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  • [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a motivé à retourner en studio pour créer « Solaire », cinq ans après votre album précédent ?

    Yael Naim : En réalité, je suis retournée au studio tout de suite après Nightsongs [son précédent album sorti en 2020, Ndlr]. J’ai tout le temps envie de faire de la musique, c’est ma manière de m’exprimer. Mais ça a pris cinq ans pour achever cet album car il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie privée comme professionnelle. Et aussi sur le marché de la musique, ce qui m’a conduit à devenir artiste indépendante. J’ai mis beaucoup de temps à chercher un nouveau son pour ce projet.

    Votre album « Solaire » sonne comme un autoportrait qui, même s’il est surtout marqué par la musique pop, est aussi coloré par de l’électro, de la soul et même du trip-hop. C’est une manière de s’affranchir des étiquettes ?

    Y.N. : En tant qu’artiste, j’ai fait cela naturellement. Mais mettre des étiquettes, ça, ce n’est pas naturel. C’est ce qui nous fait le plus de mal. L’être humain est complexe, tout comme la musique qui digère plein de choses. Tous les genres musicaux naissent car ils se mélangent. L’idée, c’est d’exprimer toute sa complexité.

    Sur votre titre « La fille pas cool », vous parlez de « toujours chercher [votre] place »…

    Y.N. : Je me suis rendu compte qu’à une époque, j’ai essayé de correspondre à l’image des réseaux sociaux et de bien d’autres choses. Cela m’a épuisée. J’ai donc décidé d’arrêter de courir après cela. Dans La fille pas cool, je fais toute la liste de ce que j’ai toujours senti que je ne suis pas mais que j’aurais aimé être. Et à la fin de la chanson, j’explique que j’aime en fait la force tranquille et m’envoler sans partir. J’ai besoin d’un grand espace de liberté. J’aime prendre les petites routes car les autoroutes me font peur. Il faut cultiver le doute, c’est encore plus important de nos jours. On est tous issus d’une histoire et d’un point de vue. Mais il faut toujours prendre du recul et être curieux pour communiquer avec le monde.

    « J’avais honte de cette lumière en moi. Aujourd’hui, je l’assume »,
    avez-vous notamment déclaré…

    Y.N. : Avant, j’avais honte de montrer mes désaccords, ma colère, d’être comme je suis. On est dans un monde où il faut présenter les choses d’une manière particulière. Mais il y a une certaine typologie de gens qui ne rentrent pas dans ces cases et qui sont un peu moqués. Avant, dès que j’exprimais des désaccords, on me répondait : « Toi, tu es solaire, reste dans cette case. » Cet album est du coup une libération.

    L’idée de lumière est aussi accolée à celle de paix. Qu’est-ce qui vous a convaincu, ces dernières années, d’accompagner les Guerrières de la paix, ce « mouvement de femmes pour la paix et la justice et contre les formes de haine, dont le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et la haine anti LGBT » ?

    Y.N. : J’ai toujours été pour l’ouverture entre les cultures, l’égalité et la paix. Mais j’ai aussi eu des moments de fuite. Avant j’étais très loin de la guerre [Elle est née en France, puis a grandi en Israël]. Mais le 7 octobre 2023 est arrivé et je me suis retrouvée au cœur de ce conflit avec tous les traumatismes que cela implique. Les journaux ont commencé à m’appeler pour que je me positionne. J’ai même subi des pressions de gens que je connaissais pour que je me prononce publiquement alors que je n’étais pas concernée par ce conflit. Je me suis retrouvée paralysée. Des gens très proches me disaient : « Tu n’as pas le droit de penser ceci ou cela. » J’ai retrouvé cela d’un côté comme de l’autre. Je suis allée voir une psychologue qui m’a aidée à comprendre ce qu’il se passait. J’ai ensuite commencé à beaucoup m’informer et lire toutes les opinions. J’ai rencontré de nombreux collectifs, parmi lesquels celui des Guerrières de la paix. À cette époque, venaient à Paris toutes les associations pour la paix israélo-palestinienne. J’ai vu des deux côtés des gens qui avaient perdu beaucoup de famille et de proches. Sauf que contrairement à beaucoup d’autres, ils travaillent ensemble pour que tout cela cesse. Ils ne choisissent aucun camp et condamnent la violence, d’où qu’elle vienne. C’était de la lumière pour moi.

    Vous, la franco-israélienne, devez vous sentir encore plus coincée entre les crimes de guerre du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou et l’instrumentalisation du conflit et de l’antisémitisme opérée en France…

    Y.N. : Les cases que les politiciens nous proposent ne me donnent pas envie et ne me convainquent pas. Je n’ai pas envie de me positionner pour le moins pire, mais pour une solution qui reconnaisse les droits humains de tout le monde. Il faut un discours plus responsable et travailler ensemble pour se débarrasser des extrémistes.

    Finalement, votre album est une réponse à tous les intégrismes, non ?

    Y.N. : C’est une réponse mais pas que. Parmi les propositions sur la table aujourd’hui, comme on ne te propose pas quelque chose qui te correspond, tu vas choisir le moins pire. Mais il faut plutôt créer ensemble petit à petit des alternatives qui nous correspondent mieux, qui sont plus dans la nuance.

  • [Grand entretien] Médéric Gasquet-Cyrus : « Motchus a avant tout une vocation sociale »

    [Grand entretien] Médéric Gasquet-Cyrus : « Motchus a avant tout une vocation sociale »

    La Marseillaise : Le jeu Motchus fête sa quatrième année avec toujours autant de succès. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

    Médéric Gasquet-Cyrus : Au départ, on a créé Motchus pour rigoler et s’amuser. On pensait que ça allait durer quelques jours, puis ça s’est compté en semaines. Finalement, les gens se sont pris au jeu, c’est le cas de le dire, et nous voilà quatre ans plus tard. C’est devenu un rituel pour beaucoup puisqu’il est entré dans la vie des gens.

    Ce jeu est-il aussi un moyen de partager le parler marseillais et la culture de la ville ?

    M.G.-C. : C’est un des aspects qui est très intéressant avec ce jeu. Il permet d’apprendre des choses, des mots aussi bien aux jeunes qu’aux anciens en passant par ceux qui viennent d’arriver à Marseille. Motchus est devenu très inclusif, alors que ce n’était pas du tout prévu au départ. On se rend compte qu’il y a une certaine utilité à faire connaître à la fois la diversité de la ville et de son parler, mais aussi le patrimoine ou la culture puisque je cite souvent des exemples littéraires ou de chansons.

    Motchus fête ses quatre ans dans quelques jours, doit-on s’attendre à des nouveautés ?

    M.G.-C. : Ce mardi 20, on entre dans la cinquième année d’existence de Motchus, donc l’interface du jeu va être complètement changée, des mots plus longs et des fonctionnalités vont apparaître au fur et à mesure pour plus d’interaction tout en restant gratuit et accessible à tous.

    Justement, comment fait-on pour se renouveler après quatre années d’existence ?

    M.G.-C. : Il faut toujours trouver un équilibre entre les fadas qui jouent tout le temps et ceux qui voudraient se faire plaisir. On oscille entre des mots très courants le lundi et des plus complexes ou rares le dimanche. Certains mots courants reviennent de temps en temps en variant sur les orthographes ou les prononciations et pour les quatre, on remet tout à zéro comme si on n’avait jamais joué.

    Ce samedi, un « Motchus laïve » est organisé à l’hôtel de ville. Ce n’est pas la première fois à Marseille. Est-ce un moyen de le faire connaître au plus grand nombre ?

