L’ouvrage, traduit du grec par Hélène Zervas et Michel Volkovitch et publié aux éditions Miel des anges, a séduit le jury par sa force poétique et la qualité de sa traduction. Doté de 10 000 euros, ce prix illustre l’engagement de la Métropole Aix-Marseille-Provence en faveur de la culture et de la création littéraire. « Je remercie la Métropole pour cette distinction, ce prix est un moteur qui me pousse à continuer », a précisé l’auteur.
Tag: roman
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Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse
Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.
Nostalgie, nostalgie
quand tu nous tiens…Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…
Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.
Roger Martin
« Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€
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![[Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2025/10/e55affcfe2e8f0fea613a3eaa15fcd9d.jpg)
[Lecture] Un western spaghetti au pays de la bouillabaisse
Il y a de la folie chez Guillaume Chérel et ce Retour à Marseille, où l’on retrouve son héros Jérôme Beauregard, le « Batman du pauvre », perdu de vue à la fin de Last Exit to Marseille, ne nous fera pas changer d’avis. Toujours aussi désargenté, le voilà de nouveau sur la brèche, bouleversé par l’assassinat sordide de la fille d’une de ses ex qu’il se jure de venger en débarrassant la ville de ses exécuteurs juvéniles avec tant de violence qu’« en comparaison Hannibal Lecter, le serial killer du Silence des agneaux passerait pour Benny Hill ». Mais le commanditaire, un chef narco, est désormais intouchable. Pire, influenceur en prison (sic), il a lancé un contrat sur sa tête ! C’est Péra, son copain flic corse qui l’a averti et lui a donné littéralement l’ordre de quitter Marseille illico.
Nostalgie, nostalgie
quand tu nous tiens…Beauregard, comme le personnage incarné par Henry Fonda dans Mon nom est Personne, en moins doué au revolver, file se faire oublier à Issoire, au fin fond du Puy-de-Dôme. Mais on n’arrête pas une fatwa. Un besoin pressant le fait échapper à une rafale de kalachnikov et, même planqué à la citadelle de Buron, il est victime d’une nouvelle attaque. Paris l’attend. On recrute des agents de sécurité pour les Jeux olympiques. Perdu dans la foule, il n’y risquera rien. Croit-il…
Le regretté Henri-Frédéric Blanc, évoquant Last Exit to Marseille avait conclu : « Chérel décrit cette ville outrancière comme un entomologiste qui serait tombé amoureux de ses insectes. Du brutal mais rempli d’une vitalité contagieuse. » Un jugement de connaisseur. Chérel est lucide qui taxe son intrigue de « foutraque », mais qu’importe ! Renouant avec les méthodes du roman picaresque, faisant de lui-même le sujet de son livre, il nous offre, outre une peinture haute en couleur de la ville, beaucoup plus profonde que son ton caustique et persifleur ne le laisse paraître cependant, des tranches de vie d’un auteur brouillon et impétueux, bourré de talent, nourri de ses propres expériences de vigile détective privé, de ses amours et de ses goûts d’enfance, sous le signe de Pagnol, de Pif le chien, du couteau de Rahan et l’ombre tutélaire de Jack London. Un récit rocambolesque et tonitruant, d’où la tendresse n’est jamais absente. Un régal.
Roger Martin
« Retour à Marseille » Guillaume Chérel Éditions Gaussen 255p. 20€
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« Le château des Carpathes » swingue à Arles
« Ce projet laisse une place importante à la musique et la composition afin que les deux dramaturgies, théâtrale et musicale, se répondent et se complètent. On sait que Jules Verne était un mélomane et qu’il a travaillé à développer le théâtre musical en son temps », rappelle à juste titre Emilie Capliez, qui adapte et modernise le roman gothique publié en 1892, Le château des Carpathes. Visible mardi 14 et mercredi 15 octobre au Théâtre d’Arles, un spectacle qui fait dialoguer la comédie à une partition jazz composée par la trompettiste Airelle Besson, autour de l’histoire originelle et fantastique d’une cantatrice nommée Stilla, « dont on cherche à immortaliser et emprisonner l’image et la voix ».
