Category: culture

  • Masta Ace voyage en rimes à Marseille avec Marco Polo

    Masta Ace voyage en rimes à Marseille avec Marco Polo

    Après avoir tant apporté au hip-hop depuis 45 ans, quelle heureuse surprise de voir Masta Ace toujours actif. Du mythique Juice crew guidé par le pionnier Marley Marl dont il a été un compagnon de route à la fin des années 1980, jusqu’à l’album intime et adolescent The falling season (2016), un maestro. Avec des rimes dangereusement mélodieuses attestées par les opus Slaughta house et Sittin’ on chrome, lors de son climax dans les « nineties ». Du rap dansant au rap de rue. Des airs qui ont marqué New York et le monde du rap, que le public marseillais aura peut-être l’occasion d’entendre mardi 21 octobre au Molotov. Sur cette scène située à la jonction de la rue d’Aubagne et de Notre-Dame du Mont, Masta Ace se produira aux côtés du rappeur et producteur canadien Marco Polo.

    Boom bap

    Si leurs routes s’étaient croisées sur le son Do it man en 2004, augurant des multiples collaborations, les revoilà 20 ans plus tard à signer Richmond Hill, album dont les « rythmes incisifs rencontrent des paroles encore plus percutantes sur la vie, les classes sociales et la culture », stipule le programme.

    Le Mc made in Brooklynn y délivre ses couplets comme une série d’uppercuts. Toujours asséné dans un calme olympien, un punch qui se boit comme du petit-lait sur les instrus de Marco Polo, « producteur qui honore la tradition du sample avec style, sans s’enliser dans la nostalgie ». Du boom bap dans la tradition du rap new-yorkais, modèle inaliénable depuis des lustres, où la grosse caisse et la caisse claire servent la rime. Pas étonnant que Masta Ace soit un modèle pour plusieurs générations de rappeurs, et même d’un certain Eminem.

    Mardi 21 octobre à partir de 20h30. Entre 19 et 21 euros. www.lemolotov.com

  • Au Mucem, Don Quichotte extravagant et crépusculaire

    Au Mucem, Don Quichotte extravagant et crépusculaire

    Finement imaginée par deux responsables scientifiques du Mucem, Aude Fanlo et Helia Paukner, cette exposition requiert un singulier alliage de vigilance et de fantaisie. Sans souci de hiérarchie, elles ont réuni plus de 200 pièces : des farces, des turbulences et des pirouettes, une abondante iconographie à la fois « élitiste » et « populaire ». Des citations de Michel Foucault, Salman Rushdie et Monique Wittig sont juxtaposées avec des éditions originales du XVIIe siècle. En dérapage contrôlé, des coupures de presse, des photos de carnaval, un jeu vidéo et une vignette publicitaire de Tricosteril cohabitent avec des gravures de Dürer et Velasquez.

    Cette déferlante rencontra ses rebondissements, le récit de Miguel de Cervantès fut un best-seller, traduit en plusieurs langues. Sa tragicomédie et ses causes perdues furent interprétées et piratées, avec ironie, démesure et passion, par des gens de théâtre et des militants, ou bien par des incontournables comme Daumier, Gustave Doré, Picasso, Dali, Julio Gonzalès et Gérard Garouste. À côté de ces figures attendues, on découvrira les enluminures d’un « artiste brut », Reinhold Metz, autrefois repéré par Dubuffet et Thévoz.

    Un avenir brutal

    ou bien la mélancolie ?

    Une place de choix est accordée au performer Abraham Poincheval. On aperçoit, relatée par un film de Matthieu Verdeil, son errance parmi les éoliennes et les terrains vagues de la Bretagne, ainsi que la transformation de son armure d’hidalgo : sa doublure intègre sur la photo de cet article les algues, les coquillages et les feuillages d’un paysage marin.