    M.G.-C. : Les lives n’étaient pas prévus non plus quand on a créé le jeu, mais on en est déjà à dix événements de ce genre et on fait une tournée mondiale de proximité (rires). ça plaît énormément parce que les gens ont peu d’occasions de se retrouver en public pour jouer et c’est très sympa ! On est entre l’ambiance loto populaire qu’on adore et le e-sport. C’est un moyen de créer du lien social et c’est super parce que le parler sans les gens qui parlent, ça ne sert à rien !

    Le même jour, vous vous exportez dans le Vaucluse pour la première fois…

    M.G.-C. : On avait déjà fait une démo à Carpentras, mais le live en Vaucluse est une première et on est très attendu à Mérindol. On va aussi aller dans le Var. On essaie, à chaque fois, s’adapter au lieu dans lequel on va, de coller à la réalité des gens, la culture dans les villages. C’est une super aventure pour nous parce qu’on s’en fait deux le même jour dans deux départements, c’est un truc de fou !

    Le fait d’organiser le jeu en live, est-ce un moyen de mettre un peu de couleur dans la société telle qu’on la connaît actuellement ?

    M.G.-C. : Oui, parce qu’on en a besoin. On l’organise toujours avec des partenaires avec qui on a des valeurs communes. On ne va pas faire ça avec n’importe qui, on n’en vit pas, donc on ne va pas se vendre. Sans compter qu’on porte un message d’inclusion, de découverte du patrimoine et, quand on récolte un peu d’argent avec le jeu qui est gratuit, on le reverse à des associations. C’est un engagement social à notre petite échelle, mais c’est important pour nous.

    Quel regard portez-vous sur la situation géopolitique actuelle ?

    M.G.-C. : C’est terrible. On pensait que pour les générations qui n’ont pas connu la guerre, ça n’arriverait plus parce qu’on sait comment le nazisme est arrivé. Or, nous sommes face à une nazification de certains états, de l’Europe aussi et ça arrive en France. Je suis en colère parce que je me dis que la manipulation fait que les gens vont faire et voter des conneries. Les situations qui sont déjà fragiles vont devenir terribles. Je pense aux minorités, aux femmes, aux étrangers, mais aussi aux personnes trans, gay et j’en passe. On va vivre des choses qui sont dégueulasses et je suis horrifié de ça.

    Le sondage La Marseillaise / Experts et Territoires / Ipsos-BVA, publié en début de semaine en vue des municipales, montre que le maire actuel (DVG) est à égalité dans les intentions de vote avec le RN à Marseille. Qu’en pensez-vous ?

    M.G.-C. : Là aussi, ça me révolte. Les médias dominants, nationaux ou locaux ont fait, comme le fait Macron, le marchepied du RN et ses idées. Je me bats depuis l’adolescence contre le racisme et l’extrême droite, c’est le racisme. J’ai des valeurs humanistes, de gauche très clairement, mais je respecte la droite républicaine qui n’existe plus à Marseille et en France. Ce qui se dessine clairement, aujourd’hui, c’est une alliance droite et extrême droite… J’espère que les Marseillais seront assez intelligents pour comprendre que leur ville, qui est à part en matière de cosmopolitisme, où on vit et on existe parce qu’il y a des différences, mérite mieux. Il faut vraiment être anti-marseillais et ne pas comprendre Marseille pour voter ça, parce que ça ne résoudra aucun problème, mais en créera d’autres.

    Si vous deviez utiliser un mot marseillais pour résumer cette situation, ce serait lequel ?

    M.G.-C. : Le « oaï » est un mot trop gentil parce que ce serait un désordre, mais pas inquiétant. Alors je dirais « bordille », les ordures, parce qu’il y en a trop !

  • [Grand entretien] Hugues Aufray : « Mon rôle, c’est celui de fraterniser »

    [Grand entretien] Hugues Aufray : « Mon rôle, c’est celui de fraterniser »

    La Marseillaise : Pourquoi le thème de la fraternité est-il au cœur d’un certain nombre de vos titres depuis 65 ans et le début de votre carrière ?

    Hugues Aufray : Si j’ai chanté ça, c’est que cela a toujours occupé la totalité de mon esprit. Pas en tant que chanteur mais en tant qu’être humain. Lorsque j’étais plus jeune, je voulais faire de la sculpture et je ne me destinais pas du tout à la chanson. Malgré tout, quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup chanter à l’église, en chorale car j’ai fait ma scolarité chez les curés, les Dominicains. Nous chantions alors énormément. On avait un professeur de musique qui nous transmettait cela d’une façon incroyable. Il s’appelait Monsieur Bach. C’était un descendant de Jean-Sébastien Bach qui tenait les orgues de l’école de Sorèze [commune du Tarn où il est élevé par sa mère pendant la guerre, jusqu’en 1945, Ndlr].

    L’amour de la musique vous est donc venu en même temps que la religion ?

    H.A. : Chez moi, la musique était liée au christianisme. Moi, je suis chrétien non pratiquant. Je suis agnostique. Je sais que les valeurs fondamentales de l’humanisme, on les retrouve dans le christianisme : la fraternité, la lutte contre le racisme… Après l’aspect négatif de la religion, c’est sa politisation. Ils ont mis de la politique dans les religions, aussi bien dans l’islam que le judaïsme et le christianisme. Mais, à l’origine, si ces religions sont différentes, elles ont quand même le point commun de ne croire qu’en un seul dieu, ce qui ne fait donc pour moi aucune différence entre elles.

    Votre répertoire est aussi marqué par le voyage. D’où provient-il ?

    H.A. : J’ai toujours eu envie de voyager mais je n’en avais pas les moyens quand j’étais jeune. C’était alors la guerre, l’avenir était sombre. Un peu plus tard, j’ai eu le rêve américain en tête. Je lisais des bouquins de Mark Twain et j’étais aussi attiré par leur amour pour la musique.

    Dans les années 1960, vous rencontrez d’ailleurs Bob Dylan et faites partie des premiers Français
    à adapter ses chansons, voire
    l’un des premiers à populariser
    dans l’Hexagone ce type de répertoire anglo-saxon…

    H.A. : À la base, j’ai traduit les chansons de Bob Dylan car je ne comprenais pas ce qu’il disait. Les gens ont souvent perçu cela comme de la facilité mais moi, quand j’étais jeune, je n’avais pas du tout l’intention d’écrire des chansons. Après, pour revenir à mon goût pour l’Amérique, il est aussi né car c’était à l’origine une terre d’immigrés qui y ont emmené avec eux leurs musiques respectives. La musique américaine est née de la plus grande migration de l’humanité : celle qui vient d’Afrique car il y a eu la déportation de tous ces malheureux, noirs, esclaves. Au contact des chrétiens et protestants qui y ont créé des temples, les noirs ont mis tout leur génie pour transformer ces musiques et en faire le blues, le gospel, puis le swing, le jazz… Une histoire d’héritage et de métissage.

    En 1966, à Paris, vous faites partie d’artistes qui chantent lors du premier concert français contre le racisme, devant Martin Luther King…

    H.A. : Oui j’ai chanté Les crayons de couleur [adaptation du titre What color (is a man), Ndlr]. J’ai eu l’occasion de lui parler un peu mais je ne pratiquais pas bien l’anglais. J’étais un enfant de nature dyslexique. J’ai eu beaucoup de difficultés lors de ma scolarité. Je n’ai commencé à lire couramment le français qu’à l’âge de 11 ans. Les premiers livres en anglais que j’ai lus, c’était Mark Twain, Le livre de la jungle de Rudyard Kipling… Lors du concert contre le racisme, les gens ont expliqué à Martin Luther King qui j’étais. J’avais déjà la trentaine. Moi, mon rôle, c’est de fraterniser. Et ce que je crois être juste, je le dis dans mes chansons.

