Tag: Géopolitique

  • L’enjeu du soutien à SOS Méditerranée

    L’enjeu du soutien à SOS Méditerranée

    Six cent six : c’est le nombre de migrants morts ou disparus dans la mer Méditerranée depuis le début de l’année 2026, selon l’Organisation internationale des migrations (OIM). « Il s’agit du début d’année le plus meurtrier en Méditerranée depuis que l’OIM a commencé à recueillir ces données en 2014 », à travers son projet Migrants disparus, déplore l’agence onusienne. Depuis 2014, l’OIM recense 34 266 morts, dont la plupart en Méditerranée centrale, la route migratoire la plus meurtrière au monde. À titre comparatif, c’est légèrement moins que l’ensemble de la population du 7e arrondissement de Marseille et davantage que la totalité des habitants de la commune de Marignane. À noter qu’il ne s’agit là que des naufrages documentés, qui sait combien d’âmes ont sombré au fond de ce cimetière à ciel ouvert ?

    Les bouleversements géopolitiques ponctués de guerres, de changements de régime, de persécutions religieuses et sexuelles, de répression politiques favorisent ces départs qui se succèdent de même que les naufrages, faute de politique européenne coordonnée sur la question. Des ONG, telles que SOS Méditerranée tentent de pallier l’inaction de l’Europe. Si l’association européenne de recherche et de sauvetage fonctionne à 91% de dons privés, les 9% restant sont issus des subventions de 143 collectivités dites « solidaires ». Marseille, figure en pole position, devant Paris.

    L’an dernier, la municipalité de gauche a ainsi octroyé une subvention à hauteur de 130 000 euros à l’association. « C’est une obligation et une fierté pour la Ville de Marseille d’être le premier soutien en France de SOS Méditerranée. (…) Nous sommes une ville méditerranéenne et on refuse de détourner le regard sur ce qui se passe sous nos yeux », clame Audrey Garino, adjointe PCF au maire en charge de la Solidarité. « Bien évidemment, nous continuerons. Non pas par idéologie mais parce que le droit international n’est pas respecté, parce que l’Union européenne et ses États membres sont volontairement défaillants sur cette question », renchérit l’élue.

    Fracture politique

    À l’approche des élections municipales, le sujet est remis sur la table par la candidate de la droite et du centre, Martine Vassal : « Si je suis élue maire, il n’y aura plus aucun centime versé à SOS Méditerranée et aux associations similaires. Je n’encouragerai pas le trafic d’êtres humains par dogmatisme politique », assurait-elle dans un communiqué transmis en janvier au JDD, désormais propriété du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. « On n’est pas dupes de la posture électoraliste. On s’inquiète de ce basculement de rhétorique dont on a l’habitude de l’extrême droite et qui n’est pas surprenante de leur part. En revanche, que cela vienne de candidats qui se revendiquent d’une droite républicaine c’est franchement inquiétant », déplore-t-on au sein de l’ONG.

    Car cette position est aussi celle défendue par Franck Allisio, le candidat du Rassemblement national à Marseille, qui promet lui aussi de mettre fin à ces subventions. « Marseille n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde », justifie Sandra Blanchard, cofondatrice du mouvement « Une génération pour Marseille ». Pour l’avocate, qui figure dans la liste de Martine Vassal pour le conseil municipal, « ces 130 000 euros auraient pu être affectés à des clubs sportifs, des associations qui s’occupent des jeunes dans les quartiers ou pour lutter contre la pauvreté », estime-t-elle.

    Dans le camp de Sébastien Delogu, qui maintiendrait ces subventions s’il était élu maire, ces propos sont jugés « scandaleux » : « SOS Méditerranée ne favorise pas l’immigration illégale mais sauve des vies. Même au Moyen-Âge on ne laissait pas les gens mourir en mer ! », gronde Hedi Bounouar, directeur de campagne du candidat insoumis. « Ce que dit Martine Vassal est dans la lignée de la campagne qu’elle mène : de caniveau et d’extrême droite. Pour nous, l’argent des Marseillaises et des Marseillais doit servir à la collectivité. S’il y a bien des personnes mal placées pour dire cela, ce sont celles mises en examen pour détournement de fonds publics, ce qui n’est pas le cas de SOS Méditerranée », tacle-t-il.

  • Emmanuel Macron devrait actualiser la loi de programmation militaire

    Emmanuel Macron devrait actualiser la loi de programmation militaire

    Emmanuel Macron revient à la base aérienne 125 d’Istres, jeudi, pour présenter ses vœux aux armées. Presque neuf ans après sa première élection, le président de la République se livrera à un exercice cérémoniel classique : revue des troupes, salutations aux portes-drapeaux, puis discours en fin de matinée.

