Tag: immigration

  • L’alerte des avocats face au Pacte sur l’asile

    L’alerte des avocats face au Pacte sur l’asile

    « Nous sommes sur un flou et une impréparation totale, et ce qui nous inquiète encore plus, un nombre important de personnes seront privées de liberté », alerte Me Morgane Belotti, membre du bureau du Syndicat des avocats de France (SAF) à Marseille. Après trois jours de formation dans la cité phocéenne, le syndicat se mobilise face à l’entrée en vigueur, le 12 juin, du Nouveau pacte européen sur la migration et l’asile. Prévue depuis deux ans, sa retranscription dans le droit national, susceptible de modifier jusqu’à 40% du Code du droit des étrangers, risque de se faire sans le moindre débat au Parlement. « Le gouvernement a sollicité l’autorisation de passer par voie d’ordonnances parce qu’il sait qu’il n’a pas la majorité nécessaire pour faire passer une nouvelle loi », déplore Me Morgane Belotti, s’alarmant de voir que « rien n’a été fait pour préparer les conséquences de ce pacte ».

    Celui-ci prévoit en effet de filtrer les exilés aux frontières pour examiner leur demande d’asile, avec la possibilité de garder « à disposition des autorités » les demandeurs pour une durée pouvant aller jusqu’à 12 semaines. En clair : de les maintenir en rétention ou assignés à résidence le temps de l’instruction de leur dossier. « C’est une nouvelle maltraitance des demandeurs d’asile », pointe la responsable du SAF face à cette privation de liberté, dont le cadre n’est pas encore défini à deux semaines de son entrée en vigueur, que ce soit pour l’accompagnement par un avocat ou le contrôle du juge des libertés et de la détention. Si Roissy est la principale zone d’arrivée, Marseille est aussi concernée avec des zones d’attente à l’aéroport et au port. « En zone d’attente, il y a un état de délabrement psychique des personnes très inquiétant, cet allongement amènera à une mise en danger de ces personnes », souligne Me Morgane Belloti. En 2024, une personne s’était suicidée dans la zone d’attente de Marseille.

  • À l’espace Bagouet de Montpellier, les maux brodés des femmes exilées

    À l’espace Bagouet de Montpellier, les maux brodés des femmes exilées

    C’est une exposition qui lie l’art, l’actualité et des témoignages de vie de femmes exilées rencontrées à Montpellier. « Une œuvre engagée à forte dimension sociale et inclusive, qui invite à considérer l’immigration sous l’angle de l’humain et dans sa dimension individuelle en même temps que collective », explique Christine Masduraud.

    Cette artiste montpelliéraine, à l’origine du projet « Là où commence la mue », développe depuis 2010 une pratique artistique consacrée au textile, en particulier à la broderie, dont elle révèle le potentiel relationnel, esthétique et politique. « J’avais envie, pour ma prochaine exposition, de donner la parole à des personnes qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. Ça m’intéressait de travailler avec des femmes en situation d’exil. Je me suis donc tournée vers les centres d’accueil de demandeurs d’asile ainsi que vers différentes associations et j’ai proposé des ateliers hebdomadaires de création d’art textile et de broderie », explique celle qui est également psychanalyste.

    « Le geste de broder
    est un geste réparateur »

    « Du fait de cette double activité, j’ai l’habitude de recueillir les paroles en individuel, mais j’ai trouvé intéressant de m’ouvrir au collectif », confie-t-elle.