    La démarche de Poincheval pose la question de l’héritage de Don Quichotte, entamé par les sombres connotations du XXe siècle : peut-on encore croire, comme l’écrit affectueusement Erri de Luca, que « Quichotte est tout le temps par terre, mais qu’il se relève et qu’il reste invaincu » ?

    Puisque cette exposition à la fois savoureuse et complexe est visible jusqu’au 30 mars, on conseillera de visiter deux ou trois fois le rez-de-chaussée du Mucem : le temps pour revoir l’effrayante tentative filmique d’Orson Welles qui campe le chevalier à la triste figure au milieu de processions de pénitents cagoulés issus du franquisme. Par « sauts et gambades », on pratiquera une révision libre, grâce aux multiples entrées de son catalogue (Gallimard, 264 pages, 130 illustrations). Dans la programmation du Mucem, on signalera la journée du 28 janvier, pour laquelle Roger Chartier et William Marx sont pressentis.

  • Méditerranéennes engagées devant et derrière l’objectif

    Méditerranéennes engagées devant et derrière l’objectif

    À l’occasion de ses 20 ans, Films femmes Méditerranée a choisi comme invitée d’honneur Anna Mouglalis. « Une actrice singulière, libre, engagée, avec une voix qui dérange, transforme », résume la présidente de ce festival, Marcelle Callier. « Elle sera présente à Marseille pour célébrer avec nous les valeurs d’inclusion, de partage, de sonorité qui nous animent », évoquent les organisateurs à propos de cette femme de cinéma dont l’engagement dépasse l’écran, comme a pu le prouver, au printemps dernier, son audition par les députés lors d’une commission d’enquête autour des violences sexuelles dans le monde de la culture.

    « Elle a souhaité intervenir publiquement », souligne Valérie Boudoire, coordinatrice de la programmation, qui s’étendra du 7 au 14 novembre. « Il est temps de renouveler les formes de représentations et de récits, une démarche au cœur de notre réflexion », explique-t-elle. Illustration dès le film d’ouverture à l’Artplexe avec Promis le ciel. « Le premier long-métrage de fiction d’Erige Sehiri, dans lequel elle dresse le portrait de trois femmes originaires d’Afrique subsaharienne, en quête d’une seconde chance à Tunis. Cette réalisatrice tunisienne rend visible les invisibles. »

    Dix-huit pays représentés par 44 films

    Parmi les « 44 films, dont six avant-premières, représentant 18 pays », situe la déléguée générale du festival, Camilla Trombi, un « focus » autour de la Grèce avec une section dédiée à la « pionnière » Frieda Liappa (1948-94) aux Variétés. « Elle s’est élevée contre la dictature des colonels », complète Marcelle Callier, au sujet de cette réalisatrice « d’œuvres majeures comme Je me souviens de toi, toujours sur le départ ». La création actuelle sera aussi mise en lumière avec l’avant-première de Gorgona, le 13 novembre à la Baleine, dans lequel Evi Kalogiropoulou « offre une relecture contemporaine du mythe de Gorgone ». La réalisatrice libanaise Dima El-Horr viendra, elle, présenter And the fish Fly above our heads, drame qui témoigne d’un pays en ruines et de la « désillusion » d’habitants de Beyrouth portant « le poids de leur mélancolie, peuplée des fantômes de la guerre civile ». Autant de films des deux rives de la Méditerranée, auxquels Marseille ne fait pas exception avec la projection de Roikin 3, issu des ateliers du collectif Film flamme du Polygone étoilé. « L’histoire d’un minot qui prend la tangente, alors que ses éducatrices s’interrogent sur leur rôle et son avenir. Une errance géographique parcourue de poésie », décrit Valérie Boudoire.