    La fraternité et le voyage irriguent aussi et surtout, votre premier tube « Santiano », sorti en 1961. Une reprise d’un chant de marins irlandais, lui-même repris par la suite par
    les supporters de l’OM au
    stade Vélodrome («
     Hissez haut,
    les drapeaux
     »)…

    H.A. : Enfant, j’avais le rêve d’aller aux États-Unis, où la musique populaire était considérée et merveilleuse. Je m’en suis inspiré sans savoir que j’allais par la suite avoir tout ce succès. Mais, aujourd’hui, quand vous me dîtes qu’ils chantent Santiano pendant les matchs de l’OM, je pense que c’est cela ma réussite. Tout comme quand j’entends plein d’enfants chanter encore Hasta luego, Céline, Stewball et bien d’autres. Ça me touche. L’enfance, c’est quelque chose de capital. Et Santiano, c’est aussi un titre qui est chanté à chaque match par les supporters de l’équipe de rugby de La Rochelle.

  • Thierry Antoine : « Béziers mérite mieux que l’extrême droite »

    Thierry Antoine : « Béziers mérite mieux que l’extrême droite »

    Toutes les semaines dans La Marseillaise, nous invitons une personnalité des départements du Gard ou de l’Hérault à répondre à nos questions. Ce vendredi, Thierry Antoine, revient notamment sur la gestion par l’extrême droite de Béziers.

    Quel est votre parcours  ?

    Thierry Antoine : Je suis né dans le nord-est de la France et je suis arrivé à Béziers il y a 25 ans. Je suis bibliothécaire et j’ai toujours été sensible aux questions écologiques, aux questions sociales. La victoire de Robert Ménard a agi comme un électrochoc. C’est là que j’ai commencé à m’engager politiquement. J’ai vu que j’avais bien fait et qu’il fallait continuer parce qu’il faut absolument à Béziers un autre discours que celui de l’extrême droite. Parce que Béziers est une ville super attachante, mais c’est une ville qui est aussi en grande difficulté sociale pour presque la majorité des habitants. Elle mérite mieux qu’une politique d’extrême droite qui ne règle aucun problème.

    Parcours

    Printemps de Béziers

    Au vu du poids de l’extrême droite dans la ville, l’union de la gauche était nécessaire ?

    T.A. : Oui, on a vécu la désunion lors des dernières élections. Il n’est pas interdit d’apprendre dans la vie. On s’est tous rendu compte, je crois, qu’on s’était focalisé en réalité sur les différences qu’on avait entre nous alors qu’elles ne sont pas si nombreuses que ça et surtout on peut largement les mettre de côté quand on regarde ce qui nous rapproche et ce contre quoi on doit lutter ensemble. C’était mon premier mandat de conseiller municipal d’opposition donc ça m’a tout de même permis de gagner en compétence et de travailler avec les autres conseillers municipaux d’opposition, je pense notamment à Nicolas Cossange. On a bien vu au cours de ces années qu’on poussait dans le même sens et on s’est dit qu’il fallait continuer comme ça, c’est la solution.

    Seule LFI manque à l’appel, les tractations continuent ?

    T. A. : Pour l’instant, on les a reçus, on leur a écrit plusieurs fois, on continue à se croiser dans les manifestations, les mobilisations. Je crois que le problème n’est pas forcément local avec LFI. Je ne sais pas qui a les clés pour déverrouiller la situation. Moi, ce que je sais, c’est qu’il y a des gens très bien chez LFI et qu’il y a une capacité de travailler avec eux. Les modalités, on verra bien. C’est à eux qu’il faut poser la question, la balle est dans leur camp. On a réussi à faire l’union avec neuf partis, ce n’est pas facile tous les jours, c’est normal, c’est comme ça. Et ça marche bien même avec des différences, etc. On continue à être ouverts, c’est la démarche de toute façon du Printemps de Béziers et on la garde jusqu’au bout.

    Ménard

    Depuis son arrivée, l’état de Béziers n’a cessé de se dégrader…

    T. A. : Si on excepte les allées et une partie de l’hypercentre, qui a été refait à neuf, le reste continue à se paupériser, à cumuler les difficultés. Il y a des difficultés au sein des familles, le trafic de drogue s’installe, l’habitat se dégrade, on voit bien la spirale dans laquelle certains quartiers sont en train de s’enfoncer. Face à cela, il y a une réponse qui n’est même pas sécuritaire parce que ça ne marche pas, il y a une réponse de communication.

    Vous l’appelez d’ailleurs le maire de BFM car il est plus occupé à soigner sa com’ ?

    T. A. : Je me dis « tiens, j’ai croisé le maire de BFM à Béziers ». On le voit plus souvent sur BFM que sur Béziers. Pour moi, ça rejoint la question de la brigade anti-stups, on est vraiment dans l’illustration parfaite. Une partie de la police municipale va être spécialement dédiée à la lutte contre les dealers, mais ils ne peuvent rien faire, ils n’ont pas le droit d’enquêter, ils vont juste être là pour essayer de les déranger. Ce qui ne sert à rien, tout le monde le reconnaît même les policiers nationaux, le procureur. C’est l’illustration parfaite de l’œuvre politique de Robert Ménard, des mesures qui ne servent à rien, mais qui plaisent à une partie de la population. Je trouve que c’est assez terrible, c’est vraiment une vision particulière du mandat politique. C’est-à-dire que Ménard n’est pas là pour essayer de régler les problèmes, il est là pour servir des mesures qui vont plaire à une partie de la population, notamment ses électeurs. C’est son seul objectif.

    Comment expliquer la dichotomie entre cette demande des citoyens et ces politiques publiques mises en place ?

    T.A. : Malheureusement, ce n’est pas nouveau que les politiques soient en retard sur l’évolution de la société, on l’a vu dans plein de domaines. Sur l’écologie, je pense que c’est pareil, avec une couche supplémentaire, c’est que l’écologie devrait être, et c’est, un outil formidable pour les classes moyennes et populaires. C’est une manière à nouveau de réclamer des droits, de la redistribution, de réclamer tout simplement un partage, pas des richesses produites mais un partage de la qualité de vie. Mais avec un gouvernement macroniste, ce n’est pas forcément ce qui est souhaité. Ce qui me met hors de moi : l’écologie dite « bobo », ce n’est absolument pas vrai. À Béziers, si on isolait les logements et notamment les logements sociaux, c’est un gain direct sur la facture d’énergie pour les gens. C’est un outil vraiment au service des classes moyennes et populaires. Les gens qui se moquent de l’écologie ou qui expliquent que ce n’est pas réaliste sont ceux qui vivent dans des logements isolés et qui mangent bio. Même chose pour la lutte contre le changement climatique. Les gens qui gagnent 5 000 euros par mois, ils sauront se protéger contre la chaleur.

    Écologie

    T.A. : Béziers est une ville moyenne. On a un groupe de militants qui est raisonnable mais pas comparable à ce qu’on trouve à Toulouse ou à Montpellier. Par contre, on a pas mal de militants dans les villages et notamment dans le Piémont-Biterrois. Ce sont parfois des néo-ruraux avec une vision un peu différente de la vie rurale, qui nous apportent beaucoup, on aurait tout intérêt à écouter ces gens-là et à travailler différemment. Je pense que c’est vraiment une des forces et un des axes de développement de l’écologie dans les villages et les petites villes.