    « Initialement je voulais proposer à ces femmes de broder leurs rêves, mais ce sont des personnes confrontées à des situations matérielles tellement difficiles qu’elles ne sont pas dans un imaginaire facile. Elles ont finalement brodé des choses simples, selon la disponibilité de chacune ». Leur nom, un paysage, un message : « Je viens de Turquie, j’étais professeure d’arts plastiques, j’ai quitté mon pays parce que Erdoğan voulait me mettre en prison. » « Je les incite, dans la mesure du possible, à dire des choses personnelles. Parfois ce n’est pas possible, certaines brodent juste les montagnes du Caucase ou une petite fleur. Je tenais à donner à voir la fragilité de ces femmes et donc la fragilité du travail. »

    À travers des symboles textiles, des portraits et des cartes géographiques brodés, le visiteur pénètre dans des récits de vie singuliers : ceux des femmes contraintes, pour diverses raisons, de quitter leur pays natal pour des nouvelles destinations. Elles viennent de Colombie, du Venezuela, de Géorgie, d’Afghanistan, du Soudan, du Tchad… « Ce sont des personnes qui ne se connaissaient pas mais qui ont eu plaisir à se retrouver », assure Christine Masduraud.

    En regard des créations de ces femmes, l’artiste expose des œuvres personnelles, inspirées par cette expérience et ces rencontres. L’exposition compte également « une grande mappemonde brodée collectivement, revisitée par l’apport de l’univers de chacune », ainsi qu’une bande-son, certaines femmes ayant accepté de prendre la parole.

    « Là où commence la mue », c’est l’idée d’une transformation : « Je pense que chaque femme qui arrive avec son histoire se laisse imprégner de la culture d’ici, de la culture de l’autre, de même que j’ai été moi aussi énormément enseignée par ces femmes. Dans cette porosité, on se transforme. J’espère que mon atelier est une sorte de cocon qui permet tout doucement cette transformation, cette ouverture à l’autre dans une écoute et un faire ensemble », confie l‘artiste. « Le geste de broder est un geste extrêmement réparateur, toutes le disent. »

  • 11% d’immigrés dans l’Hérault, exactement comme il y a 50 ans

    11% d’immigrés dans l’Hérault, exactement comme il y a 50 ans

    Quelques chiffres pour tordre le cou aux clichés. Comme celui d’une prétendue invasion migratoire… Selon une récente étude de l’Insee publiée le 11 décembre dernier, les immigrés, c’est-à-dire « les personnes nées étrangères à l’étranger » – dont certaines ont été naturalisées – représentent, en 2022, exactement la même proportion de la population héraultaise qu’en 1975 : 11%. Comme 50 ans plus tôt, un Héraultais sur 10 est donc immigré. Une part un peu plus élevée que dans la région (9 %) et qu’en France de province (8%), faisant de l’Hérault « le 12e département de province où la part d’immigrés est la plus élevée, à égalité avec la Haute-Garonne et les Pyrénées-Orientales ».

    Comme la population totale, la population immigrée a doublé dans l’Hérault entre 1968 et 2022, où elle atteint 130 900 personnes. Derrière cette apparente stabilité, les 50 dernières années ont connu des dynamiques différentes.

    Une population concentrée à Montpellier et Béziers

    En 1968, les immigrés représentent déjà 11% de la population héraultaise. La plupart s’installent à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de politiques publiques qui favorisent l’immigration pour pallier le manque de main-d’œuvre. Des travailleurs arrivent ainsi d’Espagne, d’Italie ou d’anciennes colonies françaises, comme l’Algérie et le Maroc. Dans le département, en 1975, plus de la moitié des immigrés étaient nés en Espagne. Entre 1975 et 1990, le nombre d’immigrés d’origine marocaine est multiplié par 2,6. Puis « la crise économique qui suit le choc pétrolier de 1973 met fin à l’immigration de travail alors que l’immigration de regroupement familial progresse. » Ainsi en 2022, cinq immigrés héraultais sur dix sont nés dans un pays d’Afrique, essentiellement au Maroc ou en Algérie. Trois sur dix sont nés en Europe, le plus souvent en Espagne.

    Cette population se concentre dans les deux grandes villes du département : un immigré sur deux vit à Montpellier (57 0000 immigrés, 19% de la population) ou à Béziers (13 000 immigrés, 16% de la population). Ils sont également plus nombreux qu’en moyenne dans le département à Lunel (16%), 5ème ville de l’Hérault. Leur part est en revanche moins élevée à Sète et Agde (10% et 8 %), 3ème et 4ème villes du département.

