Tag: sociologie

  • « Comment lutter pour une meilleure information »

    « Comment lutter pour une meilleure information »

    La Marseillaise : Cette 6e édition du festival est consacrée à l’information. Comment et pourquoi avoir choisi ce thème ?

    Cyril Lemieux : C’est un thème judicieux, qui a du sens dans nos sociétés, d’autant plus dans le contexte actuel. Le festival cherche toujours à proposer un sujet en lien avec les enjeux politiques et les débats du moment. Au cours de cette édition, nous aborderons notamment la question de l’information et de la désinformation en temps de guerre.

    Quel est l’intérêt de croiser les disciplines dans un d’événement tel que celui-ci ?

    C.L. : Le point commun entre les différentes sciences sociales qui dialoguent dans ce festival (sociologie, anthropologie, économie, histoire), c’est qu’elles permettent de prendre du recul sur les phénomènes du monde qui nous entoure. Le fait d’établir des comparaisons entre les époques et les régions du monde permet de voir ce qui est relatif dans notre propre société. La table ronde finale (qui aura lieu dimanche 28 septembre à 15h, au Centre de la Vieille Charité), par exemple, traitera de la liberté d’informer dans le monde et accueillera des spécialistes de la Russie, de la Chine, du Burkina-Faso, des États-Unis, de l’Europe. Le but est de réfléchir ensemble à comment lutter pour une meilleure information dans des contextes différents, propres à chaque société.

    Quelle est l’importance d’ouvrir cet événement à tous les publics ?

    C. L : Le festival accueille toutes les tranches d’âge, des lycéens aux séniors. Les ateliers scolaires sont très importants pour nous car ils permettent d’amener les jeunes au contact des sciences sociales. Nous avons également une politique d’inclusion : pour les personnes en situation de handicap, il y aura des conférences interprétées en langue des signes. L’idée, c’est de rassembler les gens pour un moment de réflexion civique en dialogue avec les sciences sociales, et de leur montrer l’intérêt que ces sciences peuvent avoir pour eux. Outre les livres, les articles ou les conférences savantes, les sciences sociales ont un rapport avec des questions qui touchent directement les gens. C’est en ça qu’un tel événement peut être utile, pour aider à réfléchir et peut-être aussi à se libérer de toutes ces choses qui nous asservissent sans que l’on ne s’en rende compte.

    La question des fake news est centrale dans cette édition. Quel regard portez-vous sur les mutations actuelles du journalisme ?

    C. L. : C’est un sujet, en effet, qui sera abordé tout au long du festival, de plusieurs manières. Nous parlerons de la concentration des médias, de l’instrumentalisation de l’information, de la difficulté d’informer sur des zones de conflit, ou encore du complotisme. Les sciences sociales portent un regard complexe sur ces phénomènes, on construit les idées à partir de données empiriques en évitant le manichéisme et les jugements hâtifs. Notre rôle est d’essayer de comprendre ces processus, non pas pour les excuser, mais pour mieux les combattre.

  • « Il est plus difficile pour le vrai de se défendre »

    « Il est plus difficile pour le vrai de se défendre »

    La Marseillaise : Comment les réseaux sociaux participent-ils d’une plus grande désinformation ?

    Gérald Bronner : Ils y participent vraiment et c’est très documenté par la science. L’essor des nouvelles technologies nous fait évoluer dans un univers numérique de plus en plus découplé du réel à l’heure de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle… La corruption du réel n’en est qu’à ses prémices. Le monde numérique a dérégulé le marché de l’information. Lorsqu’elle était diffusée dans l’espace public, les journalistes la vérifiaient. Aujourd’hui, tout le monde peut partager très vite toutes sortes d’informations. Nous en sommes écrasés. Elle est partout et non hiérarchisée. Comment savoir quelles sont les vraies et les fausses dans ce flux ? Car tout le monde ne parle pas avec la même force. Les supers diffuseurs représentent 1% des comptes or ils produisent 33% des informations. Et ce sont les plus radicaux, les complotistes, les antivax, qui sont le plus actifs sur les réseaux. Quand on va chercher une info sur le climat, on a 50% de chance de tomber sur une vidéo climatosceptique. Sans compter que les algorithmes favorisent la diffusion des fausses informations. On a plus de mal à trouver une vérité quand l’urne dans laquelle on pioche est truquée.

    Vous alertez sur le fait que le réel est en danger. Pourquoi le virtuel est-il si attrayant ?

    G.B. : C’est une alerte très importante. Le réel est en danger, car c’est un invariant de la pensée humaine : on souhaite plier le réel à notre désir. On peut concevoir l’information comme un marché qui se diffuse très vite, avec ses VRP. Et comme on a du mal à comprendre le phénomène de hasard, le complotiste, le populiste va donner un corps narratif à ses intuitions. Il est plus difficile pour le vrai de se défendre que pour le faux de se diffuser. Aujourd’hui, la technologie accélère ces possibilités. On s’est tous déjà demandé si une image est vraie ou fausse. Dans ce doute, le risque est que chacun tranche en fonction de ses préférences, qu’elles soient politiques, idéologiques ou personnelles… Or il n’y a pas de réalité alternative. Quand Donald Trump fait interdire des mots sur le changement climatique ou quand il limoge la cheffe des études statistiques, c’est parce que ses résultats ne lui conviennent pas. Il refuse la sanction du réel, il préfère casser les thermomètres qui pourraient contredire la justification de son action. Il a son propre rapport au réel, avec ses récits. Donald Trump veut aveugler le monde en tordant la réalité pour la plier à ses désirs. Si on casse tous les thermomètres, on empêche toute forme d’action publique, qui suppose de vivre dans un même monde, le réel. Chacun s’enferme alors dans un espace polarisé, un petit monde subjectif et communautaire, sans dialogue possible. C’est la fracture d’un espace commun, et donc de l’action collective. Les démocraties présupposent au contraire l’existence d’un espace de discussion. Le plus dangereux pour nos démocraties, c’est de continuer à vivre dans la même société mais pas dans le même monde.

    Quel regard portez-vous sur
    les mouvements sociaux et populaires aujourd’hui, la défiance envers le politique ?

    G.B. : En tant que sociologue je n’ai pas à légitimer les mouvements sociaux. Mais c’est un fait social qu’il y a une crise de confiance accélérée par une crise de conscience, que les opinions publiques ne donnent plus leur blanc-seing ni aux politiques ni aux médias. On peut les comprendre. Mais la rupture des espaces communs de discussion risque de nous laisser impuissants face aux enjeux de notre époque.

    Les jeunes sont-ils plus sensibles aux fake news ?

    G.B. : Les jeunes s’informent plus sur les réseaux sociaux et par les vidéos. Les sites les plus utilisés par les jeunes internautes sont très pourvoyeurs de fausses informations. Mais les personnes du 3e âge sont aussi celles qui en diffusent le plus.

    Comment l’art, qui est le domaine de l’illusion, peut-il être un allié
    de la science ?

    G.B. : L’art peut tromper en ce qu’il joue avec les sens. Mais ce qu’il pose surtout, ce sont des questions. L’artiste interroge le réel. Il propose aussi des réponses à des questions qui ne se posent pas encore. La science-fiction produit des hypothèses et anticipe le réel.