Émancipations« Avec ce roman », estime Emilie Capliez, « Jules Verne s’attaque à un genre littéraire qui me fascine : le roman gothique, la littérature fantastique. Il nous plonge dans l’ambiance inquiétante d’une forêt au fin fond de la Transylvanie, avec ce mystérieux château d’où s’évapore de la fumée et autour duquel va se déployer la fable ». Une toile de fond dont la metteur en scène s’empare pour un conte musical au rythme effréné, porté par huit interprètes dont « trois instrumentistes, une actrice-chanteuse et quatre comédiens », situe Emilie Capliez qui réactualise l’œuvre de Jules Verne en émancipant ses figures féminines et en questionnant leur indépendance.
P.A. -
![[Le coin du roman] Les folles aventures d’une femme commise à un étrange sauvetage](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2025/10/bee9ae1d130d65a71027ab77ea648bcb.jpg)
[Le coin du roman] Les folles aventures d’une femme commise à un étrange sauvetage
Vous n’êtes pas sans savoir, chers lecteurs, qu’un O.L.N.I. est un Objet Littéraire Non Identifié. Si vous l’ignoriez, il vous suffit de lire La Corporation des Fabulistes de Mikaël Hirsch. Écrivain extraterrestre descendu de la planète Mars pour semer la littérature de graines qui perturbent les habitudes des lecteurs, davantage accoutumés à l’expression, plus ou moins fidèle, de la réalité qu’à l’errante imagination, dont on dit qu’elle se repaît (et c’est tant mieux) de bizarreries et d’excentricités. La seule certitude, c’est que vous êtes bien en présence d’un personnage, fictivement réel : Florence Teller, chercheuse en littérature antique, et chargée de protéger de précieux ouvrages menacés d’autodafé par des guerriers que nous qualifierons de belliqueux. Y parviendra-t-elle ? That is the question, comme disait l’autre.
Mystérieuse liasse
Pour l’heure, Florence s’occupe comme elle peut, jusqu’au jour où elle trouve d’étranges feuillets reliés par le même cuir. Les uns signés par un lettré malien, un autre par un compagnon de cellule de Marco Polo, et un dernier par Pythéas de Massalia, premier homme à avoir franchi les frontières d’une île mythique, et dont la statue figure sur le palais de notre Bourse phocéenne, à deux pas du Vieux-Port. Ne sautez pas la page 216, et bouchez-vous les oreilles, car un vacarme va déchirer le ciel. Fermez aussi les yeux afin d’éviter les tourbillons de poussière… Pour un roman qui reste, des milliers d’autres vivent un jour, des centaines font quelque bruit à leur apparition, puis disparaissent six mois après, sans qu’un seul lecteur puisse en dire le titre. Celui-ci restera.
Le Dilettante, 20 euros
ET AUSSILe Carnet de Ludwig X
Primo : nous sommes en 1944, sur le front de l’Est. Ludwig X, étudiant brillant, engagé dans la Résistance, disparaît, et sera retrouvé mort sous un uniforme allemand. Secundo : le roman est une narration, vraie ou feinte, où l’auteur cherche à susciter notre intérêt. Tertio : l’histoire racontée dans le nouvel ouvrage de Pierre Fiastre est-elle authentique, car tout est fait pour y voir un document d’archives, ou des plus incertaines ? Quarto : les lecteurs s’en contrefichent, puisqu’ils auront pris du bon temps. Parfaitement exécuté. Succès assuré.
Melmac, 12 euros
La délivrance de Tolstoï
Premier écrivain russe à recevoir le prix Nobel de littérature, Ivan Bounine, mort à Paris en 1953, nous offre, vingt ans après la disparition de Tolstoï, et grâce à la traduction de Marc Slonim, la biographie d’un écrivain qui passa une grande partie de sa vie à comprendre l’incompréhensible, à savoir le sens de la vie. Biographie où se mêle l’autobiographie de Bounine tant l’auteur s’identifie aux obsessions de celui qui voyait du mystique jusque dans l’aboiement d’un chien. Une écriture élégamment discrète qui nous change des romans tapageurs.