    Un quart d’entre eux résidaient, en 2020, dans un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV), contre 8% des non-immigrés. Les QPV les plus emblématiques sont ceux du nord-ouest de Montpellier : 34% d’immigrés aux Cévennes, 40% à la Mosson et 43% au Petit Bard Pergola. Des quartiers dans lesquels « plus de la moitié des ménages sont en situation de pauvreté monétaire », précise l’Insee.

    Ce qui nous amène à la question de l’emploi. En 2022, les trois quarts des immigrés résidant dans l’Hérault ont entre 15 et 64 ans, mais seule la moitié d’entre eux (51 %) occupent un emploi, contre 63% pour les non-immigrés de la même tranche d’âge. Les immigrés sont toutefois très présents dans les métiers en tension ou à forte pénibilité. Ils représentent 55,2% des ouvriers du bâtiment, 54,9% des maçons ou encore 35,9% des ouvriers du nettoyage.

    Autre constat : même lorsqu’ils sont très diplômés, les immigrés sont davantage exposés au déclassement professionnel, c’est-à-dire qu’ils sont surdiplômés pour l’emploi qu’ils occupent (42% contre 35% des personnes non immigrées). « Différentes raisons peuvent contraindre les immigrés à accepter un emploi pour lequel ils sont surqualifiés, par exemple la non-reconnaissance de diplômes obtenus à l’étranger, l’absence de valorisation d’une expérience professionnelle à l’étranger ou une moins bonne maîtrise de la langue française », analyse l’Insee. À noter que les immigrés arrivés depuis moins de cinq ans sont souvent étudiants ou très diplômés.

    A.G.

    * Voir aussi la chronique d’Annie Menras parue dans notre édition du 9 au 15 janvier.

  • De Minneapolis à Marseille, le rejet de la police de l’immigration

    De Minneapolis à Marseille, le rejet de la police de l’immigration

    Renée Good. Alex Pretti. Les noms des deux dernières victimes de l’ICE, la brutale agence fédérale américaine chargée de l’immigration, s’affichent sur les pancartes brandies sous l’ombrière. Deux rassemblements de soutien au peuple américain ont eu lieu en simultanée, sur le Vieux-Port à l’appel de la Digue, et à Paris à l’appel d’Invisible.

    Partout, des voix s’élèvent contre le bras armé de la politique raciste du président Donald Trump, qui vient de montrer son vrai visage aux yeux du monde. Les manifestations d’une population choquée à Minneapolis trouvent de forts échos. Aux États-Unis, des stars (Katy Perry, Natalie Portman…) prennent position contre les violences de l’ICE. à Paris ou Marseille, les ressortissants américains ne sont pas seuls à descendre dans la rue. La solidarité des forces progressistes les accompagne. Et c’est efficace.

    « L’administration Trump commence à reculer, encourage le journaliste Cole Stangler. Le chef de l’ICE a été retiré de ses fonctions, Trump lui-même commence à prendre ses distances avec ses conseillers… Il est en train de perdre la bataille de l’opinion ! » Jennifer, qui a passé sa vie à Saint-Paul et a encore sa famille aux États-Unis, témoigne en remerciant l’élan solidaire avec émotion : « Il est difficile de croire ce qu’on voit. Qu’on aille à l’école ou faire ses courses, on ne peut plus sortir sans croiser les ICE, cette police qui tue. » « Cette leçon américaine, on en a des prémices en France », souligne Hendrik Davi (L’Après), du réseau de députés qui ont créé « La Digue, contre le fascisme ».

  • Le diplôme de la langue française, preuve d’intégration

    Le diplôme de la langue française, preuve d’intégration

    « Vous entrez dans le club très sélectif des 300 millions de locuteurs français dans le monde. Je ne peux que vous féliciter », lance ce mardi 13 janvier Sébastien Maggi, sous-préfet de Vaucluse, à 50 diplômés de divers niveaux de la langue française.

