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  • [Entretien] Souleymane Bachir Diagne : « Le premier de tous les universels, c’est l’humanité »

    [Entretien] Souleymane Bachir Diagne : « Le premier de tous les universels, c’est l’humanité »

    « De langue à langue. L’hospitalité de la traduction, Universaliser et Les universels du Louvre sont les trois derniers ouvrages que Souleymane Bachir Diagne a consacrés à l’universalisme.

    La Marseillaise : Quelle est votre définition de l’universalisme ? A-t-on la même définition en France et aux États-Unis ?

    Souleymane Bachir Diagne : La France a un rapport très particulier à l’universalisme. Beaucoup d’intellectuels français considèrent que le véritable universalisme, c’est l’universalisme à la française. C’est une grande simplification. Disons que ma position est la suivante : nous assistons aujourd’hui à la fin d’un universalisme qui est considéré comme un universalisme impérial, colonial. Celui qui défend qu’une région du monde, l’Europe, est tout naturellement porteuse de l’universel, qu’elle a pour mission d’apporter au reste du monde. C’est ça, la définition d’un universalisme classique, qui a pu, par exemple, justifier la colonisation.

    Votre définition est-elle différente ?

    S.B.D. : La question est : est-ce que la fin de cet universalisme-là doit signifier qu’on abandonne toute idée d’universel, considérant que l’universel en lui-même est tout naturellement colonial, impérial ? Ce n’est pas ma position. La thèse qui est au cœur de mon travail, que j’ai défendu dans mes trois derniers livres, c’est que la fin d’un certain universalisme impérial doit signifier, pour nous, la mise en chantier d’un vrai universel, d’un universel qui soit un universel inclusif ou un universel décolonisé, si on veut utiliser ces termes-là. Ce ne sera plus un universel de surplomb, une culture qui s’estime en surplomb de toutes les autres, apportant cet universel au reste du monde. J’utilise un concept auquel je suis identifié maintenant, le concept d’universel latéral, que j’emprunte au philosophe français Maurice Merleau-Ponty. Il dit que s’il y a juste un plan horizontal, où toutes les cultures sont égales, il n’y en a pas une qui est au-dessus de l’autre. La seule dimension d’échange entre les cultures, c’est la dimension horizontale, latérale. Donc, de manière latérale, si vous voulez, les cultures humaines, les langues humaines, dans leurs différences, mais aussi dans leurs équivalences et leur égalité, forgent ensemble un horizon d’universalité.

    Pourquoi, s’il s’agit d’une autre approche, conserver le terme d’universalisme ?

    S.B.D. : Ma position, c’est qu’on en a besoin. On a besoin d’une notion d’universalité. Je comprends tous les gens qui veulent trouver à la notion d’universel des concurrents. On parle beaucoup de diversalité ou de pluriversalité, des mots nouveaux, des néologismes pour insister sur le pluriel du monde. Mais, dire que le monde est pluriel ne veut pas dire qu’on ne peut pas se donner un horizon d’universalité. Nous devons considérer que le premier de tous les universels, c’est l’humanité elle-même, l’idée d’une seule et même humanité. Les défis qui sont les nôtres, aujourd’hui, nous apprennent la nécessité d’avoir une politique qui soit celle de l’humanité dans son ensemble, de l’humanité comme un universel.

    À quels défis pensez-vous ?

    S.B.D. : Le changement climatique, par exemple, suppose un agent unique qui soit l’humanité dans son ensemble. Ce que je fais à ma forêt en Afrique centrale a des incidences sur la planète Terre de manière générale. Donc, penser l’avenir de la planète et penser ce que signifie habiter sur cette planète, ça doit être quelque chose qui considère que l’agent politique, celui qui agit, c’est l’humanité dans sa totalité. Je pense aussi aux questions de migrations. Voilà un phénomène global auquel nous devons réfléchir ensemble, comme une seule et même humanité, en insistant sur l’universalité des droits humains, face à la montée des discours ethnonationalistes et d’extrême droite, créateurs de fractures.

    L’universalisme doit-il être un outil de lutte contre la montée des discours ethnonationalistes ?

    S.B.D. : C’est l’outil. Je crois qu’il faut refuser quelque chose qui s’installe et qui est ce que je considère être un nouvel apartheid généralisé, avec l’idée que la pire chose serait que les cultures se mélangent. Revenir à une forme d’humanisme, justement, c’est le combat que je mène.