    Mais, en même temps, le protocole laissera place à une séquence moins banale. L’après-midi, Emmanuel Macron prendra place à bord d’un Airbus multi rôle transport tanker (MRTT), piloté par Thomas Pesquet, colonel de réserve de l’armée de l’air, pour une manœuvre de ravitaillement en vol d’un avion Rafale. Une démonstration du module d’évacuation sanitaire Morphée, dédié aux blessés graves, est également prévue.

    Le choix de la base d’Istres pour cette cérémonie repose sur son contexte exceptionnel. 5 000 personnes y travaillent, dont pour moitié de militaires. La piste est la plus longue d’Europe avec 5 km de long. La présence de 15 Airbus MRTT en fait un « hub stratégique de projection de puissance », dans le monde, selon l’Élysée.

    Un discours attendu sur plusieurs sujets

    Le discours présidentiel est attendu. Notamment au regard de l’actualisation de la prochaine loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030n prévue au 1er trimestre. « C’est un moment qui sera très probablement axé sur ce sujet », avance l’Élysée. 64 milliards d’euros étaient prévus pour le budget pour la Défense en 2030 et Emmanuel Macron a annoncé, l’été dernier, vouloir avancer cet objectif à 2027. C’est le double du budget alloué en 2017 lors de sa première visite.

    Un discours également attendu au regard de la situation géopolitique internationale et du rôle de la France dans les conflits en cours. « Le président fera évidemment un discours en lien avec l’actualité internationale et géostratégique », précise l’Élysée. Particulièrement en ce qui concerne les « garanties de sécurité en Ukraine s’il y a un traité de paix entre belligérants », mentionne l’Élysée.

    Enfin, les trois premières promotions du service national, fortes de 3 000 jeunes, débuteront en septembre prochain. Un service uniquement « sur le territoire national, déconnecté » des enjeux internationaux, assure l’Élysée.

  • [Entretien] Christophe Ventura : « Nous revenons à la règle de la force »

    [Entretien] Christophe Ventura : « Nous revenons à la règle de la force »

    La Marseillaise : Est-ce que l’intervention des États-Unis marque une rupture pour un Donald Trump qui se disait isolationniste ?

    Christophe Ventura : Il y a une rupture, qui s’inscrit dans une tradition. C’est la première fois que les États-Unis interviennent militairement dans un pays sud-américain, même s’ils sont intervenus moult fois en Amérique centrale et dans les îles caribéennes, et la première fois depuis la fin de la guerre froide qu’ils y emploient la force militaire en enlevant le chef d’un État en poste. Mais cette politique s’inscrit dans une longue tradition américaine, celle de la doctrine Monroe, à laquelle il a adjoint son propre corollaire Trump. Il le décrit dans son document de stratégie nationale publié le 5 décembre dernier, une stratégie de retour impérial assumé des États-Unis comme puissance dominante dans toute la région, du Groenland à la Terre de Feu.

    On a l’impression d’une graduation continue, entre les sanctions et pressions sur les différents scrutins sud-américains…

    C.V. : On parle beaucoup de Trump, mais il faut aussi parler de Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, ou de Maurio Calver-Carone [ex-envoyé spécial en Amérique latine, Ndlr.] qui ont un agenda pour l’Amérique latine. Marco Rubio est beaucoup à la manœuvre, l’objectif, c’est de faire d’une pierre deux coups et derrière cela d’en finir avec Cuba.

    Les menaces contre Cuba, la Colombie, le Groenland peuvent-elles augurer d’autres interventions ?

    C.V. : On ne peut pas le savoir. En termes d’intervention, le Groenland est en haut de la liste, Donald Trump en a aussi promis une deuxième au Venezuela s’il n’y a pas de terrain d’entente avec la présidente par intérim Delcy Rodriguez. Pour la Colombie, nous sommes au stade des menaces, je ne vois pas les États-Unis y intervenir et à Cuba, la stratégie c’est une asphyxie définitive de l’économie cubaine en pensant que le gouvernement va s’effondrer.

    Les institutions vénézuéliennes, qu’elles soient politiques ou militaires, apparaissent-elles toujours comme légitimes ?

