades peintes par l’artiste sur le haut de sa toile.

    Mais avant cela, il a fallu lui redonner de l’éclat et la transporter. Une mission confiée à Tiphaine Vialle et Savana Tardy de l’atelier Lazulum à Marseille. Les deux restauratrices de tableaux se sont glissées au numéro 15 de la place du journal La Marseillaise vidée de ses occupants, mi-novembre, pour prendre soin de l’œuvre.

    « La première étape consiste à décrocher le tableau et de consolider la couche picturale », explique Tiphaine Vialle. « L’œuvre présente des soulèvements plutôt inquiétants, c’est-à-dire des endroits où la couche picturale s’est désolidarisée de la toile donc nous allons tout consolider pour éviter une perte de matière lors de son déplacement », complète-t-elle.

    Colle d’esturgeon et petit fer à repasser

    La toile couchée au sol, face vers le haut, est soigneusement réparée, écaille de peinture par écaille de peinture, avec une colle d’esturgeon spécialement adaptée pour la peinture à l’huile. Les deux restauratrices travaillent à genoux et consolident ainsi toutes les parties du tableau « à portée de bras ». Puis le tableau est relevé pour finir le travail dans les zones centrales.

    « Tout ce qui correspond à des craquelures d’âge, on laisse, simplement on les stabilise », commente Tiphaine Vialle en passant ses outils sur le visage d’un des ouvriers du livre peint en train de contrôler la qualité de l’impression du journal.

    « Notre déontologie veut que l’on applique d’abord les produits les plus naturels et les plus doux et si ça ne marche pas, alors on passe à des produits plus forts », précise-t-elle. En désignant du doigt une plaque de peinture orangée qui se détache de l’une des maisons représentées par l’artiste pour figurer Marseille à l’horizon, Tiphaine Vialle insiste : « Typiquement, il faut sécuriser cette partie car si on roule la toile en la laissant dans cet état, cela va faire craquer la peinture et on risque d’avoir une grosse lacune de couleur. »

    Une fois la colle protéique appliquée, les restauratrices passent un genre de petit fer à repasser séparé de la couche picturale par un film transparent afin de fixer chaque partie réparée.

    Délicatement roulée dans un cylindre argenté

    Au bout d’une journée de travail éprouvante la toile est enfin prête à sortir de la pièce qui l’abritait depuis 80 ans. Elle est délicatement roulée dans un cylindre argenté protecteur, direction l’aile rénovée de notre siège historique.

    Pour l’occasion les bureaux des secrétaires de rédaction sont déplacés. Objectif : dégager un espace suffisamment grand pour étendre une grande feuille de plastique au sol et dérouler la toile, face vers le bas.

    C’est maintenant l’heure de remonter l’immense châssis. « Nous avons numéroté chaque partie », rappelle Tiphaine Vialle. Ça y est, porté à bout de bras, le tableau qui a retrouvé toute sa jeunesse est accroché au mur de la nouvelle salle de rédaction qu’il illumine de ses couleurs vives.

    De quoi donner le sourire à Serge Baroni, le président des Amis de La Marseillaise qui ont financé l’opération. « C’est magnifique, il est vraiment à sa place ici. Nous avons bien fait de nous battre si fort pour conserver ce siège gagné par les armes par les résistants fondateurs du journal », souligne-t-il non sans émotion.

    Anne-Marie Thomazeau, fille de Marcel Thomazeau, dirigeant historique de La Marseillaise en témoigne aussi : « C’est incroyable, dans ce lieu qui a vraiment du sens, le tableau qui était dans le bureau de papa prend une dimension supplémentaire.»

  • Claude Viallat fait tourner la forme et les couleurs à Toulon

    Claude Viallat fait tourner la forme et les couleurs à Toulon

    Dans bon nombre d’œuvres présentées dans l’exposition », écrit Michel Hilaire, commissaire d’Avatar 2005 – 2025, visible jusqu’au 25 avril 2026 à l’Hôtel des arts de Toulon, « Claude Viallat malmène la forme, n’hésitant pas à la rogner, la déchiqueter ou la tourner dans tous les sens. Il joue volontiers sur la notion de vide et de plein à travers des raboutages inattendus ou incongrus ». Ce parcours s’inscrivant « dans la continuité » d’une exposition précédente réalisée il y a 20 ans, « se veut aussi un hommage à Jean Fournier (1922-2006) qui fut le marchand de Viallat de 1967 à 1997 ». Sa peinture acrylique vient se déployer tour à tour sur des draps, bâches militaires et autres fragments de tentes et tissus, dans un geste chatoyant.