Les Syrtes, 12 euros
Jacques- Louis David
Ami des Jacobins et admirateur de Napoléon, d’où les sympathies et les antipathies qu’il excita, celui qui voulut peindre l’Histoire en marche, et que l’on surnomma L’Empereur des Peintres, a trouvé en David Chanteranne son Biographe (la majuscule est mise pour donner sa pleine valeur au spécialiste de la Révolution et du Premier Empire). Lisez la vie de cet homme dont on commémore le bicentenaire de la mort, dont les tableaux prouvent qu’il prit part à tous les événements de son temps, et qu’une congestion cérébrale privera de l’usage de ses mains.
Passés/Composés, 24 euros
L’appel des odeurs
Née à Tokyo, Ryoko Sekiguchi vit à Paris. Depuis 2001, elle est devenue une écrivaine de langue française, même si ses livres continuent de faire honneur à la littérature japonaise, dont on dit qu’elle est une des plus riches du monde. Tout au long de son nouveau livre, nous parvient, comme par enchantement, l’odeur d’une personne, d’un animal, d’une plante, d’un souvenir, d’une citation, d’un tableau, d’une présence, qui est, ou qui s’est enfuie. Laissez-vous tenter par des phrases harmonieuses, mises au service des bouffées de parfums répandues sur les pages.
Folio, 9 euros
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![[Le coin du roman] Il honnissait l’omniprésence de l’argent qui infectait le peuple dont il était issu](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2025/10/bc5292efca537f8c2383d22acaa91121.jpg)
[Le coin du roman] Il honnissait l’omniprésence de l’argent qui infectait le peuple dont il était issu
Qui était Charles Péguy, ce fils issu d’une mère rempailleuse de chaises et d’un père menuisier, ce socialiste libertaire inséparable des hussards de la République laïque, qui lui enseignèrent à lire, à écrire, et à calculer ? Personnellement, la première fois que nous avons entendu parler de lui, c’est en lisant le Marseillais André Suarès, et le livre que lui consacra Félicien Challaye, son ami pacifiste et anticolonialiste. Le premier aimait le voir sourire dans sa barbe de philosophe antique, et de capucin en mission qui n’a pas besoin d’une chaire dans une cathédrale pour se faire entendre, mais d’un livre. Le second qui n’oublia jamais le gamin de la classe ouvrière, devenu normalien puis écrivain calligraphiant ses manuscrits, évitant les ratures, et faisant la chasse aux coquilles dans ses textes imprimés.
C’est cet homme-là, qui mit le peuple en garde contre les illusions du capitalisme, qu’il faut lire pour comprendre les méfaits des progrès bourgeois (ceux qui n’ont pas conservé intactes les vertus ouvrières) et l’importance de donner aux classes laborieuses l’instruction qui leur est due. C’est cet homme-là qui rendit hommage à son instituteur, comme le fit Albert Camus lorsqu’il obtint le prix Nobel de littérature. Ces maîtres d’école, chargés de l’instruction et qui ont tendu la main aux enfants pauvres qu’ils étaient. Un livre indispensable en ce temps de l’argent roi, et des dérives responsables du nivellement par le bas.
Allia, 7 euros
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Naissance de l’engagement
Dans le couloir de la mort, l’homme attendait son heure avec la même indolence qui avait précipité sa condamnation. Mais lorsque la porte s’ouvrit, ce fut, contre toute attente, pour lui annoncer sa grâce. Une grâce empoisonnée, assortie d’une mission suicidaire dont on ne lui dit rien. Il devra suivre les consignes et, sous surveillance, paiera toute tentative d’échapper à son destin.