    C.V. : Je me garderai bien de toute certitude. Le coup est rude, officiellement le Venezuela demande la libération et le retour de M. Maduro. Ils essaient de montrer une continuité de l’État bolivarien dans le respect de la Constitution avec Delcy Rodriguez présidente par intérim pour trois mois. Le défi, c’est de garder cette unité, parce que Donald Trump fait un test de résistance à ce pouvoir civilo-militaire. Il y a ceux qui sont favorables à un deal pour conserver les pouvoirs régaliens et préparer une transition, négocier la meilleure sortie pour ne pas être éliminés physiquement ou finir leur vie en prison. La plupart des dirigeants ont sur leur tête des contrats, entre 15 et 30 millions de dollars, pour « narcotrafic ». Ils pourraient intégrer une partie de l’opposition dans un gouvernement dit national, et ouvrir aux Américains par la grande porte le retour de la pompe à pétrole. Delcy Rodriguez se dit prête à en discuter, à condition que ce ne soit pas une colonie, qu’ils soient respectés. Trump lui dit pour l’instant : tu n’as pas ton mot à dire. Mais au sein du pouvoir chaviste cela peut soit créer l’unité, soit créer une divergence entre un courant qui serait collaborationniste et un autre, peut-être avec les militaires, qui considérerait qu’il faut militariser le pouvoir pour résister. Vient s’ajouter à cela ce que peut faire l’opposition. Elle est elle-même divisée. Maria Corina Machado a été disqualifiée par Donald Trump pour prétendre diriger le pays. Est-ce que cette opposition va accepter de reprendre pied dans les institutions progressivement ou va profiter de cette situation pour prendre la rue et faire tomber le pouvoir une bonne fois pour toute ? Dans ce cas, on ne peut pas exclure que cela devienne un chaos généralisé.

    Le pétrole est-il la principale raison de l’intervention, ou les enjeux sont-ils plus géopolitiques ?

    C.V. : C’est indissociable. Trump veut récupérer la manne pétrolière qui est aujourd’hui exportée à 80% pour la Chine, et balayer d’Amérique latine les États « récalcitrants », en finir avec ce qu’il appelle les « communistes », tout ce qui est grosso modo de gauche et progressiste. C’est une stratégie de restauration impériale dans la région qui commence au Venezuela. Pour Donald Trump, les ressources latino-américaines doivent servir les chaînes de valeur qui servent les intérêts de l’économie américaine.

    Est-ce que cela risque d’entraîner des répliques dans les relations internationales ?

    C.V. : Le responsable de la principale puissance mondiale fait justice par soi-même et pour soi-même. C’est la vengeance érigée en principe de gouvernement et de diplomatie. Quand la première puissance mondiale a fait ça, que voulez-vous dire après à M. Poutine, à la Chine si demain elle voulait reprendre Taïwan ? Chacun désormais peut faire sa loi dans sa zone d’influence, c’est la vision de Donald Trump des relations internationales. Nous revenons à ce qui était la règle de la force, le retour de la politique de la canonnière, le monde d’avant la Première Guerre mondiale : ce sont les grandes puissances qui dirigent et s’arrangent entre elles quand il y a un problème.

    À quel point l’opposition est représentative de la population ?

    C.V. : L’opposition existe, elle est puissante. Il y a grosso modo trois tiers, avec un pôle chaviste qui reste, et qui peut être critique de Maduro, un tiers qui représente les oppositions, et un autre tiers de la population surtout qui n’est plus politisé, qui est fatigué, épuisé d’une crise multiforme qui agonise ce pays depuis dix ans, qui cherche à survivre au quotidien. Maria Corina Machado est beaucoup plus monétisée à l’international qu’elle ne l’est au Venezuela, cela Trump le sait. Elle n’a cessé de proposer pour en finir avec le chavisme des boycotts électoraux, des manifestations de rue, la violence politique ou la demande d’une intervention américaine. Mais elle n’incarne qu’un bout de l’opposition. Une bonne partie de l’opposition de droite veut aussi en finir avec le chavisme par une solution vénézuélienne sans ingérence des américains. Maria Corina Machado n’a pas les moyens de gouverner, parce qu’au Venezuela, on ne gouverne pas sans l’armée qui ne veut surtout pas d’elle puisqu’elle a fait sa carrière politique sur un coup d’État en 2002 visant à lui enlever le pouvoir.

    A lire : « Désocciden-talisation : Repenser l’ordre du monde », par Christophe Ventura et
    Didier Billion,
    Agone, 14
     euros.

  • La Région promet 500 millions pour la Défense et la sécurité

    La Région promet 500 millions pour la Défense et la sécurité

    En partenariat avec le ministère des Armées et des anciens combattant, la Région Sud a lancé mardi en grande pompe l’Opération d’intérêt régional (OIR) Défense et Sécurité. Celle-ci s’articule autour de 7 priorités et de 50 actions déjà identifiées, qui doivent être rendues possible grâce à la mobilisation de 500 millions d’euros d’ici la fin du mandat.