    Les goûts et les couleurs

    Comme le rappelle le conservateur général honoraire du patrimoine Claude Hilaire, Claude Viallat résume son art ainsi : « Ma peinture prolifère, elle éclate, elle part dans tous les sens. Elle joue en tressé et en ébouriffé ». Parmi les pionniers et fondateurs du mouvement Support/Surfaces à la fin des années 1960, Claude Viallat se place aussi dans les pas de « grands maîtres de la couleur, depuis Delacroix en passant par les fauves (Derain, Matisse, Chabaud) jusqu’à Simon Hantaï », estime le commissaire de l’exposition. Le résultat, que les visiteurs ont le loisir de contempler dans cette exposition, se matérialise par une tempête d’éléments et formes bigarrés qui font souffler dans ses toiles le vent d’une abstraction toujours en mouvement depuis 60 ans. Un affranchi de l’art qui dit, indique Claude Hilaire : « Il y a des moments où le travail se tend, à une rigueur, et il y a des moments où il se lâche et redevient plus rigoureux, et ainsi de suite (…) J’essaie de jouer avec le goût, de jouer avec le mauvais goût ».

    Ouvert du mardi au samedi de 11h à 18h. Entrée gratuite

  • Rembrandt et ses héritiers picturaux à Draguignan

    Rembrandt et ses héritiers picturaux à Draguignan

    Depuis des siècles, Rembrandt (1606-1669) a fait l’objet de nombreuses expositions. Celle qui prend ses quartiers au Musée des Beaux-Arts de Draguignan se démarque dans le sens où elle interroge la façon dont ses productions ont été perçues « au XVIIIe siècle en France, où ses œuvres influencent profondément artistes et collectionneurs ». À l’origine de ce parcours, intitulé Le phare Rembrandt, le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard, et visible jusqu’au 15 mars, deux tableaux au sein des collections du Musée, « considérés pendant des siècles comme des peintures de Rembrandt », rembobine Yohan Rimaud, conservateur en chef des lieux. Mais « on s’est rendu compte que ces tableaux étaient des pastiches peints après la mort de l’artiste. Pas un phénomène rare, mais cela témoigne de l’importance du goût pour Rembrandt. Il peignait quasi exclusivement pour le marché hollandais et ce n’est qu’après sa mort que ses œuvres ont commencé à être exportées, surtout en France, car Paris est devenue au XVIIIe siècle la capitale européenne du marché de l’art », situe-t-il à propos de cette exposition qui « se concentre sur la perception de Rembrandt après sa mort, plutôt que de l’artiste de son vivant ».

    Inspirations, imitations

    Parmi la soixantaine d’œuvres exposées, certaines de Fragonard, Chardin et Rigaud qui ont été inspirés par le coup de pinceau majeur du peintre hollandais. Ou encore de ses imitateurs les plus zélés, « comme Grimou, qualifié de Rembrandt de la France au XVIIIe siècle car il regardait un tableau de Rembrandt et le transcrivait dans le langage de son époque. Grimou nous apparaît comme un satellite de Rembrandt, toute sa carrière a été une appropriation totale. Il a fait preuve d’une grande finesse et intelligence et a très bien compris le travail de Rembrandt », explique encore Yohan Rimaud.

