Tag: Iran

  • Iran : « Sourena a été tué alors qu’il manifestait pacifiquement. Il avait 18 ans »

    Iran : « Sourena a été tué alors qu’il manifestait pacifiquement. Il avait 18 ans »

    Elle sait qu’elle prend un risque en parlant. Mais face à ce que subit son peuple, se taire n’est plus une option. Enseignante-chercheuse à Montpellier, où elle vit depuis 2022 avec son mari et ses jumeaux, Ensiyeh Raoufi a appris, par les rares contacts qu’elle arrive à avoir avec sa famille, le décès de son cousin Sourena, victime, comme des milliers d’Iraniens, de la répression féroce du régime pour étouffer le plus vaste soulèvement populaire depuis la révolution islamique de 1979.

    « Il a été abattu le 9 janvier par les Gardiens de la révolution islamique alors qu’il manifestait pacifiquement pour défendre les droits fondamentaux du peuple iranien, pour réclamer, tout simplement, la liberté. Il avait 18 ans », témoigne, entre peine et colère, Ensiyeh Raoufi. « Il a été touché par un tir à balles réelles dans le dos. Il est mort sur le coup », poursuit-elle. « Comme les lignes téléphoniques étaient coupées cette nuit-là, ses parents l’ont cherché partout dans les rues, avant de se rendre à l’hôpital, où ils l’ont trouvé mort. C’était leur seul enfant. » La famille étant bien connue dans sa ville de Shahasavar, au nord de l’Iran
    – «
     deux de mes oncles sont morts en martyrs pendant la guerre Iran-Irak » – les forces de sécurité n’ont pu empêcher les funérailles, qui ont rassemblé quelque 2 000 personnes, de se tenir. Mais « elles ont ensuite menacé notre famille. Elles ont ordonné de garder le silence sur ce qu’il s’était passé et de déclarer que Sourena avait été tué par des “terroristes” et non par le Corps des gardiens de la révolution. »

    Aujourd’hui encore, Ensiyeh peine à avoir des nouvelles régulières de ses proches en raison des coupures d’internet qui continuent d’isoler le pays, permettant au régime de « masquer l’ampleur de la répression meurtrière contre les civils », estime l’ONG de surveillance de la cybersécurité Netblocks.

    « Ce régime doit tomber »

    Il y a bien le téléphone, « mais les appels sont très chers, donc tout le monde ne peut pas se le permettre. Et les lignes téléphoniques sont sur écoute », souligne la jeune femme. « J’ai des amis, ici à Montpellier, qui jusqu’à présent n’ont eu aucune nouvelle de leur famille », livre-t-elle.

    Difficile, dans ces conditions, de connaître le nombre exact de victimes de la répression, tant la moindre image, le moindre témoignage font l’objet d’une surveillance accrue du régime. Mais le bilan est assurément le plus lourd en plus de quatre décennies d’histoire de la République islamique. « Il pourrait y avoir des dizaines de milliers de victimes  », estimait ainsi Mai Sato, rapporteuse des Nations unies (ONU) sur l’Iran, dans un entretien accordé au Monde le 26 janvier. « Ce régime doit tomber  », martèle Ensiyeh, qui participe à toutes les manifestations organisées à Montpellier et était présente à Paris le 18 janvier pour le rassemblement commémoratif en hommage aux victimes de la répression. « Après avoir vu ce peuple manifester à mains nues contre un régime armé et violent, on sait qu’il a besoin d’aide pour rétablir la démocratie. Beaucoup de gens, dont ma famille et mes amis, disent préférer mourir plutôt que de continuer à vivre sous l’ombre d’un régime terroriste. Ils attendent de l’aide des pays du monde libre, notamment des États-Unis qui ont dit qu’ils soutiendraient les manifestants pour mettre fin au régime des mollahs. »

    Un régime qu’Ensiyeh a fui en 2022 avec sa famille pour terminer son doctorat en informatique à Montpellier, où elle est arrivée 15 jours après le début du mouvement Femme-vie-liberté. « Il n’y a pas de liberté en Iran, les vies sont sous surveillance en permanence. Notamment celles des femmes, considérées, dans la charia, comme propriété de leur père ou de leur mari. Elles ont besoin de leur autorisation pour tout : travailler, voyager à l’étranger, étudier… On ne peut pas non plus choisir nos vêtements, on doit porter le hijab. On ne peut pas chanter, ni danser, ni conduire une moto… Même le vélo était interdit aux femmes jusqu’à récemment. Quand je suis arrivée en France, c’était la première fois que je pouvais faire du vélo librement », confie-t-elle. Alors retourner en Iran un jour ? « Oui, pourquoi pas. On est fiers de notre pays, de l’histoire culturelle de l’Iran. Mais on attend un Iran libre. »

  • Plusieurs organisations mobilisées contre la guerre à Aix-en-Provence

    Plusieurs organisations mobilisées contre la guerre à Aix-en-Provence

    Philippe Sénégas, de la Ligue des droits de l’Homme, a pris la parole au nom des organisateurs pour dénoncer les conflits meurtriers à Gaza, en Ukraine, ainsi que les violences en Iran et en Syrie, évoquant également les tensions ravivées par l’offensive impérialiste menée contre le Venezuela par le président américain, Donald Trump.

  • [Entretien] Kami Tavakoli : « En Iran, la peur a changé de camp »

    [Entretien] Kami Tavakoli : « En Iran, la peur a changé de camp »

    La Marseillaise : Ce mouvement de contestation est parti du bazar de Téhéran, contre la vie chère ?