  • [Le Grand entretien] Juliette Trey : « Un des plus grands musées en région »

    [Le Grand entretien] Juliette Trey : « Un des plus grands musées en région »

    Parcours

    La Marseillaise : Quel est votre parcours avant votre arrivée
    au musée Fabre ?

    J.T. : En tant que conservatrice du patrimoine de la fonction publique d’État, j’ai jusqu’ici toujours travaillé dans les grands établissements publics du ministère de la culture : au château de Versailles, au musée du Louvre puis, à partir de 2019, à l’Institut national d’histoire de l’art (Inha), où j’ai supervisé des projets de recherche en histoire de l’art.

    Parallèlement, j’ai assuré le commissariat de plusieurs expositions en France mais aussi à l’étranger (en Pologne) ou en collaboration avec des musées étrangers. J’ai pour autant toujours eu envie de travailler en région, dans une collectivité territoriale. C’est pour ça que j’avais envie de rejoindre Montpellier.

    L’identité du musée

    La Marseillaise : Le musée Fabre a-t-il une identité particulière ?

    Juliette Trey : C’est important de noter que ce n’est pas le musée des Beaux-Arts de Montpellier. Il porte le nom de son grand fondateur et collectionneur, François-Xavier Fabre, qui a fait sa donation en 1825. C’est pour cela qu’on fête le bicentenaire du musée en ce moment pour les 3 prochaines années, le musée ayant ouvert en 1828. Cette donation Fabre a donné le tempo de toute une série de donations. C’est ça qui fait l’identité de ce musée : il est forgé par ses donateurs, avec notamment une collection d’art néoclassique extrêmement riche. On a également une collection Support-surface très importante, parce que les artistes qui ont créé le mouvement étaient très liés à Montpellier et ont fait énormément de donations. Sans oublier la donation Soulages, en 2005.

    L’an dernier, la donation Depardon a aussi fait entrer la photo dans les collections ?

    J.T. : C’est vrai que le musée Fabre est essentiellement un musée de peinture. On a très peu de sculptures, pas de photos. Une belle collection de dessins, c’est vrai. Un peu d’arts décoratifs également, avec l’hôtel Sabatier d’Espeyran. Ce sont des aspects qu’on voudrait développer : les arts décoratifs jusqu’au design, la photo, la sculpture… pour donner à voir la création d’une manière plus large.

    Que représente le musée Fabre au niveau national ?

    J.T. : C’est un des plus grands musées en région. C’est celui qui a le plus important budget d’acquisition et il est extrêmement dynamique sur le marché de l’art. Il a un rayonnement national et international important. Et c’est dans cette dynamique que je voudrais continuer à travailler.

    Diversifier les publics

    La Marseillaise : Vous affichez votre volonté d’attirer de nouveaux publics…

    J.T. : Oui, renouveler les publics et faire évoluer l’image du musée. On a la chance que 33% de nos visiteurs aient entre 18 et 24 ans. C’est à l’image de la population à Montpellier, qui est une ville très étudiante. Mais on a plus de difficulté à toucher les trentenaires et les adolescents. C’est donc important de montrer que tout le monde peut trouver sa place au musée. À travers les expositions, bien sûr, comme celle de l’été prochain autour de Pierre Paulin, qui sera la première expo de design présentée au musée Fabre, mais aussi à travers tout ce qu’on fait avec le service des publics.

    Le musée Fabre est un musée très engagé vers le jeune public…

    J.T. : On a vraiment une expertise pour la petite enfance (0-6 ans). On a développé des visites très tôt pour les tout-petits. On a également un projet spécifique à Montpellier sur le jeune public qui s’appelle les enfants ambassadeurs.

    C’est la deuxième année qu’on le met en place. Il permet à chaque classe ou groupe d’enfants (cela peut aussi concerner les crèches ou les centres de loisirs) d’adopter ou de parrainer une œuvre. En début d’année, chaque groupe choisit une œuvre. On fournit un kit pédagogique à destination des enseignants pour présenter cette œuvre et bien sûr, on accueille les classes au musée. Les enfants imaginent une manière de présenter l’œuvre ou de se l’approprier : dessins, rédaction de cartels, création dansée… Et au printemps, on les invite tous, le temps d’une journée, à venir présenter leur restitution. L’objectif étant de toucher les publics qui n’ont pas l’habitude de venir au musée. C’est important que les enfants s’approprient le musée dès leur plus jeune âge et deviennent nos petits ambassadeurs.

    Extension et grandes expos

    La Marseillaise : En quoi consiste le projet d’extension dont les travaux doivent débuter en 2027 ?

    J.T. : Il y a eu une première rénovation entre 2002 et 2007 qui a déjà métamorphosé le musée. Mais les collections se sont considérablement enrichies depuis 20 ans (12 000 œuvres actuellement, dont 1 500 à 2 000 sont exposées en permanence) et on est un peu à l’étroit, surtout pour la partie art moderne et contemporain. Le projet d’extension est donc le suivant : déplacer la salle temporaire actuelle en en creusant une nouvelle sous le parvis du musée, c’est-à-dire sous l’œuvre de Buren qui conduit les visiteurs jusqu’à l’entrée. Cela va nous faire gagner presque 1 000m² d’exposition temporaire et la salle d’exposition temporaire actuelle sera, elle, utilisée pour déployer de façon permanente nos collections d’art moderne et contemporain.

    Quelle est votre ligne directrice pour les expositions
    à venir ?

    J.T. : Je voudrais continuer à porter des expositions ambitieuses l’été, idéalement avec des coproductions avec d’autres institutions françaises ou étrangères, pour faire connaître le musée des touristes étrangers qui viennent Montpellier mais aussi attirer des visiteurs français sur la route des vacances. Ces expositions seront monographiques ou traiteront de grands courants d’histoire de l’art. L’été prochain, par exemple, on proposera une exposition de design autour de Pierre Paulin. Les expositions d’hiver, elles, seront plutôt thématiques, transchronologiques. Elles s’adresseront peut-être à un public plus local. On montrera comment l’histoire de l’art ou les œuvres qu’on trouve dans les musées nous permettent de comprendre notre société contemporaine.

    PARTENARIATS PRESTIGIEUX

    J.T. : Nous avons signé un accord-cadre avec le musée du Louvre, qui nous accompagnera sur plusieurs projets  : l’exposition de l’été 2027 autour des antiquités orientales, pour montrer comment cette civilisation antique a construit notre civilisation actuelle : invention des villes, de l’État de droit, de la médecine… ; mais aussi une exposition autour de Delacroix et de la modernité, qui aura lieu en 2030.

    On espère également nouer un partenariat avec le Van Gogh museum d’Amsterdam pour une expo prévue en 2028 sur Gauguin et Van Gogh, qui étaient en 1888 à Arles et qui sont venus à Montpellier visiter le musée Fabre, avant, chacun, de se nourrir des œuvres qu’ils y ont vues.

  • [Le Grand entretien] Vitaa : « Avec “Charlotte”, je vide mon sac »

    [Le Grand entretien] Vitaa : « Avec “Charlotte”, je vide mon sac »

    La Marseillaise : Vous êtes actuellement en tournée pour votre dernier album, « Charlotte ». Un album intimiste où vous vous dévoilez. C’était un besoin pour vous à ce stade de votre carrière ?