  • Rembrandt et ses héritiers picturaux à Draguignan

    Rembrandt et ses héritiers picturaux à Draguignan

    Depuis des siècles, Rembrandt (1606-1669) a fait l’objet de nombreuses expositions. Celle qui prend ses quartiers au Musée des Beaux-Arts de Draguignan se démarque dans le sens où elle interroge la façon dont ses productions ont été perçues « au XVIIIe siècle en France, où ses œuvres influencent profondément artistes et collectionneurs ». À l’origine de ce parcours, intitulé Le phare Rembrandt, le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard, et visible jusqu’au 15 mars, deux tableaux au sein des collections du Musée, « considérés pendant des siècles comme des peintures de Rembrandt », rembobine Yohan Rimaud, conservateur en chef des lieux. Mais « on s’est rendu compte que ces tableaux étaient des pastiches peints après la mort de l’artiste. Pas un phénomène rare, mais cela témoigne de l’importance du goût pour Rembrandt. Il peignait quasi exclusivement pour le marché hollandais et ce n’est qu’après sa mort que ses œuvres ont commencé à être exportées, surtout en France, car Paris est devenue au XVIIIe siècle la capitale européenne du marché de l’art », situe-t-il à propos de cette exposition qui « se concentre sur la perception de Rembrandt après sa mort, plutôt que de l’artiste de son vivant ».

    Inspirations, imitations

    Parmi la soixantaine d’œuvres exposées, certaines de Fragonard, Chardin et Rigaud qui ont été inspirés par le coup de pinceau majeur du peintre hollandais. Ou encore de ses imitateurs les plus zélés, « comme Grimou, qualifié de Rembrandt de la France au XVIIIe siècle car il regardait un tableau de Rembrandt et le transcrivait dans le langage de son époque. Grimou nous apparaît comme un satellite de Rembrandt, toute sa carrière a été une appropriation totale. Il a fait preuve d’une grande finesse et intelligence et a très bien compris le travail de Rembrandt », explique encore Yohan Rimaud.

  • Des femmes et des lions veillent désormais sous le pont

    Des femmes et des lions veillent désormais sous le pont

    C’était un lieu sans charme. « Un peu glauque, pas très rassurant de nuit », se souvient Farah Ajili, alias Fahrenheit. Un passage bétonné tout gris, frontière imaginaire entre le quartier de Figuerolles et la cité Gély, le quartier gitan de Montpellier. En le traversant, l’idée est venue à Farah de redonner vie à cet endroit. De créer du lien en couleurs. « Je voulais remettre de la luminosité sous ce pont et permettre aux femmes de se le réapproprier, qu’il soit un peu leur espace et qu’elles n’aient plus peur de le traverser le soir », explique la jeune femme, qui décide d’associer à son projet une autre artiste peintre muraliste, Amélie Béral, spécialisée dans la peinture animalière.

    Soutenues par l’association Ademass, implantée à Figuerolles et qui les aidera notamment à obtenir les autorisations nécessaires, les deux artistes se lancent, chacune d’un côté de la route, dans une fresque monumentale (6 mètres de haut sur 12 de long) à dominantes bleu et orange, couleurs de Montpellier.

    Trois femmes, trois parcours de vie

    Fahrenheit, déjà à l’origine d’une belle fresque d’hommage aux licières* à l’entrée de Lodève, choisit de réaliser, à partir de photographies, les portraits en noir et blanc de trois femmes du quartier. À gauche, Eda. « C’est ma muse. Je la peins un peu partout depuis que j’ai commencé. On peut trouver son portrait à Marrakech, en Allemagne, à Paris… C’est une femme qui vit actuellement à la Paillade, qui a une très belle plume et dont le parcours de vie m’a beaucoup touchée. Elle a travaillé avec l’association Ademass sur la “grande parade métèque”, ce qui crée un lien avec le quartier. Je me suis donc dit qu’elle avait sa place sous ce pont », confie Fahrenheit.

    Le portrait situé au centre de la fresque représente Ornella Dussol, à la fois comédienne et médiatrice au théâtre du quartier, La Vista. « C’est une femme qui a un peu bouleversé les codes de sa communauté. On n’a pas l’habitude de voir une gitane dans ce milieu-là. Elle a permis d’introduire au théâtre La Vista beaucoup de connaissances sur la communauté gitane et de briser certains stéréotypes ».

    La troisième femme, plus âgée, s’appelle Marie. « Je ne l’ai pas rencontrée mais on m’a beaucoup encouragée à la peindre. C’est une femme qui, pendant plus de 20 ans, a nourri beaucoup de monde dans le quartier. Elle faisait de la cuisine qu’elle mettait à disposition. Elle a habité pendant longtemps à deux maisons du pont, avant d’être atteinte de la maladie d’Alzheiemer et d’aller vivre dans sa famille à la cité Gély ».