    Kami Tavakoli : En effet, le point de départ était une dévaluation très importante de la monnaie iranienne, mais c’est une raison beaucoup plus profonde qui n’était pas seulement une contestation contre la vie chère. En réalité, depuis l’arrivée de ce régime, il y a 47 ans, à chaque fois la moindre contestation a été vraiment réprimée. C’est dû à une accumulation de beaucoup de choses et l’incapacité du régime d’offrir une vie normale pour les Iraniens. Le mouvement s’est propagé dans plus de 150 villes et localités. Le régime islamique ne s’attendait pas à un tel niveau de contestation vu la répression qu’il faisait régner. Les Iraniens sont descendus massivement dans les rues, mais très pacifiquement. Ils sont venus crier leur ras-le-bol, trois quarts des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté alors que l’Iran détient une richesse incroyable en termes de ressources.

    La répression est féroce, on parle de milliers de morts…

    K. T. : Selon le média Iran International, 12 000 Iraniens auraient été massacrés. Malheureusement, ce chiffre est sous-estimé, d’autres médias internationaux avancent des chiffres plus importants. C’est une tuerie de masse, un crime contre l’humanité. Il y a eu tellement de monde dans la rue que la République islamique a eu peur que les gens prennent les administrations, la télé. Donc comme ils ne pouvaient rien faire avec le gaz lacrymogène, ils ont mobilisé les gardiens de la révolution avec des armes de guerre pour tuer.

    Tous les mouvements antérieurs ont été écrasés et rien n’a changé…

    K. T. : On ne peut pas dire que rien n’a changé. La peur a changé de camp. Ce n’était pas du tout le cas avant la révolte « Femme, vie, liberté » de 2022. La preuve, c’est qu’il y a un slogan : « n’ayez pas peur, nous sommes ensemble ». Et après 47 ans de répression, cela a aussi amené une culture de laïcité, de liberté, de la démocratie.

    L’opposition pourra-t-elle se ranger derrière un leader ?

    K. T. : Il y a Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah d’Iran. Son nom est scandé dans les manifestations. Ce n’est pas sans raison parce qu’à la différence du mouvement « Femmes, vie, liberté », les Iraniens savent qu’il y a un programme après la République islamique. Reza Pahlavi a réussi à fédérer une opposition de la droite à la gauche autour de plusieurs axes. Un, l’unité de l’Iran, un et indivisible. Deux, la future constitution doit se baser sur la charte des droits de l’Homme. Troisièmement, la laïcité, un élément majeur. Enfin, le droit total et absolu des Iraniens à l’autodétermination dans les urnes. Les Iraniens font confiance à une personnalité qui représente vraiment une opposition plurielle pour faire tomber la République islamique.

  • [Entretien exclusif] « Notre vision est celle d’un Iran démocratique »

    [Entretien exclusif] « Notre vision est celle d’un Iran démocratique »

    La Marseillaise : À la suite
    du mouvement «
     Femme, Vie, Liberté », d’importantes manifestations ont lieu en Iran. Quelles en sont pour vous
    les motivations principales ?

    Ehwen Çiyako : Il convient de préciser d’emblée que le mouvement actuel s’inscrit complètement dans la continuité du soulèvement « Femme, Vie, Liberté » qui a émergé en 2022 suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la République islamique. Ces protestations sont le fruit d’une profonde et structurelle fracture entre l’État et la société. Depuis 47 ans, la République islamique d’Iran viole systématiquement les libertés et les droits fondamentaux du peuple iranien. Elle s’attaque aux droits culturels des différentes nationalités iraniennes par des politiques d’assimilation et, en appliquant des lois inspirées de la charia, prive les femmes de leurs droits de la manière la plus brutale qui soit. Le régime ne tolère aucune forme de dissidence et réprime les libertés politiques, culturelles, économiques et sociales par divers moyens. La liberté d’expression est bafouée et l’environnement iranien a été gravement dégradé, conformément aux intérêts et à la politique militariste du régime. La République islamique est devenue une force déstabilisatrice pour la sécurité régionale et mondiale, et c’est avant tout le peuple iranien qui en supporte le poids. Malgré toutes ces pressions, la société iranienne continue de revendiquer la démocratie et la liberté. Cette persistance a créé un profond fossé culturel entre le peuple et la République islamique, fossé qui recèle un potentiel de soulèvements et de révolutions.

    Diriez-vous qu’il s’agit d’une révolution ?

    E.Ç. : Il ne fait aucun doute que nous assistons à une révolution, à condition de ne pas la percevoir superficiellement comme un événement ponctuel visant uniquement à renverser le pouvoir politique, mais de la comprendre comme un processus dynamique et continu. La révolution « Femme, Vie, Liberté » est à l’œuvre quotidiennement dans les sphères sociales et culturelles iraniennes. Cette réalité creuse sans cesse le fossé entre l’État et le peuple et prépare le terrain pour une révolution politique, c’est-à-dire une transformation fondamentale du système de gouvernance iranien. Cette révolution s’attaque directement aux fondements de la République islamique, la plongeant dans une crise de légitimité politique, sociale, juridique et administrative. Nous sommes fermement convaincus que cette révolution finira par triompher.

    Quelle place les Kurdes prennent-ils dans ce mouvement ?

    E.Ç. : En 2022, la ville de Saqqez a joué un rôle de premier plan, de locomotive dans le mouvement. Lors de la dernière vague de contestation, ce rôle a été assumé par Ilam et Malekshahi, deux villes du Kurdistan. Ceci démontre une fois de plus le rôle pionnier du Kurdistan dans le processus révolutionnaire iranien. Bien que cette vague de protestations ait débuté dans le bazar de Téhéran, elle est initialement restée largement circonscrite à certains secteurs, et l’État est parvenu en partie à enrayer son expansion et sa diffusion. C’est au Lorestan et dans les régions méridionales du Kurdistan, notamment à Ilam et Kermanshah, que le mouvement a pris une ampleur sociale. Tandis que les manifestations à Téhéran s’essoufflaient et que le régime concentrait ses forces répressives sur Ilam et Kermanshah, d’autres villes du Kurdistan ont répondu à l’appel du 8 janvier lancé par sept partis kurdes d’Iran, membres du « Centre de dialogue des partis kurdes d’Iran », en organisant des manifestations et des grèves. Grâce à un soutien sans précédent, notamment à travers des grèves massives, les Kurdes ont non seulement étendu leur mouvement à l’ensemble du Kurdistan, mais ont également relancé les manifestations à Téhéran et dans d’autres villes iraniennes. Cette fois-ci, les rues étaient massivement remplies et les manifestations se sont intensifiées à l’échelle nationale. Cette réalité souligne une fois de plus le rôle crucial des Kurdes et leur position de force motrice de la révolution iranienne.