    Vitaa : Oui, complètement, cet album est celui où je suis allée le plus loin. Déjà par le titre de l’album, je révèle mon vrai prénom et c’est quelque chose que je n’aurais jamais pensé faire pendant ces années de carrière, tellement je me suis attachée à créer une armure derrière Vitaa. Pour cet album, je me suis dit qu’il était temps de tout révéler. Mes failles, les doutes, les complexes. C’est mon dernier album solo et j’avais besoin de cette mise au point, de vider mon sac. Je suis en train d’organiser la suite, on me verra moins sur le devant de la scène, mais je me mettrai davantage au service des autres tout en continuant à faire ce que j’aime.

    Montrer votre vulnérabilité, vos failles au grand public, est-ce aussi un moyen d’aider les femmes à s’accepter ?

    Vitaa : J’ai réalisé, avec le temps et quand je suis sur scène, que j’ai la chance d’avoir un public qui a grandi avec moi. Ce sont essentiellement des femmes de ma génération qui sont devenues mamans parfois, qui font 5 000 choses en même temps, qui travaillent, qui sont éprouvées et c’est aussi ce que je raconte dans cet album, en tournée et dans un documentaire disponible sur TF1+ . En fait, je veux dire que je suis une femme comme tout le monde. Personnellement, je ne m’aime pas. J’essaie d’être la meilleure des mamans possibles, mais je suis en tournée tout le temps, j’ai une culpabilité énorme de rater des moments avec mes enfants… Je sais qu’on ressent toute la même chose.

    Vous ne cachez plus vos échecs, vous racontez votre parcours et les remarques qui ont été faites sur votre physique notamment, au-delà de la chanson. C’est quoi être une femme dans l’industrie musicale ?

    Vitaa : C’est très dur d’être une femme dans ce métier. On vieillit, et je crois que les regards portés sur nous sont cent fois plus durs que sur les artistes masculins. On est dans une ère de viralité violente, cruelle, et je me dis que si j’avais dû démarrer ma carrière dans cette ère-là, je n’en aurais pas été capable. Je n’aurais pas eu les épaules pour subir les critiques permanentes des gens sur les réseaux. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on passe notre temps à se regarder le nombril, à critiquer et je crois que ce n’était pas comme ça il y a 20 ans. Ce qu’il y a de plus compliqué, c’est de durer dans le temps en tant que femme, artiste et moi, j’ai décidé de le faire. Je ne voulais plus dépendre de personne, alors avec mon mari, on a décidé de lancer notre propre label, c’est un immense chemin que nous avons parcouru. J’ai vécu tant de traversées du désert et quand je vois mon public qui me suis depuis toutes ces années, qui chante mes chansons par cœur comme Confessions nocturnes, je ne peux être que pleine de gratitude, donc je m’arrête à ça et je laisse les méchancetés derrière, parce que la finalité est de faire ce qu’on aime.

    Vous répétez souvent que vous faites de la musique populaire, c’est important pour vous ?

    Vitaa : Pour certains, le populaire, c’est presque une insulte malheureusement. Nous, artistes populaires, nous faisons des chansons pour toucher les gens, on ne fait pas des chansons pour être branchés et aimés des médias. Je peux vous dire que quand vous faites une chanson qui raconte votre vie et que 8 000 personnes en concert la reprennent, c’est le plus beau des cadeaux. Je n’ai jamais fait de la musique pour les chiffres, j’ai fait de la musique pour partager avec les gens, alors je suis très fière d’être une artiste populaire aujourd’hui et j’en aurais jamais honte !

    Vous avez toujours raconté votre vie dans vos chansons. Pensez-vous que c’est l’une des raisons qui fait votre succès et votre longévité ?

    Vitaa : Je pense que la clé, c’est d’avoir toujours été une artiste qui ne triche pas. J’ai commencé dans ma chambre à raconter mes histoires chaotiques, la rupture la plus difficile de ma vie, c’est ce que raconte À fleur de toi et l’album est un journal intime, les chansons ont traversé le temps et, aujourd’hui, c’est toujours le cas, j’ai toujours raconté ce qui me touchais, ce que je vivais et je continue au-delà des rapports hommes-femmes, qui est un peu mon thème de prédilection, avec mes enfants, ma vie en tant que mère, etc. Ce n’est pas un choix, c’est juste parce que je ne sais pas faire de la musique autrement qu’en étant moi-même.

    Les premières images du reportage de TF1 parlent de l’acceptation de la différence, alors que votre fils raconte une poésie. Vous aviez repris, aux côtés de Camélia Jordana et Amel Bent, la chanson « Marine » de Diam’s. Que pensez-vous de la montée des extrêmes en France et de la situation politique actuelle ?

    Vitaa : Je pense que les extrêmes ne seront jamais la solution, c’est ce que je pense du plus profond de mon cœur. C’est une priorité pour moi d’apprendre à mes enfants que le but dans ce monde, c’est le respect et la tolérance, donc le jour où ces valeurs-là seront respectées, le monde ne s’en portera que mieux.

    Est-ce que Marseille est une ville que vous appréciez particulièrement ?

    Vitaa : Marseille est ma ville de cœur, ma famille est à Marseille, on va souvent au Vélodrome et le public est mon préféré en France parce qu’il y a une ferveur particulière. Je me sens très bien dans le Sud et je ne m’en cache pas.

  • [Entretien] Vitaa : « Avec “Charlotte”, je vide mon sac »

    [Entretien] Vitaa : « Avec “Charlotte”, je vide mon sac »

    La Marseillaise : Vous êtes actuellement en tournée pour votre dernier album, « Charlotte ». Un album intimiste où vous vous dévoilez. C’était un besoin pour vous à ce stade de votre carrière ?

    Vitaa : Oui, complètement, cet album est celui où je suis allée le plus loin. Déjà par le titre de l’album, je révèle mon vrai prénom et c’est quelque chose que je n’aurais jamais pensé faire pendant ces années de carrière, tellement je me suis attachée à créer une armure derrière Vitaa. Pour cet album, je me suis dit qu’il était temps de tout révéler. Mes failles, les doutes, les complexes. C’est mon dernier album solo et j’avais besoin de cette mise au point, de vider mon sac. Je suis en train d’organiser la suite, on me verra moins sur le devant de la scène, mais je me mettrai davantage au service des autres tout en continuant à faire ce que j’aime.

    Montrer votre vulnérabilité, vos failles au grand public, est-ce aussi un moyen d’aider les femmes
    à s’accepter
    ?

    Vitaa : J’ai réalisé, avec le temps et quand je suis sur scène, que j’ai la chance d’avoir un public qui a grandi avec moi. Ce sont essentiellement des femmes de ma génération qui sont devenues mamans parfois, qui font 5 000 choses en même temps, qui travaillent, qui sont éprouvées et c’est aussi ce que je raconte dans cet album, en tournée et dans un documentaire disponible sur TF1+ . En fait, je veux dire que je suis une femme comme tout le monde. Personnellement, je ne m’aime pas. J’essaie d’être la meilleure des mamans possibles, mais je suis en tournée tout le temps, j’ai une culpabilité énorme de rater des moments avec mes enfants… Je sais qu’on ressent toute la même chose.

    Vous ne cachez
    plus vos échecs,
    vous racontez votre parcours et les remarques qui
    ont été faites
    sur votre physique notamment, au-delà de la chanson. C’est quoi être une femme dans l’industrie musicale
    ?

