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  • [EQDD] Les paysans du Val de Saire confrontés à la montée des eaux

    [EQDD] Les paysans du Val de Saire confrontés à la montée des eaux

    Avec ses 350 kilomètres de bordures maritimes, la Manche est aux premières loges du changement climatique. Au nord-est du département, dans le Val de Saire, les submersions marines, désormais régulières en hiver, affectent l’activité agricole. « Le cordon dunaire se rétrécit et s’aplatit. Les premières brèches, qui ont laissé passer la mer, sont apparues en 2005 », indiquent les spécialistes du SyMEL, le Syndicat mixte espaces littoraux de la Manche.

    L’érosion touche 70% de la côte. Des infiltrations d’eau de mer gagnent jusqu’aux prairies plus éloignées. Entre Fermanville et Gatteville-le-Phare, la majorité des marais ne peut plus être exploitée par les éleveurs laitiers et allaitants (viande bovine). Dans ces zones humides, où les bovins ont toujours pâturé au printemps et en été, l’eau de mer se mélange désormais à l’eau pluviale au cours de l’hiver… Avec la progression de la salinisation, la qualité et la durée de pâturage se réduisent.

    Propriétaire de 236 ha, sur cette bande littorale de 20 km, le Conservatoire du littoral Normandie a signé dix-huit conventions avec des éleveurs de bovins, sur 122 ha, en s’inspirant du projet Adapto qui explore des solutions face à l’érosion et à la submersion marine. Objectif : anticiper les changements. Mais « on ne va pas ériger un mur de l’Atlantique pour empêcher les submersions marines ! », explique Régis Leymarie, délégué adjoint au Conservatoire du littoral Normandie.

    Dans le Val de Saire, le cahier des charges, imposé aux agriculteurs, passe par la réduction du nombre d’animaux, un pâturage retardé, quand le milieu naturel a changé (prairies humides, marais saumâtres). De nouvelles réserves foncières pourraient aussi être nécessaires pour assurer le repli stratégique des sièges d’exploitation.

    La salinisation y touche environ 15% de la surface agricole gérée par le SyMEL et propriété du Conservatoire du littoral. Aucun projet d’installation agricole n’est prévu dans les dix ans à venir. Les départs ne sont pas remplacés. Les vaches et les bœufs risquent bien de disparaître de cette bordure littorale.

    « Notre ferme sera un jour sous l’eau »

    À Ravenoville, à 800 mètres de la plage d’Utah Beach, Pierre Aubril ne se fait guère d’illusions. L’ancien maire a longtemps été producteur de lait bio, avant de transmettre son exploitation à son fils. « Un cadeau empoisonné…, confie-t-il amer. Notre ferme familiale sera un jour sous l’eau ». Une eau saumâtre a investi le gabion, à côté d’une parcelle où pâturent les vaches taries et les génisses de la ferme. « L’intrusion de l’eau de mer contamine les nappes phréatiques. »

    D’Utah Beach à Quinéville, sur une bande de 15 km de long, cordons dunaires et digues protègent encore de la montée des eaux. Mais une dizaine d’éleveurs bovins et équins sont sous la menace. « Ces prairies ont été gagnées sur la mer à partir du XVIIIe siècle. Les plus basses se situent à deux mètres sous le niveau des hautes mers. » Ces terres nourrissent, encore suffisamment, les 90 vaches normandes de la ferme. Le troupeau dispose de 60 hectares, en accès libre, autour de la stabulation. L’éleveur a récemment introduit quinze brebis dans les pâturages. « Peut-être que ces prairies deviendront, un jour, des prés-salés. Mon fils élève des vaches laitières. Ses enfants élèveront peut-être des moutons… Mais après ? Des oies ? Des saumons ? Les paysans vivent au pays et s’y adaptent. »

    Par Guillaume Le Du Ouest-France

  • [EQDD] Valérie Masson-Delmotte, Haut Conseil pour le Climat : « L’adaptation doit être pensée comme un chemin »

    [EQDD] Valérie Masson-Delmotte, Haut Conseil pour le Climat : « L’adaptation doit être pensée comme un chemin »

    Se préparer à un réchauffement de +4°C à la fin du siècle
    en France, est-ce un aveu d’échec ou un principe de réalisme
     ?