    Le régime islamiste peut-il tenir grâce à la répression ?

    E.Ç. : Depuis sa création, la République islamique a systématiquement réprimé les manifestations populaires. Lors des soulèvements récents, notamment le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, elle a eu recours aux formes de répression les plus brutales. Malgré cela, le régime n’est pas parvenu à assurer sa survie et, sous la pression croissante de facteurs internes et externes, il est aujourd’hui au bord de l’effondrement. Il ne fait aucun doute qu’il se dirige vers sa chute. Le peuple iranien est épris de liberté et courageux, et la République islamique est incapable de le détourner de cette voie. La répression continue ne fait qu’attiser la haine du peuple envers le régime, et cette haine se transforme peu à peu en une force politique et de résistance organisée. Si la République islamique persiste dans sa politique répressive, elle sera finalement vaincue par cette force politique de plus en plus puissante : la volonté organisée du peuple iranien.

    Croyez-vous à une intervention extérieure ?

    E.Ç. : Nous avons une foi inébranlable dans la force intérieure de la société iranienne et sommes convaincus que le talon d’Achille de la République islamique réside dans ses faiblesses internes. Cette force populaire doit être renforcée et soutenue par la communauté internationale. Une attention accrue portée aux fragilités internes du régime, conjuguée à un soutien international aux luttes populaires, suffirait à induire un changement fondamental en Iran. Nous préconisons cette approche face à la République islamique et entendons devenir l’une des forces dynamiques et décisives de ce processus. Nos préparatifs et nos stratégies sont alignés en conséquence.

    Parallèlement, les politiques de la République islamique créent de plus en plus les conditions qui légitiment l’intervention étrangère. Cette situation résulte directement des actions du régime, et non de nos convictions ou de nos préférences. Néanmoins, en toutes circonstances, nos actions resteront guidées par un engagement indéfectible envers la démocratie, la réalisation des droits démocratiques et la protection des vies et des biens. Notre vision, en toutes circonstances, est celle d’un Iran démocratique.

    Le PJAK souhaite-t-il un scénario
    à la syrienne où les Kurdes contrôleraient une partie
    du territoire ? En avez-vous les moyens civils et militaires
     ?

    E.Ç. : Le PJAK est sans conteste l’une des forces les plus influentes au Kurdistan et en Iran. Ses progrès ne se limitent pas au domaine militaire ; ils s’étendent également aux sphères politique, intellectuelle, sociale et organisationnelle. Le PJAK est convaincu que pour parvenir à un changement significatif, l’unité sociale et la convergence avec les autres forces démocratiques et émancipatrices du Kurdistan et d’Iran sont indispensables. Des progrès ont déjà été accomplis dans ce sens, et la consolidation et l’expansion de ces acquis demeureront un élément clé de la stratégie future du PJAK. Nous fondons notre stratégie sur la capacité à saisir chaque opportunité dans l’intérêt des peuples du Kurdistan et d’Iran.

  • Un rassemblement en soutien au peuple iranien opprimé

    Un rassemblement en soutien au peuple iranien opprimé

    « Nous crions notre colère et personne ne nous entend. » À l’appel de la section sud de l’association Guerrières de la paix, quelque 200 personnes étaient rassemblées pour dénoncer la brutalité du régime iranien et l’oppression de tout un peuple. « À travers ce rassemblement, on voulait soutenir les Iraniens et les Iraniennes massacrés dans leur pays et faire entendre leur voix », martèle Laura Sahin, co-responsable des Guerrières de la paix à Marseille. Alors que le régime des mollahs continue sa répression féroce dans le pays et écrase dans le sang le mouvement de contestation, la diaspora iranienne présente à Marseille s’insurge après la coupure de l’accès à Internet opérée il y a quelques jours par le régime. « 8 millions de migrants forcés sont désormais sans nouvelles de leur famille, de leurs proches. Sont-ils en vie ? », s’interroge Raana, Iranienne en charge du groupe Telegram de la diaspora à Marseille.

    Continuer le combat

    Malgré l’émotion qui s’est emparée de nombreux participants, tous munis de pancartes en soutien au peuple iranien, c’est avec force et abnégation que Raana a conclu sa prise de parole et le rassemblement, sous les applaudissements. « Notre haine envers toi, Ali Khamenei, est telle que nous ne cesserons jamais le combat. Nous continuerons même s’ils dressent des montagnes de cadavres avec nos vies précieuses, même si nous sommes derrière les barreaux, nous restons debout et nous vaincrons. »

  • Un soutien à la lutte en Iran ce samedi à Marseille

    Un soutien à la lutte en Iran ce samedi à Marseille

    Alors que les manifestations populaires contre le gouvernement iranien ont repris à Téhéran, que le gouvernement islamiste mène la répression, que les informations peinent à sortir du pays, les grandes puissances jouent la surenchère guerrière médiatisée. Ces guerrières-là appellent à la paix, à la liberté.

    « Depuis 2022, depuis la mort de Mahsa Amini tuée pour avoir refusé de se soumettre aux lois patriarcales imposant aux Iraniennes le port obligatoire du voile, rappellent les Guerrières de la Paix, un puissant mouvement politique, culturel, et social revendique la fin de dictature des mollahs autour de la devise #FemmeVieLiberté. » De la même façon que les femmes revendiquent leurs droits, les jeunes, les commerçants, les ouvriers et l’ensemble de la population se lèvent pour faire basculer le pouvoir. Toutes les associations et organisations sont invitées à leur témoigner un soutien solidaire.