    Une initiative qui s’inscrit dans la dynamique sécuritaire et militariste de la collectivité, entamée le 27 mars par Renaud Muselier (Ren.), président de la Région Sud, qui organisait alors une « agora de l’économie de défense ». « Avec cette OIR, la Région ne change pas de cadre, elle accélère. Elle met de la méthode, des moyens, de la clarté politique au service de la défense nationale, au service de la sécurité française, au service de la souveraineté de notre territoire et de la France », a lancé mardi Renaud Muselier, après avoir rappelé la place de choix qu’occupe Paca dans l’écosystème de la défense nationale, identifié comme « la première région militaire de France ». Yves Metayer, officier général de la zone de défense et de sécurité Sud, a quant à lui vivement soutenu la démarche initiée par la collectivité, la qualifiant de « formidable opportunité » pour « capitaliser sur les atouts de la Région Sud, terre de défense historique ».

    Géopolitique instable

    Renaud Muselier s’inscrit dans la ligne d’Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui le 4 mars a lancé le plan ReArm Europe, promettant la mobilisation de 800 milliards d’euros dans les prochaines années pour renforcer la structure de défense européenne. Et dans celle du président de la République qui promet à la France « une économie de guerre ». Yves Metayer voit ces investissements militaires massifs de la Région comme une indispensable réponse au « contexte géopolitique instable ».

    « À l’heure où l’évolution du contexte stratégique impose d’accélérer la transformation de nos armées et notre industrie de Défense afin de les préparer aux engagements les plus durs, la synergie entre les différents acteurs conditionne directement le succès », a-t-il assuré.

    Alors, pour se préparer à toute éventualité, y compris à un potentiel « retour de la guerre », la Région entend, par cette OIR, soutenir la production d’équipement de défense, le développement de grandes infrastructures industrielles et d’entraînement des forces, l’innovation et la recherche, l’emploi dans le secteur mais aussi améliorer les moyens logistiques, de santé et de transport, augmenter les capacités de logement pour les forces et, enfin, permettre un « renforcement de l’esprit de défense ». Tout un programme.

  • [Entretien] Matthieu Rey : « La Syrie est un laboratoire inédit pour la région »

    [Entretien] Matthieu Rey : « La Syrie est un laboratoire inédit pour la région »

    Les Syriens célèbrent ce lundi le premier anniversaire du soulèvement qui a mis fin à la dictature. Il y a un an, en quelques jours seulement, une coalition rebelle dirigée par le mouvement islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS) renverse la dynastie Assad et son régime sanguinaire qui dirige le pays depuis plus d’un demi-siècle.

    Un an plus tard, le chef de HTS et ancien djihadiste Ahmed al-Charaa est nommé présidentde la transition en cours. Le nouveau pouvoir doit faire face à de nombreux défis, le premier étant de réconcilier une nation brisée par quatorze années de guerre civile, hantée par ses milliers de morts et de disparus.

    La Marseillaise : Le régime syrien a été renversé il y a un an. Quel bilan pouvez-vous tirer de cette première année de transition ?

    Matthieu Rey : Les premiers mois sont portés par un optimisme général, un certain élan en se disant qu’un nouveau monde est en train d’émerger, que tout redevient possible, qu’un tas de questions mises en suspens, telles que la dégradation du pays, les libertés, le retour des déplacés, pourront être résolues. Puis, il y a l’éclatement de ces espoirs liés au fait que la chute d’une personne ou son départ, en l’occurrence, ne règle pas tout du jour au lendemain. Le legs de l’ancien régime et de ses sbires n’est pas réglé. Ces derniers côtoient des populations qui elles-mêmes ont des particularités confessionnelles et des rapports aux nouvelles autorités loin d’être faciles, aisées ou établies. La superposition de tout ça a conduit au massacre de mars. Enfin, il y a eu une désillusion face à un certain nombre de questions non traitées dont les politiques économiques et le processus de justice transitionnelle qui n’est pas du tout lancé. On voit des arrestations, mais il n’y a pas de procès, il n’y a pas de codification de ce qui doit être fait, une commission des disparus se met en place mais encore une fois sans véritable prérogative. Le début d’institutionnalisation du nouveau régime procède largement sous la forme d’un conseil de personnalités désignées qui se réunit à Damas, entérine la transition en faisant d’Ahmed al-Charaa le nouveau président temporaire.

    Comment les nouvelles autorités organisent la reconstruction ?