    Pour l’occasion, une cérémonie était organisée en leur honneur en préfecture, où les diplômes leur ont été remis physiquement. « Cette réussite, c’est la vôtre et vous pouvez en être fiers », clame avec un grand sourire Fabien Coupon, président du centre social de la Croix des Oiseaux, avant d’appeler tour à tour les récipiendaires aux noms originaires des quatre coins du globe.

    Une fierté amplifiée par le nombre de personnes accompagnées par sa structure qui ont reçu le fameux sésame. En effet, ils étaient une quarantaine à suivre des cours au sein de l’établissement avignonnais, le reste étant passé par l’association Couleur Espoir, basée au Pontet. « Cela témoigne de la volonté de s’insérer en France. Derrière cela, il y a aussi l’accès à la culture et le fait de voir le monde avec des valeurs communes », explique Sébastien Maggi. À travers ces diplômes, ce sont surtout des parcours qui sont à mettre en valeur. En voici trois, passés par le centre social de la Croix des Oiseaux.

    Diego Jimenez

    Écarteurs verts réfléchissants dans les lobes et moustache noire fournie, son profil dénote au sein de la « promotion » 2026 des diplômés. Diego Jimenez, la trentaine passée, est arrivé du Mexique il y a quatre ans. « Car j’ai eu un fils avec une Française », confie-t-il, tout sourire, dans un français impeccable.

    Fabricant de bijoux dans son pays d’origine, il travaille aujourd’hui dans les vignes vauclusiennes. « Pour moi, c’est très important de bien parler la langue. C’est trop dur d’aller dans un nouveau pays sans pouvoir communiquer et c’est pour ça que, peu de temps après mon arrivée, je suis allé à la Croix des Oiseaux car je savais qu’il y aurait des cours là-bas », poursuit celui qui était parmi les mieux notés à l’examen. « Je suis très fier car après trois ans d’études, ce n’était toujours pas facile. La langue, c’est la base de la culture », conclut Diego, radieux.

    Helena Baeva

    C’est pour fuir la guerre en Ukraine qu’Helena Baeva est arrivée en France en septembre 2022. Un parcours sinueux pour la Moldave d’une quarantaine d’années. Elle a en effet vécu huit ans en Russie avant de déménager dans le pays voisin, où elle restera dix ans avant le début du conflit. « Je ne suis pas venue ici de ma propre volonté mais je suis très heureuse d’être arrivée en France », campe-t-elle. Pour elle, la maîtrise de la langue française va lui permettre « d’ouvrir tout un tas de portes sur le plan professionnel, avec la possibilité d’entrer dans certaines formations ». C’est surtout selon elle une certification « qui donne espoir car en arrivant dans un pays étranger dont on ne connaît pas grand-chose, maîtriser la langue, c’est essentiel, par exemple pour se construire un cercle social ».

    Khadija Boutta

    Arrivée en 2005 dans l’Hexagone depuis le Maroc, Khadija a enchaîné les petits boulots sans relâche. Mais que ce soit dans la restauration ou chez des exploitants agricoles, « ça n’aide pas du tout à apprendre la langue correctement », concède-t-elle. Après une dizaine d’années de galères, notamment administratives, elle en arrive à la conclusion que « sans maîtriser le français, tout se ferme devant nous ».

    Elle se décide alors à pousser les portes de différentes structures de formation, avant d’arriver à celle de la Croix des Oiseaux. C’est désormais en tant qu’auxiliaire ambulancière qu’elle s’épanouit à Avignon. Mais le tracas administratif demeure. Elle cherche maintenant à obtenir la nationalité française mais se heurte à un mur avec des changements de règles incessants. « On m’expliquait que je n’avais pas un revenu suffisant, je venais d’être mise au chômage à cause du Covid car je travaillais dans un restaurant. Maintenant, j’ai une situation stable avec mon métier et on me la refuse à nouveau. Je n’ai pas fini le parcours du combattant. »

  • Immigration illégale en Vaucluse : des chiffres qui interpellent

    Immigration illégale en Vaucluse : des chiffres qui interpellent

    Fin août, la préfecture avait communiqué sur les expulsions de ressortissants étrangers en situation irrégulière, détaillant les CV « dangereux » de 5 d’entre eux. Une communication également relayée sur les réseaux sociaux de la préfecture, faisant énormément réagir. Une situation qui vient de se reproduire. En milieu de semaine dernière, la préfecture a délivré un bilan annuel des interpellations d’étrangers en situation irrégulière.