    Vitaa : C’est très dur d’être une femme dans ce métier. On vieillit, et je crois que les regards portés sur nous sont cent fois plus durs que sur les artistes masculins. On est dans une ère de viralité violente, cruelle, et je me dis que si j’avais dû démarrer ma carrière dans cette ère-là, je n’en aurais pas été capable. Je n’aurais pas eu les épaules pour subir les critiques permanentes des gens sur les réseaux. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on passe notre temps à se regarder le nombril, à critiquer et je crois que ce n’était pas comme ça il y a 20 ans. Ce qu’il y a de plus compliqué, c’est de durer dans le temps en tant que femme, artiste et moi, j’ai décidé de le faire. Je ne voulais plus dépendre de personne, alors avec mon mari, on a décidé de lancer notre propre label, c’est un immense chemin que nous avons parcouru. J’ai vécu tant de traversées du désert et quand je vois mon public qui me suis depuis toutes ces années, qui chante mes chansons par cœur comme Confessions nocturnes, je ne peux être que pleine de gratitude, donc je m’arrête à ça et je laisse les méchancetés derrière, parce que la finalité est de faire ce qu’on aime.

    Vous répétez souvent que vous
    faites de la musique populaire,
    c’est important pour vous
    ?

    Vitaa : Pour certains, le populaire, c’est presque une insulte malheureusement. Nous, artistes populaires, nous faisons des chansons pour toucher les gens, on ne fait pas des chansons pour être branchés et aimés des médias. Je peux vous dire que quand vous faites une chanson qui raconte votre vie et que 8 000 personnes en concert la reprennent, c’est le plus beau des cadeaux. Je n’ai jamais fait de la musique pour les chiffres, j’ai fait de la musique pour partager avec les gens, alors je suis très fière d’être une artiste populaire aujourd’hui et j’en aurais jamais honte !

    Vous avez toujours raconté votre vie dans vos chansons. Pensez-vous que c’est l’une des raisons qui fait votre succès et votre longévité ?

    Vitaa : Je pense que la clé, c’est d’avoir toujours été une artiste qui ne triche pas. J’ai commencé dans ma chambre à raconter mes histoires chaotiques, la rupture la plus difficile de ma vie, c’est ce que raconte À fleur de toi et l’album est un journal intime, les chansons ont traversé le temps et, aujourd’hui, c’est toujours le cas, j’ai toujours raconté ce qui me touchais, ce que je vivais et je continue au-delà des rapports hommes-femmes, qui est un peu mon thème de prédilection, avec mes enfants, ma vie en tant que mère, etc. Ce n’est pas un choix, c’est juste parce que je ne sais pas faire de la musique autrement qu’en étant moi-même.

    Les premières images du reportage
    de TF1 parlent de l’acceptation de la différence, alors que votre fils raconte une poésie. Vous aviez repris, aux côtés de Camélia Jordana et Amel Bent, la chanson «
    Marine » de Diam’s. Que pensez-vous de la montée des extrêmes en France et de la situation politique actuelle ?

    Vitaa : Je pense que les extrêmes ne seront jamais la solution, c’est ce que je pense du plus profond de mon cœur. C’est une priorité pour moi d’apprendre à mes enfants que le but dans ce monde, c’est le respect et la tolérance, donc le jour où ces valeurs-là seront respectées, le monde ne s’en portera que mieux.

    Est-ce que Marseille est une ville
    que vous appréciez particulièrement
    ?

    Vitaa : Marseille est ma ville de cœur, ma famille est à Marseille, on va souvent au Vélodrome et le public est mon préféré en France parce qu’il y a une ferveur particulière. Je me sens très bien dans le Sud et je ne m’en cache pas.

  • [Le Grand entretien] Carole Drucker-Godard : « On ne peut pas parler d’une crise de la vocation »

    [Le Grand entretien] Carole Drucker-Godard : « On ne peut pas parler d’une crise de la vocation »

    AESH

    Comment résorber la pénurie d’AESH ?

    Carole Drucker-Godard : Il en manque parce qu’il y a des notifications de la MDPH qui croissent plus vite que notre augmentation d’emplois AESH. À la rentrée, on a recruté 95 AESH dans l’Académie. Nous en avions déjà 7 000. C’est beaucoup. Donc, lorsqu’un élève a une notification individuelle de 24h par exemple, on va peut-être faire que 18h voire 12h et le reste du temps on va mutualiser l’accompagnement. Donc oui, il y a des cas d’élèves en situation de handicap qui ne sont pas encore accompagnés. Mais on fait quand même, je trouve, notre possible aussi pour améliorer le travail des AESH, pour les intégrer beaucoup plus comme membre à part entière de l’Éducation nationale.

    Choc des savoirs

    Le choc des savoirs a été beaucoup critiqué, notamment les groupes de niveaux…

    C.D.-G. : Le choc des savoirs est surtout caractérisé par les groupes de besoins en 6e et 5e mis en place il y a un an. Ça a été effectivement très critiqué parce que de toute façon, dès qu’on opère un changement, ça ne contente jamais tout le monde et c’est normal. Ça a été décrié parce qu’il était compliqué pour les chefs d’établissement d’organiser des enseignements « en barrettes » afin d’avoir des groupes à effectifs réduits. Globalement, c’est quand même plutôt positif. Ce qui plaît beaucoup, c’est qu’on a offert la possibilité à des enseignants d’avoir des effectifs réduits. On le sait, l’hétérogénéité dans les classes est nécessaire. Mais, quand elle est trop importante, on ne fait plus avancer personne, ni ceux qui ont des facilités, ni ceux qui sont en fragilité.

    Plusieurs dispositifs ont été abandonnés par Élisabeth Borne, n’est-ce pas un aveu d’échec ?

    C.D.-G. : La ministre a proposé aux chefs d’établissements d’ajuster ces groupes. Certains n’ont rien bougé parce que ça fonctionne très bien. Pour d’autres, c’était trop compliqué en termes d’organisation. On leur a donné la possibilité d’ajuster différemment en gardant les mêmes moyens. C’est quand même une bonne chose. Et pour les 4e, 3e, de toute façon, sur un plan ressources humaines, c’était difficile d’organiser exactement la même chose. Donc a été proposé aux chefs d’établissements d’organiser un « plan réussite ». En 6e et 5e, on a les groupes de besoins et en 4e, 3e, il y a moins de moyens mais en fonction des collèges et des résultats, on a parfois permis aux chefs d’établissements d’avoir un groupe supplémentaire.

    Professeurs

    Il manquait 2 500 profs pour cette rentrée en France, qu’en est-il dans l’Hérault et le Gard ?

    C.D.-G. : Je n’ai pas eu une rentrée difficile sur le plan des effectifs enseignants. La réunion avait été très bien préparée, bien avant mon arrivée. Donc, on avait dans le premier degré un enseignant devant chaque classe, une rentrée sereine avec une brigade de remplaçants assez conséquente quand même. Il en manquait un peu dans le second degré mais ça reste quand même assez faible c’est-à-dire que ce sont des formations de niche dans les lycées professionnels ou alors des disciplines en tension comme les langues, les mathématiques, les sciences. On a encore des ajustements qui se font : quand les enseignants ont des services partagés sur plusieurs établissements, parfois, il peut manquer 9 heures de mathématiques par-ci, 3 heures de physique par-là. Ce n’est pas idéal. Mais globalement, l’Académie est vraiment très attractive.