  • Le prix littéraire du salon du livre métropolitain 2025 célèbre un roman grec

    Le prix littéraire du salon du livre métropolitain 2025 célèbre un roman grec

    L’ouvrage, traduit du grec par Hélène Zervas et Michel Volkovitch et publié aux éditions Miel des anges, a séduit le jury par sa force poétique et la qualité de sa traduction. Doté de 10 000 euros, ce prix illustre l’engagement de la Métropole Aix-Marseille-Provence en faveur de la culture et de la création littéraire. « Je remercie la Métropole pour cette distinction, ce prix est un moteur qui me pousse à continuer », a précisé l’auteur.

  • [Le Grand entretien] Juliette Trey : « Un des plus grands musées en région »

    [Le Grand entretien] Juliette Trey : « Un des plus grands musées en région »

    Parcours

    La Marseillaise : Quel est votre parcours avant votre arrivée
    au musée Fabre ?

    J.T. : En tant que conservatrice du patrimoine de la fonction publique d’État, j’ai jusqu’ici toujours travaillé dans les grands établissements publics du ministère de la culture : au château de Versailles, au musée du Louvre puis, à partir de 2019, à l’Institut national d’histoire de l’art (Inha), où j’ai supervisé des projets de recherche en histoire de l’art.

    Parallèlement, j’ai assuré le commissariat de plusieurs expositions en France mais aussi à l’étranger (en Pologne) ou en collaboration avec des musées étrangers. J’ai pour autant toujours eu envie de travailler en région, dans une collectivité territoriale. C’est pour ça que j’avais envie de rejoindre Montpellier.

    L’identité du musée

    La Marseillaise : Le musée Fabre a-t-il une identité particulière ?

    Juliette Trey : C’est important de noter que ce n’est pas le musée des Beaux-Arts de Montpellier. Il porte le nom de son grand fondateur et collectionneur, François-Xavier Fabre, qui a fait sa donation en 1825. C’est pour cela qu’on fête le bicentenaire du musée en ce moment pour les 3 prochaines années, le musée ayant ouvert en 1828. Cette donation Fabre a donné le tempo de toute une série de donations. C’est ça qui fait l’identité de ce musée : il est forgé par ses donateurs, avec notamment une collection d’art néoclassique extrêmement riche. On a également une collection Support-surface très importante, parce que les artistes qui ont créé le mouvement étaient très liés à Montpellier et ont fait énormément de donations. Sans oublier la donation Soulages, en 2005.

    L’an dernier, la donation Depardon a aussi fait entrer la photo dans les collections ?

    J.T. : C’est vrai que le musée Fabre est essentiellement un musée de peinture. On a très peu de sculptures, pas de photos. Une belle collection de dessins, c’est vrai. Un peu d’arts décoratifs également, avec l’hôtel Sabatier d’Espeyran. Ce sont des aspects qu’on voudrait développer : les arts décoratifs jusqu’au design, la photo, la sculpture… pour donner à voir la création d’une manière plus large.

    Que représente le musée Fabre au niveau national ?

    J.T. : C’est un des plus grands musées en région. C’est celui qui a le plus important budget d’acquisition et il est extrêmement dynamique sur le marché de l’art. Il a un rayonnement national et international important. Et c’est dans cette dynamique que je voudrais continuer à travailler.

    Diversifier les publics

    La Marseillaise : Vous affichez votre volonté d’attirer de nouveaux publics…

    J.T. : Oui, renouveler les publics et faire évoluer l’image du musée. On a la chance que 33% de nos visiteurs aient entre 18 et 24 ans. C’est à l’image de la population à Montpellier, qui est une ville très étudiante. Mais on a plus de difficulté à toucher les trentenaires et les adolescents. C’est donc important de montrer que tout le monde peut trouver sa place au musée. À travers les expositions, bien sûr, comme celle de l’été prochain autour de Pierre Paulin, qui sera la première expo de design présentée au musée Fabre, mais aussi à travers tout ce qu’on fait avec le service des publics.