    Ainsi, 1 069 étrangers irréguliers ont été interpellés, « soit une hausse de 28% », précise la préfecture. « Cette mobilisation a abouti à la prise de 1 265 mesures d’éloignement, type obligation de quitter le territoire français (OQTF), contre 891 en 2024 (+41%) », enchaîne la préfecture. 193 OQTF ont été réalisées. Cela « s’explique en grande partie par les difficultés d’identification et de délivrance de laissez-passer par les consulats », justifie la préfecture, en insistant sur le fait que 40 étrangers expulsés sortaient de prison.

    Des données qui font réagir diversement : « 1 000 interpellés, 193 expulsés… il en manque juste 807 qui sont retournés dans la nature », ou « Bravo mais on pourrait largement faire mieux ». D’autres sont plus mesurés, tel Pierre Platon, retraité CGT, soulignant que ce « bilan n’est que celui établi pour faire plaisir à la politique répressive du gouvernement ». Ou pointent des « OQTF prononcées sans aucun discernement, à l’encontre de gens qui sont intégrés depuis longtemps et exercent un métier difficile dans des secteurs en crise ». Cela rappelle le cas de Fatou, une Ivoirienne alternante (notre édition du 9/12). Conclusion ironique : « J’ai hâte de voir les Vauclusiens dans les champs ramasser les fruits à la place de ces personnes qui font le taf et dont ils ne veulent pas. »

  • [Entretien] Gérard Noiriel : « Les conservateurs utilisent l’histoire à des fins politiques »

    [Entretien] Gérard Noiriel : « Les conservateurs utilisent l’histoire à des fins politiques »

    La Marseillaise : Vous tenez
    à Marseille une conférence théâtralisée sur l’histoire du racisme, que vous organisez depuis une dizaine d’année. Pourquoi est-il encore important de rappeler l’histoire de cette idéologie
     ?

    Gérard Noiriel : Car ce sont des questions qui sont des enjeux civiques pour la société française d’aujourd’hui. C’est important parce que ça fait longtemps que je travaille sur les questions [de racisme et d’immigration] et j’ai le sentiment que nos recherches n’atteignent pas un grand public. J’ai créé cette association d’éducation populaire pour aller à la rencontre des gens qui ne lisent pas nos livres et pour rappeler l’histoire du racisme, ses discours de haine et aussi d’attirer l’attention sur les changements.

    Quels changements ?

    G.N. : Le racisme a évolué, ne serait-ce que parce qu’il y a eu des mobilisations antiracistes qui ont mené à des changements et depuis 1972 une loi qui condamne le racisme. Je ne dis pas ça pour minimiser le racisme actuel, mais pour caractériser ses nouvelles formes. Ce que j’ai aussi montré dans mes travaux, c’est qu’à chaque époque, les dominants, les réactionnaires, les conservateurs savent exploiter les failles du corps d’en face. Ils font des concessions quand ils ne peuvent pas faire autrement, pour reprendre l’initiative. C’est par exemple ce qu’ils ont fait avec le racisme anti-blanc. C’est une forme de réappropriation du thème humaniste de la lutte contre le racisme à des fins réactionnaires et il faut le prendre en compte.

    Pourquoi faire une conférence théâtralisée ?

    G.N. : Quand j’ai commencé ma thèse sur l’histoire de l’immigration, le Front national de Jean-Marie Le Pen était à moins de 5%. Aujourd’hui, le rassemblement national à exploser. Je ne peux pas me dire que je n’ai pas une responsabilité là-dedans, c’est donc ce qui m’a amené à travailler avec des artistes, avec des comédiens, qui eux savent mobiliser le langage des émotions pour convaincre des publics qui ne seront jamais convaincus par des arguments rationnels. C’est un modèle d’action contre le racisme qui n’est pas dans une logique de leçon de morale.