  • [Entretien] Navid Shomali : « La solution en Iran ne peut venir que du peuple »

    [Entretien] Navid Shomali : « La solution en Iran ne peut venir que du peuple »

    Des manifestations d’ampleur secouent l’Iran depuis plus de deux semaines. Un mouvement qui, à l’origine, était lié au coût de la vie, mais s’est rapidement étendu et réclame désormais la chute du régime, qui est prêt à tout pour sa survie. Quelque 3 428 personnes auraient ainsi été tuées depuis le début du mouvement de contestation, a annoncé, mercredi, l’ONG Iran Human Rights (IHR), qui a également fait état de plus de 10 000 arrestations. Un véritable massacre mené par les Gardiens de la Révolution de la République islamique. Des rapports font état « de tueries à grande échelle menées par les forces de sécurité à travers le pays », affirme l’ONG Human Rights Watch.

    La Marseillaise : Pensez-vous comme le chancelier allemand que le pouvoir iranien vit ses « derniers jours » ?

    Navid Shomali : Les dirigeants européens ont déjà décidé que le régime devait être changé. Certains parlent d’une transition « en douceur », d’autres rappellent leurs ambassadeurs et essayent de réduire leur représentation diplomatique. Le problème est qu’ils ne connaissent pas nécessairement l’Iran. Ils aimeraient que l’Iran soit pro-Occident et pro-Otan dès demain. C’est loin de la réalité. La révolution iranienne de 1979 a mis deux ans à atteindre son stade final, avec des millions de personnes dans les rues. Ce régime brutal, qui dispose de l’un des appareils militaires et sécuritaires les plus redoutables du Moyen-Orient, est conscient que s’il quitte le pouvoir, il n’aura nulle part où se cacher. Il va donc s’accrocher et résister. C’est pourquoi nous sommes très préoccupés par l’ingérence politique des Israéliens, des Britanniques, des Français, des Allemands, des Portugais et de tous les membres de l’Otan. Cela compromettra les attentes sincères des personnes qui sont descendues dans la rue en 2009, 2017, 2018, 2019 et 2022. À chaque fois, ils ont réussi à forcer le gouvernement à reculer. Le régime peut utiliser ces déclarations pour affirmer que les manifestants sont manipulés par des puissances étrangères. Notre parti exige que ces ingérences cessent immédiatement.

    Quelles sont les revendications des manifestants ?

    N.S. : Les manifestations de ces deux dernières semaines sont directement liées à la propagation rapide de la pauvreté ainsi qu’à la corruption en Iran. L’accumulation de richesses par une petite minorité d’individus extrêmement riches, alors que la majorité de la population lutte pour satisfaire ses besoins les plus élémentaires, est insupportable. Ils constatent également que ce ne sont pas seulement des acteurs extérieurs qui ont conduit le pays à sa situation actuelle, mais aussi le régime et ses partisans, ses alliés et les membres de leur famille, par leur corruption endémique et leur pillage effréné de l’économie. Ce sont eux qui, au cours des trois dernières décennies, ont amassé des sommes d’argent astronomiques. Pendant ce temps, les travailleurs ne sont pas payés, les entreprises et les industries font faillite. Environ 60% de la population iranienne vit en dessous du seuil de pauvreté. C’est pourquoi ils sont dans la rue et prêts à sacrifier leur vie pour changer ce régime et offrir à leurs enfants et aux générations futures une vie digne.

    Le fils de l’ancien Shah, Reza Pahlavi, se positionne comme un acteur clé. Est-ce vraiment ce que souhaite le peuple ?

    N.S. : Pendant 47 ans, les Pahlavi ont vécu dans un luxe absolu grâce aux milliards de dollars qu’ils ont détournés de l’Iran. Lorsque Reza Pahlavi est interviewé, son ignorance de la situation est flagrante. Un document de 200 pages distribué à ses partisans propose clairement une dictature. Bien sûr, pas ecclésiastique, mais une dictature qui conduirait à la création d’un régime despotique dans lequel personne ne serait libre, l’ordre capitaliste serait maintenu et l’Iran serait un allié des États-Unis et d’Israël. Il n’a aucun programme politique, économique, social ou culturel clair pour résoudre les problèmes urgents de plus de 90 millions d’Iraniens. Après 47 ans de régime islamique et 50 ans de pahlavisme avant cela, l’Iran aura vécu sous la tyrannie pendant près de 100 ans. C’est pourquoi les esprits les plus brillants et les plus visionnaires d’Iran doivent s’unir pour trouver un moyen de sauver le pays. Cet homme n’est pas accepté par la population, mais chaque jour, les médias occidentaux invitent dans leurs émissions des politiciens et des personnalités publiques qui font l’éloge de la monarchie, affirmant que Pahlavi bénéficie d’un fort soutien international. Le problème est que l’opposition à l’intérieur du pays a été brutalement et totalement réprimée pendant longtemps, réduisant l’arène de la lutte interne à néant depuis la fin des années 1980.

    La France, le Royaume-Uni et le Portugal ont rappelé leurs ambassadeurs pour dénoncer la répression des manifestants.

    N.S. : Ce sont ces mêmes gouvernements qui ont poussé à l’adoption de sanctions plus sévères contre l’Iran. En octobre, ils ont affirmé que l’Iran avait abrogé ses responsabilités en vertu de l’accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien. Cependant, le régime et un certain nombre d’experts en droit international ont affirmé que cet accord avait en fait été abrogé par les États-Unis en 2018, lorsque Trump s’en est retiré. L’accord stipulait que si l’un des six partenaires se retirait, il serait rompu. Ces gouvernements rêvent de revenir à l’ère coloniale et retrouver leurs positions. C’est le contraire de ce que l’on attend de pays qui se décrivent comme démocratiques et prétendent respecter le droit international. Si les gouvernements occidentaux n’interviennent pas, la République islamique pourrait s’effondrer sous la pression populaire interne à l’Iran. La solution en Iran ne peut venir que du peuple. Seuls les Iraniens ont le droit de décider du sort de notre pays et de la voie politique qu’il empruntera.