    Néanmoins, beaucoup parlent de crise de la vocation…

    C.D.-G. : De ce que je vois sur le terrain, je crois qu’on ne peut pas parler d’une crise de vocation. Je vous confirme que le métier est difficile, ils le disent tous. Mais l’année dernière, tous ceux que j’ai vus m’ont tous dit : « Par contre j’adore. » Ce qui change, c’est qu’aujourd’hui, on a des jeunes qui n’ont plus du tout envie de rester toute leur carrière dans l’Éducation nationale. Ils ont envie de changer de métier, il ne faut pas les retenir mais les accompagner. Donc la vocation est toujours là. Cependant, on attire un peu moins parce que oui, le métier est certainement plus difficile qu’avant. La réforme de la formation initiale peut pallier aussi ce manque d’attractivité en passant les concours à la fin de la licence, et non en 5e année.

    Sécurité

    Les violences dans les établissements, un phénomène en augmentation ou plus médiatisé ?

    C.D.-G. : Je pense qu’il y a vraiment les deux. On a aujourd’hui une culture du signalement avec des chefs d’établissements qui, dès qu’il y a un incident au sein de l’établissement, font ce que l’on appelle un « fait établissement », selon trois niveaux d’alerte. Aujourd’hui, on est informé de tous ces faits de violence dans les établissements donc forcément on en parle plus. Mais je pense quand même qu’il y en a plus. C’est la société, malheureusement. Les écrans doivent en expliquer une partie, tout comme la crise sanitaire. Il y a effectivement beaucoup de faits de violence. On a obtenu des moyens supplémentaires à la rentrée, 42 postes (32 AED et 10 CPE) qu’on a placés dans les établissements les plus sensibles, qui en avaient le plus besoin. On a donc ces contrôles visuels à l’entrée des collèges.

    Un bilan a été fait de ces opérations ?

    C.D.-G. : Ce sont parfois des ciseaux, des aérosols. Il y a quand même quelques couteaux qui ont été retrouvés. Dans ce cas-là, c’est conseil de discipline et signalement au procureur. Il y a aussi les fouilles de sacs devant les établissements en lien avec la préfecture, la justice. Les forces de police et les forces de sécurité viennent eux-mêmes fouiller les sacs, ils sont habilités. Il n’y a aucun personnel de l’Éducation nationale. Et en complément de cela, au sein même de l’établissement, nos personnels font ces contrôles visuels, ce ne sont pas des fouilles, mais viennent en complément avec vraiment une visée très pédagogique. L’élève ouvre lui-même ses affaires.

    LES SIX PREMIERS MOIS ?

    C.D.-G. : J’ai été vraiment accueillie très chaleureusement. Et puis je me suis assez rapidement insérée dans le territoire. J’ai fait mon bureau sur le terrain, j’ai eu à cœur d’aller 48 heures dans tous les départements dès ma prise de fonction pour essayer de bien comprendre chaque spécificité de chaque département, qui sont tous différents, ce qui fait aussi la richesse de cette académie. Une très grande diversité à la fois géographique, sociale. Je vois mon arrivée depuis six mois comme une grande chance, en fait.

  • [Le Grand entretien] Laurent Burgoa (LR): « Les députés RN ne surfent que sur du populisme »

    [Le Grand entretien] Laurent Burgoa (LR): « Les députés RN ne surfent que sur du populisme »

    LR

    LM : Quel est votre nouveau rôle au sein des LR ?

    Laurent Burgoa : J’ai intégré le Bureau politique et mon président national [Bruno Retailleau, Ndlr] m’a proposé d’intégrer la Commission nationale d’investiture. Cette commission ne s’occupe que des communes de plus de 30 000 habitants. Nous avons la responsabilité de choisir les candidats ou les chefs de file LR sur l’ensemble du territoire national. C’est intéressant d’échanger et de voir des élus de tout le territoire. Pour cela, on est obligé de connaître la configuration politique locale et de rencontrer les candidats. Je suis proche de Bruno Retailleau, que j’ai soutenu durant la campagne des LR parce que c’était mon président de groupe au Sénat.

    Ancrage local

    LM : Comment entretenez-vous le lien avec les élus locaux ?

    L.B. : J’avais dit, durant la campagne, que j’irais à la rencontre de tous, donc c’est ce que j’ai fait, sauf pour une commune, Beaucaire, puisque j’ai une position très ferme vis-à-vis du Rassemblement national. Pour moi, c’est ni RN, ni LFI. Sinon, j’ai fait un premier tour où je suis allé dans 349 communes, où j’ai rencontré aussi les présidents de communautés de communes, de communautés d’agglomération. Là, j’ai commencé un second tour où j’ai vu environ 150 communes. Je crois que c’est important, ce contact avec les élus gardois pour être leur meilleur ambassadeur à Paris lorsqu’on évoque les dossiers des collectivités territoriales. Les élus font face à des normes de plus en plus contraignantes qui ne sont pas dues aux lois mais aux décrets d’application, à l’administration. Dans notre République, ce sont les administrations centrales qui ont pris le pouvoir sur les élus. Les administrations nationales ont plus de pouvoir que les ministres. Ce n’est pas possible.

    Vous dîtes ni LFI, ni RN. Vous parvenez pourtant à travailler avec certains maires LFI…

    L.B. : Pour moi, le PCF et le PS, qui n’ont pas mes idées, font partie de la République. Je dis LFI, mais c’est avant tout Mélenchon et sa bande qui sont un peu dangereux pour la République. Mais oui, j’ai travaillé avec le maire de Mandagout par exemple, qui était LFI et qui est maintenant Ruffiniste.

    Serez-vous à nouveau candidat en 2026 ?

    L.B. : Oui, je serai à nouveau candidat aux élections sénatoriales en 2026.

    Campagne municipale

    LM : Allez-vous vous investir durant la campagne des municipales ?

    L.B. : Franck Proust m’a demandé de regarder, en tant que secrétaire départemental, les communes de moins de 32 000 habitants. En tournant dans le Gard, je rencontre aussi des élus et ça me permet de voir la situation. Après, parfois des membres de LR sont sur plusieurs listes, certains sont avec des gens de gauche donc je regarde tout cela avec l’objectif qu’il y ait le plus possible de LR élus.

    Que dites-vous à Julien Plantier, qui semble bien décidé à se présenter à Nîmes alors que Franck Proust a été investi par les LR ?

    L.B. : J’ai rencontré Julien avant l’été. Je lui ai dit que tout le monde devait faire un effort. Notre candidat, c’est Franck Proust car Julien n’est plus LR puisqu’il n’a pas renouvelé sa carte, même s’il reste de droite. Il y a tout intérêt à ce qu’il y ait une union à Nîmes. Il vaut mieux avoir un petit bout du gâteau que pas de gâteau du tout. Je pense que tout va rentrer dans l’ordre parce que je n’ai pas oublié 1995 avec l’affrontement qu’il a pu y avoir entre Jean Bousquet et Camille Lapierre. On a vu le résultat. Si on veut éviter cela, on sait ce qu’il faut faire. L’union, c’est avant tout la volonté de deux personnes. Je vois que certains du centre comme M. Procida (UDI) souhaite l’union donc ça va dans le bon sens. Après je n’ai pas senti chez Mme Rouverand (Renaissance) une grande volonté d’union alors que dans certaines communes, des LR se retrouvent sur des listes de Renaissance. Aux départementales, elle était déjà candidate contre moi et sa présence m’a empêché de passer au second tour. Elle aussi sera comptable après l’élection si elle fait perdre la mairie, parce qu’elle est quand même divers droite.

    Extrême droite

    LM : Comment expliquez-vous la progression du Rassemblement national dans notre département ?