    Pourquoi ?

    G.N. : J’attire l’attention sur ce que j’appelle le racisme de l’intelligence. Les élites, parfois par bon sentiment, se croient souvent supérieures aux classes populaires parce qu’ils ont fait des études et peuvent stigmatiser des comportements populaires. L’extrême droite utilise alors cela en disant « regardez ces antiracistes qui méprisent le peuple ». Je pense que si l’on veut lutter plus efficacement contre le racisme, il faut éviter de donner des armes aux populistes. Surtout que le rapport de force n’est plus en notre faveur, avec Donald Trump aux États-Unis ou en France avec la montée des populistes de l’extrême droite. Il faut donc essayer de prendre du recul pour mieux comprendre les mutations actuelles, et trouver des réponses qui soient plus adaptées.

    Vous présenterez également mercredi à la librairie Maupetit votre nouveau livre, « Le Peuple français, Histoire et polémiques ». Qu’est ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

    G.N. : Je voulais m’intéresser à qui parle au nom du peuple et pourquoi le peuple ne peut jamais parler à la première personne. Je m’intéresse surtout au rapport entre le présent et le passé. On est dans des sociétés où ce qu’on appelle la mémoire joue un rôle de plus en plus important. La mémoire, c’est l’exploitation du passé à des fins partisanes. C’est-à-dire qu’on va juger pour réhabiliter des gens qu’on veut défendre ou accuser ceux qu’on estime être coupables. C’est pour ça que dans ce livre il y a dix chapitres où à chaque fois j’ai une phrase d’exergue qui montre comment les conservateurs utilisent l’histoire à des fins politiques. C’est un usage mémoriel de l’histoire. À partir de là, je rétablis ce qui nous apparaît comme étant la vérité historique.

    Vous avez un exemple ?

    G.N. : Dans le premier chapitre, je parle d’une formule de Macron [« les gens qui ne sont rien », Ndlr.] qui caractérise le mépris à l’égard des classes populaires. Je montre comment ça s’inscrit dans une très longue histoire du mépris des élites pour les milieux populaires et c’est cela qui nourrit le populisme. Et je montre que la domination des élites sur le peuple s’inscrit dans la longue durée. Je prends des exemples dans la Grèce antique. Les formes changent, mais ce mépris à l’égard du peuple reste.

    Entretien réalisé par Eva Janus

    Conférence théâtralisée sur le racisme, mardi 6 janvier à 17h30
    à L’Alcazar

    Présentation de Le peuple Français, histoire et polémique, mercredi 7 janvier à 17h
    à la librairie Maupetit.

    Le peuple français, aux éditions Taillandier. 21,90 €

  • [Quoi de neuf] Hébergement d’urgence : « l’État pris en défaut »

    [Quoi de neuf] Hébergement d’urgence : « l’État pris en défaut »

    À l’heure où la précarité s’accroît en France – impactant notamment les étrangers – les membres de la Ligue des droits de l’Homme de Montpellier, Titouan Cady et Michel-Yves Billotte reviennent sur la question de l’hébergement d’urgence et le droit des étrangers.

    Louis Dupin : 200 000 personnes sont logées dans des centres d’hébergement par l’État. À cela s’ajoute plus de 100 000 personnes vivant dans la rue. Ce chiffre malheureusement progresse…

    Titouan Cady : Je n’ai pas de chiffres exacts sur cette progression, en revanche la pauvreté augmente, elle était environ à 14,3% de la population il y a 3 ans, elle est maintenant à 15,8%. La France est un des seuls pays d’Europe où la pauvreté augmente et ça s’accompagne forcément d’une précarité accrue et donc plus de personnes à la rue. On se rappelle tous les propos de Macron en 2017 où il disait à la fin du quinquennat il n’y aura plus personne dans la rue. C’est clairement un échec. Ce qu’on remarque et ce qui est troublant, c’est un désengagement de l’État, en tout cas de ses missions, parce que l’État assume de ne pas donner plus pour l’hébergement d’urgence alors que normalement l’hébergement est inconditionnel.