    Pensez-vous qu’il y aura une intervention militaire américaine sur le sol iranien ?

    N.S. : Personne ne peut prédire ce que Donald Trump va faire. Un jour, il dit une chose, et le lendemain, il fait le contraire. Les Américains et l’Occident ont clairement échoué à évaluer correctement la situation en Irak en 2003. Il a fallu de nombreuses années pour pacifier ce pays, sans parler de lui apporter un semblant de stabilité pendant de nombreuses années après cela. Et en termes de superficie, l’Iran est près de quatre fois plus grand que l’Irak. Il n’est donc pas impossible que le régime iranien et les États-Unis reviennent à la table des négociations pour parvenir à un accord. Les Américains auront bien sûr le dessus et finiront par l’emporter, car le régime théocratique est prêt à tout pour rester au pouvoir. Le grand perdant sera le peuple iranien. C’est pourquoi nous espérons que les forces progressistes, démocratiques et nationalistes, ainsi que la classe moyenne, les enseignants, les infirmières et les femmes, s’uniront pour former un front uni qui aspire à la paix, à la démocratie et à un avenir dans lequel les vastes ressources de l’Iran seront utilisées pour construire un pays prospère. En renforçant la solidarité et l’unité d’action entre toutes les forces sociales progressistes engagées dans cette lutte, nous nous efforcerons de faire face simultanément à la dictature au pouvoir et aux menaces de l’impérialisme américain.

  • [Entretien exclusif] Zagros Hiwa : « La libération d’Öcalan est non-négociable »

    [Entretien exclusif] Zagros Hiwa : « La libération d’Öcalan est non-négociable »

    La Marseillaise : Comment évaluez-vous la situation depuis l’appel à un processus de paix lancé par Abdullah Öcalan ?

    Zagros Hiwa : Beaucoup de choses ont changé depuis l’appel historique de notre leader Abdullah Öcalan à la paix et à une société démocratique. Jusqu’à présent, notre mouvement a essentiellement pris des mesures unilatérales, à l’initiative de notre dirigeant, sans accord avec l’État turc ni conditions spécifiques. Nous avons immédiatement répondu à l’appel du 27 février, annoncé un cessez-le-feu unilatéral, et le PKK a tenu son 12e congrès. Constatant avoir joué son rôle historique et que la lutte pouvait désormais se poursuivre dans le cadre de la démocratie, il a décidé de se dissoudre et de mettre fin à la lutte armée. Suite à cela, une cérémonie symbolique a eu lieu au cours de laquelle un groupe de combattants, mené par le camarade Besê Hozat, a brûlé ses armes. De plus, nos forces se sont retirées des zones situées à l’intérieur des frontières de l’État turc et de la région de Zap, où les affrontements les plus violents avaient eu lieu. L’État turc, quant à lui, n’a pas apporté de réponse appropriée à ces mesures unilatérales de notre mouvement. De nombreux discours, plus ou moins positifs, ont été prononcés et une commission parlementaire a été mise en place. Bien que nous considérions la création de cette commission comme importante, elle n’a pas répondu à nos attentes. Elle a été instrumentalisée pour retarder le processus, et jusqu’à présent, aucune mesure concrète n’a été prise pour le faire avancer. Au contraire, il est devenu évident, par exemple lorsque des mères kurdes se sont vu interdire de parler kurde devant la commission, que le chemin est encore long avant qu’un changement de mentalité puisse s’opérer dans la vie politique turque. On constate que ce processus a offert un répit à la société et aux forces démocratiques. Les attaques et la répression, légitimées par le conflit, ont cessé, ce qui a jusqu’à présent apaisé le climat politique. Un changement de conscience s’opère clairement au sein de la société. Si certains milieux continuent de propager délibérément des sentiments anti-kurdes, la prise de conscience de l’existence de la question kurde et des problèmes qui en découlent s’accroît. Ce processus a également permis un rapprochement notable de la société kurde, toutes tendances politiques confondues.

    Quelles conditions le PKK pose-t-il à la poursuite de ce processus de paix ?

    Z.H. : Pour nous, en tant que mouvement de libération, la condition essentielle à la poursuite d’un véritable processus de paix est l’inscription du « droit à l’espoir » dans la Constitution turque. Ceci permettrait de rétablir la liberté physique de notre leader, Abdullah Öcalan, et de lui permettre d’exercer pleinement son rôle d’interlocuteur principal dans des conditions de vie et de travail libres. Ensuite, il conviendra d’apporter les modifications législatives et constitutionnelles nécessaires pour reconnaître les droits de la société kurde, ainsi que ceux de toutes les minorités ethniques, religieuses et culturelles de Turquie, et protéger leur culture, leur identité et leur histoire. Il est indispensable de préparer le terrain juridique pour l’instauration d’une vie politique véritablement démocratique, qui permettrait l’intégration au sein d’une république démocratique. Toutefois, tout cela requiert avant tout la volonté politique de toutes les forces responsables de trouver une véritable solution à la question kurde et de la considérer comme un enrichissement pour tous.

    Considérez-vous que la société turque est davantage prête que ses dirigeants à la reconnaissance du peuple kurde ?