    C’est une forme de lucidité. L’Accord de Paris vise à limiter le réchauffement bien en dessous de +2°C, mais fin 2024, nous étions déjà à +1,36°C, principalement en raison des activités humaines. Si l’on suit les politiques actuelles, nous tendons vers un réchauffement global de +2,8°C à la fin du siècle, ce qui signifie environ +4°C sur le territoire français. Prendre ce chiffre ce n’est pas renoncer à l’atténuation (la réduction des émissions reste cruciale pour freiner la vitesse du changement), mais c’est reconnaître que nous devons protéger nos infrastructures critiques et nos aménagements de long terme face à ce futur plausible.

    Quels sont les risques
    climatiques que nous sous-estimons aujourd’hui
     ?

    On comprend mieux les vagues de chaleur, les sécheresses ou les inondations. En revanche, les événements combinés (chaleur et sécheresse, tempêtes à marée haute et pluies extrêmes à terre…) restent un peu dans l’angle mort… De même, les risques interconnectés sont encore peu pris en compte. En France, nous dépendons de chaînes d’approvisionnement mondiales qui peuvent être perturbées par des événements climatiques. Une sécheresse à Taïwan peut paralyser la production de puces électroniques, et des événements extrêmes dans les tropiques font déjà grimper les prix du café ou du cacao chez nous. On ne peut pas penser l’adaptation en France de manière isolée.

    On a l’impression que la santé devient un enjeu central
    de l’adaptation…

    Oui, clairement. La chaleur est une menace directe pour la santé. Malgré des progrès depuis 2003, il y a encore une surmortalité importante lors des épisodes de canicule. Cela révèle aussi des inégalités profondes : nous ne sommes pas tous égaux face aux fortes températures selon notre âge, notre métier ou notre lieu de vie. L’enjeu est aussi scolaire. Les épisodes de chaleur ne surviennent plus seulement au cœur de l’été, mais aussi pendant les périodes d’apprentissage. Adapter nos écoles est un impératif de santé et de bien-être.

    Au-delà de nos écoles, nos villes sont-elles adaptées aux chaleurs extrêmes ?

    Pas suffisamment. Mais il existe des solutions comme la végétalisation, la création d’îlots de fraîcheur, ou encore l’amélioration du confort thermique des bâtiments. Cela peut aussi aller de pair avec des villes plus respirables et plus vivables. Adapter nos villes, ce n’est pas seulement anticiper les risques, c’est aussi améliorer le quotidien et le bien-être des gens qui y habitent.

    Dans l’urgence, ne risque-t-on
    pas de prendre de mauvaises décisions, ce qu’on appelle parfois la «
     maladaptation » ?

    Le risque, c’est de vouloir maintenir coûte que coûte des pratiques qui ne tiendront pas sur la durée. Exemple : irriguer davantage des cultures très gourmandes en eau peut donner l’impression de gagner du temps. Mais si la ressource vient à manquer, tout s’écroule… L’enjeu, c’est de construire des transformations structurantes en examinant à la fois les bénéfices, mais aussi leurs effets indésirables potentiels sur la biodiversité ou les émissions de gaz à effet de serre. L’adaptation doit être pensée comme un chemin, pas comme un simple empilement de réponses dans l’urgence.

    Qui doit financer l’adaptation ?

    Nous payons déjà tous la « facture » via l’augmentation de nos primes assurances, mais l’action collective est la seule solution. L’État doit donner le cap, mais les territoires sont souvent en première ligne et manquent de moyens. Il faut mieux les accompagner, mais aussi faciliter leur endettement pour des projets résilients.

    Et renforcer la solidarité nationale pour accompagner, par exemple, le repli stratégique sur les littoraux, dans l’esprit du Fonds Barnier. Les assureurs ont sans doute aussi un rôle à jouer en orientant vers une reconstruction plus résiliente, plutôt qu’à l’identique…

    Quels sont les principaux leviers d’action ?

    Il faut passer d’une logique de réaction à une logique de prévention. Il y a un foisonnement d’initiatives inspirantes à l’échelle des territoires, mais cela reste encore trop hétérogène. Pour changer d’échelle, il faut sortir d’une organisation en « silos » pour adopter une approche horizontale et transverse. L’adaptation concerne à la fois les domaines de l’eau, de l’énergie, de l’agriculture, de la santé, du travail ou des infrastructures. C’est d’autant plus réalisable qu’elle est souvent perçue comme un sujet non partisan par les élus, l’adaptation touchant directement à la qualité de vie et à la sécurité des biens et des personnes.

    Sommes-nous engagés dans
    une course contre la montre
     ?