    Le musée Fabre est un musée très engagé vers le jeune public…

    J.T. : On a vraiment une expertise pour la petite enfance (0-6 ans). On a développé des visites très tôt pour les tout-petits. On a également un projet spécifique à Montpellier sur le jeune public qui s’appelle les enfants ambassadeurs.

    C’est la deuxième année qu’on le met en place. Il permet à chaque classe ou groupe d’enfants (cela peut aussi concerner les crèches ou les centres de loisirs) d’adopter ou de parrainer une œuvre. En début d’année, chaque groupe choisit une œuvre. On fournit un kit pédagogique à destination des enseignants pour présenter cette œuvre et bien sûr, on accueille les classes au musée. Les enfants imaginent une manière de présenter l’œuvre ou de se l’approprier : dessins, rédaction de cartels, création dansée… Et au printemps, on les invite tous, le temps d’une journée, à venir présenter leur restitution. L’objectif étant de toucher les publics qui n’ont pas l’habitude de venir au musée. C’est important que les enfants s’approprient le musée dès leur plus jeune âge et deviennent nos petits ambassadeurs.

    Extension et grandes expos

    La Marseillaise : En quoi consiste le projet d’extension dont les travaux doivent débuter en 2027 ?

    J.T. : Il y a eu une première rénovation entre 2002 et 2007 qui a déjà métamorphosé le musée. Mais les collections se sont considérablement enrichies depuis 20 ans (12 000 œuvres actuellement, dont 1 500 à 2 000 sont exposées en permanence) et on est un peu à l’étroit, surtout pour la partie art moderne et contemporain. Le projet d’extension est donc le suivant : déplacer la salle temporaire actuelle en en creusant une nouvelle sous le parvis du musée, c’est-à-dire sous l’œuvre de Buren qui conduit les visiteurs jusqu’à l’entrée. Cela va nous faire gagner presque 1 000m² d’exposition temporaire et la salle d’exposition temporaire actuelle sera, elle, utilisée pour déployer de façon permanente nos collections d’art moderne et contemporain.

    Quelle est votre ligne directrice pour les expositions
    à venir ?

    J.T. : Je voudrais continuer à porter des expositions ambitieuses l’été, idéalement avec des coproductions avec d’autres institutions françaises ou étrangères, pour faire connaître le musée des touristes étrangers qui viennent Montpellier mais aussi attirer des visiteurs français sur la route des vacances. Ces expositions seront monographiques ou traiteront de grands courants d’histoire de l’art. L’été prochain, par exemple, on proposera une exposition de design autour de Pierre Paulin. Les expositions d’hiver, elles, seront plutôt thématiques, transchronologiques. Elles s’adresseront peut-être à un public plus local. On montrera comment l’histoire de l’art ou les œuvres qu’on trouve dans les musées nous permettent de comprendre notre société contemporaine.

    PARTENARIATS PRESTIGIEUX

    J.T. : Nous avons signé un accord-cadre avec le musée du Louvre, qui nous accompagnera sur plusieurs projets  : l’exposition de l’été 2027 autour des antiquités orientales, pour montrer comment cette civilisation antique a construit notre civilisation actuelle : invention des villes, de l’État de droit, de la médecine… ; mais aussi une exposition autour de Delacroix et de la modernité, qui aura lieu en 2030.

    On espère également nouer un partenariat avec le Van Gogh museum d’Amsterdam pour une expo prévue en 2028 sur Gauguin et Van Gogh, qui étaient en 1888 à Arles et qui sont venus à Montpellier visiter le musée Fabre, avant, chacun, de se nourrir des œuvres qu’ils y ont vues.