    L.D. : L’État est hors la loi ?

    T.C. : C’est compliqué. Il y a une différence en droit entre ce qu’on appelle l’obligation de résultat – quand on oblige une personne à atteindre un résultat – et l’obligation de moyens – quand on l’oblige à prendre les moyens nécessaires pour atteindre un hypothétique résultat. Sur la question de l’hébergement d’urgence, on est sur une obligation de moyens. Théoriquement, on ne peut pas dire que le fait qu’il y ait des personnes dans la rue, en tant que tel, met l’État dans une situation d’inégalité. En revanche, il y a des décisions de justice qui sont intéressantes, qui ont notamment été poussés par des municipalités qui montrent que l’État ne met pas les moyens suffisants pour héberger toutes les personnes qui sont là.

    Olivier Nottale : Et on l’a vu avec deux cas récents à Bordeaux et à Grenoble…

    T.C. : Oui c’est intéressant pour les municipalités parce que c’est une boîte à outils juridiques. Plusieurs municipalités – dont Grenoble et Bordeaux – ont lancé des contentieux devant le tribunal administratif en attaquant l’État. En fait, ces communes ont hébergé des personnes qui étaient à la rue alors que c’est à l’État théoriquement de le faire. Après les avoir hébergées, elles ont demandé à l’État de les indemniser pour avoir exercé la compétence à la place. C’est une forme d’innovation juridique parce qu’on n’avait pas eu ce format de contentieux avant. Les juges administratifs ont donné raison aux municipalités et ont obligé l’État à rembourser une partie des frais.

    L.D. : Est-on condamné à s’en remettre aux associations ou aux collectivités locales ?

    Michel-Yves Billotte : Oui effectivement, à partir du moment où l’État se désengage, il reste les collectivités et les citoyens, la solidarité entre citoyens. Mais du côté des collectivités locales, il faut quand même bien reconnaître qu’elles sont elles-mêmes en difficulté financière, elles sont obligées de faire des choix budgétaires drastiques pour arriver à tenir leur budget et qu’une partie des compétences qui ont été dévolues aux collectivités n’ont pas été compensées en termes financiers depuis des années. Donc c’est un peu la quadrature du cercle de ce côté-là.

    L.D. : Dans un autre registre, on voit qu’il y a eu 117 textes sur l’immigration depuis 1945, avec une accélération ces dernières années…

    T.C. : Il y a des obstacles de plus en plus importants pour la régularisation des personnes sans papiers. Ce qui est dû à l’origine à une forme d’impossibilité politique. Les responsables politiques n’arrivent jamais à faire ce qu’ils promettent, à massifier les expulsions. En réalité, ça ne fonctionne pas. Quel que soit le caractère autoritaire des ministères de l’Intérieur, il n’y a pas d’augmentation du taux d’exécution des OQTF. Ce taux n’a jamais dépassé les 20%. Les politiques ne peuvent pas le changer parce qu’il y a des centaines de milliers d’OQTF rédigées chaque année. À partir du moment où on fait ça, il n’y a pas de suivi administratif possible pour permettre l’expulsion de toutes ces personnes. Donc en fait, on précarise des gens. Ils savent très bien qu’ils n’y arriveront pas, donc ils pourrissent la vie de ces personnes, avec l’idée que ça va les faire partir. Ce qui est très faux.

    O.N. : On observe un durcissement des conditions de régularisation, notamment le niveau de français…

    T.C. : La logique des ministères de l’intérieur successifs est de renforcer l’intégration par l’apprentissage du français, c’est une condition pour l’obtention de la nationalité et de titres de séjour. Pour un titre de séjour pluriannuel c’est niveau B1 et pour la nationalité, niveau B2. Il y a aussi des QCM de connaissances de la République française avec des questions sur l’épouse de Napoléon III. Je pense qu’il y a pas mal de français qui ne seraient pas en mesure d’y répondre de manière aisée et pourtant ce sont des questions qu’on pose aux personnes qui sont en chemin pour acquérir la nationalité française.