    En tout cas, nous sommes dans une course de vitesse : nos systèmes ont été pensés pour un climat qui n’existe déjà plus… Il faut accélérer ! L’enjeu, c’est de changer d’échelle et d’agir collectivement. S’adapter ne doit pas être perçu comme une contrainte : c’est vraiment une manière de se protéger collectivement, tout en améliorant notre quotidien.

  • [EQDD Ouest France] Sens du Bois réinventent la filière « bois d’œuvre » à Pouzauges

    [EQDD Ouest France] Sens du Bois réinventent la filière « bois d’œuvre » à Pouzauges

    Les Sens du Bois, c’est une aventure enracinée dans plus de 20 ans d’engagement local vendéen. Sur le territoire du Pays de Pouzauges, « la préservation du bocage ne date pas d’hier. Précurseurs, les élus et les agriculteurs avaient dès les années 2000 misé sur les chaudières biomasse et la valorisation du bois issu des haies locales », précise Morgane Gabard, coordonnatrice du projet. Une filière bois-énergie s’était structurée avec un partenariat fort entre communes et agriculteurs, pour alimenter les chaufferies avec du bois déchiqueté, issu d’une gestion durable des haies.

    La Manufacture
    de Proximité

    Au fil des années, un constat s’impose : une partie du bois utilisé pourrait être valorisée autrement. Certains arbres étant assez qualitatifs pour devenir du bois d’œuvre, bien plus rentable, avec une valorisation quatre fois supérieure à celle du bois de chauffage ! C’est dans cette logique que le collectif réfléchit donc à une filière « bois d’œuvre ». Rapidement, l’idée d’un tiers-lieu du bois prend forme avec la mutualisation des moyens, la mise en place d’une plateforme de stockage et de séchage, la sensibilisation au savoir-faire… « Et surtout : une ambition partagée de structurer une nouvelle filière locale et durable », poursuit Morgane Gabard.

    En 2022, une étape majeure est franchie. Le projet obtient le label Manufacture de Proximité, dans le cadre du plan France Relance. Conçu pour soutenir les tiers-lieux de production et de formation, ce label donne un coup d’accélérateur au collectif. « Grâce à ce levier, une dynamique formelle se crée, en juillet 2023, la SAS-SIC Les Sens du Bois voit officiellement le jour, rappelle la responsable. Le choix du statut de société coopérative d’intérêt collectif n’est pas anodin : il permet de mêler acteurs privés et publics autour d’un projet commun. »

    Dès lors, quatre axes d’activité structurent la coopérative : la location d’atelier et de machines (pour les artisans et porteurs de projet), la formation (qui devient le cœur économique de la structure), la sensibilisation (avec des actions grand public et des ateliers), et enfin la sous-traitance. Notamment pour répondre aux commandes de mobilier des collectivités locales, sans concurrencer les artisans du territoire.

    Une « filière complète »

    Ce qui fait la force de la structure Les Sens du Bois, c’est sa vision de filière complète. « Depuis longtemps, les acteurs locaux avaient tissé un écosystème avec la collecte de graines locales, les plantations, le suivi des arbres, l’abattage ou encore le sciage, complète Sébastien Brin, président de la SAS-SIC Les Sens du Bois. Tout était déjà en place. La SIC n’a fait qu’ajouter les maillons manquants comme le stockage et le séchage, la transformation et la valorisation d’espèces locales. Une vraie boucle vertueuse ».

    Mais un frein majeur persistait avec le financement de l’entretien des haies, crucial pour maintenir cette ressource. L’agriculteur n’est pas rémunéré pour cet entretien par la PAC. C’est là qu’intervient l’association Bocage d’Avenir, créée pour mobiliser des financements privés et ainsi compenser à 100% les frais d’entretien pour les agriculteurs engagés. Une innovation de plus dans une dynamique de territoire exemplaire.

    « Aujourd’hui, Les Sens du Bois est aussi un lieu d’insertion avec la Mission Locale, via un parcours de remobilisation par le travail du bois. Un travail qui permet à des jeunes de reprendre confiance », ajoute Morgane Gabard. La structure a aussi récemment ajouté une corde à son arc en proposant du conseil et de l’accompagnement en structuration de filières. « Car, ici, chaque arbre compte. Et chaque maillon renforce la chaîne d’un bocage vivant », conclut Sébastien Brin.

    Par Sandrine Pelletier- Ouest-France