Ainsi, Bernard Fauconnier repêche cet homme qui emprunte au Meursault de Camus pour lui imaginer la possibilité d’une rédemption. Le texte, pourtant, ne cite jamais son nom, préférant la puissance de l’évocation. Nous sommes en 1942, au plus noir de l’occupation nazie et les forces obscures qui exploitent sa situation, escomptant recruter un tueur à sang-froid et sans principes, lui demandent d’infiltrer un réseau de résistance pour organiser un vaste coup de filet. Dès lors, il comprend qu’il n’a obtenu qu’un sursis et que sa fin demeure inscrite au programme d’une manière ou d’une autre. L’homme se laisse faire, au début. Mais les rencontres vont réveiller sa sensibilité. Cet homme-là est-il encore capable d’aimer, de s’interroger, de s’engager ? On aimerait qu’il balaye ses hésitations et qu’il se révèle avec éclat, mais son chemin est laborieux.
Bernard Fauconnier livre ici un roman de l’engagement aux résonances inscrites dans l’époque où se déroule l’action comme dans celle qui le voit écrire. Il n’entend pas présenter un héros mais un homme ordinaire aux prises avec les grands monstres de l’histoire, « pas différent des autres hommes », comme « un pion oublié dans le coin de l’échiquier ». Et cet homme ordinaire n’est pas voué à la médiocrité : de choix en choix, il devient peu à peu un autre, ou peut-être celui qu’il pouvait devenir. Le récit est énigmatique, et l’indolence du narrateur face à la gravité de la situation vient alimenter la tension qui le traverse. À son tour, comme Camus, Bernard Fauconnier s’en tient à une écriture économe, parlant à la première personne pour mieux faire épouser au lecteur et à la lectrice l’humanité fragile de son personnage. C’est ainsi que l’engagement apparaît, non pas comme une évidence mais comme un choix : « J’ai pensé furtivement au courage qu’il fallait pour accepter une telle vie. À quoi fallait-il croire ? Quelle révolte fallait-il éprouver ? »
Le roman s’appuie sur l’un des grands textes du siècle passé comme un hommage et une manière de continuer à le faire résonner, avec ses interrogations salutaires.
Héliopoles, 138 p., 17,90 euros.
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![[Lecture] Le malheur n’attend pas le nombre des années](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2025/08/698f7a5baa46314e9b4203c084820226.jpg)
[Lecture] Le malheur n’attend pas le nombre des années
« Gabriella, les jeunes de la Cité Radieuse, un homme qui part en fumée et une jeune fille qui s’évapore… » Telle est l’aventure dans laquelle La Marseillaise vous embarque chaque week-end pour découvrir un extrait d’un des romans de la Fille du Poulpe écrit par Lucile Debaille. Ils signent le retour du Poulpe
– personnage phare de la littérature noire des années 90 et 2000 – aux éditions Moby Dick.Pour l’idéologie elle serait plutôt redevable à Pedro et Gabriel, ses « mentors » mais toujours avec tact, sans arrogance. Bref, Gabriella ignore que Saadi fut un immense poète persan, mais elle ne voit pas du tout comment la Pologne s’intégrerait dans cette identité. « Phonétiquement, ça ne le fait pas… » pense Gabriella, une intuitive. Une photo de la victime dévoile un beau jeune homme un peu sombre, aux cheveux blonds très courts, au visage encore poupin et aux lèvres pulpeuses, gourmandes. Une gourmandise à jamais inutile désormais. La vie est passée pour Saadi. Il y eut donc quelques années dans la Légion, le sens de « l’honneur et de la fidélité », puis cette interruption involontaire de son engagement… Et enfin son inscription à l’École, qui devait changer son existence et tragiquement y mettre un terme. De nombreuses empreintes ont pu être relevées, malgré la désolation, dans le repaire de ce jeune homme méticuleux, qui ne recevait jamais personne, sauf Sara, sa sœur de cœur, son amoureuse platonique (sentiment non réciproque de la part de la jeune fille pour son « frère »), ce qui ne le gênait en rien. D’une part, il était peu porté sur le sexe. D’autre part Sara a toujours clamé « se réserver » pour l’homme qu’elle aimera d’amour, un seul. Le père de ses enfants. Il est d’ailleurs impensable qu’il soit gadjo, étranger à la communauté des gens du voyage. Une vraie gitane
Sara. Cette jeune flamboyante possède ce don de transfigurer la vie. Celle de Saadi, entre autres, en fut changée. Seulement voilà que tout se complique : le décès reste inexpliqué et Sara, logiquement localisable puisqu’elle vit à proximité avec ses deux frères, a disparu. Pas facile d’identifier un ancien légionnaire au prénom persan, aux origines polonaises, né sous X. Et que l’Administration, dans sa bêtise, son indifférence, sa terrible cruauté a d’ailleurs enregistré ainsi. Piotr X, pour identité initiale. On comprend qu’il ait eu envie de s’en débarrasser ! Assez malaisé également de suivre un feu follet comme Sara, toujours en mouvement, jamais à court d’idées, d’un réalisme variable. Un couple presque fusionnel pourtant, précise l’entourage, en dépit de leurs différences fondamentales. On sait déjà par les commentateurs, non sollicités d’ailleurs, qu’il lui apprit à se poser, à se canaliser. Elle lui enseigna le sourire, la joie
innocente de l’instant. Oui, cela vaut bien un couple, tout compte fait. Le téléphone de Gabriella vibre, en mode « silence ». Toujours, dans les lieux publics. Peu éduquée Gabriella mais délicate. C’est Gabriel.
