La Marseillaise : Cette année, la montée de l’extrême droite sera au cœur de la mobilisation ?
Mia Ferret : Oui, cette marche de défense du droit à l’IVG et à disposer de son corps sera, cette année, un peu plus spécifiquement centrée sur la montée de l’extrême droite, sujet de préoccupation en vue des prochaines élections présidentielles, et sur la montée du masculinisme, notamment sur les réseaux sociaux.
D’apparence, le RN est plus mesuré que par le passé, c’est toute sa stratégie de dédiabolisation. Mais c’est un parti qui reste structurellement extrêmement conservateur et constitue une menace pour les droits des femmes. Il vote contre toutes les avancées. À l’Assemblée nationale, le RN est le seul groupe où plus de quinze députés se sont abstenus ou ont voté contre la constitutionnalisation de l’IVG. Au Parlement européen, ses élus ont aussi voté contre plusieurs avancées concernant l’égalité salariale ou les violences de genre.
Autre exemple : un député RN, Hervé de Lépinau, maire de Carpentras depuis le mois de mars, a supprimé toutes les subventions au Planning familial. Et c’est quelqu’un qui parle de l’IVG comme d’un génocide…
Cette poussée de l’extrême droite, c’est aussi, très concrètement, le risque d’installation de ce qu’on appelle des centres Familya, portés et financés par le milliardaire ultra-conservateur, catholique intégriste et anti-choix Pierre-Édouard Stérin. Il souhaite installer dans les grandes villes des centres de santé sexuelle qui ressemblent aux centres du Planning familial, avec une volonté délibérée de confusion. En apparence, ce sont des lieux très neutres, mais ils portent en réalité une vision très normative de la famille et désincitent les femmes à avoir recours à l’IVG. Il y en a déjà cinq ou six en France. Pour l’instant, il n’y en a pas à Montpellier, mais il existe une volonté de s’y implanter. C’est une logique qui avance masquée.
L’IVG est pourtant désormais inscrite dans la Constitution.
Est-ce un filet de sécurité ?
M.F. : Si un gouvernement voulait supprimer le droit à l’IVG en France, ce serait beaucoup plus compliqué, car il faudrait changer la Constitution. Mais il y a la question des moyens : si on ne donne pas assez de moyens aux hôpitaux publics – ce sont eux qui réalisent le plus d’avortements en France – et aux associations qui font du plaidoyer pour le droit à l’IVG, voire qui en réalisent comme le Planning familial, l’accès à l’IVG n’est pas garanti dans les faits.
L’accès à l’IVG est donc fragilisé par le manque de moyens aujourd’hui en France ?
M.F. : Totalement. On est dans une défense abstraite d’un droit concret. Au centre d’orthogénie de Montpellier, le mercredi matin, le téléphone sonne dans le vide tellement il y a de demandes et plus de places, car on manque de personnel. Et encore, on est en ville. Dans les zones rurales, avec la désertification médicale, certaines femmes n’ont même pas le choix de la méthode : chirurgicale (par aspiration) ou médicamenteuse. Or c’est important qu’elles aient ce choix, d’autant que la méthode médicamenteuse n’est pas toujours possible. Il faut aussi savoir qu’à certains endroits, il peut y avoir plus de trois semaines de délai pour décrocher un rendez-vous à l’hôpital. Ce qui est énorme compte tenu du délai légal maximal pour avorter (14 semaines).
Quelles sont vos principales revendications ?
M.F. : L’idée principale est une sanctuarisation du droit à l’IVG concret : que toutes les femmes puissent y avoir accès librement et gratuitement, comme le prévoit la loi, avec le choix de la méthode et un accès facile à un centre médical ou de santé. Cela passe par des moyens pour l’hôpital public et les associations. Il faut aussi une véritable politique d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle à l’école. Certaines femmes n’ont jamais bénéficié de ces cours et ne savent pas ce qu’est une IVG ou qu’elles peuvent choisir de ne pas poursuivre une grossesse. Il faut une politique publique globale autour du droit à l’IVG, qui aille au-delà du symbole de la Constitution. Nous demandons également la suppression des jours de carence lorsqu’une femme est arrêtée pour une IVG.
La lutte contre la désinformation devrait également être une priorité ?
M.F. : Oui. Il existe une importante désinformation portée par les réseaux conservateurs et d’extrême droite. Une association qui désinforme sur l’IVG peut être poursuivie pour délit d’entrave. Au Planning familial, on le fait très régulièrement. Mais avec la baisse des moyens de la justice, ces dossiers ne sont souvent jamais instruits. Nous nous retrouvons démunis face à des personnes qui disposent, elles, de moyens importants. Pierre-Édouard Stérin par exemple, qui a une batterie d’avocats, est complètement protégé de ces questions juridiques. Or l’État devrait être en première ligne sur ces questions. De façon générale, il y a une marginalisation des questions féministes dans les politiques publiques qui date de nombreuses années.
Entretien réalisé par Amélie Goursaud