    Trois femmes, trois parcours de vie, trois figures du quartier en miroir desquelles Amélie Béral a peint trois lions, reflet de « l’énergie de ces femmes fortes ». Mais aussi référence aux statues de lions qui ornaient le parc de la Guirlande, auxquelles les habitants étaient attachés et dont les têtes ont été détruites par le passé.

    Fruit d’un projet entièrement bénévole, ces deux fresques, réalisées du 13 au 18 octobre, sont offertes par les artistes à la Ville. Elles seront inaugurées en présence des habitants à l’occasion d’une soirée festive vendredi 21 novembre à partir de 17h30, rue du Faubourg Figuerolles.

    * Femmes de harkis qui ont tissé, à partir de 1964, des tapis d’exception pour le Mobilier national

  • Des étoiles et des méduses, Pascaline Zicavo accueille Bernard Moninot

    Des étoiles et des méduses, Pascaline Zicavo accueille Bernard Moninot

    Ce sont des rythmes, une respiration, des dimensions ironiques ou bien des couleurs festives. C’est sensuel, fluide et imprescriptible. L’élégance et la fraîcheur du blanc des murs finement repeints évitent les écueils, le minimalisme ou bien l’abstraction rigides : une joyeuse cohérence s’impose clairement.

    Pascaline Zicavo est née en 1962 à Nice. Dans le commerce de l’art, elle est tardive. Plutôt nomades, ses parents lui ont donné la chance d’une double culture, elle a vécu à Barcelone jusqu’à l’âge de 17 ans. Franco-espagnole de cœur, elle parle volontiers avec autrui. À cause de leurs qualités graphiques, elle continue d’aimer acheter des livres d’enfant. Très jeune elle a passionnément fréquenté Vence et Saint-Paul de Vence, la galerie Chave et la Fondation Maeght. Elle estime que son défaut majeur serait d’être trop réfléchie, plutôt méticuleuse.

    Pour appréhender le monde, sa plus fidèle clef reste sa formation scientifique : elle a poussé loin ses études de biologie à Luminy, elle s’est durablement et volontiers vouée à son métier d’ingénieure. Jusqu’à ce que surviennent des ruptures dans sa vie. Un ancien atelier d’artiste s’étant libéré, elle a soudainement décidé en 2008 d’ouvrir une galerie. Son lieu craignit longtemps le qualificatif d’« invisible » qu’elle lui avait donné, à la fois par sincérité et par goût de la provocation.

    Foires et Salons, décentrements

    On a souvent pour axiome qu’une « vraie » galerie ressemble à sa galeriste. Pour elle et ses artistes, ce fut une chrysalide, un creuset. Son quartier s’est transformé : quand elle inaugure son espace, le Panier n’a pas la capacité d’attraction qu’il développe pour le meilleur et pour le pire, depuis 2013. Au fil des ans, la donne s’est éclaircie, Pascaline Zivaco a noué de solides complicités avec des collectionneurs privés, avec les Amis du Frac-Sud de Catherine Bollini, le Château de Servières de Martine Robin, la Chapelle des Pénitents Noirs d’Aubagne de Coralie Duponchelle ainsi qu’avec la galerie La Nave Va de Pierric Paulian. Avant qu’il ne quitte Marseille, le directeur du Frac, Pascal Neveux l’a convaincue d’accroître ses potentialités et de louer un stand à Paris pendant le Salon de Paris Drawing Room de mars 2024, avec une exposition solo d’Olivier Gruber, l’artiste-phare de sa galerie.

    Prendre le risque de montrer des artistes hors Marseille est une question de survie, le marché local est terriblement étroit. Le franc succès du premier essai l’a conduit à renouveler l’expérience dans d’autres cités européennes, Bruxelles en octobre 2024, ensuite Lisbonne et Santander en juillet 2025. Pour l’édition 2026 de Drawing Room, Invisible Galerie espère être sélectionnée : son projet regroupe des travaux d’Olivier Gruber, Joseph Dadoune et Guillermo Peñalver.