    Z.H. : Notre dirigeant, Abdullah Öcalan, a maintes fois souligné l’importance de l’unité des peuples pour garantir la stabilité et la sécurité. Aujourd’hui, face au processus en cours, il a réaffirmé la nécessité de réorganiser les relations historiques entre les peuples turc et kurde, fortement fragilisées. L’histoire révèle un héritage de fraternité de près de mille ans entre les peuples turc et kurde, qui remonte à 1071, date à laquelle les Turcs s’installèrent en Anatolie avec l’aide des Kurdes. Depuis lors, ces deux peuples ont prospéré lorsqu’ils vivaient en paix. Contrairement aux réalités sociales de la région, l’État-nation turc a été fondé sur une conception moniste qui insistait fanatiquement sur l’unicité : « Une nation, un drapeau, une langue et un État. » Tout ce qui n’était pas turc était rejeté et anéanti. Cette mentalité
    persiste aujourd’hui et est propagée par certains dirigeants politiques. Cependant, leur influence, notamment grâce au processus en cours sous la direction d’Abdullah Öcalan, s’amenuise. La volonté de reconnaître le peuple kurde et de raviver la fraternité historique entre les deux peuples est bien plus répandue au sein de la population turque que chez nombre de dirigeants politiques qui ont bâti toute leur existence politique sur un nationalisme périmé.

    La libération d’Abdullah Öcalan est-elle la condition au désarmement définitif du PKK ?

    Z.H. : La liberté physique d’Abdullah Öcalan est une condition essentielle et non négociable. Cependant, limiter le processus à la seule fin du conflit armé serait réducteur. Il convient de s’interroger sur les raisons qui ont motivé la lutte armée et la création du PKK. L’État turc a été fondé sur le négationnisme et le génocide. La lutte armée et le PKK constituaient des mécanismes nécessaires d’autodéfense face aux attaques physiques et à l’assimilation visant à effacer l’identité, l’histoire et la culture kurdes. Le processus en cours doit impérativement aborder cette question. Il est indispensable de réévaluer l’histoire et, sur la base des conclusions tirées, de construire un avenir commun dans un contexte géopolitique en mutation. Une chose est claire : pour qu’une Turquie forte puisse exister à l’avenir, la question kurde doit être résolue et la démocratisation accomplie. Réduire ce processus à un simple dépôt des armes serait une erreur. J’appelle au soutien, notamment au niveau international, au processus de « Paix et Société démocratique » et à l’exercice de pressions politiques sur l’État turc afin de l’inciter à prendre des mesures concrètes en réponse à nos actions unilatérales.

    En Iran, à la suite du mouvement « Femme, vie, liberté », de nombreuses manifestations se déroulent. Quelle est votre analyse de la situation ?

    Z.H. : Ce soulèvement actuel s’inscrit dans la continuité du mouvement « Jin, Jiyan, Azadî » [« Femme, vie, liberté » Ndlr]. En Iran, tous les peuples, toutes les couches de la société, sous l’impulsion de la jeunesse et des femmes, aspirent à un changement de mentalité et de politique du régime iranien. Ils refusent d’être gouvernés par une théocratie moyenâgeuse où des centaines de personnes sont pendues chaque mois et où des femmes sont assassinées, torturées et emprisonnées pour avoir simplement revendiqué leurs droits les plus fondamentaux. Ils veulent que les responsables politiques et les fonctionnaires corrompus rendent des comptes et que les ressources économiques ne soient plus pillées ni monopolisées. Ils souhaitent un système de gouvernance plus démocratique, garantissant les droits des femmes et permettant aux travailleurs et aux étudiants de s’approprier leur destin. Ce sont là des revendications légitimes.

    Quelle est la place des Kurdes dans ce mouvement ?

    Z.H. : Les Kurdes sont à l’avant-garde des soulèvements, comme ils l’ont toujours fait. Ils ont payé le prix le plus lourd dans la lutte pour la liberté et la démocratie. Ils ont le plus souffert sous le régime. Nombre d’entre eux ont été pendus. C’est pourquoi ils mènent une lutte si acharnée pour un véritable changement dans le pays. Ils revendiquent la reconnaissance de leurs droits à l’identité.

    Pensez-vous que la République islamique d’Iran a encore un avenir ?

    Z.H. : Le peuple iranien, les femmes et les jeunes, sont pleinement conscients qu’ils n’ont aucun avenir dans ce système de gouvernement. Il semble que l’avenir du régime et celui du peuple iranien divergent. Le régime en place cherche à assurer sa pérennité sans tenir compte de la volonté et des revendications démocratiques du peuple.

    Quel regard portez-vous sur la situation en Syrie ? Les nouvelles autorités de Damas, tiennent-elles leurs engagements à l’égard de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie ?

    Z.H. : Le régime instauré à Damas n’est en réalité qu’une version modernisée du précédent régime d’Assad. On pourrait même le qualifier de régime baasiste d’extrême droite. Sa politique et sa mentalité sont visibles aux yeux de tous. Depuis plusieurs jours, les trois quartiers kurdes d’Alep, Sêxmeqsûd, Esrefiyê et Benî Zeyd, sont bombardés, plusieurs civils ont été assassinés et des tentatives de nettoyage ethnique sont en cours. Nous avons déjà constaté les exactions commises contre les Druzes et les Alaouites. Les mêmes bandes, soutenues par Damas et la Turquie, qui ont perpétré ces attaques s’en prennent désormais aux Kurdes d’Alep. Comme le montrent clairement les articles de presse, le gouvernement de transition à Damas adopte la même approche que le régime précédent vis-à-vis des droits des Kurdes et des autres minorités. Il ne prend pas les mesures nécessaires à la mise en œuvre de l’accord du 10 mars. L’ingérence turque joue également un rôle déterminant. L’État turc envoie constamment de nouvelles délégations pour étendre son influence au sein du gouvernement de transition, déploie ses propres troupes et continue de soutenir et d’inciter des groupes jihadistes à provoquer des affrontements avec l’Administration autonome. Il met tout en œuvre pour saboter une éventuelle solution à la question kurde, car il aspire à une Syrie instable sur laquelle il puisse exercer son influence et son contrôle, comme il le faisait déjà sous Assad.

    Estimez-vous la menace du terrorisme islamiste encore active dans la région ?