  • « Je peux quitter le conseil, le raviérisme n’est pas mort »

    « Je peux quitter le conseil, le raviérisme n’est pas mort »

    Benoît Payan pouvait bien se placer au-dessus de la mêlée, en ouverture du conseil municipal de Marseille ce vendredi matin. « Les mots, les actes nous engagent, parce que nous sommes des élus de la République », invitait l’édile depuis la tribune, rappelant aussi bien la période de réserve électorale que les menaces de mort dont il avait fait l’objet, pour avoir simplement mangé un couscous à Noailles.

    Un vœu pieux dans un hémicycle recomposé. À droite, l’ex-maire (Ren.) des 9-10 Lionel Royer-Perreaut est absent, après avoir annoncé son départ de la vie publique et la dissolution de son groupe, dont les élues siègent maintenant avec les troupes de la candidate Martine Vassal. Sans Hayat Atia et Aurélie Falek, qui ont claqué la porte en dénonçant une dérive « vers l’idéologie de l’extrême droite ». Stéphane Ravier (ex-RN) en revanche est bien présent, après avoir annoncé la veille qu’il ne serait pas candidat aux prochaines municipales, ouvrant la voie au RN qui saluait « un geste extrêmement fort ».

    Complotisme antisémite

    Pas de quoi l’inciter au silence. Après les premières escarmouches de la droite sur le coût de l’Été marseillais, le château de la Buzine ou l’état du centre-ville, il n’aura fallu qu’à peine une demi-heure pour que le sénateur vienne mettre les pieds dans le plat. Une de ses diatribes habituelles, au gré d’une attribution de subventions, pour s’attaquer à une supposée « xénophilie suicidaire qui envoie un message aux candidats à l’immigration ». Mais en virant jusqu’au complotisme antisémite cette fois, désignant l’ONG SOS Méditerranée comme « Soros Méditerranée ». Il est rapidement interrompu. « Beaucoup de fake news existent contre Monsieur Soros en raison de sa religion, notamment celle que vous venez dire », le reprend vertement Benoît Payan, après avoir exigé son départ de l’hémicycle. Cette fois, Stéphane Ravier reconnaît son erreur.

    Mais la porte est ouverte. Vingt délibérations plus tard, le RN est fidèle à lui-même en accusant la majorité de « subventionner la submersion migratoire ». Mais dans la foulée, c’est la sénatrice (LR) Valérie Boyer qui accuse la municipalité d’avoir fait de Marseille « la capitale de l’immigration illégale ». Refusant une subvention de 130 000 euros à SOS Méditerranée, « cette organisation par laquelle arrivent dans nos rues la misère et l’errance ». Et s’opposant avec l’extrême droite au contrat territorial d’accueil et d’intégration à 630 000 euros pourtant signé avec l’État. Au fond de la salle, Stéphane Ravier jubile. Et crucifie la droite : « Je peux quitter le conseil municipal, le raviérisme n’est pas mort. »

    En tribune, Benoît Payan proteste. « Est-ce que vous savez combien de personnes ont été débarquées par SOS Méditerranée à Marseille ? Zéro. » « Nous avons entendu les représentants de la droite et de l’extrême droite dire que notre humanisme était mauvais parce qu’il permettait de vivre dans une forme de misère, ajoute l’adjointe (PCF) aux solidarités, Audrey Garino. Mais lorsque nous contractualisons avec l’État pour leur intégration, ils votent contre ! »

    Peu importe : la porte désormais ouverte dans les 9-10, le risque de la dispersion des voix écarté, le RN n’a qu’à dérouler, pendant que la droite surenchérit pour espérer reprendre leur électorat. « Arrêtez de les singer, les gens préféreront toujours l’original à la copie », avertit Benoît Payan. Au fond de la salle, le lepéniste de la première heure Bernard Marendat applaudit des deux mains.