La Marseillaise : Quel est le point de départ de « Sabotages »,
votre nouveau livre ?
Philippe Pujol : Je voulais écrire un livre de reportage sur le thème du sabotage autour du mouvement Autonomes. J’avais déjà en tête le fait que le vrai sabotage de notre société est systémique avec une alliance de l’extrême droite et d’une certaine bourgeoisie, et voulais aller vers ça. Mais dès le départ, c’est compliqué, plus que les stups ou l’extrême droite. Puis après trois jours de « formation sabotage » avec des anarchistes du sud-ouest, Mehdi Kessaci est assassiné et je me retrouve sous protection policière. Avec deux flics sur le dos, je ne peux plus suivre des gens qui veulent saboter les infrastructures de la République. Il y a de la paranoïa chez eux, ils sont fichés S et jouent leur survie. Toute communication se coupe d’ailleurs instantanément.
C’est ce qui vous mène à écrire ce qui apparaît comme un essai réflexif ?
P. P. : Avec cette deuxième partie que j’avais en tête, je voulais aller vers ça, oui. J’expérimente l’écriture : La Fabrique du Monstre mêle reportage et enquête politique, La Chute du Monstre est un pur pamphlet, Cramés un reportage au cœur d’une jeunesse à la dérive, Marseille 2040 un récit d’anticipation, Alta rocca un roman historique. Là, dans un autre exercice, très classique dans sa construction, mais peut-être moins dans son écriture, j’essaie d’analyser la destruction de la complexité. Il est là, le sabotage absolu.
Vous dressez le constat d’un monde dont les structures cognitives, sociales, institutionnelles et économiques sont méthodiquement cassées. Pourquoi ?
P. P. : Ce sabotage de notre société se fait à l’opportunité. Chacun sabote pour ses intérêts propres. Pour moi, le premier des sabotages, celui des institutions politiques et sociales, est le fait de l’alliance de l’élite financière et des autoritaires d’extrême droite qui veulent mettre fin au progressisme social et écologique qui n’est « pas bon pour le business ». Cela se fait dans une mésinformation constante. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux et on se rattrape à des choses qui tombent dans le simplisme et la théorie du bouc-émissaire : « les immigrés », « l’extrême gauche », « les woks »… Le sabotage cognitif, celui de notre capacité d’attention, qui nous amène à être dans la sidération et plus dans l’action, est, lui, le fait des patrons de la tech qui n’ont qu’un objectif : faire du profit sur une économie de l’attention. Sa conséquence est une incapacité à appréhender la complexité et l’acceptation de tout. Puis il y a le sabotage économique, l’économie de la rente, dont le principe de faire payer le passage et ne plus produire.
Et vos saboteurs Autonomes ?
P. P. : Mes Autonomes apparaissent petit à petit comme des contre-saboteurs, des résistants et pas comme le problème. Je ne suis pas toujours en accord, mais leur intention est de montrer ce qui ne va pas. Quand ils cassent un data center, ça va au-delà, ils veulent montrer à l’opinion publique que le problème est dans ce qu’on y stocke.
Le 17 octobre, à Marseille, certains s’en sont pris à la mairie et à un commissariat. Vous considérez qu’ils pointent ce qui ne va pas ?
P. P. : D’abord, le mouvement lycéen et étudiant part d’un monde éducatif, l’école, qui est saboté depuis Claude Allègre. Il voulait dégraisser le mammouth, aujourd’hui, ils veulent l’achever. C’est toujours la même stratégie. On sabote l’efficacité du service public pour mieux privatiser. Parcoursup est une machine à privatiser l’éducation. Ceux qui ont les moyens ou pas même, vont dans des écoles privées ou dans de l’alternance qui est du travail privé financé par de l’argent public.
Mais les lycéens n’ont pas cassé.
P. P. : Non, mais à partir du moment où ils sont dans la rue, se greffent à eux les activistes anticapitalistes qui, ils l’ont toujours fait, mènent des actions symboliques. Eux-mêmes ne pillent pas, ils provoquent et savent qu’une partie de la population qui est dans une contestation qui s’ignore, va se greffer. Un lumpenprolétariat, les quartiers populaires au sens le plus large, à qui on impose de consommer et de posséder comme le seul signe de réussite sans lui en donner les moyens. à un moment donc, il prend. ça me rappelle un slogan de GTA V, affiché en 4×3 dans la ville en 2013 : « Ce que tu n’as pas, prends-le. » Ils voient qu’on valorise les voyous, les Sarkozy et Le Pen ont beau taper dans la caisse, on les met en avant. Eux aussi veulent leur part. Et après, il ne faut pas oublier, quelques groupes de banditisme des quartiers nord qui sont organisés, bien renseignés et savent qu’il va y avoir ces moments chaotiques. Mais, tout ça, ce sont les conséquences d’un monde cassé.
Vous n’êtes pas surpris de voir cette Gen Z, qui a les yeux rivés sur son téléphone, descendre dans la rue ?
P. P. : Cette économie de l’attention touche tout le monde et contrairement aux plus vieux, les jeunes ne sont pas ou peu sabotés par les chaînes d’info continue, type Cnews. Mais les mouvements lycéens ont toujours existé. Là, ce qui m’a agréablement surpris, c’est de voir la jeunesse des milieux populaires, pas trop marseillais, mais des banlieues parisiennes, revendiquer et se politiser. Ce fameux drapeau palestinien est en fait devenu le drapeau de la contestation sociale, celle des opprimés sur les oppresseurs et ne veut pas dire autre chose. Il faut aussi voir que c’est la génération Covid qui manifeste, une génération qui en a marre d’être sans arrêt enfermée. Elle est enfermée à la maison comme dans Parcoursup. Aujourd’hui, on a une augmentation de presque 80% des problèmes de santé mentale chez les jeunes, principalement liés à un monde complexe qui ne fait pas envie. Ceux-là, ils sont plutôt enfermés dans des jeux en réseau. Certes, il y a une jeunesse politisée, mais la plupart de la jeunesse, elle s’enferme à la maison. Il ne faut pas se raconter trop d’histoires non plus.



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