    M.R. : Les autorités se sont principalement concentrées sur la diplomatie, en se disant qu’une fois que les sanctions levées, la reconnaissance de l’État adviendra et tout s’améliorera. En interne on a une fragmentation très forte en localité ou en province, ce qui est une réalité historique pour la Syrie mais qui surgit d’autant plus à ce moment-là. On le voit particulièrement dans toutes les forums régionaux de reconstruction, on organise des levées de fonds par ville ou par province mais aucun effort national de reconstruction n’est mis en œuvre. Enfin, on a une montée en puissance surtout pendant l’été des sentiments confessionnels, ce qui complexifie le débat. Tout ceci souligne à la fois le caractère morcelé et la difficulté à avancer un projet politique. Localement, le pays demeure extrêmement fatigué avec des préoccupations très terre à terre pour la plupart, c’est-à-dire à combien d’heures d’électricité ou d’eau, allons nous pouvoir bénéficier par jour.

    Ahmed al-Charaa est-il reconnu président par toute la population syrienne ?

    M.R. : La question qui se pose c’est : est-ce qu’ils ont la capacité de dire que ce n’est pas leur président ? C’est ça la principale innovation dans le monde syrien. Aujourd’hui, on peut avoir des gens qui disent ce n’est pas mon représentant voire même c’est un tyran et je veux le chasser. Le président refuse toute représentation personnelle. Ce président a par ailleurs entériné le fait qu’il n’y aura pas d’élection tout de suite, le temps que l’espace public se reconstruise, elles ne peuvent pas se tenir dans un pays de déplacés. L’exemple égyptien l’a très bien montré, organiser des élections directement c’est prendre une photo des forces en présence sur le moment, telles qu’elles sont structurées et non pas ce que veulent les populations. On voit que les réseaux sociaux sont viscéralement polarisés en ce moment avec des niveaux de violence qu’on n’avait pas connus même à l’époque d’Assad, avec des niveaux de désinformation similaires de toutes les parties et donc une difficulté à organiser une discussion collective.

    D’autant que le pays est actuellement attaqué par Israël…

    M.R. : On a une année particulièrement troublée avec trois questions lancinantes. La première est celle de l’occupation israélienne massive du territoire telle que ne l’a jamais connue la Syrie depuis sa fondation qui commence par la destruction systématique de tout son appareil militaire dans le week-end suivant la chute du régime. Ce qui signifie que le nouveau régime n’a plus les moyens techniques de conduire un certain nombre d’opérations militaires et de maintien de l’ordre. Le deuxième facteur de déstabilisation c’est le legs de l’année 2014, avec ces deux pendants, qu’est-ce qu’on fait de l’État islamique et comment le nouveau pouvoir s’arrime à sa lutte parce qu’il est lui-même menacé ? La problématique autour de Daesh soulève une autre question, à savoir : qu’est-ce qu’on fait avec les forces kurdes qui se sont retrouvées au lendemain de la chute de Bachar al-Assad comme des forces militaires constituées aussi par leurs alliances occidentales ? Cette question est aussi celle de l’identité politique de la future Syrie parce que les Kurdes réclament une kurdicité que le nouveau pouvoir est prêt à leur accorder.

    Qui sont les soutiens d’Assad dont vous dîtes qu’ils tentent de créer des zones d’instabilité ?

    M.R. : Les grands du régime ont disparu, il n’y en a plus en Syrie. La plupart sont partis en exil et quelques-uns se sont fait arrêter, comme l’ancien gouverneur de Deraa, qui était l’auteur et le responsable des premiers événements qui ont abouti au déclenchement de la Révolution. Il est en prison. Les Iraniens ont plié bagage parce qu’ils ont bien compris qu’ils ne sont pas les bienvenus. Les Russes ne se sont pas interposés dans la lancée des troupes, n’ont pas nui à la transition. De toute façon, ils ont quand même une grosse préoccupation autre qui est l’Ukraine. Mais ils ont quelques armes de négociation à travers la production de la monnaie syrienne et la présence de Bachar el-Assad sur leur territoire. Ce qui est plus problématique et constitue aujourd’hui la zone de désordre, c’est toutes les têtes de milices. Parce que le régime Assad, à l’arrivée, n’en est plus un régime mais un écho de milices plus ou moins autonomes les unes des autres, dirigées par des chefs de guerre.

    Êtes-vous optimiste pour la suite ?

    M.R. : La Syrie est un énorme laboratoire totalement inédit pour la région, duquel peut se dessiner un avenir vraiment différent de ce qu’on a connu ces 30 ou 40 dernières années. Je reste optimiste parce que ce renversement, c’est le fruit d’une population qui a résisté face à l’une des pires dictatures au monde. Cela me donne un espoir assez fort, à condition que deux choses restent en place : un espace public qui n’est pas verrouillé et que le travail de la société sur elle-même continue.