— Salut, ma louloute ! Dans quel pays voyages-tu
sur le réseau en ce moment, Équateur ? Gabriel sait que « sa fille » y envisage un ambitieux projet écologique, le rêve de sa vie.
— Et non ! Je suis dans le sud de la France, figure-toi. Enfin virtuellement, sinon je déjeune à la SainteScolasse. Mais j’irais bien faire un tour à Marseille, un jour ! Pas toi ?
— Je connais par cœur, ma belle !
— En fait, je lisais un article sur un incendie qui vient de se produire dans les quartiers Nord.
— Oui, un incendie criminel volontaire. Un mort.
— Ah, bon ? Je trouve que tu boucles un peu vite
l’affaire ? Je te connais plus prudent.
— Je ne la boucle pas. Bien au contraire, je l’ouvre. — Bon, on en reparle mon Gaby… On est en train
de m’apporter mon Falafel aux herbes et je vais recommander un verre.
— Quand je pense qu’ils proposaient de si bons
pieds de porc, soupire Gabriel.
— La prochaine fois, on viendra déguster la spécialité mensuelle ensemble. OK ? Une tuerie ! Tu ne vas pas en revenir. Gabriel connaît. Il ne dit rien. Elle est si heureuse de lui proposer quelque chose. Mais juste avant de raccrocher :
— Gaby, cette histoire à Marseille, tu crois que c’est vraiment intéressant, même (ou alors justement « parce que ») tout le monde s’en fout au fond ?
— Tu sais, j’ai atteint un âge où tout m’intéresse et tout m’étonne. Alors oui, pour moi, c’est intéressant. Cette population de jeunes l’est déjà. L’expérience pédagogique aussi. Les journalistes ne s’y sont pas trompés.
— Tu suis aussi leur « blog » ?
— Ça m’arrive. Je garde un œil dessus. Le Parisien avait fait un article sur cet établissement, à sa création, je crois bien. Tu vois, on a parfois les mêmes lectures !
Mais pas les mêmes films, je sais… ajoute-t-il, espiègle. .
Chapitre 3
— Madame, c’est quand qu’on nous construit la piscine ?
Sitôt passé le portail, où veille d’ailleurs, dans sa loge, un agent de sécurité 24 heures sur 24 (la Direction étant bienveillante mais pas téméraire), on tombe sur un bel espace circulaire où trône un vieil olivier entouré de lavandins. Il y aurait la place pour la construction d’un bassin, en effet.
— Oh, Amine, tu te crois où ? Au Club Med ? répond « Madame ».