    Z.H. : L’État islamique, l’une des plus grandes menaces non seulement pour la région mais aussi à l’échelle mondiale, a été vaincu militairement, mais n’a jamais disparu. Soutenues et financées par divers acteurs, dont l’État turc, les cellules de l’EI ont pu se maintenir et continuer à perpétrer des attaques meurtrières. Plus récemment, l’Administration autonome a mis au jour des plans révélant une intention de libérer des prisonniers de l’EI détenus dans des camps du nord et de l’est de la Syrie avec l’aide de la Turquie. Al-Charaa [nom de guerre de l’actuel dirigeant syrien Al Joulani], ancien membre d’Al-Qaïda et ancien dirigeant du Front al-Nosra, dirige désormais l’État syrien. L’armée syrienne est aujourd’hui composée de nombreux groupes jihadistes venus du monde entier. La menace n’a jamais cessé, mais elle a commencé à changer de forme. Je saisis cette occasion pour réitérer mon appel au soutien de la résistance du peuple kurde en Syrie face aux attaques jihadistes, qui constituent une menace non seulement pour la société dans la région, mais pour le monde entier.

    L’agression du Venezuela par les États-Unis modifie-t-elle, selon vous, les principes des relations internationales ?

    Z.H. : Le cas du Venezuela illustre la mutation que connaît la modernité capitaliste. L’ordre mondial se redessine, et il s’agit d’un ordre où les États fondés sur le modèle théorique classique de l’État-nation, n’ont plus leur place. Il n’y a ni négociations, ni efforts politiques, ni même de tentative d’orchestrer une mascarade politique. Seuls les intérêts d’un seul État hégémonique priment dans cette modernité capitaliste. Le Venezuela en est l’exemple le plus récent en Amérique latine, tout comme le Groenland dans l’Atlantique.

    Ce que je tiens à souligner avant tout, c’est que le cas du Venezuela ne doit pas être considéré comme un cas isolé. Il ne s’agit pas d’un phénomène apparu en quelques semaines seulement dans cette région ; c’est tout le système des États-nations qui s’effondre. Par conséquent, concernant l’évolution des principes des relations internationales, ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas un simple changement, mais un effondrement imminent, d’où émergera un nouvel ordre. Dès que les États-Unis, qui ont été le pilier du système des États-nations, se désengageront de ce système, de ses institutions et de ses principes, tout le système se désagrégera. Ce fait même démontre que, comme l’a souligné notre dirigeant Abdullah Öcalan, il n’existe en réalité qu’un seul État-nation, l’État-nation hégémonique, et que tous les autres en sont des branches. L’arrestation de Nicolás Maduro confirme une fois de plus la théorie de notre dirigeant Abdullah Öcalan, selon laquelle un socialisme fondé sur l’État-nation est voué à l’échec, comme ce fut le cas à l’époque soviétique, tandis qu’un socialisme fondé sur la société démocratique triomphera assurément.

  • Ebrahim Mokhtari : « J’ai beaucoup appris des femmes »

    Ebrahim Mokhtari : « J’ai beaucoup appris des femmes »

    Ebrahim Mokhtari est né en 1947 en Iran et y vit toujours, bien qu’il ait fait une partie de ses études de cinéma à la Sorbonne « avant la révolution », précise-t-il. C’est-à-dire avant 1979, et la transformation de l’Iran en république islamique.

    Principalement réalisateur de films documentaires, Ebrahim Mokhtari s’est intéressé aux difficultés de vie de la population, aux problèmes de logement, aux expulsions locatives, aux difficultés des pêcheurs… mais il a surtout aimé filmer les femmes. Il s’en explique : « Les femmes savent résoudre les nombreuses difficultés qui se présentent à elles. J’ai appris d’elles pour affronter les problèmes que je rencontre en tant qu’homme de culture. » Il compare d’ailleurs le manque de liberté des femmes « dans la société traditionnelle » avec celui des cinéastes.

    Non qu’il parle de censure – « à condition de ne pas franchir de ligne rouge, ni d’attaquer frontalement le régime » – mais la difficulté en Iran, précise-t-il, est de trouver le moyen de diffuser les films. « La télévision est un peu fermée quand il s’agit de films documentaires, surtout sociaux. » Comme beaucoup de ses confrères cinéastes, il contourne la difficulté grâce aux plateformes, qui sont un des moyens pour leurs films d’exister à l’international.

    Ceux d’Ebrahim Mokhtari l’ont fait avec succès, puisque Zinat, son premier long-métrage de fiction réalisé en 1994, fut sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes et présenté dans de nombreux festivals dont le Fica de Vesoul en 1996, où il a remporté le prix du public.

    Zinat, le courage fait femme

    Il faut dire que Zinat est une jeune femme qui se bat pour garder son métier d’infirmière après son mariage. C’est aussi la première femme de l’île du golfe persique où elle habite à avoir osé enlever le voile traditionnel de cette région. Plusieurs années plus tard, cette fois pour un documentaire, le cinéaste a suivi Zinat qui se présente, à l’occasion de l’élection d’un Président plus modéré, aux élections communales. La rencontre savoureuse entre la jeune femme tenace et son opposant à l’élection est une caricature des arguments du patriarcat.

    Réaliser un film est évidemment difficile, mais Ebrahim Mokhtari a pu trouver un producteur qui habite en France pour ses trois films sur les femmes. « Maintenant j’essaie de faire avec des budgets très bas », sourit-il. « Le cinéma commercial marche bien en Iran et le cinéma indépendant trouve son budget », analyse-t-il assurant que le cinéma iranien se trouve dans une situation double : « Beaucoup de problèmes et beaucoup de succès. ». « Je crois que la société iranienne est une société vivante. On dit chez nous que 1 000 films documentaires sortent chaque année. » En réalisera-t-il un sur le mouvement « Femme, vie, Liberté » ? « Je n’ai pas de scénario, confie-t-il mais il est possible que je fasse quelque chose. »

    * Le 14 novembre à 16h30 projection de « Zinat » ; à 20h30 projection de « Zinat, une journée particulière » au cinéma Kinépolis (Polygone de Béziers). Entre les deux séances débat avec les deux invités, Ebrahim Mokhtari et Laurent Cambon, critique de cinéma.