  • À la Friche Belle de Mai, fusée d’œuvres à trois étages

    À la Friche Belle de Mai, fusée d’œuvres à trois étages

    Au 3e étage de la tour Panorama de la Friche Belle de Mai, une sculpture mécanisée, lunaire et colorée aimante les regards. Fruit de l’art et de l’imagination de Loïc Pantaly, une « sonde destinée à projeter des arcs-en-ciel dans l’espace ». L’une des seize œuvres de l’exposition « La vie de l’espace », lancée ce week-end et produite par l’Observatoire de l’Espace du Cnes, le Centre national d’études spatiales. De la Mythologie lunaire de Johan Decaix à la sculpture en gélatine argentique de Sylvie Bonnot, Aéroplis, des pièces reflétant « le voyage des artistes dans le milieu extraterrestre ». Des augures spatiaux pour les trois expositions automnales de la Friche Belle de Mai.

    Subliminal et direct

    Gravir les étages de sa tour, c’est décoller d’univers en univers. Changement d’ambiance au 4e niveau, avec M.A.D (Model autophagy disorder). Un espace envahi par des artistes du collectif Le Dernier cri qui « travaillent sur des images générées par l’intelligence artificielle. Un outil comme un autre. Le seul intérêt de l’art, c’est de pervertir », assure son fondateur, Pakito Bolino, devant une forêt d’« images ambiguës » suspendues au son d’une musique infernale. « De loin, tu vois des têtes de mort », pointe-t-il, devant un triptyque duquel plus on s’approche, plus notre rétine y laisse apparaître membres et viscères. Autres temps, autres mœurs au cinquième étage de la tour, avec Veillée ardente, exposition de 17 artistes du festival « numérique et poétique », les Instants vidéo. « Un cri face à la noirceur du monde pour ne plus détourner le regard et prendre soin de ce qui nous entoure », résume sa co-directrice Naïk M’Sili. Au début du parcours, défilent des images d’ouvriers de la coopérative Scop-Ti qui « réactivent en danse » des « grèves par obstruction et par la lenteur » ayant pu marquer l’histoire sociale depuis celle des « cheminots italiens de 1905 », indique son créateur Paul Heintz. En quelque sorte, se souvenir pour mieux voir la réalité en face, comme peut aussi l’illustrer La condition et l’impossible de Nabil Aniss, triple écran témoignant des « rituels de danse et transe d’esclaves au Maroc » remontant aux XIVe et XVe siècle, « pour se libérer de l’oppression ».

    41 rue Jobin, Marseille 3e, les après-midi du mercredi au dimanche

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] À Cantini, dans le miroir d’Arikha, le souvenir de Germain Viatte

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] À Cantini, dans le miroir d’Arikha, le souvenir de Germain Viatte

    Des lumières et des cadrages qui se succèdent, une journée sans relief. Des tons rompus rapidement modulés, un intérieur d’atelier parisien avec un croisillon de hautes fenêtres et le montant d’un escalier de bois. Pas du tout ostentatoires, peu lisibles, deux références signent des appartenances tenaces. Sur les plus hautes bordures, voici deux affiches anciennes, délavées : les lettrines des posters évoquent Poussin et L’Enlèvement des Sabines ainsi qu’une exposition d’Ingres.

    Sur cette toile datée de 1987, la donne serait immobile et silencieuse comme chez Pieter de Hooch ou Morandi si ne surgissait pas au centre de l’image une apparition sans narcissisme ni complaisance. Décalé derrière le châssis d’une toile, en proximité avec le scénario des Ménines de Velasquez, l’autoportrait du peintre Avigdor Arhika interroge un tressaillement, les inquiétudes et la banalité d’un visage. Dans les reflets réduits d’un miroir, un être fragile et poignant recadre invinciblement notre vision, questionne nos regards.

    Décédé en 2010, né en 1929 entre Roumanie et Ukraine en Bucovine, la contrée d’enfance d’Aharon Appelfeld et de Paul Celan, Avigdor Arikha avait comme ces deux immenses écrivains, subi les persécutions nazies. Déporté comme son père qui mourut en 1942 dans un camp de travail forcé, la Croix Rouge l’avait sauvé in extremis. Avant de s’établir à Paris en 1954, il s’était formé aux arts plastiques à Jérusalem. Caravage vu au Louvre en 1966 l’avait conduit à adopter les partis pris de l’art figuratif. En sus de Roger Blin et de Samuel Beckett qui écrivit à son propos, il était lié d’amitié avec des historiens de l’art comme Jean Clair, Jean-Pierre Cuzin et David Sylvester.