    L.B. : Ce vote est l’expression d’un ras-le-bol par rapport au contexte national où on demande toujours plus à ceux qui travaillent, à ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard et qui ont des fins de mois compliquées. Il y a un phénomène que je ne comprends pas : bien sûr, il faut être vigilant sur l’immigration, mais il ne faut pas taper sur les immigrés. Dans ce département, ce phénomène est prégnant. Aujourd’hui, je ne travaille pas avec les députés RN alors que je travaille avec des sénateurs socialistes car on n’est pas de la même chapelle mais on est dans la même cathédrale, qui est la République. Je reproche aux députés RN de ne pas être ambassadeurs de leur territoire, c’est-à-dire de porter des projets pour essayer de les faire avancer. Eux ne font pas ça, ils ne surfent que sur du populisme.

    Craignez-vous une tripartition au Sénat ?

    L.B. : Non car aujourd’hui il y a quatre sénateurs RN. Ils peuvent augmenter un peu, mais même si le corps électoral peut changer il ne sera pas totalement bouleversé car les évolutions au Sénat sont lentes.

    OÙ EN EST LE DOSSIER PERRIER ?

    L.B. : D’abord, sur la verrerie, il n’y a quasiment pas de solution de reprise. Nous y avons travaillé avec le préfet, nous avons eu des touches et nous avons demandé à Owens Illinois de maintenir le four au moins pendant 18 mois, mais ce groupe américain n’a pas accepté. Je pense qu’on va donc aller vers la fermeture du site. Quant à Nestlé, les études ont pris plus de temps car le dossier est reparti à zéro. Ce n’est pas facile de travailler avec ces grands groupes mais l’objectif est de maintenir au moins un forage en eau minérale naturelle.

  • [Le Grand entretien] Kassav’ : « La créolisation, on la retrouve partout »

    [Le Grand entretien] Kassav’ : « La créolisation, on la retrouve partout »

    La Marseillaise : Suite à la disparition en 2021 de Jacob Desvarieux (leader et cofondateur du groupe), vous avez déclaré : « Après sa mort, pour moi, Kassav’, c’était fini. » Qu’est-ce qui vous a redonné du souffle pour poursuivre l’œuvre du groupe ?

    Jocelyne Béroard : Quand je disais cela, ce n’était pas une affirmation. On se demandait alors comment Kassav’ pouvait continuer après la mort de Jacob, car il avait une voix particulière et un tel charisme… Pratiquement tous les gros tubes du groupe sont écrits, composés ou chantés par lui. Maintenant, chacun a la même importance. Si Kassav’ a pu offrir au reste du monde sa musique qui venait de toutes petites îles, c’était justement grâce à la réunion de tous ses membres. On avait déjà déploré, en 2010, le décès de Patrick Saint-Eloi, puis celui de Jacob derrière. On finit par se poser des tas de questions. D’abord, parce qu’on monte en âge. On se demande si on a encore l’énergie pour continuer sans eux. Il a donc fallu faire cet hommage à Jacob. ça nous a permis de reprendre confiance. Et on lui devait ça. On a donc cherché des gens qui pouvaient nous accompagner sur scène, d’autant que Jean-Philippe Marthély, aussi un élément majeur de Kassav’, avait fait un AVC. On a eu la chance de rencontrer des musiciens qui avaient le talent et l’énergie pour nous accompagner et continuer l’aventure.

    Le zouk est, à l’image des Antilles, un mélange de toutes les cultures qui la composent. Selon vous, Marseille, cette cité carrefour où vous venez jouer, est-elle aussi une terre de créolisation ?

    J.B. : Il est vrai que Marseille est le lieu d’énormément de rencontres, un port avec des bateaux qui arrivent de partout, notamment d’Afrique. Après, chacun défend son héritage, sa culture. Mais les enfants qui naissent en France créent autre chose, c’est ça la créolisation. Et la créolisation, en fait, on la retrouve partout dans le monde aujourd’hui avec le développement et l’accès aux moyens de transport. Les voyages permettent de s’habituer aux autres cultures, de devenir plus tolérant.

    Le producteur de Kassav’, Georges Debs, avait déclaré en 1988 à « L’Humanité », après le succès de l’album « Vini Pou » : « Pour la première fois de l’histoire des Antilles, un groupe authentiquement antillais est récompensé nationalement. Ce ne sont pas les doudous et les plages qu’on récompense, mais notre culture et notre créole ». Vous sentiez-vous méprisé par l’industrie à l’époque ?

    J.B. : Je n’utiliserais pas le mot de mépris, mais plutôt d’ignorance. Et il ne faut pas oublier que les États-Unis envahissaient le monde musicalement. Même la variété française avait du mal à subsister et certains chanteurs se mettaient parfois à chanter en anglais. Ils rêvaient d’exploser en Amérique, alors que les Américains avaient la main forte sur l’industrie. Nous qui venions de petites îles qui comptent 350 000 habitants et 80 km de long, on ne faisait pas le poids. Certains leur avaient vendu une vision doudouiste des Antilles : cocotiers, sable blanc, doudou, accras, punch, fête… Eh bien non, chez nous, comme partout ailleurs, on travaille, on réfléchit à une culture, une musique… Et cela, il fallait le faire admettre à tous.

    Kassav’ a même commencé à cartonner dans le reste du monde avant de le faire en France…

    J.B. : Oui, on avait besoin d’un public, d’assurer nos attaches au niveau local. Cela nous a rendus beaucoup plus fort pour aller ailleurs. L’Afrique a vite appelé Kassav’. Ensuite, on est revenu par ici. Car quand ils ont su les scores qu’on faisait dans les concerts, jusqu’à 80 000 personnes dans les stades, tout le monde a sursauté. Un gros truc est en train de se passer et on n’est pas au courant, ont-ils pensé.

    À vos débuts, vous définissiez le zouk comme « la musique antillaise actuelle » qui « amalgame les cultures ». C’est toujours le cas ?

    J.B. : Ce qui nous avait nourris au départ, c’était les musiques traditionnelles de chez nous, comme le gwo ka. ça vient de nos arrières grands-parents, qui jouaient du tambour. Aujourd’hui, c’est le même principe, on peut les mélanger à tout : de la musique classique, du jazz, du RnB… Désormais, on se nourrit de tout ce qu’on peut. Avec juste un ordinateur, on peut vagabonder dans les musiques du monde. La base du zouk, c’était ça. Et c’était important qu’on ne soit pas une pâle copie des Américains, ni de qui que ce soit. Même si on aimait le reggae par exemple, on n’allait pas se mettre à en faire, car on avait autre chose de plus original à offrir au reste du monde.

    Votre show actuel s’ouvre par du gwo ka, musique traditionnelle de Guadeloupe jouée avec des tambours, entre autres symboles de résistance pendant le Code noir, qui en interdisait la pratique. Est-ce que la jeunesse antillaise s’en empare encore pour porter ses aspirations face à un état central qui les laisse encore à l’abandon ?

    J.B. : Je crois que dans les gens ont besoin d’avoir leurs propres réponses dans tous les pays. Ça vous ramène à votre enfance et culture. Même en ce qui concerne les gens nés en France et qui n’ont jamais vécu aux Antilles : quand leurs parents leur font découvrir la musique du pays, ça leur parle. C’est dans les tripes. Quelle que soit l’évolution, il y a toujours une référence à l’origine, qui fait qu’on appartient à un groupe de personnes.

    Propos recueillis par Philippe Amsellem