  • « Sur le nucléaire, tout se joue entre l’Iran et les États-Unis »

    « Sur le nucléaire, tout se joue entre l’Iran et les États-Unis »

    La Marseillaise : Téhéran dit négocier « de toutes ces forces » pour empêcher le rétablissement des sanctions prévues par l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. C’est l’enjeu de ces pourparlers à Genève ?

    Thierry Coville : Il est question d’une clause de l’accord sur le nucléaire de 2015. Celle-ci prévoit que si l’Iran ne respecte pas cet accord, il est possible pour les autres parties prenantes de rétablir toutes les sanctions des Nations unies qui ont été levées à la suite de cette signature. Les Européens menacent l’Iran. Ils disent que si l’Iran ne négocie pas sur le nucléaire, ne reprend pas ses relations avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (Aiea) et ne fait pas la lumière sur les 400 kg d’uranium enrichis à 60 %, ils demanderont le rétablissement desdites sanctions onusiennes. Cette procédure est spéciale : le Conseil de sécurité de l’ONU ne peut pas mettre son veto, donc c’est quasiment automatique. C’est ça l’enjeu. Les Européens utilisent cela parce qu’ils sont un peu hors-jeu sur la question du nucléaire iranien. Cette clause de l’accord de 2015 leur donne les moyens d’être acteurs sur ce dossier. Tout se joue, en réalité, entre l’Iran et les États-Unis.

    Comment envisager des négociations avec Washington, qui s’est retiré de l’accord ?

    T.C. : Quand Joe Biden a été élu, l’Iran a négocié avec les États-Unis pour qu’ils reviennent, ça ne s’est pas fait pour un certain nombre de raisons. Quand Donald Trump a été réélu, il y a eu cinq séances de négociations. Une sixième était prévue et Israël a attaqué l’Iran. Tout le monde sait que la clé, ce sont les négociations entre l’Iran et les États-Unis. Trump est un peu embêté, car il a quand même dit que tout le problème du nucléaire iranien était détruit. Or, on sait que ce n’est pas le cas. Les bombardements américains ont endommagé les installations d’enrichissement d’uranium, mais ils ne les ont pas détruites. Les Iraniens pourraient les reconstruire, même si cela prendra quelques années. Cela pose donc des problèmes pour Trump en termes de communication. Il ne peut pas négocier quelque chose qui n’existe plus. On peut aussi penser que les Américains adoptent une stratégie attentiste vis-à-vis de ces fameuses sanctions de l’ONU. Avec l’idée que la situation économique en Iran s’aggrave encore plus et que cela mette davantage de pression sur l’Iran pour faciliter les négociations. Car, dans le pays, il y a un gros mécontentement économique et social avec une inflation à 40 %, des pénuries d’électricité et d’eau. C’est aussi et en partie lié à la guerre. L’autre éventualité est la tenue de négociations secrètes entre Téhéran et Washington. Impossible de le savoir.

    L’ayatollah Khamenei a accusé, dimanche, Washington de vouloir « soumettre » son pays et appelé à l’« unité nationale ». Comment analyser ce message ?

    T.C. : Suite à la guerre, un gros débat a éclaté en Iran sur la politique étrangère. D’un côté, il y a ceux qui disent qu’on n’a pas le choix, qu’il faut changer de direction et avoir une politique plus modérée vis-à-vis des Occidentaux. Cela passerait par des négociations avec les Américains. Une partie de ceux qu’on appelle les réformateurs ont publié une déclaration, il y a quelques jours, en disant qu’il faut réformer complètement la politique intérieure et extérieure en montrant beaucoup plus de souplesse dans les relations avec les États-Unis. Ils ont été accusés par les plus durs d’être des soutiens d’Israël. Car de l’autre, il y a ceux qui mettent en avant le cessez-le-feu et disent qu’Israël peut attaquer quand il veut : on est dans une situation de quasi-guerre. Au-delà de l’antiaméricanisme qui est dans l’ADN de la Révolution iranienne, il y a l’idée qu’on ne peut pas négocier avec un pays qui nous a mis un coup de poignard dans le dos et qui a même sans doute participé à l’attaque israélienne. Khamenei ne refuse pas les négociations, mais il y a toujours une attitude de défiance de sa part et des gens qui le soutiennent.

    Comment se positionne l’opinion publique depuis le cessez-le-feu dans cette guerre avec Israël ?

    T.C. : Une minorité, en Iran, soutient le gouvernement quoi qu’il fasse. À l’autre bout, une minorité le déteste de la même façon. Au milieu, il y a la classe moyenne, notamment urbaine et plutôt éduquée. Pendant cette guerre, contrairement à ce qu’attendait Netanyahu ils ont soutenu le gouvernement, considérant que le pays était attaqué. Il y a eu un nationalisme iranien qui n’est pas un soutien à la République islamique d’Iran, mais un soutien au gouvernement durant une attaque. Il y a une grande crainte en Iran que la guerre reprenne. Des négociations sont en cours avec la Chine pour renforcer leur système de défense antiaérien. Il n’y a pas eu de réponse politique à ce nationalisme, ce sont les militaires qui ont le dernier mot en ce moment.

    *Aux éditions Eyrolles

    De nouveaux pourparlers se sont ouverts, mardi à Genève, sur la question du nucléaire iranien. Les Européens pourraient rétablir des sanctions internationales prévues par l’accord de 2015. « Il est grand temps que les E3 (Allemagne, France, Royaume-Uni) et le Conseil de sécurité des Nations unies fassent le bon choix et donnent du temps et de l’espace à la diplomatie », a estimé sur X le vice-ministre iranien des Affaire étrangères, Kazem Gharibabadi. En l’absence de solution négociée, les E3 menacent de déclencher à l’automne le « snapback ». mécanisme qui permet de réimposer les sanctions prévues par l’ONU.