On ne dit plus « Mademoiselle » et leur maman est souvent si jeune…
— Vous avez la chance d’être dans un magnifique lieu de formation pour vous occuper de vous, vous consacrer à votre avenir. Un véritable petit campus à l’américaine, bien plus beau que la plupart des endroits où nous avons fait nos études, je peux vous l’assurer ! 10 000 m2 de bâti, des pierres, des poutres magnifiques, une verrière, par laquelle la lumière entre à profusion (le bruit de la pluie aussi, en cas d’orage !). Quatre hectares de parc, une infrastructure à faire pâlir d’envie, et – disons-le – pour certains de jalousie…
— Et ben ! Ça coûte cher l’éducation persiflent-ils !
— Et l’ignorance, donc ! leur répond-on.
Les équipements sportifs sont remarquables : un vrai terrain de foot, un gymnase, des appareils plutôt sophistiqués et même le seul mur d’escalade des quartiers Nord. On a récemment ajouté une salle d’armes, car un formateur (de maths), escrimeur, a proposé une initiation gracieuse à son art. Une Fondation d’entreprise a offert le matériel nécessaire. Alors, l’École accueille chaque semaine, non seulement ses propres activités mais celles de petits centres sociaux alentour, avec un public plus jeune. Ainsi se veut-on ouvert sur l’environnement le plus largement possible, toutes générations confondues. On y a récemment organisé un concours de pétanque, avec « le club des Vétérans Boulistes » voisin. Un succès, mais surtout de grandes parties de fou-rires pour les protagonistes, les jeunes plutôt maladroits face aux joueurs expérimentés. Amine n’écoute plus grand-chose mais sourit de toutes « ses dents du bonheur » qui, souhaitons-le, lui porteront chance. D’ailleurs, il ignore ce que sont les mètres carrés, les hectares… Le centre social, il connaît depuis sa petite enfance. La piscine ? Ils en parlent entre eux, mais, à l’instant, c’était pour taquiner Madame.
Il est rare de ne pas s’appeler par son prénom (même entre apprenants et enseignants), mais « Madame » n’est pas inscrite parmi les stagiaires. Son jeune âge pourrait l’y inclure, si sa trajectoire n’était autre. « Madame », c’est Clémence, la fille du pharmacien local. Son père, franco-marocain a fait ses études à Marseille, sa mère, bretonne, a passé alors un diplôme de préparatrice en pharmacie. Ils étaient jeunes, amoureux. Elle a ainsi pu aider professionnellement son mari. Une petite fille est née : Samia-Clémence. Plus tard, celle-ci a choisi le second prénom, français. Bien sûr, même si elle était attirée par cette École atypique, presque en face de la pharmacie paternelle, il n’a jamais été question qu’elle l’intègre. Les parents exigeaient le bac. Elle l’a obtenu du premier coup. Ensuite, elle s’est inscrite à la Faculté de Psycho à Aix-en-Provence. Nous sommes en mars et elle y a mis les pieds trois fois. Elle n’aime pas Aix, est déçue par la discipline choisie et manque d’enthousiasme et d’autonomie pour suivre ce parcours. Alors, après quelques mois d’inactivité à peu près totale, son père a élevé la voix.
— Tu vas trouver un truc, n’importe quoi à faire, ou je t’expédie au Maroc. Au moins du aideras Mamie, qui s’occupe de tes jeunes cousins et commence à être fatiguée.