    À l’occasion d’une exposition titrée « Peindre dans les lumières de la Méditerranée », Arikha avait présenté en octobre 1987 cet « Intérieur d’atelier avec miroir » au musée Cantini. Son complice et ami de toujours, Germain Viatte voulut immédiatement que ce tableau entre dans la cohérence de la collection d’un musée où Balthus, Bacon, Cremonini et Mason sont présents. Pour un montant de 40 000 dollars (260 000 francs de cette époque) la toile fut négociée à New York, auprès de la galerie Marlborough. Quelques saisons plus tard Cantini achetait un portrait photographique d’Arikha, réalisé par Martine Franck.

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Collection musée Cantini, intérieur d’atelier avec miroir

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Collection musée Cantini, intérieur d’atelier avec miroir

    De prime abord, un tableau presque « limpide ». Des lumières et des cadrages qui se succèdent, une journée sans relief. Des tons rompus rapidement modulés, un intérieur d’atelier parisien avec un croisillon de hautes fenêtres et le montant d’un escalier de bois. Pas du tout ostentatoires, peu lisibles, deux références signent des appartenances tenaces. Sur les plus hautes bordures, voici deux affiches anciennes, délavées : les lettrines des posters évoquent Poussin et L’Enlèvement des Sabines ainsi qu’une exposition d’Ingres.

    Sur cette toile datée de 1987, la donne serait immobile et silencieuse comme chez Pieter de Hooch ou Morandi si ne surgissait pas au centre de l’image une apparition sans narcissisme ni complaisance. Décalé derrière le châssis d’une toile, en proximité avec le scénario des Ménines de Velasquez, l’autoportrait du peintre Avigdor Arhika interroge un tressaillement, les inquiétudes et la banalité d’un visage. Dans les reflets réduits d’un miroir, un être fragile et poignant recadre invinciblement notre vision, questionne nos regards.

    Décédé en 2010, né en 1929 entre Roumanie et Ukraine en Bucovine, la contrée d’enfance d’Aharon Appelfeld et de Paul Celan, Avigdor Arikha avait comme ces deux immenses écrivains, subi les persécutions nazies. Déporté comme son père qui mourut en 1942 dans un camp de travail forcé, la Croix Rouge l’avait sauvé in extremis. Avant de s’établir à Paris en 1954, il s’était formé aux arts plastiques à Jérusalem. Caravage vu au Louvre en 1966 l’avait conduit à adopter les partis pris de l’art figuratif. En sus de Roger Blin et de Samuel Beckett qui écrivit à son propos, il était lié d’amitié avec des historiens de l’art comme Jean Clair, Jean-Pierre Cuzin et David Sylvester.

    À l’occasion d’une exposition titrée « Peindre dans les lumières de la Méditerranée », Arikha avait présenté en octobre 1987 cet « Intérieur d’atelier avec miroir » au musée Cantini. Son complice et ami de toujours, Germain Viatte voulut immédiatement que ce tableau entre dans la cohérence de la collection d’un musée où Balthus, Bacon, Cremonini et Mason sont présents. Pour un montant de 40 000 dollars (260 000 francs de cette époque) la toile fut négociée à New York, auprès de la galerie Marlborough. Quelques saisons plus tard Cantini achetait un portrait photographique d’Arikha, réalisé par Martine Franck.

  • [Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    [Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.

    Nostalgie, nostalgie
    quand tu nous tiens…

    Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…

    Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.

    Roger Martin

    « Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€

  • Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse

    Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.

    Nostalgie, nostalgie
    quand tu nous tiens…

    Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…

    Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.

    Roger Martin

    « Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€