    L’exposition qu’elle présente actuellement autour de Bernard Moninot, artiste proche de Bernard Noël et de Jean-Christophe Bailly, exposé à la Fondation Maeght en 2022, s’est décidée en écho avec les manifestations programmées par le Cipm de la Vieille Charité autour de Liliane Giraudon, sa commissaire Cécile-Marie Castanet l’a aidée pour le choix des œuvres. « Ombre sonore » réunit une trentaine de petits formats à l’intérieur desquels on retiendra deux étonnantes merveilles. D’abord les très fines structures d’un objet multidirectionnel qui assemble des cordes de piano et d’énigmatiques formes étoilées de cinq millimètres de diamètre, des fossiles de pentacrine dont l’improbable survivance date de deux cent millions d’années ; pendant son enfance dans le Jura, leur assembleur aimait les collecter lorsqu’il les découvrait parmi les vignes après des heures de pluie,

    Ensuite, réalisée en avril 2025, une série de quatorze formats titrée Méduses. Quand bien même on aperçoit conformément à l’iconographie de la Renaissance des visages mortels et des têtes coupées en surimpression sur un fond noir, rien n’est exactement tragique dans l’apparition des fils lumineux de ces très singulières et très fascinantes bestioles : Bernard Moninot aime dire qu’une écoute, une perception aigüe des formes de l’univers sont beaucoup plus riches et inventives que notre imagination.

    Exposition Bernard Moninot, 2 rue du Petit Puits jusqu’au 29 novembre, ouvert du jeudi au samedi de 14 à 18h,
    tél : 06.18.17.27.82

  • [Chefs-d’œuvre dans Marseille] À l’église des Chartreux, Loin de la Peste, la Marie-Madeleine des Chartreux regarde le Ciel

    [Chefs-d’œuvre dans Marseille] À l’église des Chartreux, Loin de la Peste, la Marie-Madeleine des Chartreux regarde le Ciel

    Depuis leur sortie d’oubli pendant l’exposition de La peinture en Provence au XVII° siècle, conduite en 1976 au musée des Beaux-Arts de Longchamp par Henri Wytenhove (1946-1988), les deux très impressionnants formats exécutés par Michel Serre à propos de la Peste de Marseille de 1720, les cadavres lentement délivrés de leurs paroxysmes grâce aux efforts des galériens, la grande allée du Cours (317 x 440 cm) et la Vue de l’Hôtel de Ville (306 x 277 cm) sont incontournables. En revanche, en dépit de la relative accessibilité des tableaux conservés dans les églises et les musées de Marseille et d’Aix-en-Provence et de la monographie de Marie-Claude Homet, Michel Serre et la peinture baroque (Edisud, 1987), la survie d’une centaine de toiles de ce peintre originaire de Tarragone est insuffisamment connue.

    Au terme d’une formation dans un couvent de Chartreux catalans et d’un séjour de cinq ans en Italie, Serre avait 17 ans lorsqu’il résolut de s’établir à Marseille en 1675. L’abondance de sa production et sa virtuosité lui permirent de s’imposer sur le marché local : il composait pour la clientèle privée des décors plafonnant et des portraits, pour les congrégations des épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament. En 1696 l’une de ses performances fut l’achèvement en 40 jours d’un mega-tableau qu’on découvre derrière le maître-autel de l’église des Chartreux. Des nuées d’anges musiciens répandent des parfums, jouent de l’orgue, soutiennent Marie-Madeleine au milieu des nuages. Conformément aux récits de la tradition, elle quitte l’inconfort de sa grotte, exprime sa gratitude, monte jusqu’au mitan du ciel. Les dimensions de la toile sont maximales : sans l’ajout du cadre en marbre veiné de jaune, huit mètres en hauteur, 550 centimètres de largeur.

    Voici dix ans, le ravissement de la Sainte s’assombrissait, les misères et les craquelures se multipliaient. Lundi 27 octobre 18 h, Salle de Ventes Falque, 5 rue Victor Cordouan, en écho avec la parution aux éditions Images Plurielles d’un ouvrage collectif consacré à Notre Dame des Chartreux dirigé par Jean-Robert Cain, Jean-Noël Bret présentera une conférence de Régis Bertrand et d’Elisabeth Mognetti à propos de l’histoire et de la restauration du tableau de Michel Serre.

    Église des Chartreux ouverte en semaine de 9h 30 / 12h, 16h30 /19h