C’est la menace récurrente. Pourtant Casa est une bien belle ville, mais Clémence se sent française. À l’exception de Kader, le pharmacien, ses deux sœurs et son frère sont restés sur place, y ont fondé leur famille et les deux parents travaillent. Alors, la grand-mère est mise à contribution. Elle râle, mais cajole les petits et les nourrit avec un sourire qui en dit long sur sa satisfaction et sa fierté personnelles. Bon, pour Clémence : niet ! Pas question. Sa vie est en France, elle l’a toujours revendiqué. Alors, comme elle est titulaire du BAFA, jeune et sportive, elle a posé sa candidature à l’École pour accompagner les séquences « Sports et découvertes » : de la ville, du Mucem, de la voile… Tout le monde la connaissait déjà. Elle adore les enfants et dispense une grande douceur (Est-ce la sonorité du prénom ?). Elle a été acceptée d’emblée comme intervenante et assure aujourd’hui trois créneaux hebdomadaires. L’un avec des stagiaires de l’École, les deux autres avec des enfants plus jeunes, qui bénéficient ainsi de ces équipements et de l’encadrement. Bien des aspects – financiers en particulier – sont violemment critiqués par des opposants politiques. Mais les jeunes semblent si épanouis… Et La Marseillaise soutient ; un sérieux coup de pouce. Cette exception locale ne cesse d’ailleurs pas de surprendre : ni réels conflits, ni clans, une cohabitation relativement souple des communautés, en dépit d’un certain durcissement récent : les jeunes femmes en particulier sont de plus en plus agressives et peuvent en venir aux mains pour des histoires amoureuses le plus souvent. D’une façon générale, il n’y a pas d’affrontement religieux non plus, même si les musulmans du Maghreb se méfient de ceux de Mayotte, les maghrébins et les gitans n’ont pas de connivence spontanée, chacun fréquente ses bars, ses lieux, donne rendez-vous sur « sa » place… Et tous manifestent une certaine défiance vis-à-vis de ceux d’en ville, comme ils nomment les jeunes résidant au centre, soupçonnés d’arrogance. La communauté des pays de l’Est inspirerait plutôt un respect prudent, nourri de crainte. Depuis maintenant plus d’une décennie, aucune bagarre sérieuse n’a éclaté : pas d’opposition idéologique, de nature religieuse ou politique. Quand les mots manquent, la pensée aussi… Pas de guerre des gangs, pas de gang d’ailleurs. Tous les jeunes sont volontaires pour suivre ce parcours. Certains, il est vrai, s’inscrivent par opportunité, en attente de leur procès, et disparaissent sitôt leur liberté retrouvée. Les entrées sont permanentes et les sorties individuelles, au gré des circonstances, la meilleure étant la signature d’un CDI. Il faut préciser qu’ils ne lisent aucun journal, sauf quand on y voit leur photo, ne regardent que le sport à la télévision, surtout le foot, et sont donc indifférents, éloignés de toute sorte d’influence directe, hormis celle des réseaux. Récemment, un événement atypique a, contre toute attente, capté leur attention. Un nouvel inscrit parlait araméen. Personne ne savait de quoi il s’agissait (y compris plusieurs formateurs…).Un prétexte à une plongée dans l’Histoire liturgique, qui a semblé intéresser tout le monde. Même Sara, peu portée sur les études. Elle danse le flamenco à merveille, est éblouissante de grâce et d’expressivité, mais n’apprécie vraiment que le Français et surtout l’atelier théâtre. Elle se présente parfois aux castings de petites productions, de séries régionales et décroche quelques jours de figuration. Elle aime cette ambiance de tournage, cette pagaille très contrôlée et bien sûr les maigres revenus que cela lui assure. Mais elle rêve d’avoir une phrase à dire ; pas grand-chose : une phrase ! Elle est d’ailleurs aussi expansive et bavarde que son ami Saadi se montre discret. Ils doivent avoir rendez-vous car il est posté à la sortie de l’atelier théâtre, à droite de la porte, immobile et droit comme un I, vêtu de beige et chaussé de Rangers fort chaudes pour la saison.
— Le cours finit dans dix minutes lui précise Clémence, qui tente d’échanger avec lui, pour se rapprocher de Sara ; celle-ci la fascine mais semble superbement l’ignorer.
— Tu sais bien que je suis toujours à l’heure. C’est-à-dire en avance. On ne peut qu’être en avance ou en retard. Moi, je suis en avance.
Il porte, roulé sur l’épaule gauche et enserré dans une patte de sa chemise, le béret de la Légion, accessoire dont il ne se sépare jamais. Cela intrigue mais le jeune homme décourage spontanément toute question. On ne sait trop pourquoi, il inspire une idée de droiture et de sagesse, sans doute en raison de sa maturité supérieure à celle du public qui l’entoure. Il ne se montre jamais pédant, mais s’est autorisé, un jour, une citation du poète homonyme : « L’excès de sévérité produit la haine. L’excès d’indulgence affaiblit l’autorité.
… à suivre
